Un jour, un texte argumentatif!

 Par Idoubiya Rachid  (Prof)  [msg envoyés : 1354le 11-05-12 à 21:22  Lu :3871 fois
   
  
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Voilà un projet autour du texte argumentatif ou de l'art de l'argumentation. Libre cours aux commentaires des amis(es) adhérents(es)

MOLIÈRE

Thèse
?
L'ami du genre humain n'est point du tout mon fait...

ALCESTE

Je veux qu'on soit sincère, et qu'en homme d'honneur
On ne lâche aucun mot qui ne parte du cœur.

PHILINTE

Lorsqu'un homme vous vient embrasser avec joie,
Il faut bien le payer de la même monnoie,
Répondre, comme on peut, à ses empressements,
Et rendre offre pour offre, et serments pour serments.

ALCESTE

Non, je ne puis souffrir cette lâche méthode
Qu'affectent la plupart de vos gens à la mode ;
Et je ne hais rien tant que les contorsions
De tous ces grands faiseurs de protestations,
Ces affables donneurs d'embrassades frivoles,
Ces obligeants diseurs d'inutiles paroles,
Qui de civilités avec tous font combat,
Et traitent du même air l'honnête homme, et le fat.
Quel avantage a-t-on qu'un homme vous caresse ?
Vous jure amitié, foi, zèle, estime, tendresse,
Et vous fasse de vous un éloge éclatant,
Lorsqu'au premier faquin, il court en faire autant ?
Non, non il n'est point d'âme un peu bien située
Qui veuille d'une estime ainsi prostituée ;
Et la plus glorieuse a des régals peu chers
Dès qu'on voit qu'on nous mêle avec tout l'univers :
Sur quelque préférence une estime se fonde,
Et c'est n'estimer rien qu'estimer tout le monde.
Puisque vous y donnez, dans ces vices du temps,
Morbleu! vous n'êtes pas pour être de mes gens;
Je refuse d'un cœur la vaste complaisance
Qui ne fait de mérite aucune différence ;
Je veux qu'on me distingue; et, pour le trancher net,
L'ami du genre humain n'est point du tout mon fait.

PHILINTE

Mais, quand on est du monde. il faut bien que l'on rende
Quelques dehors civils que l'usage demande.

ALCESTE

Non, vous dis-je, on devrait châtier, sans pitié,
Ce commerce honteux de semblants d'amitié.
Je veux que l'on soit homme, et qu'en toute rencontre
Le fond de notre cœur dans nos discours se montre,
Que ce soit lui qui parle, et que nos sentiments
Ne se masquent jamais sous de vains compliments.

MOLIÈRE, Le Misanthrope (1666), Acte I, scène 1, vers 33-70.

NB- Je ne me reconnais ni en l'un ni en l'autre!

  




 Réponse N°1 21168

L'argument d'autorité...
  Par   Idoubiya Rachid  (Profle 11-05-12 à 21:57





Voilà deux textes argumentatifs traitant de la vie sociale. Chacun des arguments utilisés par leurs auteurs sont cohérents, mais pourrions-nous dire qu'ils sont "justes"?




L'amitié:


" C'est un contrat tacite entre deux personnes sensibles et vertueuses. Je dis sensibles, car un moine, un solitaire peut n'être point méchant, et vivre sans connaître l'amitié. Je dis vertueuses, car les méchants n'ont que des complices, les voluptueux ont des compagnons de débauche, les intéressés ont des associés, les politiques assemblent des factieux, le commun des hommes oisifs a des liaisons, les princes ont des courtisans; les hommes vertueux ont seuls des amis. Céthégus était le complice de Catilina, et Mécène le courtisan d'Octave; mais Cicéron était l'ami d'Atticus.
Que porte ce contrat entre deux âmes tendres et honnêtes ? les obligations en sont plus fortes et plus faibles, selon leur degré de sensibilité et le nombre de services rendus, etc.
L'enthousiasme de l'amitié a été plus fort chez les Grecs et chez les Arabes que chez nous. Les contes que ces peuples ont imaginés sur l'amitié sont admirables; nous n'en avons point de pareils, nous sommes un peu secs en tout.
L'amitié était un point de religion et de législation chez les Grecs. Les Thébains avaient le régiment des amants : beau régiment ! quelques-uns l'ont pris pour un régiment de sodomites; ils se trompent; c'est prendre l'accessoire pour le principal. L'amitié chez les Grecs était prescrite par la loi et la religion. La pédérastie était malheureusement tolérée par les mœurs; il ne faut pas imputer à la loi des abus honteux." VOLTAIRE, Dictionnaire philosophique (1764)




" Je ne conçois pas que celui qui n'a besoin de rien puisse aimer quelque chose..."


