Lector in fabula de Emberto Eco - Compte rendu

  

Compte rendu critique : Lector in fabula
le rôle du lecteur ou la coopération interprétative dans les textes narratifs (Umberto Eco)
éd, Grasset et Fasquelle, (traduction française), 1985

Par : Mohamed Semlali.

Introduction :

Dans la préface de l'édition française de son livre, Eco rappelle brièvement les conditions historiques et les objectifs qui ont présidé à la naissance de son texte. Il rappelle justement l'influence du structuralisme qui était en plein essor lors de l'écriture de son livre où il réunit un ensemble d'études qu'il a faites au milieu des années soixante-dix. Il rappelle, plus particulièrement, l'ascendant que les études sémiotiques ont eu sur ses propres idées, et sur son approche personnelle de la question de l'écriture et de la lecture. S'il reconnaît l'influence de la sémiotique telle qu'elle a été pratiquée par Barthes, Greimas et par Jakobson, il ne cache pas non plus tout ce qu'il doit aux études sémiotiques de Peirce auquel il emprunte un grand nombre de concepts essentiels. Il lui consacre d'ailleurs tout le chapitre (2) du livre. Umberto Eco tient absolument, toujours dans la même préface, à souligner– on lui empruntera ici un concept qu'il a développé dans le livre - le topic du livre : « l'objet de ce livre, affirme-t-il (p.7) est le phénomène de la narrativité exprimée verbalement en tant qu'interprétée par un lecteur coopérant. » La même idée revient d'ailleurs autrement dans son propos : « il est très important, avance-t-il, (p.8) d'étudier comment un texte est produit et comment toute lecture de ce texte ne doit pas être autre chose que la mise au clair du processus de génération de sa structure. » On remarque effectivement que le critique délimite d'emblée son champ d'action : Seuls les textes narratifs l'intéressent, comme il est clairement souligné dans le sous titre du livre. Cela dit, Eco ne nie guère - au contraire ! - la possibilité d'appliquer la même méthode aux autres formes d'expression, aux textes non- narratifs entre autres. Toute la réflexion développée dans Lector in Fabula semble reposer sur une conception particulière du texte narratif (et de l'œuvre d'art en général), une conception qui constitue la raison d'être de la lecture comme coopération d'un Lecteur Modèle, comme participation active, et non seulement comme consommation d'un produit fini. Le texte est présenté, en effet, comme « une machine paresseuse qui exige du lecteur un travail coopératif acharné pour remplir les espaces de non-dit ou de déjà-dit restés en blanc. » Le lecteur apparaît dès lors comme un élément essentiel qui permet à la machine de fonctionner. Le lecteur, Eco tient à le souligner dès le sous-titre de son ouvrage, a donc un rôle qu'il doit assumer ou qu'il assume, quelquefois sans même s'en rendre compte. Le titre principal du texte le souligne lui-même d'une manière évidente : il s'agit d'un lecteur inscrit (in) dans la fable, et non pas d'un lecteur extérieur à la fable. Pour résumer, Umberto Eco conçoit la lecture essentiellement comme « (p.5)[une] activité coopérative qui amène le destinataire à tirer du texte ce que le texte ne dit pas mais qu'il présuppose, promet, implique ou implicite, à remplir les espaces vides, à relier ce qu'il y a dans ce texte au reste de l'intertextualité d'où il naît et où il va se fondre. » Nous allons voir au début de ce compte-rendu les différentes influences (linguistiques, sémiotiques et pragmatiques) qui ont contribué à la formulation des idées d'Umberto Eco, puis nous soulignerons les notions de Lecteur Modèle et d'Auteur Modèle ainsi que les rapports qu'ils entretiennent avec la coopération textuelle, et, en dernier lieu, nous allons voir les différentes structures textuelles qui ont été analysées par le critique (notamment les structures discursives, les structure narratives et les structures du monde).


I- Umberto Eco et l'influence de la sémiotique structurale.

