Sidi mohamed dans le rôle d’Œdipe

 Par Jaafari Ahmed  (Prof)  [msg envoyés : 943le 12-12-13 à 13:29  Lu :3861 fois
     
  
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Introduction

a- Amener le sujet

La relation entre un père et son fils est souvent qualifiée de conflictuelle. La quasi-totalité des œuvres littéraires font état de la complexité des rapports entre le géniteur et son descendant et évoquent surtout l’ambigüité des sentiments du fils envers son père. Ce dernier est tantôt objet d’admiration, tantôt sujet de jalousie, de haine et de rejet intérieur. Œdipe est le parfait exemple de cette situation, à tel point qu’est né en psychanalyse le concept de complexe d’Œdipe pour rendre compte de ce genre de rapport filial problématique.
b- Poser la problématique
Dans la Boîte à Merveilles, Séfrioui raconte une enfance assez sereine, malgré sa solitude. Entouré de l’amour de ses parents, il évolue dans une parfaite ambiance familiale, où la mère représente l’amour, la tendresse et la protection, et le père la force, la sécurité et le respect .Moulay Abdeslam adulé par son fils est l’exemple à suivre. Cependant n’y-t-il pas dans l’incident de son départ vers la campagne, une sorte de tentative involontaire de dépassement de l’ordre établi, et une sorte de révolte œdipienne de la part de Sidi Mohamed, qui formule un désir inconscient de le remplacer ?
c- Annoncer le plan

Nous allons essayer de répondre à cette problématique, en adoptant un plan à deux arguments. L’un va s’intéresser au statut du père dans la vision du petit désormais livré à lui-même ; et l’autre sera consacré au rapport à la mère d’ores et déjà changeant dès le matin du départ paternel. Nous finirons par une synthèse où nous ferons la part des choses, pour vérifier si les deux arguments se rejoignent pour consolider la thèse du complexe d’Œdipe dont l’auteur serait conscient, ou si ce n’est qu’une fantaisie de petit enfant, inspirée par son imagination débridée.
Développement
Historique :
Un oracle avait prédit que si Laïos, roi de Thèbes, avait un fils celui-ci tuerait son père et épouserait sa mère. Un fils naquit; aussitôt le père le jeta dans le désert. Des bergers le trouvèrent et le portèrent à Polybe, roi de Corinthe, qui l'éleva comme son fils. Œdipe, qui connaissait les prédictions, décida de fuir son destin. Sur le chemin, il rencontra un vieillard, se prit de querelle avec lui et le tua, c'était Laïos, son père. Près de Thèbes, Œdipe se trouva en face du Sphinx qui soumettait aux passants des énigmes et dévorait quiconque ne pouvait les résoudre. Œdipe devina les énigmes du monstre; il fut proclamé roi de Thèbes, et épousa la reine Jocaste, sa propre mère.
Le complexe d'Œdipe, est théorisé par Freud, qui le définit comme le désir inconscient d'entretenir un rapport sexuel avec le parent du sexe opposé et celui d'éliminer le parent rival du même sexe. Le fait qu'un garçon tombe amoureux de sa mère et désire tuer son père traduirait alors ce complexe d'Œdipe.