" ".... un jeune homme élevé dans une heureuse simplicité est porté par les premiers mouvements de la nature vers les passions tendres et affectueuses : son cœur compatissant s'émeut sur les peines de ses semblables; il tressaille d'aise quand il revoit son camarade, ses bras savent trouver des étreintes caressantes, ses yeux savent verser des larmes d'attendrissement; il est sensible à la honte de déplaire, au regret d'avoir offensé. Si l'ardeur d'un sang qui s'enflamme le rend vif, emporté, colère, on voit le moment d'après toute la bonté de son cœur dans l'effusion de son repentir; il pleure, il gémit sur la blessure qu'il a faite; il voudrait au prix de son sang racheter celui qu'il a versé; tout son emportement s'éteint, toute sa fierté s'humilie devant le sentiment de sa faute. Est-il offensé lui-même : au fort de sa fureur, une excuse, un mot le désarme il pardonne les torts d'autrui d'aussi bon cœur qu'il répare les siens. L'adolescence n'est l'âge ni de la vengeance ni de la haine; elle est celui de la commisération, de la clémence, de la générosité. Oui, je le soutiens et je ne crains point d'être démenti par l'expérience, un enfant qui n'est pas mal né, et qui a conservé jusqu'à vingt ans son innocence, est à cet âge le plus généreux, le meilleur, le plus aimant et le plus aimable des hommes. On ne vous a jamais rien dit de semblable; je le crois bien; vos philosophes, élevés dans toute la corruption des collèges, n'ont garde de savoir cela.
C'est la faiblesse de l'homme qui le rend sociable; ce sont nos misères communes qui portent nos cœurs à l'humanité : nous ne lui devrions rien si nous n'étions pas hommes. Tout attachement est un signe d'insuffisance : si chacun de nous n'avait nul besoin des autres, il ne songerait guère à s'unir à eux. Ainsi de notre infirmité même naît notre frêle bonheur. Un être vraiment heureux est un être solitaire; Dieu seul jouit d'un bonheur absolu; mais qui de nous en a l'idée ? Si quelque être imparfait pouvait se suffire à lui-même, de quoi jouirait-il selon nous ? Il serait seul, il serait misérable. Je ne conçois pas que celui qui n'a besoin de rien puisse aimer quelque chose : je ne conçois pas que celui qui n'aime rien puisse être heureux." Jean-Jacques ROUSSEAU, Émile ou de l'éducation (1762), livre IV.






 Réponse N°2 21170

Sincèrement! je n'ai que l'embarras du choix!
  Par   Jeafari Ahmed  (CSle 11-05-12 à 22:46



Cher ami,Je suis un mélange de tout cela! et je me retrouve dans les quatre acceptions!

Je ne saurais dire qui a raison: chacun tout seul présente des argument d'autorité: donc l'amitié est finalement si complexe; qu'il vaudrait mieux, la vivre sans trop l'analyser!

PS: en relisant mes quatre premières phrases, je me rends compte qu'elles se paraphrasent , mais tant mieux, ce n'est que sincérité!





 Réponse N°3 21171

... ne peut être que lacunaire?
  Par   Idoubiya Rachid  (Profle 11-05-12 à 22:51



Vous voulez dire que la conception de l'amitié est chose relative et que présenter sa propre façon de voir l'amitié ne peut être que lacunaire?





 Réponse N°4 21173

Oui!
  Par   Jeafari Ahmed  (CSle 11-05-12 à 22:59



Vous venez de me le faire dire!

et c'est vrai!





 Réponse N°5 21174

Et puis..
  Par   Idoubiya Rachid  (Profle 11-05-12 à 23:10



On pourrait remplir nos lacunes au niveau de l'amitié en ouvrant des discussions dans ce sens! La culture autour de l'amitié est une chose agréable, car elle apprend le vrai sens de la tolérance!

Qu'est-ce que vous en pensez?





 Réponse N°6 21177

En effet!
  Par   Jeafari Ahmed  (CSle 11-05-12 à 23:24



C'est agréable parce que c'est profondément humain : on conseille de prendre son fils comme ami ( donc père pour ami, mère et fille), femme comme amie; et alors qu'est-ce que cela veut dire ?que l'amitié est la seule vraie relation humaine :.

NB: Sahaba du prophète...





