DISSERTATION


Fouad MEHDI


Etymologiquement le mot démocratie est le pouvoir du peuple, par le peuple, pour le peuple. Le peuple est donc à la fois la finalité et l'acteur du pouvoir. Pourtant, il peut arriver qu'il en devienne un objet passif. Il suffit pour cela qu'il soit amadoué par un démagogue bienveillant mais redoutable. Kant écrit à cet effet : « Après avoir abêti leur bétail et avoir empêché avec sollicitude ces créatures paisibles d'oser faire un pas sans la roulette d'enfant où ils [les tuteurs qui exercent le pouvoir] les avaient emprisonnés, ils leur montrent ensuite le danger qui les menace s'ils essaient de marcher seuls. Or ce danger n'est sans doute pas si grand, car après quelques chutes ils finiraient bien par apprendre à marcher. » kant reprend à son compte une métaphore, somme toute stéréotypée, celle des représentants du pouvoir assimilés à des pasteurs, pour décrire une bienveillance de façade « empêché avec sollicitude » de tuteurs dont l'objectif ultime est de maintenir le peuple ad vitam Æternam dans un état de minorité. D'où la prégnance du champ lexical de l'animalisation (« abêti », « bétail » et « créatures paisibles ») qui doit être compris comme l'expression de la volonté du pouvoir d'infantiliser le peuple « la roulette d'enfant » pour l'empêcher d'accéder à sa majorité et le rendre foncièrement dépendant d'une autorité tutrice, lors même que le principe de l'autonomisation « apprendre à marcher » apparaît comme tout à fait réalisable à force de volonté. Il est donc bien évident que la citation transfère la métaphore du pastoralisme au domaine politique. Quels sont alors les enjeux d'une infantilisation permanente du peuple ? Et dans quelle mesure l'autonomisation de ce dernier est-elle possible ? Pour tenter d'apporter quelques éléments de réponse à ces questions, à la lumière des Cavaliers, L'Assemblée des femmes d'Aristophane, De la démocratie en Amérique d'Alexis de Tocqueville et Le Complot contre l'Amérique de Philip Roth, il s'agira, d'abord, de décrire les manifestations de l'abêtissement du peuple, avant, ensuite, de montrer que cet abrutissement n'est que l'envers de la tyrannisation, pour, au final, faire ressortir comment, en démocratie, le peuple peut devenir pleinement majeur.

La métaphore pastorale est résolument un lieu commun des œuvres au programme. L'examen rapide de ces dernières montre que le peuple est considéré comme un enfant qui se trouve dans la nécessité d'être conduit, tant et si bien que le pouvoir devient le pourvoyeur unique de ses besoins et plaisirs.

Au-delà de leurs divergences génériques et chronologiques, les œuvres au programme recourent volontiers à l'image d'un pouvoir pasteur qui conduit le troupeau du peuple. Cette image revient comme un leitmotiv de façon implicite dans Le Complot et explicite dans Les Cavaliers d'Aristophane et l'essai de Tocqueville. Dans la pièce comique et satirique du dramaturge athénien, le pouvoir échoit tour à tour à quatre marchands. Le Paphlagonien, un marchand de cuir, a « renvers[sé] un marchand de moutons » (p. 59). Le clin d'œil est évident : les Athéniens sont associés à un troupeau conduit par des commerçants qui se relaient. Mais c'est Tocqueville qui en fait l'usage le plus évident et le plus puissant. Pour devenir omnipotent, ce qui correspond à son essence, le pouvoir central cherche à maintenir le peuple sous contrôle. Il ne faut pas aller vite en besogne et croire qu'il s'agit d'un pouvoir paternel, car ce dernier travaille, pour ainsi dire, à sa propre disparition au moment où la figure « tutélaire » (p. 153) de l'autorité travaille au maintien du troupeau sous emprise : « Il [Le pouvoir central] ressemblerait à la puissance paternelle si, comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l'âge viril ; mais il ne cherche, au contraire, qu'à les fixer irrévocablement dans l'enfance » (p. 153).