Les deux premiers chapitres du livre rappellent l'influence des différentes études linguistiques et sémiotiques (surtout la sémiotique de Peirce) sur l'approche et sur les idées d'Umberto Eco. Effectivement, l'auteur reconnaît qu'il s'est inspiré de ce qu'il appelle la théorie de la seconde génération, c'est-à-dire de toutes les études linguistiques qui recourent à la fois à l'étude de la langue comme système, et comme structure non-actualisée, et à l'étude du discours, c'est-à-dire à l'étude des textes produits de l'actualisation de cette langue. Les concepts de compétence et de performance qui appartiennent de droit à la linguistique seront ainsi réutilisés dans le cadre de la sémiotique du texte pour mieux comprendre les mécanismes de la lecture comme coopération : La compétence d'un lecteur modèle peut être définie justement comme l'ensemble des capacités qui lui permettent de prévoir toutes les actualisations discursives possibles dans des circonstances prédéterminées. Eco reconnaît aussi l'influence de la pragmatique sur son approche ; la pragmatique qui, souligne-t-il, ne doit pas être comprises ici dans le sens restreint de l'étude des effets d'un message, mais au sens élargi qui prend en compte « la dépendance essentielle de la communication(…) du contexte linguistique, et du contexte extralinguistique. » Il est vrai, affirme Eco, qu'on ne peut comprendre un énoncé indépendamment de la situation de communication, et du référent culturel (autrement dit des facteurs pragmatiques), mais ajoute-t-il, un locuteur normal peut inférer de l'expression isolée son contexte linguistique et ses circonstances d'énonciation possibles : autrement dit, il peut dégager de l'énoncé isolé ses sélections contextuelles[1] et ses sélections circonstancielles[2] possibles, en se référant évidemment à sa compétence encyclopédique (i.e. aux données culturelles socialement acceptées).Cela l'amène du reste au niveau de chaque lexème et de chaque sémème[3] le co-texte, du contexte, des circonstances :

ex. lion: contextes : 1-jungle, 2-cirque, 3- zoo.

co-textes : jungle à (Afrique, liberté, vie sauvage… un ensemble de connotations)

: cirque à dressage, habileté…

: zoo à cage, captivité…

Tout cela permet à Umberto Eco de montrer que la coopération du lecteur doit se manifester déjà au niveau du sémème (idée qu'il ne fait qu'emprunter, comme il le dit clairement, à Greimas mais aussi à Peirce.) Le terme, pour Peirce, constitue déjà un «une proposition, un argument ou une inférence rudimentaire (p.20)» ; de même, le mot « pêcheur » contient déjà en lui, pour Greimas, tout un programme narratif potentiel : « Le sémème, conclut à partir cela Eco en reformulant toujours les idées de Peirce, doit apparaître comme un texte virtuel, et un texte n'est pas autre chose que l'expansion d'un sémème (ou de plusieurs sémèmes). »

Le deuxième chapitre du livre est consacré entièrement au rappel des fondements sémiosiques de la coopération textuelle tels qu'ils ont été définis à la fin du XIXèmesiècle par Peirce. L'un des concepts essentiels qu'Eco tient à souligner est justement la notion de l' Interprétant introduite dès 1895 : « un signe, affirme Peirce, (p.31) est quelque chose qui tient lieu pour quelqu'un de quelque chose sous quelque rapport ou à quel titre. Il s'adresse à quelqu'un, c'est-à-dire crée dans l'esprit de cette personne un signe équivalent, ou peut-être un signe plus développé. Ce signe qu'il crée, je l'appelle l'interprétant du premier signe. Le signe, ajoute-il, tient lieu de quelque chose : son propre objet. » L'interprétant, ajoutera Peirce un peu plus tard, c'est « tous les faits connus autour de l'objet », et l'objet, comme le précise Eco lui-même, ne désigne pas forcément un référent concret, mais plutôt « une description opérationnelle d'une classe d'expériences possibles.»Umberto Eco distingue à ce propos l'interprétant du terme et l'interprétant du discours. Si l'interprétant du terme rejoint en quelque sorte son signifié – rappelons que pour Eco, « le signifié du terme contient virtuellement tous ses possibles développements (ou expansions) textuelles »-l'interprétant peircéen n'est pas seulement, comme le remarque Eco, l'expansion définitionnelle d'un terme, « pour Peirce, affirme-t-il, n'est pas signe seulement un mot ou une image, mais une proposition, et même un livre entier. (…) c'est pourquoi, ajoute-t-il, la notion d'interprétant concerne des processus de traduction beaucoup plus vastes et complexes que le processus élémentaire de synonymie ou de définition lexicale

