DISSERTATION

Fouad MEHDI


Une certaine littérature, notamment chevaleresque, évoque l'amour avec force lyrisme. S'inscrivant résolument dans une démarche idéalisante, cette littérature fait du sentiment amoureux un vecteur de dépassement de soi, de son égocentrisme pour aller vers l'autre. Or un critique pense exactement le contraire quand il écrit : « L'amour de l'autre et le don de soi qui s'ensuit ne sont qu'un masque. Au fond, dans tout amour, on n'aime que soi-même. » La réflexion s'impose par son caractère aphoristique et même quelque peu péremptoire. L'usage systématique du présent de vérité générale ainsi que la négation restrictive, ‘‘ne sont que'', ‘'on n'aime que'', confèrent à la citation une dimension sentencieuse. D'ailleurs l'usage de la copule « être » ‘'sont'' tire le propos du côté de la définition. Les deux phrases qui se suivent placent l'analyse sur deux plans. Le premier, celui des apparences, fait du sentiment amoureux un facteur de sacrifice ‘'don de soi'' ; le deuxième, lui, celui de la vérité, ‘'au fond'', révèle la réalité de l'amour ‘'masque'' décrit comme un sentiment trahissant l'égocentrisme de l'amoureux ‘'on n'aime que soi-même''. L'amour devient donc le lieu d'un décalage entre une extériorité trompeuse et une profondeur guère engageante. De ce fait, la question qui se pose est de savoir jusqu'à quel point, au-delà de la question de l'intérêt, le sentiment amoureux peut être le lieu d'une rencontre qui transcende les considérations bassement intéressées pour une sphère commune, celle de la réciprocité féconde. Pour tenter d'apporter quelques éléments de réponse à cette problématique, à la lumière du Banquet de Platon, du Songe d'une nuit d'été de Shakespeare et de La Chartreuse de Parme de Stendhal, il s'agira, pour commencer, de décrire l'amour comme une passion intéressée, avant, ensuite, de le présenter comme un mouvement totalement tourné vers autrui, pour, au final, en faire ressortir la dimension de rencontre de deux subjectivités qui se dépassent pour créer un espace commun.


L'amour est une entreprise égocentrique. Le sens du sacrifice qui y est à l'œuvre n'est qu'un masque, celui de la volonté de possession de l'autre. Chemin faisant, le repli sur soi conduit l'amoureux à mettre en péril le système de valeurs sociales.

Il arrive souvent que l'amour se pare de ses plus beaux atours. L'amoureux donne l'impression que, pour les beaux yeux de l'aimé, il est prêt à tous les sacrifices. En vérité, ce n'est là que la partie émergée de l'iceberg. La réalité est moins rose et cette apparence cache mal une vérité peu reluisante, celle de l'intérêt quelle qu'en soit la nature. Dans Le Banquet, Alcibiade avoue son amour pour Socrate, tant et si bien qu'il dit être prêt à tout pour le séduire. La réalité est que la passion d'Alcibiade n'est attisée que par le refus de Socrate de céder à ses avances. Cela est d'autant plus vrai que le jeune homme se sent « extraordinairement fier de [sa] beauté » (p. 168) et, partant, perçoit le refus de son aimé comme une humiliation personnelle. Dans La Chartreuse de Parme, si Fabrice tue Giletti, ce n'est pas par amour fou pour Marietta, comme on pourrait le croire de prime abord, mais bien pour des considérations plus personnelles liées au code de l'honneur, celui de l'aristocratie. On voit bien que dans les deux cas, ce qui est en jeu, c'est moins l'amour qu'une certaine image de soi-même dont l'amour n'est que l'expression visible et somme toute trompeuse.

