animalité et subversion

dans

la métamorphose de franz kafka

par aziz bouachma

introduction

i- le «devenir-animal»[1] de gregor samsa

1- une métamorphose indistincte

2- un être hybride

ii- le «devenir–animal» ou la déshumanisation de l'homme

1- le scandale de la famille samsa

2- une «chose» à éliminer

iii- le «devenir-animal» ou le désir de subversion

1- procès du totalitarisme familial

2- procès de l'anthropocentrisme

conclusion

introduction

y a-t-il entre l'homme et l'animal une différence radicale, absolue? ou bien l'homme n'est-il qu'un animal un peu plus évolué que les autres espèces ? mais que faut-il d'abord entendre par «humanité» et «animalité»? car comment savoir si l'homme est ou non un animal, si nous ne savons pas au juste en quoi consiste l'animalité ? avons-nous donc tort de récuser la part d'animalité qu'il y a en nous? questions nombreuses et graves qui sont posées par franz kafka, juif praguois de langue allemande, dans la métamorphose au cours de cette année 1913, à une époque où la littérature et l'art en général sont muselés par la censure omniprésente du politiquement et culturellement correct.

le récit de kafka est souvent considéré comme celui de la lycanthropie, celui du devenir animal de gregor samsa; une métamorphose que nous découvrons avec surprise dès la première ligne d'attaque du récit:

«en se réveillant un matin après des rêves agités, gregor samsa se retrouva, dans son lit, métamorphosé en un monstrueux insecte» [m][2].

métamorphosis est un nom d'origine grecque qui signifie selon le petit robert: ' un changement de forme, de nature ou de structure, si considérable que l'être ou la chose qui en est l'objet n'est plus reconnaissable». ainsi, la métamorphose est par exemple tout changement que peuvent subir les organes des êtres animés. au cours de leur croissance, ceux-ci subissent une succession de transformations, également appelées évolution de l'être ou ontogénèse. plus spécifiquement, on parle de métamorphose chez les insectes, comme l'abeille, qui subissent une transformation lors du passage de l'oeuf à l'état adulte, par les états transitoires de larve et de nymphe. et l'on peut ici faire référence à la célèbre «chenille» d'apollinaire:

«le travail mène à la richesse.

pauvres poètes, travaillons!

la chenille en peinant sans cesse

devient le riche papillon.».[3]

or la métamorphose de gregor samsa est d'une autre nature. ce drôle de personnage aura une bien agréable surprise au réveil : transformé en un insecte repoussant, il n'aura de cesse de combattre et comprendre son état et meurt des suites de la blessure provoquée par son père et par son propre jeûne. s'attachant aux aspects corporels, la métamorphose de ce personnage est donc ici purement physique mais s'accompagne aussi d'une autre psychique. a travers son corps animalisé, c'est le principe de la monstruosité vécu comme un événement cauchemardesque par toute la famille samsa qui est raconté. gregor est devenu de façon brusque, inexpliquée, aberrante, arbitraire, une «chose» inhumaine que les nombreuses traductions n'arrivent pas à déterminer avec exactitude. pour la famille samsa, le fils se révèle brusquement un ennemi, un scandale, un monstre ! il se montre à eux – et c'est ce que veut dire entre autres le mot monstre -. il se dérobe à toute reconnaissance, à tout rapprochement que pourrait inspirer une apparence humaine. devant un monstre, on prend subitement conscience de ce que peut être la norme: l'homme. gregor est devenu un corps et est une pensée «moitié humaine, moitié animale». a ce propos on peut parler à juste tire avec michel surya[4] d'une «humanimalité» de ce personnage. il s'agit de la figure hybride d'une humanité diminuée, humiliée, mutilée, d'une créature partagée, scindée en deux, d'une créature inachevée, de quelque chose qui oscille entre l'animal et l'homme, qui pourrait se faire totalement animal, ou redevenir homme.