Eco rappelle, en outre, la distinction faite par Peirce entre Objet dynamique et Objet immédiat, distinction qu'on peut traduire tout simplement en parlant d'objet réel et concret d'une part et d'idée mentale d'autre part :l'objet dynamique, explique Eco « (p.51)est un état du monde extérieur », alors que l'objet immédiat est « une construction sémiotique, pur objet du monde intérieur. » Devant l'impossibilité de l'intellect de posséder l'objet originaire, sinon sous « la forme fantasmatique de l'objet immédiat » (i.e. sous la forme d'un signe qui ne peut rendre compte d'un objet quand pour reconnaître cet objet on doit en avoir eu une expérience précédente) Peirce a introduit la notion pragmatique de l'Interprétant final pour résoudre ce problème. La réalité n'est plus considérée comme « une simple donnée, [mais plutôt comme] un résultat.» « Un signe, affirme Eco, en produisant des séries de réponses immédiates (interprétant énergétique), établit peu à peu une Habitude, une régularité de comportement chez son interprète. Une habitude, c'est « une tendance […] à agir de façon semblable dans des circonstances semblables dans le futur », et l'Interprétant Final d'un signe, c'est cette habitude comme Résultat » (p.49)

àex. (Peirce donne l'exemple du Lithium/ prenant un exemple plus commun : « l'eau est un liquide qui n'a ni parfum ni couleur et qu'on obtient en associant deux atomes d'hydrogène et un atome d'oxygène » « L'interprétant final, écrit Eco exprime la même loi qui gouverne l'objet dynamique, tant en prescrivant la façon dont on en obtient l'expérience perceptive qu'en décrivant la façon dont il fonctionne et est perceptible » (p.50)

C'est justement cette notion d'interprétation qui intéresse Eco, car c'est elle qui fonde « l'hypothèse qu'un sémème est un texte virtuel et [qu']un texte [est]un sémème en expansion .» Cette hypothèse est capitale car elle présuppose déjà le rôle important qui est dévolu au lecteur comme étant l'agent qui va interpréter, et qui va par conséquent collaborer, par sa lecture même, dans l'actualisation du texte narratif. Le troisième chapitre du livre est consacré à ce Lecteur Modèle.



II- Texte, Auteur et Lecteur :

II- 1 le texte et le lecteur modèle.

« Le texte, souligne Eco(p.61), tel qu'il apparaît dans sa surface(ou manifestation) linguistique, représente une chaîne d'artifices expressifs qui doivent être actualisés par le destinataire. » Le texte se présente effectivement comme une machine paresseuse, et comme un objet incomplet qui a besoin d'un lecteur pour deux raisons : 1- chaque texte fait référence à un code donné : il a besoin d'un lecteur ou d'un destinataire qui a une compétence linguistique qui le rend capable d'actualiser ce texte. 2- le texte se distingue d'autres types d'expression par sa complexité, une complexité qu'il doit au tissu de non-dit qu'il renferme (non-dit au sens de non- manifesté au niveau de l'expression) : Ces non-dits doivent justement être actualisés par le lecteur. C'est pour ces deux raisons, affirme Umberto Eco (p.62) que « le texte, d'une façon plus manifeste que tout autre message, requiert des mouvements coopératifs actifs et conscients de la part du lecteur » Cette coopération se manifeste déjà au niveau linguistique, des déictiques, des co-références, du contexte et du co-texte. Le texte exige un lecteur capable aussi d'élucider les présupposions de chaque énoncé. C'est que le texte, comme le définit encore une fois Eco « est un tissu d'espaces blancs, d'interstices à remplir et celui qui l'a émis prévoyait qu'ils seraient remplis et les a laissés en blanc pour deux raisons : d'abord parce qu'un texte est un mécanisme paresseux (ou économique) qui vit sur la plus-value de sens qui y est introduite par le destinataire ; ensuite- à mesure que le texte passe de la fonction didactique à la fonction esthétique, un texte veut laisser au lecteur l'initiative interprétative (…) un texte veut que quelqu'un l'aide à fonctionner » (p.63) Chaque texte d'ailleurs prévoit un Lecteur Modèle qui a les compétences nécessaires pour l'actualiser.