 Réponse N°7 21179

Cette autre image du moi!
  Par   Idoubiya Rachid  (Profle 11-05-12 à 23:29



L'ami ne serait-il pas que le reflet l'image de notre égo rectifié?





 Réponse N°8 21180

En effet!
  Par   Jeafari Ahmed  (CSle 11-05-12 à 23:42



Seulement; c'est des deux côtés, et c'est peut-être c'est ce qui crée un lien: chacun des deux possède ou crée une partie de l'autre! et c'est en se cherchant dans l'autre, qu'on se retrouve et curieusement on le retrouve. car qui sommes-nous,si ce n'est cette construction et reconstruction d'un moi (d'un toi) en devenir?





 Réponse N°9 21183

Pourrait-il exister un vrai équilibre?
  Par   Idoubiya Rachid  (Profle 11-05-12 à 23:50



Mais la somme des deux parties ne constitue pas nécessairement le tout! Une complémentarité n'est pas toujours complète! L'équilibre ne pourrait être que temporaire, sinon éphémère?





 Réponse N°10 21185

l'équilibre peut être même fatal!
  Par   Jeafari Ahmed  (CSle 12-05-12 à 00:07



Je ne sais vraiment pas ce que vous pensez dans ce sens, mais un équilibre me paraît inconcevable entre amis: Il y a toujours un qui prend en charge l'amitié qui la nourrit , qui la protège, qui la définit, et l'autre en profite et la vit pleinement. Regardez autour de vous, et peut-être dans votre expérience personnelle, et essayez de repérer l'un et l'autre. ( remarque, par exemple: vous avez dit qui me fait rire aux éclats, et vous , le faites-vous rire, de même?)

Pour ma part, je suis toujours celui qui assume l'amitié. Je m'en charge, et je ne m'en plains pas: je veux que les choses soient importantes, et non passagères, je veux que ce que je fais avec mon ami, soit singulier, et ne ressemble pas à ce qu'il fait , ou ce que je fais avec quelqu'un d'autre. Et j'aime que mes amis, que je traite différemment soient conscients que chacun d'eux est pour moi spécial, et que s'ils se rencontrent ensemble , ils soient sensibles à cela, et qu'ils ne le montrent pas.( c'est au fait comme une maman, qui pour elle , chaque enfant a une valeur, mais tous ensemble; ils ont la même valeur)





 Réponse N°11 21188

Bonne nuit!
  Par   Jeafari Ahmed  (CSle 12-05-12 à 00:31



Alors; bonne nuit et à demain, inchallah!

Il semble que je sois le seul fantôme qui hante encore le forum!





 Réponse N°12 21195

La certitude ne peut jamais venir que de soi!
  Par   Idoubiya Rachid  (Profle 12-05-12 à 11:12



Salut cher Jeafari,

Vous avez donc tout à fait raison! L'amitié se nourrit tout à fait de l'une des parties! C'est l'amitié cherchée et celle trouvée. L'amitié, on ne la cherche pas: soit on la trouve, soit on la donne! Je préfère celle que je trouve, car celle que je donne est souvent aussi incomplète qu'éphémère. Celle que je trouve, puisque venant de l'autre, il suffit que je la partage pour qu'elle dure! On ne pourrait jamais proposer une amitié en étant sûr qu'elle réussisse, mais on peut accepter une amitié venant d'une âme généreuse qui nous l'offre! La certitude ne peut jamais venir que de soi!





 Réponse N°13 21242

Voilà le genre de textes qui me fait respirer!
  Par   Idoubiya Rachid  (Profle 12-05-12 à 21:35



Déjà, cela fait presque une quarantaine d'années où on l'annonce: la mort de la lecture verticale... C'est l'hégémonie de l'image, devenue envahissante dans notre vie quotidienne, mais aussi intellectuelle... Voilà deux textes qui développent une argumentation autour de la problématique de l'image et du bombardement médiatique...

