Rousseau et l'expérience de l'autarcie à travers les rêveries du promeneur solitaire

 Par atika barnakchi  (Prof)  [msg envoyés : 50le 01-05-14 à 10:17  Lu :559 fois
     
  
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Rousseau et l'expérience de l'autarcie

à travers Les Rêveries du Promeneur Solitaire

Réalisé par: Barnakchi Atika

Parler de l'expérience autarcique de Rousseau engage non seulement une oeuvre comme les Rêveries qu'on pourrait taxer de fictionnelle mais une ontologie vacillant entre l'espoir et le désespoir. C'est Rousseau l'homme qui est mis à l'épreuve dans un jeu subtil entre le moi et la société.

Rédigées dans l'intervalle de 1776 à 1778 et publiées à titre posthume (1782), les Rêveries s'annoncent sur le mode de testament. C'est une oeuvre culte et bilan qui résume la destinée du Promeneur Solitaire, il en est à la fois l'objet et le destinataire dans le cadre d'un projet existentiel par excellence.

Les Rêveries s'ouvrent sur un constat de solitude: «Me voici donc seul sur la terre…» Première promenade, p. 4 comme un a priori conclusif et planétaire. En effet, Rousseau ne traite pas sa solitude au niveau insulaire (l'Île de Saint-Pierre), mais la fait planer sur le globe terrestre pour lui donner une grande envergure.

Profonde et originale, la solitude de l'écrivain semble émaner de prime abord d'un choix conscient et lucide. En fait, Rousseau se délecte à l'idée d'être seul:

«L'espoir qu'on ne demanderait pas mieux que de me laisser dans ce séjour où je m'étais enlacé de moi-même..» Cinquième promenade, p. 55. il se trouve retranscrit à l'intérieur de la promenade centrale dans une île où son âme échappe à toutes les turpitudes de la civilisation. Occasion qui lui permettrait de donner libre cours à son recueillement. Ce disant, la solitude est le domaine parfait de toute méditation et d'étude de la nature pour prendre congé des tumultes humains.

Cela est d'autant plus judicieux que l'attitude rousseauiste mène à la reconnaissance et à la vénération de l'entité divine, car quoi de plus délicat que de se vaquer à une préoccupation philosophique de son siècle?

«La méditation dans la retraite, l'étude de la nature, la contemplation de l'univers, forcent un solitaire à s'élancer incessamment vers l'auteur des choses et à chercher avec une douce inquiétude la fin de tout ce qu'il voit et la cause de tout ce qu'il ressent.» Troisième promenade, p. 24-25

Réfléchir sur un système de causalité qui débouche sur l'essence de son propre existence, n'est-il pas une application du «connais-toi toi-même» de Socrate?

C'est dire que Rousseau ne fait qu'insister sur son initiative autarcique depuis les origines de ses connaissances jusqu'au dernier détail de sa vie dans une perspective révoquant toute introduction humaine.

De là, la solitude ne s'avère pas toujours une position de force mais une contrainte qui destitue l'auteur des Rêveries de la société des hommes. Profondément marqué par cet état d'âme, Rousseau proclame tout d'abord l'aversion qu'éprouve le genre humain à son égard, lui «le plus aimant des humains»Promenade première, p.4:

«Pouvais-je dans mon bon sens supposer qu'un jour, moi le même homme que j'étais, le même que je suis encore, je passerais, je serais tenu sans le moindre doute pour un monstre, un empoisonneur, un assassin, que je deviendrais l'horreur de la race humaine, le jouet de la canaille, que toute la salutation que me feraient les passants serait de cracher sur moi, qu'une génération tout entière s'amuserait d'un accord unanime à m'enterrer tout vivant ?» Idem, p 4

