Sujet à disserter

 Par sami Elharrachi  (?)  [msg envoyés : 3le 16-10-10 à 15:55  Lu :5189 fois
     
  
 accueil

Le bien et le mal ne sont pas des grandeurs parfaitement opposées l'une à l'autre ; le bien souvent accouche du mal et la capacité de voir le mal en face est ce qui nous ouvre la capacité d'un bien relatif.
André Glucksmann

  



Vous aimez cet article ?
Partagez-le sur


 Réponse N°1 7324

Le bien et le mal ne sont pas des grandeurs parfaitement opposées l'une à l'autre ; le bien souvent accouche du mal et l
  Par   Lavoisier millman  (CSle 28-11-10 à 20:28

Durant ces derniers siècles, de nombreux auteurs se sont confrontés au problème du mal. Parmi ces auteurs, certains se sont intéresses à l’idée que le mal n’est pas toujours absolu, mais qu’il peut n’être qu’une étape temporaire et indispensable qui débouche sur le retour à l’ordre et le triomphe du bien.

Comment Macbeth de Shakespeare, La Profession de foi du vicaire savoyard de Rousseau et Les Âmes fortes de Giono abordent le problème suivant : Dans quelle mesure le mal peut il s’insérer dans une stratégie visant à faire triompher le bien ? Avons-nous raison d’affirmer que le bien est un mal ?

Dans un premier temps, nous verrons que le mal n’est pas nécessairement la négation du bien car il peut déboucher sur quelque chose de positif. Toutefois, il ne faut pas perdre de vue que le mal est une force extrêmement puissante qui est capable de balayer le bien à tout moment. Enfin, nous nous intéresserons à l’idée que le bien et le mal sont des catégories relatives et que cette conception peut mettre en péril tout l’équilibre des relations humaines et la conscience que le sujet a de lui-même.

Le mal n’est pas nécessairement la négation du bien. En effet, le mal et le bien forment en même temps un tout qui semble indissociable. D’où un troublant paradoxe : « Le clair est noir le noir est clair », confirment les trois sorcières de Macbeth (Macbeth, I.1, p.40). Le héros lui-même s’en fait écho dés lors qu’il prononce ses premières paroles pour signifier l’atmosphère obscure et malfaisante d’où il émerge : « Un jour si noir et clair je n’en ai jamais vu » (Macbeth, I.3, p.45).

Dans Macbeth de Shakespeare, La Profession de foi du vicaire savoyard de Rousseau et Les Âmes fortes de Giono, nous nous rendons compte que certains personnages audacieux sont capables de voir au dessus des conventions morales de leur temps pour assouvir leurs désirs et atteindre leurs objectifs. Nous avons l’impression qu’ils fonts un mal pour un bien. Nous pouvons prendre l’exemple du personnage de Thérèse, dans Les Âmes fortes, qui se livre à un travail de démystification des sentiments chrétiens traditionnels de pitié et d'humilité, qu'elle remplace par une morale où l'accès au bien-être prime sur le respect du bien : « C'étaient des saintes famille à perte de vue. Mais, cheval et voiture, ça ne vient pas par l'opération du Saint-Esprit. Mets tes sous à couver, ça ne rapporte guère. Il te faut cent ans. Défonce le poulailler du voisin : ça, c'est de la volaille ! La nuit noire, quelle belle institution ! Ils disent conscience. Ils disent : remords. D'accord. C'est de la monnaie. Payez et emportez. » (Les Âmes fortes, p.316)

Le mal n'est pas constamment du côté des méchants. Par exemple au début de l'acte IV de Macbeth, le personnage de Macduff tente de convaincre Malcolm de reconquérir le trône de son père en menant une expédition contre Macbeth, mais le jeune prince en exil ne se laisse pas persuader. Un messager arrive alors qui annonce le massacre atroce de la famille de Macduff. Les deux personnages se retrouvent métamorphosés par la nouvelle : Malcolm accepte de prendre la tête de la révolte, tandis que Macduff se transforme en ange exterminateur qui jure de venger sa famille. Il déploie une violence extraordinaire pour tuer Macbeth, mais son action est motivée non par la volonté de faire le mal, mais par celle de venger les siens et de rétablir sur le trône l'héritier légitime de Duncan. Il agit donc en meurtrier, mais pour la cause du bien. Ainsi nous pouvons affirmer qu’il fait un mal pour un bien.

Pour dévoyer le bien, il faut une énergie au mal, mais cette énergie n’a de sens que par rapport à celle mise en œuvre par le bien. Penser le mal indépendamment du bien reviendrait purement et simplement à s’empêcher d’appréhender le mal dans sa réalité effective. Le mal n’est vraiment possible que là où réside le bien, il n’aurait donc aucune existence individuelle, indépendante du bien. Ainsi le mal n’existe qu’en empruntant au bien de quoi nourrir son action. Chez Rousseau, l'expérience du mal débouche sur une conversion à la foi naturelle qui est vécue par le personnage comme une réelle délivrance. Le mal dont le jeune homme a été la victime avant sa rencontre avec le vicaire est donc un prélude nécessaire qui met en valeur la force de la libération intellectuelle et pratique que constitue le retour à une croyance spontanée et naturelle en Dieu. La jubilation du retour au bien n'a de force que parce que la tentation du mal a été plus grande. Ainsi, on trouve également chez Rousseau une écriture du mal qui personnifie le bien et le mal pour donner l'image d'un combat entre deux instances qui se termine par le triomphe du bien.