toutefois, et c'est ce que nous allons essayer de montrer dans cette réflexion, kafka ne se fait pas l'avocat de la cause animale et son roman constitue surtout le récit de la démystification et de la subversion sociale et philosophique : alors que la transformation physique de gregor est rapide (une nuit), on observe les personnages qui l'entourent se transformer progressivement en monstres, dont seul l'enveloppe rappelle l'humanité. gregor-l'insecte se raccroche aux valeurs humaines, et les êtres humains qui l'entourent sombrent dans la bestialité. nous tâcherons donc de démontrer que ce récit épuré, presque «pauvre» est celui de la subversion, celui de la dérision increvable et infernal, reconnaissable au noir désespoir dont l'auteur praguois s'est rendu maître. c'est un récit tonique, débordant de fantaisie, d'humour ravageur, d'entrain destructeur. un véritable procès contre des valeurs bien établies: règles de vie en communauté, patriarcat, égoïsme, amour filial, maternel et fraternel... la métamorphose de gregor apparaît donc comme une vaste stratégie de «déterritorialisation»[5] au sens deleuzienne du terme. pour parvenir à ces conclusions, nous préciserons tout d'abord les circonstances du «devenir-animal» de gregor samsa. nous nous pencherons ensuite sur le scandale que ce «devenir-animal» a généré dans la famille. enfin, nous aurons à prouver que ce «devenir-animal» est résolument subversif à l'encontre d'une société humaine dont l'inhumanité n'est que l'expression de cette fâcheuse tendance prédative, devenue à force des siècles appropriation féroce, de l'homme vis-à-vis de ses semblables et des autres créatures, quand ce n'est pas de lui-même.

i- le «devenir-animal» de grégoire samsa

1- une métamorphose indistincte

la métamorphose est un thème littéraire qui a donné lieu à de nombreux romans, nouvelles et autres types d'ouvrages à commencer par les métamorphoses d'ovide, dr jekyll et mister hide de stevenson en 1886, le portrait de dorian gray d'oscar wilde en 1890, la métamorphose de kafka en 1913, ,coeur de chien de boulgakov en 1925, la métamorphose des dieux, ouvrage d'esthétique d'andré malraux en 1957, et dernièrement tombouctou de paul auster en 1999, pour ne citer que les plus connus. généralement, dans tous les écrits de métamorphose, celle-ci nie l'unité fondamentale de l'être humain, et c'est ce que démontre g. deleuze et f. guattari[6] avec l'idée que l'homme a en lui une multitude de devenirs qu'il peut potentialiser (il s'agit de ce qu'ils appellent le « devenir-animal de l'homme » et du « devenir-homme » de l'animal).

a son réveil, gregor découvre sa nouvelle et affreuse anatomie: un corps chitineux d'insecte, faible et minuscule avec des parties qui ont mystérieusement disparues:

«il aurait eu besoin de bras et de mains pour se redresser; or, au lieu de cela, il n'avait que ces nombreuses petites pattes sans cesse animées des mouvements les plus divers et de surcroît impossibles à maîtriser.» [m]

gregor se métamorphose en quoi, au juste ? «quelle est donc exactement cette «vermine» en laquelle s'est soudainement transformé?»[7] pour reprendre la question de vladimir nabokov. traducteurs et commentateurs hésitent. quelques uns parlent de vermine, d'autres de cafard ou de cancrelat pour la répulsion qu'il inspire, en raison aussi de l'idée d'écrasement évoquée par les gigantesques semelles des bottes du père lorsque celui-ci marche vers lui. on pourrait également penser à une punaise, étant donnée l'odeur nauséabonde. d'après la description faite dans le texte, nabokov avait opté pour un scarabée, reconnaissant cependant que:

«le scarabée grégoire n'a jamais découvert qu'il avait des ailes sous la dure carapace de son dos.»[8]

en fait, kafka l'a bien précisé à son éditeur, l'insecte ne doit pas être dessiné, représenté… car il est voué à n'être que 'ça'. parlant de lui, sa soeur, grete, utilise le pronom indéfini «ça»:

«cela ne peut plus durer. [...] mais comment est-ce que ça pourrait être gregor?» [m]

et un peu plus loin, la femme de service découvrant son cadavre s'écrit :

