Dissertation


Fouad MEHDI


Il est communément admis de renvoyer dos à dos liberté et servitude comme deux notions irréconciliables. Pourtant, dans Lettres persanes, Montesquieu met dans la bouche de son personnage, Roxane, une réflexion pour le moins originale : « J'ai pu vivre dans la servitude, mais j'ai toujours été libre ». Le caractère ramassé et percutant du propos le tire du côté de l'aphorisme. Ainsi deux termes, notoirement antonymes, finissent-ils par cohabiter. Cette cohabitation est d'autant mieux mise en relief que l'adjectif ‘'libre'' est modalisé par l'adverbe ‘'toujours'' qui en souligne la permanence. Tout se passe comme si la servitude devenait non seulement associée à l'émancipation mais encore sa condition. Dès lors, la question qui se pose est de savoir jusqu'à quel point cette réalité de délivrance au sein des structures de domination peut être véritablement authentique. Et si cette réalité n'était qu'illusion ? Pour tenter d'apporter quelques éléments de réponse à cette problématique, à la lumière du Discours de la servitude volontaire de La Boétie, de Lettres persanes de Montesquieu et d'Une maison de poupée d'Ibsen, il s'agira de voir comment se construit la liberté au sein de l'assujettissement, avant, ensuite, d'en souligner le caractère inconsistant, pour, au final, montrer que la vraie émancipation consiste à se débarrasser des mécanismes de la servitude.

La liberté peut parfaitement être vécue au sein de la domination. Dans la mesure où celle-là est une donnée naturelle alors que celle-ci est contre-nature, le dominé, loin d'y adhérer, recourt à la ruse pour s'en échapper, allant jusqu'à subvertir son rapport au dominant.

La nature humaine érige la liberté en valeur inaliénable. Toutes les œuvres au programme partent de ce postulat. L'être humain est né pour être libre, et l'asservir est une forme de dégradation de ce qu'il est. Dans son Discours, La Boétie fait de la liberté le fondement même de la vie, celle des animaux comprise : « Les bêtes, ce maid'Dieu ! si les hommes ne font trop les sourds, leur crient : VIVE LIBERTE ! » (p. 120). A cet effet, il est intéressant de relever un point commun à Lettres persanes et Une maison de poupée. Les femmes ont beau être enfermées, asservies, elles gardent intacte en elles une représentation nette de la liberté. La preuve en est qu'elles construisent une sphère de l'intimité, à l'abri des incursions de l'homme, au sein même de la servitude. C'est le cas de Nora avec son amie Mme Linde et celui de Zachi avec l'une de ses esclaves.

A défaut de pouvoir s'affranchir, le dominé simule l'adhésion au système de domination. Celle-ci devient l'expression d'une liberté impérieuse. Autrement dit, faute de pouvoir se libérer du joug, l'assujetti fait semblant de s'en accommoder pour mieux s'en décharger. Comment y parvenir sinon en recourant à la ruse. C'est le génie du plus faible contre la machine du pouvoir. Dans Une maison de poupée et Lettres persanes, les femmes en sont l'illustration la plus éloquente. Pour contourner un dispositif juridique, qu'elle qualifie de « bien mauvaises lois » (p. 103), Mme Helmer doit recourir à la ruse. C'est d'ailleurs ce qui a permis de sauver la vie de son mari. Roxane, elle, se drape du voile de la vertu pour vivre ses amours clandestines. Voilà ce qui explique le ton scandalisé de Solim quand il écrit à Usbek que « sa [celle de Roxane] vertu farouche était une cruelle imposture » (p. 362).