I- Le rapport de sidi Mohamed à son père

Séfrioui, dans sa Boîte à Merveille, parle de son père d’une façon très positive. Pour lui, Mâalam Abdeslam incarne le modèle à suivre. Il est pieux, grand, fort, porte une belle barbe. Le fils n’apprécie pas que sa mère le décrive d’une façon comique à Lalla Aïcha. Il admire sa façon de porter ses vêtements et ne manque pas de le contempler dans l’obscurité du petit matin, en train de s’habiller. Son retour, chaque soir, est l’occasion de moments d’affection et de bonne humeur entre père et fils.
Lors de son départ, pour la campagne, le fils ressent cette séparation comme la pire catastrophe qui puisse arriver à un enfant. Et ce sera l’occasion de parler du rôle du père dans la famille. « Il représente une protection occulte…son prestige moral donne force, équilibre, assurance et respectabilité. » Il représente pour lui et sa mère, la force, l’aventure, la sécurité, la paix.
Mais comme on peut le remarquer, ce n’est qu’en absence que le père acquiert sa vraie valeur. En effet, l’absence du père, donne à l’enfant l’occasion de s’exprimer, d’avoir un regard plus lucide. Nous assistons ici, à cette thématique classique de la naissance du héros, qui ne le devient à part entière que lorsque son géniteur disparaît. Sous l’aile de son père, il demeure un petit enfant qui évolue sous l’aura de son géniteur. Mais dès que ce dernier, s’efface de la scène, le petit accède à un stade d’independence, et commence à se comporter en conséquence.
Le dialogue que le fils a avec sa mère, le matin du départ de son père, montre déjà, une certaine transformation dans la personnalité de l’enfant. En effet, quand l’enfant explique à sa mère pourquoi lui, il savait attendre, attendre d’être homme, ceci dévoile chez l’enfant des désirs refoulés, des inhibitions, que la présence du père dissipait. C’est en quelque sorte des éléments d’un Surmoi, que l’enfant, extériorise devant sa mère : « Moi, je ne mange que ce que tu me donnes, je ne sors jamais seul, je porte souvent des chemises qui ne sont pas à ma taille » auxquels il expose un Ça où l’image du père est d’abord présente comme référent à l’archétype de l’adulte, mais ensuite évacuée pour laisser place à ce Moi que l’enfant est en train de se construire devant les yeux étonnés de sa mère : « Quand je serai un homme, je porterai de belles djellabas blanches …. D’ailleurs, nous habiterons une autre maison avec un brigadier dans la cour ». Donc, du père ne subsistera que l’aspect vestimentaire, alors que la sécurité et la protection qu’il représente, relèveront désormais des fonctions d’un brigadier engagé pour ce rôle.
Cette réflexion de l’enfant révèle une sorte de désir d’indépendance et de construction d’un Moi, où les tensions entre le Ça et le Surmoi n’en sont qu’au stade embryonnaire. L’enfant ayant évolué dans un milieu d’adultes, surtout au milieu des femmes, a en quelque sorte une enfance prolongée. En effet, à six ans, Sidi Mohamed affiche une grande innocence. C’est à se demander si Sefriou n’a pas fait un choix délibéré de se montrer très pudique concernant l’éveil à la sexualité à cet âge-là. En effet, Sidi Mohamed, n’a jamais fait allusion à aucune sorte de tendresse, d’affection, d’attrait physique entre son père et sa mère. Ceci nous pousse à nous poser des questions sur la présence ou non d’une certaine libido à ce stade de l’histoire de l’enfant.
II- Le rapport de sidi Mohamed à sa mère