Sentiment d'inadéquation à ses contemporains qui le contraint à faire table rase de l'humanité. Car c'est bien toute une génération et des corps collectifs qui l'abhorrent et non seulement des particuliers. Surgit donc le thème de la conspiration universelle contre le philosophe! Pire encore, l'animosité de Rousseau dépasse le présent et empiète sur l'avenir pour battre en brèches toute image laudative que l'on pourrait faire de lui. Perte d'espoir auquel le promeneur croyait à l'ère des Dialogues! Pourtant les Rêveries l'estompe en dénudant l'unicité et l'originalité du moi rousseauiste: «Je n'ai plus en ce monde ni prochain, ni semblables, ni frères. Je suis sur la terre comme dans une planète étrangère, où je serais tombé de celle que j'habitais.» Idem, p. 8. Rousseau va même jusqu'à se comparer à Dieu! «Pauvre mortel infortuné, mais impassible comme Dieu même» Idem, p: 8. Misère et splendeur en même temps qui consacrent la spécificité de son être: «Lorsque ma destinée me rejeta dans le torrent du monde je n'y retrouvai plus rien qui pût flatter un moment mon coeur».Troisième promenade, p.25

Le rapport à l'extérieur est vécu sous le signe de la violence et de l'inquiétude avec une conviction fatale. Les expressions tourbillon du monde ou torrent du monde ne sont pas sans souligner l'incommensurable faille qui se creuse entre l'égo hypertrophié de sa parenté divine mais miséreuse et l'autre qui n'est plus un prochain mais un ennemi à tous les plans et qui ne cesse de tramer des complots contre le pauvre rêveur. Le mondain est conséquemment synonyme de menace et de déséquilibre parce que très différent du «catalogue» rousseauiste. N'a-t-il pas avoué: «C'est ainsi que la droiture et la franchise en toute chose sont des crimes affreux dans le monde, et je paraîtrais à mes contemporains méchant et féroce, quand je n'aurais à leurs yeux d'autre crime que de n'être pas faux et perfide comme eux» Deuxième promenade, p.19?

Force est de constater que le monde est fondamentalement perçu comme dénaturé et dépravé, c'est pour cette raison qu'il faut se blottir sur soi-même pour échapper à l'emprise de l'imposture et de la vanité sociales. Lesquelles sont décrites dans la neuvième promenade quand Rousseau dénonce l'amusement des riches en lançant des pains d'épice aux «manants» afin de les voir «se précipiter, se battre, se renverser pour en avoir» p. 107

Quelle sottise que la prétention des hommes qui se régalent à l'idée de voir leurs semblables souffrir sans songer à adoucir leurs tourments! Égoïsme et décadence de l'espèce humaine avilie par l'opulence et la civilisation. A ce stade encore, le philosophe des Lumière renouvelle son serment de solitude. Décision amère avant d'être salutaire pour le solitaire sensitif. Les Rêveries se présentent alors comme une palette qui exhibe les manifestations de la haine et de la persécution dans toutes les couleurs…ici c'est le rappel de l'accusation injuste du vol dont témoignaient Les Confessions, là-bas c'est le sarcasme de l'abbé Rosier ou l'exploitation de Madame d'Ormoy…outrances qui irritent le coeur et le forcent au retrait.

Dès lors, Rousseau envisage l'écriture comme une pratique cathartique qui le purge de ces réalités cauchemardesques. Ecrire pour lui est un exercice éminent et réflexif qui relaye toutes les instances discursives. En fait, Rousseau écrit pour lui-même, il est respectivement l'énonciateur et l'énonciataireà la différence de Montaigne par exemple dont Les Essais s'adressent aux autres:

«Je fais la même entreprise que Montaigne, mais avec un but tout contraire au sien : car il n'écrivait ses Essais que pour les autres, et je n'écris mes rêveries que pour moi» Première promenade, p. 10.