Pire encore, il peut arriver que l'amour soit le lieu d'une logique de rapports de force. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, l'amoureux instaure avec l'aimé une relation de domination. Ce dernier y fait figure d'objet possédé ou que l'on veut posséder. Dans le conflit qui l'oppose au père de son aimée, Lysandre ne songe pas à demander l'avis d'Hermia. Au contraire, il a tendance à chosifier cette dernière et à parler d'elle comme d'un objet : « Pourquoi donc ne ferais-je pas valoir mon droit ? » (p. 57). Avec Démetrius, il engage un combat dont la femme devient un simple enjeu : « [...] voyons qui, de toi ou de moi, / A le plus de droits sur Héléna. » (p. 183). Cette volonté de puissance affecte d'autres types d'amour. Dans La Chartreuse de Parme, Fabrice exprime son attachement à son fils d'une manière pour le moins surprenante. Prenant ombrage du spectacle d'une famille heureuse, saisi par un « caprice de tendresse » (p. 606), il veut que Sandrino lui appartienne. D'ailleurs, il avoue que cet amour s'impose à lui comme une pulsion autodestructrice qu'il qualifie de « tourment que je combats en vain depuis six mois » (p. 606).

L'amoureux est donc un être obnubilé, sciemment ou non, par lui-même. La sphère de la subjectivité opère comme un handicap majeur face à l'ouverture sur autrui. Cet état de fait a une incidence directe sur le système de valeurs instauré par la société. L'égocentrisme de l'amoureux met, en effet, en péril les lois sociales. Dans Le Songe, la forêt devient un espace qui symbolise le retour à une nature primitive, siège d'instincts débridés. Cette bestialité de l'amoureux est exprimée par Lysandre qui a du mal à cacher ses pulsions : « Un même gazon nous servira d'oreiller à tous deux ». D'ailleurs, comprenant ce qui est en jeu dans ce discours, Hermia manifeste vivement son refus : « Etendez-vous plus loin ; ne vous couchez pas si près. ». Clélia, de son côté, donne la mesure des tours que la passion peut jouer à l'amoureux pour éviter des cas de conscience qui peuvent s'avérer douloureux. Il n'y a qu'à considérer comment elle interprète son vœu à la Madone. Pour continuer à être en relation avec son amant, elle fait semblant de comprendre ce vœu de « ne jamais voir Fabrice » au sens littéral. Cela l'amène à rencontrer son amant de nuit et même à avoir un enfant avec lui ; ce qui constitue une façon bien singulière d'échapper aux tourments de la conscience.

La volonté de l'amoureux de se sacrifier n'est donc qu'une illusion. L'amour est, en effet, une passion violente qui incite à l'égocentrisme. Poussé à son extrême limite, ce dernier devient volonté de puissance et fait courir aux valeurs sociales un véritable risque. Mais n'est-il que cela ?

L'amour peut être le voile de motifs intéressés. Mais il peut être aussi perméabilité absolue à l'autre, un désir immodéré d'aller vers lui comme l'atteste le cas de la cristallisation, à telle enseigne que le sentiment amoureux peut devenir don de soi, voire négation de soi.

Dans son traité théorique sur l'amour, Stendhal baptise du nom de « cristallisation » ce sentiment qui amène l'amoureux à idéaliser l'être aimé en le dotant d'attributs dont il est dépourvu. Ce processus mental est la preuve la plus évidente de la capacité de l'amoureux à sortir de lui-même en pulvérisant les limites imposées par son égocentrisme. En effet, dans le cas de la cristallisation, le regard est totalement tendu vers l'autre, ce dernier devenant un vrai pôle d'attraction. C'est, d'une certaine manière, l'expérience d'une altérité intégrée à soi. Tous les amoureux des œuvres au programme en savourent les délices. Diotime en fait le fondement de sa démonstration lorsqu'elle dit : « [...] l'amour est le bien-aimé et non l'amant. » (p. 143). L'autre devient la mesure de tout. Quand Puck imprègne les yeux de Lysandre de sa potion, ce dernier est comme happé par la beauté d'Héléna dont il croit « voir [le] cœur. » (p. 117). Le personnage est littéralement dépossédé de lui-même ; seul l'autre existe. Même Mosca, l'homme politique qui survit à toutes les vicissitudes du roman, n'y échappe pas. Certes, tout au long de La Chartreuse de Parme, le personnage, véritable bête politique, garde une conscience aigüe de ses intérêts. Cependant, ce trait de caractère ne l'empêche pas de regarder Gina avec des yeux pleins de « transport » (p. 172). C'est dans la cristallisation que le puissant ministre fait l'expérience de la sortie de soi.