Texte 1

Hégémonie de l'image




" II est possible que la littérature telle que nous la connaissons, les livres tels que nous les pratiquons ne soient plus là pour très longtemps. On nous l'annonce, on nous le fait entrevoir à mille signes. Je ne suis ni prophète ni futurologue et ne hasarderai pas un pronostic ; mais c'est un fait que de notre vivant, si je puis dire, les choses ont déjà beaucoup changé autour de nous, nous ne voyons plus, nous n'entendons plus tout à fait de la même façon qu'il y a trente ans, nous ne lisons plus de la même façon qu'autrefois. L'information instantanée et le bombardement continu des images auquel nous sommes soumis ont modifié quelque peu notre perception du monde. Au XVème siècle, l'ordinateur vivant qu'est le cerveau humain recevait des programmes relativement simples, couvrant un espace mental et un espace géographique limités. Ces deux espaces se sont considérablement élargis, le premier recouvre toute l'étendue des connaissances, le second l'étendue de l'univers. On nous montre ce qui se passe à l'intérieur des molécules et on nous montre ce qui se passe à la surface de la lune lorsqu'on y marche. Nous savons comment va la politique au village et nous savons (moins bien) comment va la politique entre Moscou, Pékin et Washington. Par les moyens de vulgarisation que constituent les média, nous avons même de petites lumières sur les sciences. Nous ne comprenons pas bien ce que sont la relativité, les quanta, I'antimatière, mais radio et télévision font tenir, par des spécialistes, des propos où ces mystères sont évoqués, sinon élucidés. Notre prise sur la connaissance ne s'opère plus exclusivement par la lecture, mais de plus en plus par l'image. Ainsi, comme l'affirme McLuhan, sommes-nous en train d'émigrer : nous quittons la civilisation de l'écriture, la galaxie Gutenberg 1, pour entrer dans une autre civilisation ; cette fin du XXème siècle est le temps où s'opère la migration, le passage. C'est pourquoi la littérature, en particulier, ne sait plus très bien où elle en est, ni comment elle doit s'exercer, dans un monde où ses anciens pouvoirs lui sont peu à peu ravis ; c'est pourquoi aussi la tentation est grande pour elle, puisqu'elle se voit débordée par l'image, de se replier sur elle-même, avec quelque dépit, et de s’interroger – et d’interroger l'instrument qui la fonde et la conditionne, le langage. Les auteurs continuent d'écrire (et ils sont même, semble-t-il, de plus en plus nombreux) ; mais il n'est pas commode d'être assis à sa table de travail, le derrière entre deux galaxies. Ce n'est pas là une position décente pour un honnête homme.

Certains romanciers, par exemple, se demandent pourquoi le roman continuerait d'exister lorsque le cinéma fournit d'une façon plus efficace la plupart des émotions, des plaisirs que l'on demandait autrefois au roman. Pourquoi décrire une maison, un appartement, un personnage, quand l'écran nous les montre ? Pourquoi raconter des événements ? Le film les raconte selon une économie plus rigoureuse et plus saisissante, un rythme plus précis et plus enlevé. Pourquoi s'efforcer de plonger dans les consciences, lorsqu'un regard, un geste, une intonation, que l'on voit, que l'on entend, nous en disent plus long en trois secondes qu'une plongée verbale de vingt pages ? De même la poésie : ce n'est plus exclusivement dans les livres que les jeunes d'aujourd'hui la recherchent, c'est aussi dans les films des grands metteurs en scène. Quand ils veulent des explications sur les mécanismes de la politique, c'est encore au cinéma qu'ils les demandent : L 'affaire Mattei 2 vaut un pamphlet. Le dernier en date des ravisseurs qui viennent périodiquement bousculer la princesse Littérature, c'est un prince américano-germano-latin-slave qui porte à lui seul une centaine de noms : Griffith-Mumau-Lang-Chaplin-Eisenstein-Minelli 3, etc. Mais il n'est pas certain que, cette fois, la princesse survive à un choc aussi rude et retrouve ses belles couleurs. [... ]



Certes
, l'audience de quelques grands auteurs est vaste : Balzac, Tolstoï, Dickens ont des lecteurs dans tous les pays et dans les classes sociales où l'on a appris à lire ; et Shakespeare peut être joué n'importe où. Mais un livre, aujourd'hui, même si sa diffusion dépasse les frontières nationales, ne s'adresse guère qu'à une certaine classe de lecteurs, non à plusieurs, non à toutes. La littérature écrite ne pourra plus concurrencer, sur ce terrain en tout cas, les formes de fiction ou de poésie qui sont véhiculées par l'image."Jean-Louis CURTIS, Questions à la littérature, 1973

1. titre d'ouvrage du sociologue McLuhan. La "galaxie" Gutenberg symbolise la diffusion de masse de l'écrit facilitée par l'imprimerie. 2. titre de film. 3. noms de grands réalisateurs de cinéma de la première moitié du XXe siècle.

Texte 2 Image: bienfait ou méfait? ou ( "

de l'image à l'écrit...) 