Eco critique, du reste, le modèle communicatif, notamment la notion de code partagé entre le destinateur et le destinataire du message. Il rappelle que la compétence du destinataire et celle de l'émetteur ne sont pas nécessairement identiques, d'autant plus que le code linguistique n'est pas suffisant à lui seul pour comprendre un message linguistique. Dans ce sens, le véritable garant de la coopération interprétative du lecteur se situe au sein du texte lui-même, dans la mesure où chaque texte renferme son propre mécanisme génératif. Cette réalité conditionne non seulement l'acte de lecture, mais aussi l'acte d'écriture : « générer un texte, affirme Eco (p.65), signifie mettre en œuvre une stratégie dont font partie les prévisions des mouvements de l'autre. » Dans le même sens, Eco ajoute (p.67) que l'auteur, lors de la composition de son texte, prévoit « un Lecteur Modèle (…) capable d'agir interprétativement comme lui a agi générativement. » L'émetteur (ou l'auteur) d'un texte a besoin de prévoir son lecteur modèle non seulement pour satisfaire ses horizons d'attente, mais aussi quelques fois pour les décevoir. D'ailleurs, comme tient à le préciser Eco, prévoir le lecteur modèle ne signifie pas seulement, pour l'émetteur, en espérer l'existence, « cela signifie aussi, dit-il (p.68), agir sur le texte de façon à (…) construire [ce lecteur modèle]. Un texte repose donc, ajoute-t-il, sur une compétence mais, de plus, il contribue à la produire. »

Toujours en rapport avec le lecteur modèle, Umberto Eco distingue l'interprétation de l'utilisation du texte. En fait, le travail d'interprétation n'est vraiment possible que lorsque nous sommes devant un texte ouvert, c'est-à-dire, devant un texte qui permet diverses interprétations possibles : l ‘auteur de ce genre de textes fait en sorte que chaque interprétation rappelle d'autres, et que « s'établissent entre elles une relation non point d'exclusion , mais bien de renforcement mutuel. » Un texte fermé, remarque Eco, peut apparaître comme un texte ouvert, mais « son ouverture, souligne-t-il, est l'effet d'une initiative extérieure, d'une façon d'utiliser le texte (…) Il s'agit là, dit-il, de violence plus que de coopération » (p.71) (le nazisme a utilisé pour corroborer ses thèses les pièces de Kleist !) Pour distinguer d'une autre manière l'utilisation du texte de son interprétation, Eco affirme que l'utilisation du texte, c'est le concevoir comme « stimulus de l'imagination », autant dire comme prétexte pour aboutir à autre chose, alors que l'interprétation du texte ouvert suppose une « dialectique entre la stratégie de l'auteur et la réponse du lecteur modèle. » A partir de cela, il apparaît que chaque texte contient déjà en lui comme stratégie textuelle son lecteur modèle, mais aussi son auteur modèle, c'est-à-dire, l'auteur comme hypothèse interprétative. L'idée qu'on se fait de l'auteur du texte dirige effectivement notre propre interprétation : « selon l'auteur modèle que l'on choisissait, souligne à ce propos Umberto Eco (p.82) le type d'acte linguistique présumé changeait et le texte prenait des significations diverses en imposant diverses formes de coopération. [4]» Cela l'amène à étudier dans le quatrième chapitre du livre les niveaux de coopération textuelle.

II- 2 les niveaux de coopération textuelle :

Au niveau de la surface lexématique du texte, de sa manifestation linéaire, le lecteur applique aux expressions un système de règles linguistiques pour les transformer dans un premier niveau du contenu. Ce premier niveau est en rapport avec les circonstances d'énonciation. Dans le cas d'une énonciation verbale, avant même de recourir aux règles linguistiques, on reçoit de la circonstance d'énonciation des informations extra-linguiqtiques sur la nature de l'acte que le locuteur est en train d'accomplir. Par contre, lorsqu'on est devant un texte écrit, l'auteur du texte n'est pas physiquement présent, et le lecteur est privé de tous les éléments extra-linguistiques qui sont à même de montrer comment actualiser le texte : « C'est précisément face à un texte écrit, souligne à ce propos Umberto Eco, (p.93) que le jeu coopératif sur le sujet de l'énonciation, son origine, sa nature, ses intentions, se fait plus aventureuse. »