Pour ce faire, le troupeau a besoin d'être en permanence rassuré. Pour l'opposer au pouvoir aristocratique, qui repose sur la force, l'essayiste définit le pouvoir démocratique par sa douceur. Dans Les Cavaliers, Démos est amadoué par une parole mielleuse, le secret du succès du Paphlagonien : « ...j'ai de l'affection pour toi, Démos ; que dis-je ? de l'amour. » (p. 103). C'est d'ailleurs pourquoi, voyant le succès de cette stratégie, le Marchand de boudins lui emboîte le pas et rencontre le même succès. Dans Le Complot, Lindbergh est le type même du démagogue moderne – on dira aujourd'hui un populiste – qui rassure le peuple en surfant sur les peurs suscitées par la perspective de la guerre. Le narrateur insiste en permanence sur la capacité de l'aviateur à produire un discours simple et même simpliste que la majorité des Américains peut comprendre. Associé à un enfant, le peuple est décrit comme incapable d'assimiler un discours complexe : « C'est simple, vous avez le choix, non pas entre Charles A. Lindbergh et Franklin Delano Roosevelt, mais entre Lindbergh et la guerre. »

La conséquence nécessaire de cette infantilisation du peuple est l'érection d'une force toute-puissante seule à même de pourvoir le troupeau en besoins et plaisirs. C'est Tocqueville qui a su le mieux exprimer cette omnipotence d'un pouvoir qui s'immisce dans tout et veut régenter tout. Certes « il travaille volontiers à leur bonheur ; mais il veut en être l'unique agent et le seul arbitre ; il pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure leurs besoins, facilite leurs plaisirs » (p. 153-154). Ce faisant, il contribue à les priver de l'usage de leur « libre-arbitre » (p. 155). Dans L'Assemblée des femmes, le programme collectiviste de Praxagora en est la parfaite illustration. En effet, il se présente comme un arsenal législatif exhaustif, à telle enseigne qu'il prétend contrôler les moindres aspects de la vie collective et individuelle. Même la sexualité, exemple même d'une pratique qui relève de la sphère de l'intime, est rigoureusement réglée par une série de lois qui ne laissent aucune liberté aux individus. Le jeune homme de la fin de la comédie l'a appris à ses dépends. Rien n'est laissé au hasard et le citoyen est totalement dépossédé de sa capacité à réfléchir.

Le pouvoir comme berger qui guide le peuple est un motif récurrent dans les œuvres au programme. Par une machinerie rhétorique bien huilée, le démagogue séduit le peuple crétinisé et, partant, privé de sa capacité à réfléchir. Tel est la face visible d'un phénomène dont il reste à déterminer la face cachée.

Abêtis et infantilisés, les citoyens en deviennent tyrannisés. Conformément à la conception du troupeau, tout est uniformisé. Pour ce faire, le pouvoir peut recourir à la manière forte. En réalité, ce rapport suppose la complicité du tueur et de l'objet de la tutelle.

Dans De la démocratie en Amérique, l'essayiste analyse la logique égalitariste pour en tirer des conclusions insoupçonnées. En effet, l'idéologie égalitaire, qui est le propre du système démocratique, sécrète une législation uniforme. Comme le principe du privilège est étranger à la démocratie, le citoyen « comprend mal pourquoi la règle qui est applicable à un homme ne le serait pas à tous les autres. » (p. 88). Conséquemment, l'idée du peuple comme troupeau au sein duquel aucune individualité n'est tolérée trouve sa réalisation la plus parfaite. C'est très exactement ce qui se passe dans l'uchronie de Roth. L'uniformisation apparaît comme la force motrice de la politique de Lindbergh. La communauté juive est persécutée précisément parce qu'elle affiche sa spécificité. La stratégie du Bureau d'Assimilation est d'obliger les juifs à se diluer dans le tissu social américain. Bien que juif lui-même, le rabbin Bengelsdorf, sans doute de bonne foi, est convaincu qu'un bon citoyen américain doit renoncer à sa judéité pour arborer sa seule américanité. N'est-ce pas la définition même de la notion de troupeau ? Il n y a pas de place, dans la société démocratique américaine, pour des individus qui seraient attachés à leur identité surtout quand cette dernière apparaît, aux yeux d'autrui, comme une altérité inquiétante.