Pourquoi le monde des images, et tout particulièrement de la télévision, irrite-t-il à ce point le monde intellectuel que sa critique se soit élevée au rang d'un nouveau genre littéraire ?
Pas une saison qui ne se passe sans apporter sa moisson de pamphlets antimédiatiques, ressassant du reste presque toujours les mêmes banalités: asservies aux contraintes de l'audimat, soumises à l'impérieuse logique du spectacle et du divertissement, la culture et l'information médiatiques seraient en voie de perdition. Pour des raisons techniques et idéologiques, la rapidité primerait sur l'exigence de sérieux, le vécu sur le conçu, le présent sur le temps, l'immédiat sur la distance, le visible sur l'invisible, l'image choc sur l'idée, l'émotion sur l'explication, etc. J'ai fait le test, j'allais dire l'épreuve: lire les quinze ou vingt ouvrages récemment consacrés aux méfaits de la société médiatique. La liste est impressionnante. Voici, sans aucun ajout de ma part ni exagération d'aucune sorte, ce que, pêle-mêle, on peut y trouver: la télévision aliène les esprits, elle montre à tous la même chose, véhicule l'idéologie de ceux qui la fabriquent, elle déforme l'imagination des enfants, appauvrit la curiosité des adultes, endort l'intelligence, exerce un insidieux contrôle politique, façonne à notre insu nos cadres de pensée, manipule l'information, impose des modèles culturels dominants (on n'ose plus dire "bourgeois"), elle ne montre de façon systématique qu'une partie du réel en oubliant la réalité urbaine, les classes moyennes, le secteur tertiaire, la vie des campagnes, le monde ouvrier, les langues et les cultures régionales, elle engendre la passivité, détruit les relations interpersonnelles dans les familles, tue le livre et en général toute culture "difficile", elle incite à la violence, à la vulgarité ainsi qu'à la pornographie, empêche les enfants de devenir adultes, concurrence de façon déloyale les spectacles vivants, cirque, théâtre, cabaret ou cinéma, génère l'apathie et l'indifférence des citoyens à force de surinformation inutile, abolit les hiérarchies culturelles, remplace l'information par la communication, la distanciation intellectuelle par la présence des sentiments volatiles et superficiels, accorde le primat à la vitesse sur la lenteur nécessaire à toute méditation profonde, concurrence et dévalorise l'école...

Tout n'est pas faux, bien sûr, dans cette liste apocalyptique. Ni vrai non plus, loin de là. [...] Lorsqu'on reproche à l'information de gommer la profondeur historique des drames qu'elle visualise, de quoi parle-t-on au juste ? Croit-on sérieusement que les reportages sur la Bosnie ou sur la Somalie auraient décervelé une population républicaine, consciente et informée, qui de toute éternité aurait brillé par ses compétences incomparables quant à l'histoire politique de ces deux pays ? À quel âge d'or mythique fait-on, ici, référence ? La réalité, de toute évidence, est que l'immense majorité du public ignorait jusqu'à l'existence même de la Bosnie et de la Somalie avant que la télévision ne s'emparât de leur sort. La vraie difficulté est tout autre qu'on ne le suggère lorsqu'on mesure implicitement l'information télévisée à l'aune d'un cours 1 en Sorbonne: elle tient au fait qu'on ne peut, chaque soir, revenir sur l'histoire de l'Europe orientale ou de l'Afrique. Non seulement le public n'est pas le même qu'à l'amphithéâtre Descartes, mais il a la fâcheuse habitude d'être plus changeant encore. Le but essentiel d'une information ne peut être, dès lors, que de sensibiliser, d'abord, puis de donner l'envie ou le courage d'aller y voir de plus près, dans la presse écrite, puis dans les livres. II est un lien invisible qui va de l'image à l'écrit par de nombreux intermédiaires et c'est en son sein, pour ainsi dire de l'intérieur, qu'il faut juger la télévision, non en la comparant à ce qu'elle ne sera jamais ni ne devra jamais devenir. Méfions-nous de la confusion des genres: la télévision doit rester, qu'on le veuille ou non, un spectacle, elle doit, même dans ses missions culturelles, davantage donner à penser que mettre en scène la connaissance en tant que telle. L'image ne peut ni ne doit remplacer l'écrit. Pourtant, la crainte ou l'espoir qu'elle y parvienne un jour ne cessent de hanter les discussions sur l'audiovisuel . Luc FERRY, dans Luc FERRY et André COMTE-SPONVILLE, La Sagesse des modernes, 1998





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