C'est sa propre société que l'essayiste s'ingénue à façonner après tant d'aversion et de mésaventures. Se retirer de la société des hommes, lui échapper est certes un déboire pour l'écrivain mais ce n'est pas une résignation négative à la Stoïcienne qui consiste à se soumettre à son sort sans regimber ou à la Chrétienne pour «tendre l'autre joue», c'est au contraire une conscience clairvoyante:

«Perdant tout espoir ici-bas et ne trouvant plus d'aliment pour mon coeur sur la terre, je m'accoutumais peu à peu à le nourrir de sa propre substance et à chercher toute sa pâture au-dedans de moi» Deuxième promenade, p. 12.

En dépit des hommes, Rousseau forge une société de revanche où il se voue à la botanique dans le dessein de combler la vacuité à laquelle il a été condamné. Dans sa propriété, il entretient une nombreuse basse-cour, une volière et des réservoirs pour le poisson. Plaisirs si simples et étranges aux usages de cette ligue universellepour cultiver sa félicité!

Eloquente est l'expression du bonheur dans les Rêveries. Ce faisant, Rousseau arrive en fin de compte à la recette magique de son bonheur:

«J'appris ainsi par ma propre expérience que la source du vrai bonheur est en nous, et qu'il ne dépend pas des hommes de rendre vraiment misérable celui qui sait vouloir être heureux» Idem. A cet égard, il faut déloger toute espérance de son coeur, il ne faut plus s'attendre à un pathos ou à une quelconque affection de la part des autres pour éviter tout choc. Se suffire à soi-même, écrire à soi-même pour être lu soi-même inscrit les Rêveries dans cette politique de l'ajournement et engage son inspirateur dans le cheminement des précurseurs de l'autarcie.

Cette étrange position préside à la rédaction des promenades objets de notre réflexion. Elles trahissent l'autobiographie, se nourrirent des souvenirs et compensent leurs tares le cas échéant par l'imagination! Rousseau le persécuté a souvent refuge dans le souvenir pour entretenir un passé glorieux et c'est le propre des Rêveries de faire rêver (sans tomber dans la tautologie) pour fuir le présent. Une fois en panne de mémoire, l'auteur a recours à l'imagination pour confectionner une «société idéale» à sa mesure et qui soit hostile à toutes les défaillances des hommes. L'accent est mis sur une société primaire analogue au mythe biblique : Rousseau est dans optique l'Adam chassé qui languit pour le paradis perdu!

Au soir de sa vie, le philosophe publie les Rêveries du promeneur solitaire ayant juré comme «devoir de ne paraître que ce qu'il est, il veut obéir à une vocation de sincérité sans alibi, maintenir son coeur en état d'absolue transparence» (Marcel Raymond, Les oeuvres Complètes, Les écrits autobiographiques, éd Gallimard, 1959, I, pp: 14-15). C'est une originalité dans son siècle digne des Souffrances du Jeune Werther de Goethe et qui exercera un impact considérable sur les romantiques du XIXème siècle loin de toutes les distances répulsives que s'imaginait Rousseau. Entre les rêveurs aux coeurs sensibles, il y a une intimité qui se tisse à travers les époques pour toucher un Chateaubriand, un Senancour ou un Musset…

Si les contemporains de Rousseau étaient hostiles aux Rêveries qui dérogent le pragmatisme inhérent au siècle des Lumières, s'ils ne se fiaient qu'à l'action dans un âge de révolutions et de vacarmes idéels, le promeneur solitaire échafaude un modèle de société même utopique mais répondant aux accents qui résonnent dans son coeur. Le bonheur étant un atelier autarcique: «Mes maux sont l'ouvrage de la nature, mais mon bonheur est le mien»Troisième Lettre à Malherbe.

Bibliographie:

-Michel Crogiez, Solitude et Méditation, Etude sur Les Rêveries de Jean-Jacques Rousseau, Paris, Ed Champion, 1997

-Michel et Jeanne Charpentier, Anthologiedu XVIIIème siècle: Littérature textes et Documents, Paris, Ed Nathan, 1987

Webographie:

-Jean-Jacques Rousseau, Les Rêveries du Promeneur Solitaire, Ed Ebooks libres et gratuits, 1817.



  



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