«venez voir un peu, c'est crevé; c'est là, par terre, complètement crevé.» [m]

il y a en effet une difficulté à traduire exactement le nom exact de l'insecte comme d'ailleurs en général toutes les oeuvres de kafka; difficulté excellemment posée et décrite dans les testaments trahis de milan kundera. il en ressort qu'il n'existe pas d'édition française de kafka fidèle, ne serait-ce qu'un peu, au texte allemand. kundera dit de lortholary dont la traduction est retenue pour le programme de cette année (à propos d'une page du château dont il compare les traductions):

'bernard lortholary a le grand mérite d'avoir été radicalement insatisfait des traductions existantes et d'avoir retraduit les romans de kafka.'[9]

2- un être hybride

l'altération physique de gregor, le mélange des espèces, la transgression des catégories ne posent pas le problème de l'explicabilité ou de la non-explicablité du phénomène. d'un individu socialement normal: voyageur de commerce qui rembourse les dettes de ses parents par son travail, célibataire ayant déjà fait son service militaire, grégoire se transforme en une «chose» selon les propres termes de la servante faisant le ménage après la mort de gregor-l'insecte. cette expression prouve que le processus de l'hybridation est vécu comme passage difficile d'une nature humaine à une autre animale.

l'animal n'est pas donc identifié. c'est une forme hybride dans laquelle l'homme et l'animal possèdent une part distincte et mêlée. un croisement où le corps épouse une forme animale alors que l'esprit conserve ses particularités humaines. un entre-deux-mondes qui inspire la crainte et l'épouvante. la première partie du récit retrace le combat intérieur de gregor entre la conscience d'être un homme et la perception de son corps animal. les deux autres parties retracent l'acceptation de la déshumanisation. après deux mois, gregor subit une réclusion totale qui le prive de tout contact social, et son unique acte de résistance survient quand sa soeur et la femme de ménage:

«étaient en train de vider sa chambre; elles lui prenaient tout ce qu'il aimait [...] c'est alors que lui sauta aux yeux, accroché sur le mur par ailleurs nu, l'image de la dame vêtue uniquement de fourrure; il grimpa prestement jusqu'à elle et se colla contre le verre, qui le retint et fit du bien à son ventre brûlant. cette image [...] on pouvait être sûr que personne n'allait la lui enlever. [...] il était installé sur son sous-verre et ne lui lâcherait pas. il sauterait plutôt à la figure de sa soeur.» [m]

dans la troisième partie, non seulement grete cesse de s'occuper de lui, mais pire encore, elle participe à faire de sa chambre une décharge. par cet événement, la chosification de gregor s'est enclenchée, et la femme de ménage, prête à évacuer d'un coup de balai le cadavre de gregor, parle d'une «chose»:

«pour ce qui est de vous débarrasser de la chose d'à côté, ne vous faites pas de souci.» [m]

la «chose» ou le «ça» n'aura même pas de sépulture, car le fils se révèle un ennemi extraordinaire, absurde, insolite, étrange, mais aussi étranger. c'est un scandale que la famille samsa cherchera par tous les moyens à oublier.

ii- le devenir-animal ou le scandale

1- le scandale de la famille samsa

la métamorphose de gregor est vite devenue un scandale pour sa famille. dans l'evangile, satan est la traduction d'un mot grec scandalon, qui signifie la pierre d'achoppement, l'obstacle sur lequel on bute. le scandalon fascine et attire, on revient obstinément se heurter à lui pour son plus grand malheur. une des significations de la monstruosité vécue comme un scandale, c'est qu'il nous laisse sans pouvoir, c'est qu'il nous prive de notre liberté, c'est qu'il devient trop puissant ou en tout cas menaçant pour notre existence, pour le pouvoir en général.

deux mois après la métamorphose hideuse, personne de la famille n'ose pénétrer dans l'antre du monstre. l'homme-animal est lui-même pris de terreur. et rien ne le fera céder parce qu'il n'y a rien qui puisse apaiser son effroi. jamais, il ne désertera sa chambre nocturne. grégoire est cette «chose» terrée dans l'obsession de l'autre proche, thème qui sera développé par kafka dans son dernier écrit inédit à berlin le terrier (hiver 1923-1924): monologue d'un narrateur-animal hanté par les menaces d'un ennemi virtuel.