L'actualisation des structures discursives d'un texte suppose le recours du lecteur aux règles de la langue dans laquelle le texte est écrit, mais aussi le recours à la compétence encyclopédique à laquelle cette langue renvoie. Le recours à l'encyclopédie nécessite le passage par une série d'actes coopératifs : 1/ le lecteur fait appel à son dictionnaire de base ; il identifie à ce niveau-là les propriétés sémantiques élémentaires des expressions, et tente des amalgames provisoires en se fondant notamment sur les lois d'implicitation : exà « dans un royaume lointain, vivait une princesse nommée Blanche-Neige » [Dans cet énoncé, le lecteur retiendra par exemple que le mot princesse est une entité syntaxique singulière, féminine, et sémantiquement « humaine et animée »]. 2/ Le lecteur fait appel aux règles de la co-référence, pour désambiguïser notamment les expressions déictiques et anaphoriques.3/ ensuite, il actualise les sélections contextuelles et circonstancielles, c'est-à-dire qu'il prend en considération les différents contextes d'un terme ou d'un énoncé et les circonstances où il est énoncé : celui permet par exemple de voir la différence entre « un chien aboie », et « le commissaire aboie. »4/ (hypercodage rhétorique et stylistique)A ce niveau, le lecteur est en mesure d'interpréter en référence à une encyclopédie les expressions figées enregistrées par la tradition rhétorique, ainsi que les syntagmes stylistiquement connotés (Eco donne l'exemple de l'expression : « il était une fois ». Devant cette expression, le lecteur établit que les événements se situent à une époque historique non-définie ; qu'ils ne sont pas à entendre comme réels et que l'émetteur s'apprête à raconter une histoire imaginaire : évidemment l'auteur peut utiliser cela pour surprendre le lecteur). 5/ cette sous-partie est consacrée par Eco à ce qu'il appelle les inférences de scénarios communs. L'encyclopédie de chaque lecteur et de chaque société comporte une structure de données qui sert à représenter des situations stéréotypées : Par exemple, lever la main (selon les contextes) permet au lecteur/locuteur d'inférer que celui qui a levé la main s'apprête à frapper un autre, ou à voter etc. Eco appelle « frame » ces structures de données, « cette connaissance cognitive (…) des représentations du monde qui nous permettent d'effectuer des actes cognitifs fondamentaux, comme les perceptions, les compréhensions linguistiques et les actions. » Un scénario ou un frame, remarque l'auteur, est toujours un texte virtuel ou une histoire condensée. 6/ Ce niveau est celui des inférences de scénarios intertextuelles. Aucun texte, remarque Eco, (p.101) n'est lu indépendamment de l'expérience que le lecteur a d'autres textes. La compétence intertextuelle, ajoute-t-il, représente un cas spécial d'hypercodage : « elle comprend tous les systèmes sémiotiques familiers au lecteur ». es scénarios intertextuels sont d'ailleurs comparés au topoi de la rhétorique traditionnel. (Ex.à duel entre le shérif et le bandit). Tous les lecteurs n'ont pas la même encyclopédie intertextuelle, et cela influe sur leur lecture. 7/ En dernier lieu, Eco introduit un autre niveau de coopération interprétative : celui de l'hypercodage idéologique : en effet chaque lecteur aborde le texte à partir d'une perspective idéologique qui fait partie de son encyclopédie, même s'il n'en est pas conscient.

III- Les structures textuelles :

III-1 Les structures discursives.

Il est inconcevable, remarque Eco au début du chapitre réservé aux structures discursives, d‘actualiser tous les sèmes des sémèmes qui forment l'énoncé ou le lexème. Ses propriétés ou sèmes restent enregistrées, certes, dans l'encyclopédie du lecteur ; mais celui-ci ne les actualise que si le cours textuel le lui demande. Chaque texte, obéissant au processus de la sémiosis illimitée, peut donner lieu à une infinité potentielle d'interprétations. Dès lors, il est important, souligne Eco de « savoir comment un texte, en soi potentiellement infini, peut générer uniquement les interprétations que sa stratégie a prévues. » Umberto Eco introduit à ce moment-là la notion de Topic, notion qui est assez proche de celle de thème, mais qu'Eco ne veut pas utiliser, parce qu'elle risque d'être confondue avec celle de la fabula. Si la fabula désigne une part du contenu du texte, le topic, lui, désigne « un schéma hypothétique » que le lecteur se propose pour orienter son interprétation : « déterminer un topic, affirme Eco, signifie avancer une hypothèse sur une certaine régularité de comportement textuel. Ce type de régularité, ajoute-t-il, est aussi ce qui fixe (…) tant les limites que les conditions de cohérence d'un texte. » (p.114) Le topic comme hypothèse qui dépend du lecteur est souvent formulé, remarque l'auteur, sous forme d'une question (de quoi parle-t-on ?) et qui se traduit par une réponse ou un titre provisoire ( on est probablement en train de parler de telle chose). Le topic qui peut être présupposé par le texte ou comme il peut être formulé, dans le texte même, sous forme de titres, de sous-titres ou de mots-clefs montre au lecteur les propriétés sémantiques qu'il doit privilégier, et celles qu'ils doit narcotiser lors de son interprétation. Cela lui permet d'établir un premier niveau de cohérence interprétative que l'auteur nomme isotopie.