Cette liberté du dominé au sein de la domination peut aller jusqu'à subvertir les mécanismes du système d'assujettissement. Tant et si bien qu'on ne sait plus qui est le libre et qui est l'asservi. Paradoxalement, jouer au soumis devient une forme de suprématie sur celui-là même qui prétend nous soumettre. Dans Une maison de poupée, Nora éprouve un malin plaisir à flatter l'amour-propre de son mari pour parvenir à ce qu'elle désire. En le caressant dans le sens du poil, elle arrive, par exemple, à obtenir de lui un poste à la banque pour son amie. Dans Lettres persanes, Montesquieu pousse cette logique jusqu'à sa limite extrême. Zélis écrit à Usbek qu'elle jouit de ses peurs en les excitant : « Dans la prison même où tu me retiens, je suis plus libre que toi : tu ne saurais redoubler tes attentions pour me faire garder, que je ne jouisse de tes inquiétudes [qui] sont autant de marques de ta dépendance. » (p. 159).

Ainsi être asservi ne veut pas dire inévitablement être soumis, bien au contraire. Le dominé peut donner l'impression d'accepter la domination pour mieux s'en libérer. Mais est-ce une véritable liberté ?

En réalité, la liberté construite au sein d'un rapport de pouvoir est pure mirage. En effet, elle est, d'abord, condamnée à la clandestinité, ensuite, elle ne change pas les rôles au sein du système du pouvoir, et, finalement, elle n'a aucun impact sur la réalité qui demeure inchangée.

Une émancipation condamnée à l'obscurité de la clandestinité n'en est pas une. En effet, le silence a beau constituer un îlot de sécurité à l'abri du regard inquisiteur du plus fort, il n'en constitue pas moins une forme d'aliénation. Dans Lettres persanes, Roxane est contrainte de vivre son amour dans le secret de sa chambre du sérail. On connaît la suite. Cette relation finit comme une tragédie. Dans le drame d'Ibsen, Nora porte seule le poids d'un lourd secret qui lui pèse parce qu'elle ne peut pas le partager. Pire encore, quand Torvald évoque les mensonges de Krogstad, Nora souffre à l'idée d'attirer la malédiction sur sa famille. « Une telle atmosphère de mensonge, dit Torvald, apporte la contagion des germes malsains dans toute une vie de famille. » (p. 111).

Il faut donc se rendre à l'évidence que cette liberté est pure fantasme dès lors qu'elle ne remet pas en question la toute-puissance du dominant. Dans son Discours, La Boétie développe la théorie des tyranneaux selon laquelle le tyran a besoin de petits tyrans pour garder son empire. Certes il peut être floué par eux, ce qui est peut-être le signe de leur liberté. Mais ils demeurent ses objets. Ils n'existent qu'en tant qu'instruments de sa volonté : « il faut qu'ils se prennent garde à ses paroles, à sa voix, à ses signes et à ses yeux [...] que tout soit au guet pour épier ses volontés » (p. 149). C'est exactement le sens de la lettre qu'Usbek adresse au premier eunuque blanc quand il écrit : « Et qui êtes-vous que de vils instruments que je puis briser à ma fantaisie ; qui n'existez qu'autant que vous savez obéir ; qui n'êtes dans le monde que pour vivre sous mes lois... ? ». (p. 79). Un eunuque a beau avoir de l'ascendant sur son maître, c'est ce dernier qui reste le plus fort.

De ce fait, il ne faut pas s'étonner du fait que ce semblant de liberté ne remette pas en cause le système de la servitude lui-même. Quelle que soit la sophistication des subterfuges auxquels recourent les dominés, elle ne peut en aucun cas agir sur la réalité des choses. Dans Une maison de poupée, Nora a beau se montrer ingénieuse, elle reste la femme-poupée que les lois infériorisent. Et dans le roman épistolaire de Montesquieu, les ruses des femmes pour adoucir un système insupportable ne font, au contraire, qu'augmenter la vigilance et la rigueur des eunuques. Et le récit finit sur l'image du sang qui va couler « à grands flots » (p. 363). Non seulement les structures du pouvoir sont demeurées sur place, mais elles se sont renforcées.

Il est donc illusoire de croire que la liberté peut être authentique au sein même de la servitude. Et pour cause, elle ne change strictement rien, ni les postures ni la réalité. Qu'est-ce donc la véritable émancipation ?

