Toposémie et énoncaition...

 Par Jaafari Ahmed  (Prof)  [msg envoyés : 943le 02-05-13 à 11:52  Lu :1511 fois
     
  
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Toposémie et énonciation dans « La Civilisation, ma Mère !... » de Driss Chraïbi, Par Mustapha BENCHEIKH

Texte analysé :

« Je revenais de l’école , jetais mon cartable dans le vestibule et lançais d’une voix de crieur public :
- Bonjour, maman !
En français.
Elle était là, debout , se balançant d’un pied sur l’autre et me regardant à traves deux boules de tendresse noire : ses yeux. Elle était si menue, si fragile qu’elle eût pu tenir aisément dans mon cartable , entre deux manuels scolaires qui parlaient de science et de civilisation.
- Un sandwich, disait mon frère Najib. Tu coupes un pain en deux dans le sens de la longueur et tu mets maman entre les deux tranches . Haha ! Évidemment, ce serait un peu maigre. Il faudrait y ajouter une plaquette de beurre. Haha !
Il adorait sa mère. Jamais il ne s’est marié. Un mètre quatre-vingts centimètres à douze ans. Deux mètres dix à l’âge adulte. La force et la joie de manger et de rire , e se lever et de se coucher avec le soleil.
- Écoute mon fils, me disait ma mère avec reproche. Combien de fois dois-je te répéter de te laver la bouche en rentrant de l’école ? »


( Diss CHRAÏBI , La civilisation, ma Mère !... chapitre 2, page 15)