L'isotopie, comme la définit Greimas est « un ensemble redondant de catégories sémantiques qui rendent possible la lecture uniforme d'un récit », et qui assure par conséquent la cohérence du parcours de lecture, aux différents niveaux textuels. Eco les classe dans plusieurs catégories qu'on ne peut développer ici (ex. « ami des simples »= herboriste, si le mot simples est compris comme « plantes » / ce qui n'est pas le cas si le terme simples est compris comme gens simples, populaires) dans cet exemple, il y a une double isotopie : pour qu'il soit actualisé, il est nécessaire que le topic soit déterminé. L'isotopie, précise Umberto Eco (p.128), « se réfère toujours à la constance d'un parcours de sens qu'un texte exhibe, quand on le soumet à des règles de cohérence interprétative. »

III-2 Les structures narratives :

L'actualisation des niveaux discursifs permet au lecteur de synthétiser des portions entières de discours, à travers une série de macropropositions. Pour mieux saisir la structure de celles-ci Eco rappelle la distinction introduite par les formalistes russes entre « Fabula » et « Sujet » ; la fabula étant « le schéma fondamental de la narration, la logique des actions et la syntaxe des personnages, le cours des événements ordonné temporellement », alors que le sujet, c'est « l'histoire telle qu'elle est effectivement racontée, telle qu'elle apparaît en surface, avec ses décalages temporels, ses sauts en avant et en arrière, ses descriptions, ses digressions… » Si le sujet, dans un texte narratif s'identifie aux structures discursives, la fabula, elle, est à mettre du côté des structures narratives. Le format de la fabula dépend de la coopération du lecteur qui choisit le degré d'abstraction qui lui semble le plus fructueux. Eco, fait d'ailleurs appel à la poétique aristotélicienne pour déterminer les conditions élémentaires d'une séquence narrative : « il suffit, dit-il, de déterminer un agent (humain ou non-humain), un état initial, une série de changements orientés dans le temps, et produits par des causes, jusqu'à un résultat final. »(p.138)

L'activité coopérative du lecteur se manifeste au niveau de l'actualisation des structures narratives à travers ce que Eco appelle les promenades inférentielles du lecteur. Effectivement, celui-ci se retrouve, en progressant dans sa lecture, devant des actions qui peuvent transformer l'état du monde raconté, et l'orienter vers d'autres directions possibles. Devant chacune de ces actions, qui constituent des disjonctions de probabilité, le lecteur est appelé à prévoir ces changements possibles : prévisions qui seront confirmées ou infirmées par la suite du texte. Ces anticipations du lecteur constituent selon Eco une portion de fabula, et participent dans la préfiguration de mondes possibles. « L'activité prévisionnelle, affirme-t-il, sous-tend(…) tout le processus d'interprétation (…) Le lecteur, ajoute-t-il, hasarde des hypothèses sur des structures de mondes. » (145/6).

Umberto Eco fait à ce propos une distinction entre les fabulae ouvertes et les fabulae fermées. Dans une fabulae fermée, le lecteur peut, à chaque disjonction de probabilité, hasarder des hypothèses, mais il est clair qu'il n'y aura qu'une seule bonne hypothèse à la fin, car la fabula à mesure qu'elle progresse vérifie les anticipations, et exclut celles qui ne correspondent pas avec l'état des choses dont elle veut parler : « ce type de fabula, souligne Eco (154) est fermé car il ne permet pas à la fin aucune alternative et élimine le vertige des possibles. » La fabula ouverte ouvre, au contraire, à la fin, ou à plusieurs disjonctions de probabilité – si ce n'est à toutes les disjonctions-, différentes possibilités prévisionnelles : dans ce cas « le texte, affirme Eco, ne se compromet pas, il ne fait pas d'affirmations sur l'état final de la fabula. Il prévoit un lecteur modèle si coopératif qu'il est à même de fabriquer ses fabulae tout seul. »(p.155)