Sidi Mohamed passe le plus clair de son temps avec sa mère. Il l’accompagne presque partout, même au bain maure. Cependant, le petit enfant n’a jamais mentionné le côté féminin de sa mère. Lalla Zoubida ne s’affuble point de coquetterie. Elle est très jeune mais elle essaie de paraître plus âgée. Elle a certes un teint d’ivoire, une bouche généreuse, mais son fils dit d’elle : « à vingt-deux ans, elle se comporte comme une matrone mûrie par l’expérience ».
Toutefois, lors de la première visite qu’ils ont faite à lalla Aïcha, les deux amies entament une conversation où elles parlent des voisines de Lalla Zoubida. La mère, qui parle « avec une assez grande liberté de langage » des maris, enchaîne avec, une description très sensuelle de chacune des femmes, où il est question de « brune si délicieuse » en parlant de Rahma. « N’aimes-tu pas cette peau hâlée au grain si fin… ? »  dit-elle à Lalla à Aïcha; en outre,  Rahma a une jolie bouche aux lèvres fermes, un peu boudeuse. On aurait-dit un homme qui parle d’une femme. Est-ce l’enfant qui prête à sa mère sa propre vision ? Ou la mère parle vraiment de ses femmes de la sorte et ainsi elle fait preuve d’une grande sensualité ? Certes, l’enfant rectifie les choses en disant que sa mère n’a fait que traduire ce qu’il sentait sans avoir les mots exacts pour le décrire, mais il n’en demeure pas moins, qu’il reconnait à sa mère l’aptitude de juger de la beauté des femmes telle qu’elle serait vue par les hommes.
Quoi qu’il en soit, dès le départ du père, l’enfant se charge de remettre de l’ordre dans la vie de sa mère. Il prendra la place de son père, sans pour autant, en savoir les fonctions. Il juge déjà sa mère, comme étant une femme qui a eu tout ce qu’elle voulait, sans toutefois parler de mariage. La réalisation des désirs de la mère, en tant que femme, se limite à l’achat des vêtements, à la nourriture, et à la visite des amies. D’ailleurs, dans la future maison qu’il projette d’habiter, il n’y aura pas d’autres femmes que sa mère. Le père y est absent, les enfants seront remplacés par les chats, mais la mère veillera sur tout ce ménage. L’enfant n’a nullement l’intention de se marier. Hasardons-nous l’hypothèse que l’enfant, certes dit « éveillé » comme l’auteur le signale lui-même, n’en est pas encore au stade de l’éveil à la sexualité ? En tout cas, l’auteur est resté très réservé sur la relation entre son père et sa mère, comme nous l’avons déjà soulevé. Ils habitent une seule pièce, et il a six ans. Ne s’est-il jamais demandé, en quoi consistait un mariage ? On peut arguer, que Sidi Mohamed n’avait pas de relation avec les garçons de son âge, qui auraient pu le former à ces choses de la vie ; comme on peut dire aussi que sa relation avec Zineb, qu’il détestait, était très mitigée. Certes, il y a eu la scène du jeu de la mariée, avec les enfants des voisins de Lalla Aïcha , d’où l’enfant revient avec une certaine admiration pour cette fille plus âgée que Zineb, et qu’il pense pouvoir associer à ces jeux de princesses féériques, mais son souvenir s‘estompe net, et il n’en parle plus.
Toujours est-il que la révolution de Sidi Mohamed face à sa mère se manifeste ensuite, dans plusieurs moments durant l’absence du père. Lorsqu’ils se rendent chez sidi Al Arafi, et avant d’arriver chez Lalla Aïche, l’enfant se montre adulte quand sa mère entame une dispute avec le marchand de légumes. En effet, Sidi Mohamed se comporte comme l’aurait fait un mari. Il empoigne la main de sa mère, et la force à le suivre. Plus tard, en compagnie des deux femmes, c’est lui qui précède. On est loin de la traversée de la foule vers sidi Ali Boughaleb, où les deux femmes se relayaient pour lui tenir la main, et l’accablaient de recommandations. Une fois arrivés chez le voyant, l’enfant dit : « je soulevai le rideau pour laisser passer mes deux compagnes ». Ainsi, l’enfant devient-il le guide, celui qui emmène les femmes, alors qu’elles deviennent ses compagnes.
III-
L’alternative
Certes, chez l’enfant, le dépassement du père s'est amorcé déjà, quand ce dernier a commencé à avoir des difficultés dans son travail. En effet, la transgression de l’ordre habituel des choses annonce une sorte de déclin de cette image du père, qui rentre plus tôt que prévu du travail. « L’odeur suave du travail » dont l’enfant parlera plus tard, commence à se corrompre. La scène de la bagarre du père avec le courtier, le dellal, dans le souk des bijoutiers, n’est que la concrétisation de cette chute de l’image du père. C’est la première fois que le fils assiste à son père qui perd le contrôle de ses nerfs. Sa réapparition au milieu des gens, tête nue parce qu’il avant perdu son turban, est un découronnement aux yeux du fils. La perte du capital du père vient renforcer  les appréhensions de la mère qui rejette les « bracelets de malheur ».
Face aux prédictions de l’oracle qui est ici la mère, nous avons donc le père qui doit quitter momentanément la scène et non le fils. Mais, le départ du père, vécu comme une sorte de mort, n’est pas l’œuvre du fils. Certes, le fils y trouve une sorte de murissement, mais ceci ne referme pas un désir délibéré de se débarrasser d’une certaine castration que pourrait représenter le père. À ce sujet, on pourrait rappeler que l’enfant, sait qu’il n’en tient qu’à son père pour décider de sa circoncision, moment tant redouté par Sidi Mohamed qui, à six ans, avec sa « mémoire fraîche », sait déjà de quoi il s’agit.