Pour y arriver, le pouvoir central est prêt à tout faire, y compris recourir à la manière forte. Certes, Tocqueville fait ressortir le caractère doux de la stratégie du pouvoir démocratique. C'est d'ailleurs ce qui le rend acceptable par les citoyens. Il n'empêche que lui-même reconnaît que ce pouvoir « gêne, comprime, énerve » (p. 155), autant d'actions qui ne sont pas dénuées de violence. Dans Les Cavaliers, le Paphlagonien utilise tantôt la flagornerie, tantôt l' « intimidation » et le « chantage » (p. 53) afin d'obtenir de Démos tout ce qu'il désire. Dans Le Complot, l'intimidation prend des formes modernes et donc sophistiquées. Le BA, à travers son programme « Des gens parmi d'Autres », se cache derrière le caractère prétendument noble de ses objectifs pour exercer des pressions sur les employeurs des juifs afin d'obliger ces derniers à partir. Pour avoir refusé de céder au chantage, Herman, le père du narrateur, en a payé le prix fort : quitter son travail même si sa compétence ne fait aucun doute. Le sort de la mère de Seldon est plus tragique encore puisque son départ lui coûte la vie.

En réalité, ce rapport entre un pouvoir fort et un peuple infantilisé repose sur la complicité des deux partenaires. En effet, le succès de l'entreprise d'infantilisation n'a de chance d'aboutir que si le peuple adhère, sciemment ou non, à sa propre servitude. Dans son essai, Tocqueville insiste sur ce qu'il estime être son apport personnel, à savoir que le péril le plus grave qui menace la démocratie est moins l'anarchie que l'acceptation d'un système d'autant plus tyrannique qu'il ne se présente pas comme tel. Il pense que, tel un enfant, le peuple se laisse aisément prendre par la main quand il croit que c'est lui qui a choisi cette force qui le guide. Et c'est vrai que l'analyse des œuvres fictionnelles tend à accréditer cette thèse. Dans Les Cavaliers, par exemple, le Paphlagonien n'impose rien à Démos, du moins pas de façon brutale ; il le manipule afin de lui donner l'illusion que c'est lui qui prend les décisions. Même l'onomastique contribue à souligner cet effet. Aristophane n'appelle-t-il pas le Charcutier Agoracritos, c'est-à-dire littéralement « qui gagne à l'agora » et le protagoniste de L'Assemblée des femmes Praxagora, soit celle qui « agit sur l'agora » ?

L'infantilisation est donc un phénomène qui en cache un autre, la tyrannie. Quelle que soit la forme que peut prendre cette dernière, ce qui est sûr c'est que le peuple n'est abêti et infantilisé que parce qu'il veut bien être abêti et infantilisé. Mais est-il possible d'échapper à cet état ?

Pour se soustraire à l'état de minorité dans lequel le pouvoir enferme le peuple, il est important que ce dernier prenne conscience de ses potentialités. Pour ce faire, la démocratie doit être conçue moins comme un arsenal de lois que comme un horizon à construire. Et l'art et la philosophie ont un rôle déterminant dans ce sens.

Dans De la démocratie en Amérique, Tocqueville, en parfait visionnaire, soutient l'idée que le pouvoir central a vocation à devenir « immense et tutélaire » (p. 153). C'est pourquoi le peuple doit prendre conscience de la nécessité absolue d'en contrebalancer la puissance. Kant pense que cette prise de conscience est un processus qui ne se réalise pas du jour au lendemain. Force est de constater que les œuvres au programme lui donnent entièrement raison. Dans Les Cavaliers, le Charcutier apparaît au début comme un citoyen qui ne croit guère en ses potentialités « Eh ! mon bon, dit-il au Premier Serviteur, laisse-moi donc nettoyer mes tripes et vendre mes saucisses, au lieu de te payer ma tête. » (p. 62). Mais à force de croire en lui et de tenter, il finit par l'emporter sur le Paphlagonien. Dans Le Complot, la mère du narrateur, qui bridait les élans de son mari chaque fois qu'il parlait de politique, devient, lors des moments pénibles de la persécution antijuive, la cheville ouvrière de la résistance contre la politique de Lindbergh. N'est-elle pas celle qui organise le retour de Seldon devant un Philip médusé par la force de caractère d'une mère qu'il semble découvrir pour la première fois ?