Je voudrais à travers l’explication de ce texte, m’interroger sur deux aspects essentiels du texte maghrébins de langue française : l’utilisation de certaines coordonnées spatiales codifiées et leur mise en mots dans le récit. Cette problématique ainsi posée ouvre la voie à plusieurs démarches intellectuelles. Qu’on ne recherche pas ici à retrouver une école ou un nom. Je me place volontiers au carrefour d’une pluralité de voix et ma démarche traversière pose probablement plus de questions qu’elle n’apporte de réponses.
Des coordonnées spatiales, je glisserai vers les empreintes et les marques du procès dans l’énoncé , j’interrogerai le sujet parlant , je rappellerai l’ambiguïté de cette notion et, dans un mouvement inverse, je remonterai du sujet , de ses marques énonciatives , aux lieux qu’il a choisis de raconter et, sans me défaire de mon commentaire-interprétation , je souhaite pouvoir montrer que le narrateur-personnage dans ce texte postule- à n’en pas douter- le problématique d’un être de manque , condamné à l’insatisfaction au centre des ses contradictions , partagé qu’il est , entre l’assimilation d’un savoir dans la servitude et l’ignorance du savoir dans une réalité contestée.
Mais qu’on ne s’y méprenne pas, cette axiologie n’est pas absolue, des retournements à chaque moment contestent sa crédibilité.
Au centre de cette dialectique , un intellectuel , un moi qui écrit sa propre histoire.
C’est sur la première personne du singulier , « je » que s’ouvre ce deuxième chapitre. D’emblée le narrateur s’inscrit dans le récit. Il en est sujet énonçant. Tout se passe comme si le récit qu’il entreprend de nous raconter était le récit de sa propre histoire. Le « je » explicité, assumé , renvoie à un passé antérieur , celui d’une enfance et d’une adolescence. Mais l’incipit de ce deuxième chapitre n’a été rendu possible que parce qu’un déplacement commande l’arrivée du personnage-narrateur dans un lieu et le départ d’un autre. L’école ,première marque spatiale, est le lieu qu’il vient de quitter pour rentrer chez lui (le vestibule). Dès lors le NP( narrateur –personnage) se trouve pris , coincé entre deux espaces contradictoires. Son déplacement de l’un vers l’autre suppose une métamorphose, son récit va s’interroger sur cette métamorphose.
L’utilisation d’un temps narratif par excellence, l’imparfait d’habitude , va conférer à cette première phrase un pouvoir d’introduction et d’encadrement du récit qui va suivre. L’imparfait va assumer le rôle d’un temps de l’arrière-plan, non pas au sens spatial du terme, mais du point de vue de l’importance accordée par le scripteur aux événements présentés. La juxtaposition de trois indépendantes « je revenais de l’école, jetais mon cartable dans le vestibule et lançais d’une voix de crieur public » , dont le dénominateur commun est le PN, renforce l’idée d’habitude, mais surtout met en opposition deux mondes contradictoires, celui de l’école et celui de la maison. Le retour à la maison impose un nouvel ordre en apparence plus permissif, puisque la maison libère le PN qui exprime avec force , sinon un enthousiasme, du moins une intimité retrouvée, mais la maison aussi a ses règles et tout à l’heure quelqu’un se chargera de les lui rappeler. Au centre de cette bipolarisation école/ maison, un enjeu . Le cartable , marque de l’école que la maison tyrannise. Deux verbes d’action « jetais », « lançais » , appuyés par l’embrayeur « je » , permettent d’affirmer le moi en tant qu’existence et conscience propres définissant par opposition un ailleurs , un autre, différent mais en même temps proche puisque partageant à présent le même espace physique.
La maison permet la rencontre d’une mère et d’un fils, mais en même temps exprime leur différence fondamentale.
- « Bonjour , maman » L’attribution maman, qui suppose une relation filiale et affective confirmée par une prise de parole au style direct, rappelle que la mère occupe l’espace de la maison et que cet espace s’identifie à elle. Ainsi le lieu porte les marques de celui qui l’occupe. Dans ce lieu , le PN exprime ouvertement sa joie de vivre, de retour de l’école.
C’est alors que, curieusement, à la maison , va commencer la reconsidération de la mère à travers le regard de l’autre. L’école va pénétrer la maison et la maison et la mère vont se soumettre au regard implacable de l’école. Entre le moment où le PN arrive à la maison et la description de la mère , le temps de la narration a changé. La première phrase « je revenais de l’école, jetais mon cartable dans le vestibule et lançais d’une voix de crieur public » est une remémorisation de l’enfance du PN. L’enfant pouvait assumer pleinement la conscience d’un tel passage de l’école à la maison. La description de la mère, au contraire , suppose que le regard du narrateur adulte supplante celui de l’enfant qui ne pouvait percevoir chez sa mère ce mal de vivre qu’elle trahit sans conscience.
La description de la mère, cet espace d’arrêt temporel sur la mère, est en même temps un arrêt du PN sur lui-même. À travers le regard de l’adulte , une tranche d’histoire personnelle est mise en relief et sous l’éclairage d’un prisme nouveau donne à lire déjà la problématique de l’intellectuel dont le savoir présent transforme la perception passée.
C’est alors que l’on comprend pourquoi la description de la mère , les propos de Najib et les allusions à son sujet sont en quelque sorte intercalés entre le bonjour du PN et la réponse de la mère. Entre les deux, le regard du PN a pu s’affirmer dans sa toute puissance en dépit d’une focalisation zéro ou interne. Le « je » est partout en œuvre, qui voit plus qu’il ne parle et s’attribue ainsi un pouvoir de juger. Le récit de l’enfance se double d’un regard sur l’enfance et ce regard sur l’enfance est un regard sur soi .
C’est en français que LPN s’adresse à sa mère. Cette remarque mise en relief par le PN , puisqu’elle occupe à elle seule toute une phrase , puisqu’elle est un constat du PN sur son propre procès d’énonciation, mérite qu’on s’y arrête.