(ex. au Maroc pour aller de Meknes à Marrakech par le réseau ferroviaire on a pas trente-six chemins : nous sommes devant une structure de fabulae fermée, par contre si l'on veut faire le même trajet, mais cette fois par le réseau routier, nous nous retrouvons devant plusieurs trajets possibles, et devant plusieurs disjonctions de probabilité : là, on est plutôt devant une structure de fabula ouverte.)

Lorsque le lecteur se met à prévoir ce qui va se passer dans la fabula, il commence déjà à construire des mondes possibles, au sens de possibilités narratives. Eco qui emprunte cette notion à la logique modale, mais l'utilise dans un sens sémiotique, la définit (p.165) : un monde possible, dit-il, « est constitué d'un ensemble d'individus pourvus de propriétés. Comme certaines de ces propriétés ou prédicats sont des actions, un monde possible peut être vu aussi comme un cours d'événements. Comme ce cours d'événements n'est pas actuel, mais possible justement, il doit dépendre des attitudes propositionnelles de quelqu'un qui l'affirme, le croit, le rêve, le désire, le prévoit, etc. » On ne peut évidemment imaginer des mondes possibles que par rapport à un monde de référence (le monde réel).

III-3 les structures actancielles et idéologiques :

Une fois qu'il a actualisé les structures narratives, et alors qu'il commence à avancer des prévisions sur les états de la fabula, en imaginant des mondes possibles, le lecteur devient capable de formuler des macropropositions plus abstraites, en réduisant les acteurs à des oppositions actancielles (sujet#objet, adjuvant#opposant, destinateur#destinataire…) Le lecteur parvient ainsi à construire la charpente profonde du texte lu. Cette construction, comme le précise Eco (p.229) « est le résultat final d'une inspection critique, et (…) ne survient qu'à une phase avancée (et réitérée) de lecture.»

Les structures idéologiques, quant à elles, se manifestent lorsque des connotations axiologiques, des jugements de valeur sont associés à des pôles actanciels inscrits dans le texte (lorsque les actants représentent des oppositions d'ordre idéologique ; par exemple : (bon#mauvais, vrai#faux). Les compétences idéologiques du lecteur déterminent d'ailleurs son choix de la charpente actancielle : Eco donne l'exemple des Mystères de Paris d'Eugène Sue qui ont été écrits d'un point de vue réformiste, mais qui ont été lus par le prolétariat de point de vue révolutionnaire.

Conclusion :

La réflexion engagée par Eco sur l'acte de lecture, et l'acte de l'écriture permet aussi de mieux comprendre la fonction et les qualités du critique. Le critique, souligne-t-il à la page 238 « est un lecteur coopérant qui, après avoir actualisé le texte, raconte ses propres mouvements coopératifs et met en évidence la façon dont l'auteur, par sa stratégie textuelle, l'a amené à coopérer ainsi. Ou encore, il évalue en termes de réussite esthétique (quelle que soit la définition théorique qu'il en donne) les modalités de la stratégie textuelle. » Il distingue d'ailleurs, de ce point de vue, deux types de critique : la critique qui raconte et exploite les modalités de coopération textuelle, et l'autre critique qui dépasse largement le stade de la coopération, en utilisant le texte à d'autres fins, se situant ainsi dans une phase successive à l'actualisation sémantique (critique qui cherche les structures inconscientes (psychocritique par ex.) . Pour Eco, la première critique est justement l'exemple de la coopération textuelle excellente même quand elle diverge des résultats de notre coopératio


[1] Elles prévoient des contextes possibles (ramener Toto au zoo/ramener le lion au zoo)

[2] prévoient les circonstances d'énonciation où un terme peut apparaître.

[3] Le lexème est l'unité signifiante, l'expression/ le Sémème est le contenu de cette expression, l'ensemble des sémèmes.

[4] Eco souligne toutefois (p.78)que par « coopération textuelle », on ne doit pas entendre l'actualisation des intentions du sujet empirique de l'énonciation mais les intentions virtuellement contenues par l'énoncé. »