la famille identifie la figure de la «chose», et dans des gestes à la fois impérieux et accusateurs l'interpelle, l'interroge. ce qui est presque martyrisant pour elle, c'est de parler de la chose, de parler à la chose, de parler avec elle. dans leur désir irrépressible d'identification, c'est le travail de deuil au sens freudien qu'elle tente en vain d'effectuer, et:

«rien ne serait pire, pour le travail de deuil, écrit jacques derrida, que la confusion ou le doute: il faut savoir qui est enterré où – et il faut (savoir – s'assurer ) que, dans ce qui reste de lui, il y reste. qu'il s'y tienne et n'en bouge plus! »[10]

c'est finalement grete qui finit par l'abandonner en le précipitant de l'humain vers l'animal:

«il faut juste essayer de se débarrasser de l'idée que c'est gregor. nous l'avons cru tellement longtemps, et c'est bien là qu'est notre véritable malheur. mais comment est-ce que ça pourrait être gregor? [...] cette bête nous persécute, chasse les locataires, entend manifestement occuper tout l'appartement et nous faire coucher dans la rue.» [m]

toute la famille samsa voit en lui un monstrueux insecte qu'il faut nourrir comme un animal. ce qu'on lui offre ne semble même pas destiné à un animal domestique. ainsi grete lui propose:

«des restes de légumes à moitiés avariés; des os du dîner de la veille, entourés de sauce blanche solidifiée; quelques raisins secs, quelques amandes; un fromage que gregor eût déclaré immangeable deux jours plutôt; une tranche de pain sec, une autre tartine de beurre, une troisième beurrée et salée [...] il consomma le fromage, les légumes et la sauce; les denrées fraîches, en revanche, ne lui disaient rien, il ne pouvait pas même supporter leur odeur.» [m]

sa chambre devient finalement une décharge:

«il se fit très vite aux modifications subies par la pièce. on avait pris l'habitude, quand les choses ne trouvaient pas leur place ailleurs, de s'en débarrasser en les mettant dans sa chambre [...] de même la poubelle aux cendres et, en provenance de la cuisine, celle des détritus.» [m]

et le mouvement final de la femme de ménage qui «poussa encore le cadavre de gregor d'un grand coup de balai sur le côté.» [m] vient confirmer définitivement la représentation de la «chose» scandaleuse qu'il faut tout simplement éliminer. on s'en débarrasse comme d'une nuisance.

2- une «chose» à éliminer

ainsi gregor devient rapidement le scandale terrible de la famille samsa, son secret honteux, l'insecte parasitaire et abject qu'il faut à tout prix cacher du regard des curieux. on garde alors fermée la porte entre sa chambre et le salon. l'insecte ne se situe-t-il pas au plus bas degré dans l'échelle du monde animal et même des êtres vivants. e. de fontenay rappelle magistralement qu' :

«une hiérarchie entre les vivants qui se meuvent peut […] s'établir, et selon un unique critère: la pesanteur de leur enveloppe corporelle. […] par ordre de spiritualité décroissante et de matérialité croissante se succèdent les oiseaux, les quadrupèdes et les rampants.»[11]

seule sa soeur ose encore s'aventurer dans la chambre de la bête rampante, a fortiori de la «chose», mais à la condition que celle-ci reste cachée sous son lit. elle décrétera par la suite :

«je ne veux pas, face à ce monstrueux animal, prononcer le nom de mon frère et je dis donc seulement: nous devons tenter de nous en débarrasser.» [m]

sujet aux brimades de son père, souffre-douleur d'une famille qui a perdu son moyen de subsistance, gregor va donc devenir une victime de la haine et de la honte, un exclus, tandis que le vernis des apparences s'effritera. gregor, l'employé modèle qui n'a pas été malade une seule fois en cinq ans, n'a pas eu le temps de vivre avant de devenir malgré lui, le chef de famille. travaillant jours et nuits pour faire vivre ses parents et sa soeur, et pour rembourser les dettes de son père, d'abord adoré puis progressivement délaissé par ses proches, il sera bientôt haï, selon le respect des bonnes moeurs et l'instinct de survie, de ne pouvoir, dans sa condition d'insecte, subvenir aux besoins de la famille. son père aux semelles «gigantesques» [m] est d'autant plus menaçant qu'il est indécidable et la pomme que ce dernier lui lance et qui se fiche sur l'arête de son dos est bien le signe mortel de cette menace.