L’école poursuit l’enfant à la maison , l’école est entrée dans la maison et le chevauchement des ces deux espaces physiques et culturels n’est pas sans poser de problème. La réplique de la mère qu’il faut prendre au sens propre et figuré à la fois, puise dans l’image la force de son opposition : « Combien de fois dois-je de répéter de te laver la bouche en rentrant de l’école ? »
Le P aurait transgressé un interdit en associant par la parole l’école à la maison. La mère, garante d’un patrimoine culturel sans addition étrangère , s’insurge contre cette violation. Le conflit culturel affecte la relation familiale , celle-ci ne doit sa permanence qu’à l’œil attendri et compatissant d’un adulte qui scrute son enfance, reconsidère son passé , sa mère , à travers la conscience d’un homme qu’un certain savoir, en même temps qu’un regard sur ce savoir, a rendu plus réceptif, plus ferme dans le jugement et en même temps plus affecté par son propre jugement.
« Elle était là, debout, se balançant d’un pied sur l’autre et me regardant à travers deux boules de tendresse noire : ses yeux.»
Là commence la lecture à postériori , du PN dans l’être même de sa mère. En situation d’attente , position verticale d’affrontement de défense, la mère est debout . »Debout », en incise dans cette phrase , spatialise l’attitude de la mère qui domine en quelque sorte ce lieu. Mais une correction est apportée , derrière cette attitude volontaire se cache un malaise profond que le mouvement de balancier d’un pied sur l’autre tente d’exprimer. Le mouvement , la verticalité ,coordonnées spatiales par excellence , traduisent un sentiment contradictoire d’inquiétude sereine , assumée , c’est-à-dire en définitive , le regard du PN sr sa mère , le regard forcément interprétatif qui exprime d’abord sa propre ambivalence .
La mère regarde d’ailleurs son fils et la métaphore « boule de tendresse noires » doublée d’un oxymore pour qualifier ses « yeux » mis en apposition, rappelle que dans ces regards qui s’observent la filiation et la différence sont assumées.
Prise en charge par le regard du PN , la mère est prise en charge affectivement aussi, sa fragilité physique et morale va être servie par l’école dans l’espace d’un cartable.
L’école toujours omniprésente et, derrière l’école , un savoir et un savoir –faire . Le PN porte en lui les marques des ce destin fatal qui fait que, soumise à son regard, sa mère interpelle la connaissance qu’il a d’une culture qu’elle n’a pas.
Prisme déformant , mais quel prisme ne l’est pas ? Le PN soumet à l’intellectuel sa vison des siens.
Lorsqu’il cède la parole à Najib , il continue de l’observer . Le sujet énonçant, Naji , n’est pas celui qui voit , ce qui permet au discours de prendre un tour commentatif, car Najib parlant , c’est Najib observé par le Narrateur à deuxième niveau où prime l’ironie.
Deux points de vue, la mère vue par le PN , la ère vue par Najib, mais surtout Najib observé par le narrateur. La parole ne confère pas tout le pouvoir. Najib parle , mais est dominé par le NP qui, en dernière instance , s’arroge le droit de juger.
La prise de parole de Najib , qui donne sont point de vue sur sa mère ; reprend l’argumentation d’un narrateur-premier : la mère est fragile.
La différence entre els deux points de vue réside dans la façon de dire cette fragilité. Au point de vue inquiet , imprégné des marques de l’école, d’un espace extérieur à la maison , s’oppose le point de vue insouciant, satisfait , d’un humour au premier degré, de Najib.
Dès lors l’opposition entre les deux personnages est manifeste . En léguant la parole à Najib , le PN , narrateur-premier, ne lui a pas légué tous les pouvoirs . Najib parle, mais sa parole est soumise au regard du narrateur-premier et , dans cette mise en perspective qui suppose une distance entre les deux protagonistes, le narrateur-premier dirige le récit et tourne contre Najib ses propres propos.
Au sortir de cette prise de parole, Najib est dominé et le narrateur-premier grandi . Le rire qui par deux fois retentit dans les propos de Najib est en fait le rire d’un homme seul sur qui pèse le regard ironique et distancié d’un autre.
Lorsque le narrateur-premier reprend la parole , un constat brutal met d’emblée Najib en situation d’infériorité : »Il adorait sa mère » . le célibat sera la conséquence e cette adoration. L’utilisation du possessif « Sa mère » , à connotation péjorative, situe le narrateur-premier au-dessus de la mère. En quelques mots Najib est transformé en un personnage inculte et sans intelligence, au service d’une mère impuissante.
Un jeu habile sur l’opposition corps/esprit s’instaure. Najib s’oppose au NP qui dans ce commentaire laisse apparaitre sa propre inquiétude, l’inquiétude d’un homme dont la pensée sur les autres est en fait une pensée sur soi .
Le commentaire sur Najib affirme le primat de l’esprit et rappelle que le narrateur signe ici sa propre blessure d’homme à l’intersection de deux voies, de deux espaces, l’école et la maison.
Mais cette apparente mauvaise conscience est une conscience tout court. Le narrateur le sait puisqu’il objective par le biais d’autres personnages sa propre histoire.
Dans sa réplique , la mère usant d’une image significative, tente de chasser l’école de la maison. En demandant à son fils d’aseptiser sa bouche en entrant à la maison, elle se pose comme gardienne de certaines valeurs qui lui sont chères.
L’espace physique pour elle est solidaire de l’espace culturel, et la transgression de son fils qui impose une langue dans un lieu qui est censé lui échapper est une première fissure dans son univers clos.
C’est dans l’acceptation de cette intrusion de l’autre que va s’effectuer l’apprentissage d’une nouvelle vie et, dans une certaine mesure , la rencontre avec les séductions d’une liberté nouvelle.
Dans ce travail, je n’ai pas voulu exclure ni le sens, ni l’histoire, ni le sujet. Peut-être alors ai-je été au-delà dune science du texte ?
J’assume pleinement les insuffisances de cette lecture, mais je rappelle que le propre d’une théorie est de travailler avec l’hypothèse et le risque de l’inconnu.

Mustapha BENCHEIKH
Université Mohamed V- Kénitra.


  



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