Le mal n’est pas tant la négation du bien car le recours au mal peut servir de tremplin pour donner forme à une réalité meilleure, soit parce qu'elle procure plus de satisfaction au sujet, soit parce qu'elle correspond effectivement à un surcroît de moralité. Mais le mal est une force extrêmement puissante qui est capable de saisir les hommes et de les entrainer dans son sillage. Le mal peut triompher car il est plus efficace que le bien.

Le mal est décrit dans Macbeth de Shakespeare, La Profession de foi du vicaire savoyard de Rousseau et Les Âmes fortes de Giono comme une réalité indissociable à la nature humaine, et manifeste ainsi un pouvoir particulier sur les êtres humains. Le mal trouve son origine dans les passions humaines, que partagent tous les hommes, et il se trouve donc en position de force par rapport au bien. Ainsi, Rousseau décrit la lutte entre bien et mal comme un combat intérieur de l'homme qui doit lutter contre des penchants mauvais grâce à l'arme de la conscience : alors que tout semble se grouper pour faire basculer l'homme primitif, naturellement bon, vers le mal. La conscience peut servir à redresser la barre et faire remonter l'âme humaine vers la bonté originelle qui était la sienne avant la vie en société. Par exemple, le vicaire affirme « Je n'ai qu'à me consulter sur ce que je veux faire […] toute la moralité de nos actions est dans le jugement que nous en portons nous-mêmes »( La Profession de foi du vicaire savoyard, p.83) : nous voyons bien que la volonté est donc aidée dans sa lutte contre le mal par la voix de la conscience qui l'aide à différencier de façon purement intérieure, sans se rapporter à une norme externe, entre le bien et le mal. Mais ceci résulte d'un effort considérable que les hommes ne le font pas d'eux-mêmes, et se laissent plutôt embarquer sur la pente du vice.

Le mal apparaît également comme une force qui est capable de balayer le bien à tout moment. Se soumettre au mal, c'est adopter une doctrine de l'efficacité et de l'action, qui contraste avec l'endurance aux souffrances prônées par la morale traditionnelle, en particulier la morale chrétienne. Ainsi, dans Les Âmes fortes, Thérèse renverse le discours chrétien en montrant que le péché n'a une existence qu'imaginaire, et que la mauvaise conscience et le remords ne sont que des fictions qui freinent les actions de l'homme. Au contraire, le mal libère cette capacité de prendre en main son destin, et balaie les innocents avec une facilité déconcertante : « C'étaient des saintes familles à perte de vue. Mais, cheval et voiture, ça ne vient pas par l'opération du Saint-Esprit. Mets tes sous à couver, ça ne rapporte guère. Il te faut cent ans. Défonce le poulailler du voisin : ça, c'est de la volaille ! La nuit noire, quelle belle institution ! Ils disent conscience. Ils disent : remords. D'accord. C'est de la monnaie. Payez et emportez. Si c'était gratuit, ce serait trop beau. Moi j'estime : du moment qu'on est chrétien, on a le droit de tout faire. Tu seras jugée. Alors, ne te prive pas. C'est de la banque. Il y en a qui sont pour le paradis. Très bien. Des goûts et des couleurs... mais, moi je suis modeste ; je me satisfais de peu. Après on verra. Je n'ai pas d'orgueil. Je me contente de la vallée de larmes. » (Les Âmes fortes, p.291).

Le mal apparaît ainsi toujours présent, impossible à chasser car appartenant par essence au monde. Face à ce mal, peut-on encore croire à l'existence du bien sur la terre ? Avec Rousseau, Giono et Shakespeare, nous sommes en effet confrontés à des mondes sombres qui présentent des natures humaines dégradées.

Le monde de Macbeth est soumis aux puissances démoniaques, celles des « esprits qui veille[nt] aux pensées mortelles » (Macbeth, I.5, p.54)

Le monde des Âmes fortes nous montre un enfer social, où la norme est le mal, et où toute transcendance du bien est impossible. Même la générosité de madame Numance a quelque chose d'intéressé et passionné.

Le monde de La Profession de foi du vicaire savoyard repose sur le postulat d'une nature bonne de l'homme à l'origine, mais perdue par les « sentiments relatifs ». (La Profession de foi du vicaire savoyard, p.89)

Comment croire face à cela que le bien peut revenir ? Bien et mal sont des catégories relatives qui peuvent mettre en péril tout l’équilibre des relations humaines et de la conscience que le sujet a de lui-même.