toutefois, comme le rappelle jacques laurans, gregor est un:

«cancrelats qui […] ne cesse de penser, rappelle de s'émouvoir et de comprendre, comme l'être humain qu'il demeure, qui ne se détachera jamais de sa conscience et de ses affections, jusqu'à l'instant de sa mort.»[12]

il se livre à un acte de résistance et de rébellion quand grete a eu l'idée de vider sa chambre de tous ses meubles. pour lui, le «devenir-animal» signifie donc être un «en dehors» et vivre selon ses propres principes, en refusant de collaborer avec l'ordre de la fausse normalité. sa conscience humaine est restée intacte et sa régression humiliante n'est que le résultat d'un désir subversif: désir de rabaisser les dignes représentants de l'ordre humain et de la normalité. dans un essai consacré à l'art du roman[13], milan kundera a donné l'expression «d'esprit de procès» à cette force accusatrice et moralisatrice, dont kafka a fait la caricature dans le procès et qu'on retrouve aussi dans la métamorphose.

iii- le devenir-animal ou le désir de subversion

procès du totalitarisme familial.

malgré ses caractéristiques entomologiques répugnants, gregor n'a perdu aucun sentiment humain. l'insecte est même le personnage le plus humain de ce récit. nombreux sont ses actes qui le confirment : il est plein de bonne volonté, il fait des efforts douloureux pour ouvrir la porte ; il craint et admire son père ; il est désolé de ne plus pouvoir travailler pour les siens ; il est ému par la musique ; il se cache puisque sa vue provoque du dégoût ; il meurt quand on souhaite sa mort. nabokov écrit à ce propos:

«la famille samsa autour de l'insecte fantastique n'est rien d'autre que la médiocrité entourant le génie»[14]

pour l'auteur de lolita, les samsa sont des

«parasites qui l'exploitent, le grignotent de l'intérieur»; ce sont « en quelques sorte ses sarcoptes»[15]

et le procès de ce monde kafkaïen est emprunt de comique et de dérision. l'épithète «kafkaïen» ne devrait pas faire penser à un monde sans espoir, sans lumière, sans issu, à l'absurde, à l'horreur du quotidien familiale. philippe sollers confirme cette remarque lorsqu'il a écrit:

«kafka devient un joyeux garçon athlétique, un simulateur expert en canulars, un plaisantin à dormir debout. le procès, le château, la métamorphose mais c'est à tordre de rire. d'ailleurs kafka lui-même riait aux éclats en le lisant à ses amis...»[16]

dans la métamorphose, c'es précisément avec un humour noir que se fait la dénonciation de l'autorité paternelle. cela nous rappelle ce premier écrit majeur, le verdict (1912), où kafka met en scène un autre héros, georg bendemann, qui semble se soumettre entièrement et sans résistance au verdict autoritaire : l'ordre intimé par le père à son fils de se jeter dans la rivière ! gregor choisit de résister à cette force totalitaire. pour deleuze et guattari:

«grégoire devient cancrelat, pas seulement pour fuir son père, mais plutôt pour trouver une issue là où son père n'a pas su en trouver, pour fuir le gérant, le commerce et les bureaucrates…»[17]

l'animalité de gregor révèle donc la fragilité des liens familiaux. la famille trahit le fils, jette son cadavre aux ordures, fait échouer ainsi la tentation animale qui aurait pu vaincre l'aliénation familiale et collective. la famille qui forme la plus élevée de l'humanité se montre plus cruelle que l'animalité, assure son harmonie apparente par l'élimination du fils dont la vie semble injustifiée, par la mise à mort de ce parasite, bref par le meurtre. dès lors, l'harmonie heureuse et optimiste de la famille à la fin du roman n'est que «le comble de l'horreur»[18] pour reprendre l'expression de maurice blanchot qui affirme dans l'ecriture du désastre:

«les récits de kafka sont, dans la littérature, parmi les plus noirs, les plus rivés à un désastre absolu. et ce sont aussi ceux qui torturent le plus tragiquement l'espoir, non parce que l'espoir est condamné, mais parce qu'il ne parvient pas à être condamné. si complète que soit la catastrophe, une marge infime subsiste dont on ne sait si elle réserve l'espérance ou au contraire si elle l'écarte pour toujours.»[19]

le caractère énigmatique de la famille samsa, représentante de l'humanité, n'est peut-être pas fondamentalement différent du caractère énigmatique du «devenir-animal» de gregor. comment donc faire de l'homme le centre de l'univers dès lors que la définition même de l'homme est énigmatique?

2- procès de l'anthropocentrisme

le recours constant à la bestialité a toujours pour but l'annihilation de l'autre. et l'élimination de gregor, l'animal, en le jetant dans les ordures, est une action représentative de cette pensée humaine que l'anthropologue claude lévi-strauss, dans un discours de commémoration de jean-jacques rousseau, avait nommé le «cycle maudit» institué par l'homme occidental le jour où il a séparé «radicalement l'humanité de l'animalité»[20]. c'est bien entendu cette même rupture qui allait servir à diviser les hommes entre eux et à construire un humanisme réservé à des minorités toujours plus restreintes, rejetant hors de frontières arbitrairement tracées des fractions entières d'humanité. ainsi, on peut facilement comprendre que l'asservissement du monde animal a créé les modèles de l'asservissement de l'homme par l'homme. pour bernard lartholary, gregor est:

«un modèle universel du processus d'exclusion – un modèle pouvant au gré du lecteur rendre compte aussi bien de l'exclusion du malade, ou du juif, ou de l'écrivain, etc. – c'est d'abord le caractère même de la «différence» qui frappe la victime vouée à l'exclusion: son invraisemblable fantastique garantit en quelque sorte l'universalité du modèle.»[21]

le vocabulaire de la famille pour désigner gregor est saturé de termes relevant du lexique de l'entomologie. c'est désormais «un vieux cafard» [m] qui investit le lieu des ordures. leur jargon est semblable à celui que n'importe quel tortionnaire utiliserait dans une prison ou dans un camps d'extermination en recourant à des expressions habituellement réservées aux animaux. dans un des aphorismes de minima moralia, le philosophe allemand adorno avance que:

«l'affirmation récurrente que les sauvages, les noirs, les japonais ressemblent à des animaux ou à des singes, contient déjà la clé du pogrom»[22].

contrairement au «cycle maudit» de l'humanisme anthropocentrique, gregor résiste sans révolte ni rancune à un univers aliénant. il ne nous propose autre chose que de périr avec le monde ou de renaître à soi en le recréant. s'arracher du monde humain pour mieux s'en affranchir. et comme le souligne justement maurice blanchot – le passage vaut d'être cité in extenso - :

«devenu une vermine, il continue à vivre sur le mode de la déchéance, il s'enfonce dans la solitude animale, il s'approche, au plus près de l'absurdité et de l'impossibilité de vivre. mais que se passe-t-il? précisément, il continue de vivre; il ne cherche même pas à sortir de son malheur, mais à l'intérieur de ce malheur il transporte une dernière ressource, un dernier espoir, il lutte encore pour sa place sous le canapé, pour ses petits voyages sur la fraîcheur des murs, pour la vie dans la saleté et la poussière.»[23]

conclusion

k afka a sans relâche fait de l'animalité de l'homme, ou de l'humanité de l'animal un de ses thèmes de prédilection. parallèlement à la métamorphose, il a écrit d'autres nouvelles la taupe géante, le terrier, muraille de chine, joséphine la cantatrice ou le peuple des souris ayant pour sujet principal un animal, dont certaines apparaissent dans son journal sous forme d'amorces, de fragments ou de récits de rêves. kafka rassemble ainsi un bestiaire aussi varié qu'inattendu, parfois très intrigant. ainsi, pour récuser le mythe de l'anthropocentrisme dans la métamorphose, kafka, plus que tout autre écrivain et artiste, condense les angoisses d'un être dans une grotesques image d'homme-insecte. ce «devenir-animal» est insurrectionnel fait d'aversion à toute forme d'aliénation.