La cristallisation ne tarde pas à se muer en don de soi. Faisant peu de cas de son intérêt, l'amoureux fait montre d'un dévouement remarquable. En effet, selon Pausanias, l' « esclavage volontaire » (p. 106) est ce qui définit l'essence de l'amour. « Cet esclavage accepté, renchérit-il, n'a rien de honteux » (p. 106). En contribuant à l'empoisonnement de son propre père pour favoriser l'évasion de Fabrice, Clélia donne la mesure de son sens du sacrifice pour ce qu'elle considère comme étant l'intérêt de son aimé. Il est vrai qu'elle est en proie aux appréhensions les plus vives, mais son sentiment de culpabilité ne résiste pas longtemps face à la possibilité du bonheur du prisonnier. Le cas de Gina est encore plus éloquent. Quand elle apprend que son neveu est sur le point d'être empoisonné après son retour à la tour Farnèse, elle s'empresse d'aller voir le prince de Parme, Ernest-Ranuce V, et s'engage à s'offrir à lui pour peu qu'il consente à sauver Fabrice d'une mort assurée.

Le don de soi peut être poussé à son extrême limite pour devenir négation de soi. Dans les œuvres au programme, il arrive que la fièvre d'amour, ou ce que La Fontaine appelle « glucomerie », pousse l'amoureux à perdre conscience de lui-même, à se nier comme être existant. Pour pasticher Descartes, on serait tenté de dire : « J'aime, donc je n'existe plus ». Cette expérience n'est pas très présente dans les œuvres mais elle n'en est pas totalement absente. Dans Le Songe, le personnage qui représente le mieux cette attitude est incontestablement Héléna. Inversant tous les codes du fin'amor, elle poursuit Démetrius de ses avances et va jusqu'à se comparer à un chien, métaphore ordinairement utilisée par le chevalier amoureux : « Traitez-moi seulement comme votre épagneul : repoussez-moi, frappez-moi » (p. 101). La version masculine d'Héléna, dans La Chartreuse de Parme, est le poète Ferrante Palla. Son sens du sacrifice est tel qu'il parle de sa vie comme d'une chose sans importance. En s'adressant à Gina, dont il est éperdument amoureux, il dit : « [...] je ne puis donner à la duchesse Sanseverina que ma vie, et je la lui apporte. » (p. 465). D'où cette sensation de peur qu'il suscite et que la duchesse tente de dompter en le qualifiant de « fou ».

Le don de soi est une réalité quand on aime vraiment. La sublimation de l'être aimé en est la preuve la plus spectaculaire. Cette perméabilité absolue à l'autre peut prendre la forme de la négation de soi. Pourtant, le sentiment amoureux ne gagnerait-il pas à trouver sa réalisation la plus aboutie dans une sorte de réciprocité vécue sereinement ?

En vérité, au-delà de son aspect totalement intéressé ou totalement désintéressé, l'amour se construit soit dans la quête d'une réciprocité, soit dans la réalisation d'une réciprocité qui est une coopération mutuelle. C'est à cette condition que le sentiment amoureux peut devenir une expérience de la transcendance.

A défaut d'être réciproque, l'amour peut être la quête d'une réciprocité. En effet, tenter de susciter chez l'autre un sentiment amoureux, c'est exprimer le désir d'être reconnu par lui. Quand Alcibiade prononce l'éloge de Socrate, il exprime un cri, celui d'une identité qui ne se révèlera pleinement à elle-même que quand elle est pleinement reconnue par l'autre. Si « Socrate ne ressemble à aucun homme », c'est que seul lui peut permettre à Alcibiade d'accéder à lui-même, de devenir lui-même. Idem pour Gina et Fabrice. Certes, pour des raisons liées au tabou de l'inceste, cet amour n'est pas consommé. Mais précisément parce qu'il est vécu comme recherche permanente de la réciprocité, il est appelé à durer. Cette relation perdure par delà les aléas de la vie grâce au souci permanent de l'autre.