Nous devons prendre en considération la relativité du bien et du mal car ce qui est en soi un mal peut être relativisé si cela débouche sur un bien. Dans Macbeth, Macbeth commet un mal pour un bien lorsqu'il décide de tuer Duncan car il pense que Duncan ne remplit pas ses fonctions de roi. Il met au point une stratégie machiavélique dans laquelle son propre intérêt triomphe au dépend de la vie d'autrui : il place son ambition au-dessus de tout et renonce à agir de façon morale. Sa stratégie fonctionne avec succès car il ne s’est pas fait attrapé, il parvient à se hisser sur le trône, et il semble être un monarque juste et bon que ses sujets respectent. Ainsi, dans la scène du banquet, à l'acte III, scène 4, ses vassaux lui témoignent une réelle affection et une vraie confiance dans ses talents de monarque : « Un homme hardi, qui ose regarder ce qui pourrait épouvanter le diable » (Macbeth , III,4,p.95). Selon Macbeth la relativisation de la morale ordinaire présente des risques :lui-même finit par être victime de cette logique, puisqu'il devient le mal dont l'extermination provoque le rétablissement de l'ordre.

Dans Les Âmes fortes, Giono insiste lui aussi sur l’ambiguïté des catégories du bien et du mal. Giono décrit Thérèse et Madame Numance comme deux femmes qui mues par la passion, et dont le comportement aboutit à des résultats similaires malgré la différence morale essentielle qui les sépare. Ainsi, Thérèse est motivée par le pur plaisir de la domination. Elle représente le pôle maléfique de la relation, tandis que Madame Numance, qui la couve et la couvre de cadeaux, pourrait passer à première vue comme une femme aveuglée qui s'offre toute entière à qui ne le mérite pas. Mais la relation est plus complexe à cause des passions humaines. Thérèse sacrifie Madame Numance pour son plaisir et son confort ; de même, la gentillesse de Madame Numance n'est pas liée à son statut de victime idéale, mais provoque un vrai retournement dans la relation : c'est bien Thérèse qui devient la débitrice de tant de générosité : « Donner était sa jouissance à elle. Cette passion, pour n'être jamais satisfaite, pousse ceux qui l'ont à donner sans mesure. Ils finissent par tellement donner qu'on croit que ce sont eux qui reçoivent. » (Les Âmes fortes, p.172).

Comme le souligne le pasteur de Châtillon qui avertit les deux femmes, il ne peut sortir rien de bon de tant de bonté : un mal pour un bien, se dit Thérèse ; un bien pour un mal, montre Madame Numance. Assurer que le mal est relatif et qu'il peut déboucher sur un bien, c'est donc moins consolider le bien que mettre en péril tout le système de la moralité.

Chez Rousseau, nous retrouvons cette idée à travers le danger des « sentiments relatifs » (La Profession de foi du vicaire savoyard, p.90). Ces « sentiments relatifs » ne sont pas naturels mais ils inscrivent l’homme au contraire dans un contexte social, qui fait que son sentiment est guidé par la représentation qu’il se fait de la place qu'il occupe dans le système des relations sociales. Nous pouvons donc affirmer que le mal est relatif, parce que l’homme est inspiré par la vie en société et les relations qu’il y noue, mais aussi parce que cette vie en société l'incite à relativiser le mal qu’il fait ou qui lui est fait. Le mal moral ne tient pas à des passions qui appartiendraient à la nature d'homme : il tient au fait que l’homme se voit sans cesse pris dans un réseau de dépendances qui conserve son désir et le pousse à augmenter les médiations pour le satisfaire. Comme dans Les Âmes fortes, dans La Profession de foi du vicaire savoyard, la pire des dépendances dans ce réseau est celle de l'homme à l'égard de l'homme. En effet, chaque homme cherche à dominer l'autre en le manipulant et en exploitant ses faiblesses. L'homme n'est plus traité comme une fin mais comme un moyen, ce qui justifie l'existence d'une domination sociale et du manque de reconnaissance des puissants. Le jeune homme devient ainsi la victime de l'inattention de ceux qui découvrent en lui une résistance. Le mal n’est donc plus absolu mais il devient l'enjeu, l'objet et la conséquence d'un jeu complexe de relations sociales dans lequel l'individu se trouve pris. Ainsi la relativisation du bien et du mal, considérés non plus comme des concepts absolues mais comme des moments de la vie sociale, met en danger tout l’équilibre des relations humaines et de la conscience que le sujet a de lui-même.

Certes le mal n’est pas tant la négation du bien car le recours au mal est susceptible de déboucher sur des points positifs pour le sujet : nous avons vu qu’il peut servir de tremplin pour donner forme à une réalité meilleure, soit parce qu'elle procure plus de satisfaction au sujet, soit parce qu'elle correspond effectivement à un surcroît de moralité. Mais nous n’avons pas tout à fait raison d’affirmer que le mal est un bien car le mal est une force extrêmement puissante qui est capable de balayer le bien à tout moment. Enfin la porosité entre les catégories du bien et du mal montrent que les hommes manquent de maitrise sur leur destin.





InfoIdentification nécessaire
Identification bloquée par
adblock plus
   Identifiant :
   Passe :
   Inscription
Connexion avec Facebook
                   Mot de passe oublié


confidentialite Google +