dans cet emblème visionnaire, il a condensé nos continuels dilemmes: barbarie, égoïsme, patriarcat, volonté éperdue de transcendance. plutôt que de crier au scandale, c'est avec un plaisir d'hérétique que kafka nous convie à cet appel au questionnement. la métamorphose, dans ses différentes manifestations esthétiques, vise à nous ébranler poétiquement. en soulignant la bêtise humaine, en dénonçant la prétention anthropocentrique de l'homme, le récit kafkaïen devient cet univers du contrepoint où le dialogue sur l'essence de l'humain s'engage, où se renverse et se renouvelle la vision de l'animal, où, somme toute, l'homme est appelé à se redéfinir. poser un regard pénétrant sur cette conviction dangereuse implique souvent d'accepter d'entrer dans un territoire où tout est un peu vrai, où tout est un peu faux, où la vérité est, en un mot, paradoxale. plutôt que de réfléchir sur le propre de l'humanité, comme l'ont fait l'hégélianisme, le marxisme ou l'existentialisme à leurs manières, kafka montre qu'accroître son «humanitude» passe par la déconstruction de l'anthropocentrisme.

telle la cochonisation des compagnons d'ulysse par circé, la métamorphose de gregor en un insecte l'exclut ipso facto du monde humain. dès lors et suivant cette approche anthropocentriste, comment ne pas éliminer de l'humanité ceux qui ne peuvent pas parler? les sourds-muets? les handicapés?... le coup de force de kafka est ici de montrer que la métaphore animalière peut constituer un opérateur de déshumanisation.

par aziz bouachma(c.p.g.e de meknès)

notes bibliographiques

[1] j'emprunte l'expression à gilles deleuze et à félix guattari, ( kafka. pour une littérature mineure, editions de minuit, «critique», 1975 ). pour les deux philosophes, kafka ne représente ni un animal, ni un homme, mais un «devenir-animal», dont la spécificité est de mettre en échec les identités et les essences.

[2] franz kafka, la métamorphose, traduction de lartholary. [m] est l'abréviation que j'utiliserai pour désigner ce récit.

[3] guillaume apollinaire, le bestiaire ou «cortège d'orphée».

[4] michel surya, humanimalités, editions léo scheer.

[5] dans le livre cité ci-dessus de gilles deleuze et félix guattari, il faut entendre par «territoire» toute structure de sens prédéfinie: identité, hiérarchie familiale ou sociale, appartenance nationale ou culturelle.

[6] idem.

[7] vladimir nabokov, littératures i, traduit de l'anglais par hélène pasquier, ed. fayard, p. 346

[8] idem p.347

[9] kundera, milan, testaments trahis, gallimard, paris, 1993.

[10] jacques derrida, spectres de marx, edition galilée, paris, 1993, p. 30

[11] elisabeth de fontenay, le silence des bêtes, fayard, 1998, p. 71.

[12] jacques laurans, l'ombre pensive de franz kafka, éditions théétète.

[13] idem

[14] idem p. 348

[15] idem p. 349

[16] sollers, philippe, la guerre du goût, «kafka tout seul», gallimard, 1994, p. 361

[17] idem, p. 25

[18] maurice blanchot, de kafka à kafka, gallimard, «folio», 1981, p. 73.

[19] maurice blanchot, l'ecriture du désastre, 1945.

[20] claude lévi-strauss, anthropologie structurale deux, paris, plon 1973, p.p. 45-56.

[21] bernard lartholary, introduction à la métamorphose de kafka.

[22] theodor w. adorno, minima moralia. réflexions sur la vie mutilée, paris, payot 1980 (1951)

[23] idem p.73



Pour citer cet article :
Auteur : Aziz Bouachma -   - Titre : Animalité et subversion dans La Métamorphose de Kafka,
Url :[https://www.marocagreg.com/doss/monographies/Animalite_et_subversion_la_Metamorphose-Kafka.php]
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