Mais la réalisation effective de la réciprocité est encore plus féconde. Elle permet d'insuffler une dynamique à nulle autre pareille à la vie de couple. L'amour devient alors un véritable engagement mutuel pour le meilleur et pour le pire. Dans Le Songe, Hermia est prête à braver l'inconnu dès lors qu'elle est sûre de l'amour de Lysandre. Quand ce dernier lui propose de s'enfuir avec lui loin d'Athènes, elle n'hésite pas un seul moment. Peu importe l'aventure si elle est vécue à deux : « A cet endroit que tu m'as désigné, / demain fidèlement je te retrouverai. » (p. 63). Dans La Chartreuse de Parme, le cas du couple Gina-Mosca est autrement intéressant. Certes, on pourrait croire, de prime abord, que la relation de ce couple repose sur le seul intérêt. Il n'empêche que la lucidité des deux partenaires sur ce que chacun peut apporter à l'autre rend leur lien encore plus fort. C'est d'ailleurs pourquoi ils survivent aux aléas politiques de la ville de Parme. Rien d'étonnant, dans ce cas, à ce que Mosca, homme de sang-froid, soit profondément ébranlé à l'idée que la duchesse puisse le quitter : « Il devint d'une pâleur mortelle et [...] dit tout ce que l'étonnement profond et le désespoir le plus vif, peuvent inspirer à un homme d'esprit passionnément amoureux. » (p. 375).

Cette réciprocité vers laquelle on tend ou que l'on réalise permet aux partenaires du sentiment de l'amour de se transcender pour accéder à une nouvelle sphère de l'existence : la grandeur. Les amoureux font l'expérience d'une sorte de détachement qui les propulse au-delà des intérêts bassement matériels. Socrate en est le représentant le plus probant, dans la mesure où la beauté d'un garçon « ne l'intéresse en rien [...] tout comme il méprise que le garçon soit riche » (p. 167). Quand Titania choisit de s'occuper du fils de son amie, elle a parfaitement conscience qu'elle met en péril son couple. La philia agit comme un puissant moteur d'élévation vers un ordre de grandeur où la fidélité l'emporte largement sur l'attrait d'une vie confortable. Pour s'en convaincre, il n'y a qu'à considérer le ton péremptoire avec lequel la reine des fées énonce son attachement à la mémoire de son amie défunte : « Et par amour pour elle, j'élève son petit garçon / Et par amour pour elle, je ne m'en séparerai pas. » (p. 93). Dans La Chartreuse de Parme, l'amour que Fabrice éprouve à l'endroit de Napoléon le transfigure littéralement en lui donnant une dimension supplémentaire : la noblesse du cœur ; voilà sans doute l'origine de l'attrait qu'il exerce sur les autres.


Tout compte fait, l'amour est le lieu d'un paradoxe. Alors qu'il se drape dans la dignité du sacrifice, son ressort essentiel reste l'intérêt personnel. La question du pouvoir, et son corollaire, celle de la domination, ne sont jamais loin. Pourtant, les œuvres au programme montrent que l'on aurait tort de réduire le sentiment à cet aspect. En effet, l'amoureux peut faire montre d'un sens aigu du sacrifice, au point que cela peut l'amener à l'oubli de lui-même. En réalité, le sentiment amoureux trouve sa réalisation la plus accomplie dans la quête d'une réciprocité féconde. Cette recherche montre le besoin humain évident de reconnaissance, chose qui ne se réalise que par le partage. Mieux encore, le partage ou le désir de partage permet aux amoureux de se transcender pour accéder à un ordre de noblesse morale qui les grandit. La littérature en particulier et l'art et la philosophie en général n'ont-ils pas vocation à rendre les humains meilleurs ?



Pour citer cet article :
Auteur : Fouad MEHDI -   - Titre : Dissertation amour entre altruisme et égocentrisme,
Url :[https://www.marocagreg.com/doss/cpge/cpge-dissertation-amour-entre-altruisme-et-gocentrisme-zjtf.php]
publié le : 2021/10/17 12:16:44

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