Cette dernière doit se construire non pas au sein de la servitude mais en opposition avec elle. Pour ce faire, la violence n'est pas le moyen idoine. L'émancipation est enclenchée par une prise de conscience du dominé qui change sa posture. Mais cela ne peut se faire que par un long processus éducatif dont la pierre angulaire est la littérature.

Le lot d'injustices accompagnant la servitude est telle qu'on peut être tenté de recourir à la violence pour accéder à la liberté. En réalité, cette alternative peut permettre de se débarrasser du despote, mais elle ne permet pas de se débarrasser des structures du despotisme. Bien au contraire. Quand les Troglodytes exterminent ce roi étranger « qui les traitait sévèrement » (p. 58), ils sombrent dans une tyrannie encore plus destructrice : celle du règne de la loi de la jungle. De son côté, La Boétie se fait le chantre d'une résistance non violente au despotisme. Contrairement aux opinions des Grecs et des Latins qui autorisent le tyrannicide quand le tyran est reconnu injuste, l'auteur du Discours s'y oppose catégoriquement : « Je ne veux pas que vous le poussiez ou l'ébranliez, mais seulement ne le soutenez plus [Le tyran injuste] » (p. 117). La violence est potentiellement chaotique car elle fait peu de cas des structures étatiques, garantes de la paix.

Dans ce cas, en quoi consiste une liberté authentique ? Elle commence inévitablement par la prise de conscience du dominé. Ce qui se traduit par un comportement discursif de remise en cause des fondements mêmes du système de la servitude. Dans les œuvres fictionnelles au programme, il n'est pas arbitraire que les femmes deviennent des sujets à part entière à la fin d'un long apprentissage. Dans Lettres persanes, Zélis, et surtout Roxane, sont conscientes de faire usage d'un « langage nouveau » (p. 365). L'émancipation du soumis s'exprime essentiellement par sa capacité à prendre la parole et à dire ‘'Je'', c'est-à-dire à s'assumer comme une entité subjective. D'où l'usage de l'impératif, qui était jusqu'alors une marque caractéristique de la parlure du dominant. « Non, ne m'interromps pas » (p. 211), lance pour la première fois Nora au visage de son mari médusé.

Mais pour que cette contestation puisse aboutir, il est nécessaire de faire vaciller tout l'édifice de la domination, ce qui n'est pas une mince affaire. En effet, cela requiert une révolution des structures mentales que seule l'éducation est à même de réaliser. Dans Une maison de poupée, Nora doit quitter le foyer conjugal pour pouvoir entreprendre sa propre éducation : « Il faut que je veille à m'éduquer moi-même. » (p. 215). D'où le rôle déterminant de la culture en général et de la littérature en particulier. La Boétie l'exprime explicitement « les livres et la doctrine donnent, plus que tout autre chose, aux hommes le sens et l'entendement de se reconnaître et d'haïr la tyrannie » (p. 131). Justement, la fiction a vocation à s'acquitter de cette mission par sa dimension implicitement didactique : le théâtre par la mise en scène d'une vie qui suscite l'émotion et la réflexion du lecteur-spectateur et le récit épistolaire par sa nature polyphonique, ce qui est le contraire même de la domination.


Somme toute, la liberté peut parfaitement s'accommoder de la domination. Mais dans ce cas, elle se condamne elle-même au silence. Autrement dit, elle n'est que l'ombre d'elle-même puisqu'elle ne s'exerce que pour se dénaturer, voire se nier. La vraie liberté se construit en contestant la servitude. Elle consiste à remettre en cause les fondements mêmes de la tyrannie. Loin de recourir à la violence, qui se révèle non seulement inefficace mais encore contre-productive, la résistance doit se faire dans la paix. Dans un monde hanté par le risque du chaos, la littérature, par la promotion de valeurs comme la justice, la tolérance, est le meilleur chemin pour extirper à la racine le mal de la libido dominandi et forger un homme nouveau.



Pour citer cet article :
Auteur : Fouad MEHDI -   - Titre : Dissertation Liberté et servitude,
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publié le : 2019/12/28 10:39:09

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