Justement, les œuvres au programme montrent que la dynamique qui est de nature à préserver l'équilibre entre un pouvoir fort et un peuple pleinement conscient de ses droits, réside dans l'érection d'un système démocratique conçu moins comme un arsenal de lois que comme un idéal à atteindre. Il s'agit d'instituer les valeurs comme un horizon vers lequel tout le monde doit tendre. Dans De la démocratie en Amérique, Tocqueville explique que les contre-pouvoirs, comme la presse et le pouvoir judiciaire, sont autant de remparts destinés à défendre le citoyen « le plus faible et le plus isolé » (p. 171). Les œuvres fictionnelles, elles, instituent le passé comme un réservoir d'idéaux que le présent doit prendre comme guide. Dans la comédie d'Aristophane, les cavaliers symbolisent le passé glorieux d'Athènes. Les nombreuses références aux batailles de Marathon et de Salamine en sont la preuve la plus éloquente. Ce n'est pas un hasard si dans le dénouement de la pièce, le coryphée s'adresse à Démos, auréolé de ses plus beaux atours, en disant : « ...tu te montres digne de la cité et des trophées de Marathon. » (p. 152). Dans Le Complot, la séquence du voyage familial à Washington est tout sauf un intermède narratif. Les différents sites visités représentent l'idéal démocratique américain enraciné dans l'histoire de la nation : « Sans l'avoir cherché, nous venions de plonger au cœur de l'histoire de notre pays ; et sans nous l'être formulé clairement, nous comptions bien sur cette histoire de l'Amérique, ici représentée sous sa forme la plus exaltante, pour nous protéger de Lindbergh. » (p. 90). Tout se passe comme si ce voyage donnait à la famille la force nécessaire pour résister à la tourmente qui allait suivre.

Au fond, et sans les réduire strictement à cet aspect, les œuvres au programme se définissent comme autant de tentatives de permettre au peuple, pour reprendre la métaphore kantienne, d'apprendre à marcher seul. Au-delà de la diversité des stratégies utilisées, les auteurs se donnent pour mission d'amener les citoyens à devenir autonomes. Il est intéressant de remarquer que Dans De la démocratie en Amérique, l'essayiste use d'un langage qui rappelle celui des écrivains. En recourant, d'une manière assez fréquente, à la figure de l'hypotypose, Tocqueville veut frapper les imaginations pour sensibiliser le peuple à la nécessité de ne pas laisser le pouvoir central grandir démesurément sans contre-pouvoirs. Les vives descriptions d'une société atone et apathique face à un pouvoir tout-puissant en sont la preuve. Dans Le Complot, le recours au genre de l'uchronie est censé éveiller la conscience populaire pour immuniser la démocratie américaine qui, quoique forte en apparence, peut basculer à tout moment. En donnant libre cours à son imagination sur fond d'une réalité historique attestée, Roth montre que le peuple américain est à la fois le talent d'Achille et le rempart de la démocratie américaine. Dans Les Cavaliers, les choses sont autrement intéressantes. Paradoxalement, le dramaturge s'y amuse à infantiliser le peuple non pour l'inférioriser, comme le font les démagogues, mais, au contraire, pour l'amener à avoir un sursaut d'orgueil. N'est-ce pas dans ce sens qu'il faut comprendre la parabase ?


En définitive, il est de l'intérêt du pouvoir de maintenir le peuple dans un état de minorité tel que ce dernier finit par considérer qu'il ne peut jamais devenir autonome. Déployant force stratégies, ce pouvoir ambitionne de priver les citoyens de l'usage de leur entendement, c'est-à-dire d'eux-mêmes. Conséquence : le tissu social est totalement standardisé et aucune saillie ou aspérité n'est tolérée. Il est bien évident que ce processus suppose la complicité, passive ou active, du peuple lui-même. C'est pourquoi la solution ne peut venir que de celui-ci. Il doit prendre conscience de son potentiel et conquérir sa liberté de haute lutte. Dans la réflexion de Kant, l'image de l'enfant qui doit essayer plusieurs fois avant de pouvoir marcher seul en devient l'expression éloquente. Bien évidemment, l'entreprise n'est pas aisée et les conséquences peuvent être inattendues. Mais c'est précisément pour cette raison que la démocratie doit être conçue comme un horizon de valeurs qu'il faut construire en permanence, l'être humain ayant à l'évidence besoin d'un idéal qui donne du sens à ses actions. Et l'art et la philosophie ont vocation à y contribuer activement.



Pour citer cet article :
Auteur : Fouad MEHDI -   - Titre : Dissertation la démocratie entre le pouvoir et la passivité du peuple,
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publié le : 2020/01/12 19:00:00

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