Comment se traduit alors, cette quête de la libido, chez Sidi Mohamed, tiraillé entre l’amour d’un père qui représente son idéal, et sa mère qui certes, est la femme la plus tendre, la plus aimante, mais , impossible à imaginer comme amante ?
L’enfant reconnaît enfin, à la mère le droit d’aimer passionnément son père ; Le voyant, l’a comparé à la lumière des yeux, et à la chaleur du soleil qu’on perd, signifiant par cette image, aussi bien la relation au cœur qu’au corps. Comme il reconnait que ce n’est pas convenable de mettre le nom de sa mère dans une sa chanson.
L’enfant doit alors résoudre l’énigme du bijou solitaire. Qui doit-il mettre au fond de son cœur, pour le préserver en toute pureté, comme la bulle d’air au fond de l’œuf de verre qu’il a tiré de la boite à merveilles de Sid Al Arafi ?
Zhor vient comme la réponse à ce désir enfoui. En effet, Zhor, réalise la symbiose entre le Moi de l’enfant et son Surmoi. Elle est ce Ça que sidi Mohamed reconnaît dès qu’elle l’a aperçue. Elle apparaît d’ailleurs au milieu de trois femmes avec lesquelles elle contraste fortement .Tout en elle répond aux attentes de l’enfant. Elle toussote discrètement par opposition à la voix d’homme de Salama la marieuse. Elle éclate de jeunesse et de fraîcheur, alors que sa Lalla Zoubida paraît plus âgée, qu’elle ne l’est en réalité. Elle portait des vêtements de couleurs voyantes. Elle a une petite main. L’enfant désire qu’elle s’assoie à côté de lui, et son vœu se réalise. Elle lui caresse la joue. Plus tard l’enfant, décide de la mettre dans ses futures chansons. Son visage très fardé, habite sa mémoire. Et il rougit à chaque fois qu’il se rappelle sa main qui lui a caressé le joue. L’enfant est devenu visiblement amoureux de Zhor, puisqu’il lui avait ménagé dans son être un nid douillet.
Conclusion
.
À travers cette brève analyse de la relation de Sidi Mohamed avec ses parents, nous décelons la présence, disons-le, involontaire du mythe d’Œdipe. Certes le conflit entre le fils et le père n’est pas du tout manifeste. C’est à se demander si vraiment, il y a conflit. Le père adore son fils et lui réserve des moments plus affectifs que ceux destinés à sa femme. Même le jour de son retour, il demande à sa femme de les laisser parler sans les interrompre. Son fils l’adore aussi, il veut lui ressembler plus tard. Cependant, est-ce que l’absence du père pendant toute la journée, n’est pas une sorte d’effacement du père ? D’ailleurs, ses brèves présences coïncident avec des moments problématiques que l’enfant préfère oublier : il emmène son fils chez le coiffeur, et il se bagarre dans le souk aux bijoutiers. Même les retrouvailles sont corrompues par la visite de Driss Al Aouad. L’enfant qui voit en son père la force, la sécurité, l’évacue de ses projets d’adulte. À quoi servirait un père une fois qu’il aurait un travail, une autre maison ? Il subviendrait à ses propres besoins et à ceux de sa mère et engagerait un brigadier pour assurer la sécurité.
Quand à la mère, douce et aimante, l’enfant l’adore et ne compte pas se séparer d’elle. Il ne sait pas encore ce qui se passera dans le futur, mais il n’aura pas besoin de se marier, si le rôle d’une femme est de passer sa journée à attendre le retour du mari, à lui préparer les repas, et à laver ses djellabas. Sa mère peut bien s’occuper de cela. Donc, tout en ignorant ce à quoi servirait un mariage avec une étrangère, il compte occuper la place de son père, et profiter des avantages que lui procure sa mère.
Certes Sefrioui présente ses parents comme un couple calme sans ombrages, malgré les petites manies de la mère qui sait comment amadouer son mari et lui faire faire ce qu’elle veut. Mais, que cache l’auteur derrière cette phrase de Mâalam Abdeslam à son ami Driss : « il est déjà si difficile de s’entendre avec une seule femme, de vivre en harmonie avec les enfants de sa chair. » ?
Quoi qu’il en soit, l’enfant va réaliser son désir en faisant la projection sur une image à l’apparence antinomique de sa mère. Zhor, est en réalité sa mère sous un nouveau jour. C’est l’image sous laquelle l’enfant aurait voulu la voir. Sa mère est très jeune elle-aussi, elle ne manque pas d’atouts, mais elle ne fait aucun effort pour être attirante comme Zhor. On dirait Mâlam Abdeslam qui se plaint de femme. Toujours est-il que désormais, La femme entre dans la Boîte à Merveilles, qui d’ailleurs s’anime et retrouve sa magie à la fin de l’histoire. Désormais, Zhor fera partie des rêves féeriques du petit enfant.

  



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 Réponse N°1 33153

N’avais-je pas dit
  Par   Elmzouri mostafa  (Autrele 12-12-13 à 16:55



que votre verve est grandiose et votre inspiration est sans limite, le tout organisé avec méthode et grand esprit ; et bien, s’ajoute à tout cela une philosophie on ne peut plus lumineuse et une profondeur des plus clairvoyantes !?

Merci encore mille fois!





 Réponse N°2 33154

Merci très cher ami,
  Par   Jaafari Ahmed  (Profle 12-12-13 à 18:03



Vous êtes un ange de bonté et d'indulgence!





 Réponse N°3 33155

Félicitation!
  Par   Idoubiya Rachid  (Profle 12-12-13 à 18:41



Si Ahmed, vous avez fait un excellent travail! C'est un essai très équilibré et bien construit au niveau méthodologique. C'est ce genre d'écriture qui ajoute un PLUS!

J'ai lu donc votre travail avec beaucoup d'intérêt.





 Réponse N°4 33156

Merci très cher Si Rachid!
  Par   Jaafari Ahmed  (Profle 12-12-13 à 20:16



je vous suis très reconnaissant.





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