Rôle de la médina sous le protectorat

 Par Jaafari Ahmed  (Prof)  [msg envoyés : 943le 29-06-13 à 22:09  Lu :982 fois
     
  
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Contrairement à ce qui s'est passé dans d'autre colonies, les médinas marocaines ne seront pas détruites (elles ont été détruites idéologiquement et institutionnellement (dépérissement des institutions de la ville précoloniale), mais n'ont pas été détruites physiquement pour construire les villes nouvelles à leur place.) pour faire palce à de nouvelles villes.
Lyautey avancera que c'est pour « respecter » les traditions locales. Au delà du discours, il nous appartient de restituer le rôle de la médina. Non seulement par rapport à la nouvelle division sociale de l'espace, mais aussi par rapport à la stratégie coloniale capitaliste, d'en faire un lieu adéquat de reproduction de la force de travail « indigène ».
Au niveau politique et idéologique
Un des principes fondamentaux de la politique urbaine de l'État colonial, inspiré de Lyautey, est la séparation entre l'habitat européen, dans les villes nouvelles et l'habitat marocain, dans les médinas.
Cette séparation sera justifiée comme étant une marque de « respect » vis à vis des coutumes marocaines, pour ne pas gêner leur organisation urbaine traditionnelle. Lyautey disait à ce propos « une de mes préoccupations dominantes, c'est la protection des villes indigènes » (Lyautey, « Lettres et documents, Albin, Paris 1952) ou encore par la plume de M.E Du Vivier de Streel : « Elles (les populations) craignent le contact de l'Européen , pour des raisons multiples . D'où la nécessité qu'impose aussi le souci de la santé des blancs, de ne jamais mélanger des une agglomération urbaine la population indigènes et la population européenne. (Soulignés par l’auteur). C'est une vérité dont le maréchal Lyautey a fait loi. On ne saurait trop recommander son respect » (M.E. DU VIVIER DE STREEL, Ancien directeur des congrès de l'exposition coloniale, Introduction, Congrès des urbanistes, Cahiers Tropicaux, Paris, 1928, p.11).
En fait les raisons qui militent en faveur de cette séparation étant, outre le caractère économique, relèvent d'une double préoccupation.
En premier Lieu, c'est une mesure répressive : la médina étant une cité à forte densification, entourée complètement de remparts, il était difficile pour l'appareil répressif de l'État colonial de maîtriser toute tentative de révolte ou de résistance.
D'autre part, d'un point de vue de l'idéologie coloniale dominante, il s'agissait en opérant ce type de séparation spatiale , d'opposer la supériorité des valeurs culturelles occidentales, par la pratique d'un urbanisme moderne ( larges avenues, alignement, espaces verts) pour l'habitat européen. Par rapport aux médinas, aux dédales sans fin que l'absence d'organisation urbaine rend « anarchique », pauvres culturellement.
Cet urbanisme moderne fondé sur la suprématie d'une culture (occidentale) sur une autre n'est pas étranger à cette volonté de domination coloniale. Lyautey aura tout fait pour que cette entreprise réussisse : « Dans ma longue carrière coloniale, dira-t-il, deux questions m'ont passionné entre toutes, la Politique Indigène, l'Urbanisme »( LYAUTEY, « Préface » du compte rendu sur les travaux du Congrès des Urbanistes, « Cahiers Tropicaux », Paris, p. 1928 ).
Il appelle H. Prost, pour mener cette action (architecte-artiste très célèbre alors dans le monde : Grand Prix de Rome). Celui-ci trace les plans des villes nouvelles, à proximité des médinas, choisissant les meilleurs sites pour les services de la Résidence (Rabat), exerçant au maximum ses talents pour rendre les villes nouvelles plus belles, plus attrayantes, avec l'équipement nécessaire aux nouvelles activités modernes.
C'est ce qui poussera J. Dethier à ranger Prost parmi les « culturalistes ». D'autant plus que ce dernier édifiera tous les bâtiments abritant l'administration coloniale, en s'inspirant de l'architecture traditionnelle : « Préserver la beauté du site et conserver, dans un décor harmonieux, les vestiges d'un passé où s'inscrivent les plus belles pages de l'histoire musulmane » (H. PROST, « Le développement de l'urbanisme dans le protectorat du Maroc, de 1914 à 1923 » , Cahiers Tropicaux, , Paris, 1928, p.59).
En joignant l'esthétique à l'efficace (Il importe, disait Lyautey, que toute personne colon, officier, commerçant ou homme d'affaires, ayant à fréquenter ces services, puisse obtenir les renseignements qui lui sont nécessaires, dans le minimum de temps, avec le minimum de déplacement », cité par H. PROST, op. Cit.), c'est toujours l'idée de domination culturelle qui ressurgit. Du Vivier de Streel ne déclarait-il pas : « Que l'on se place des points de vue social, politique, économique ou artistique, on doit reconnaître le rôle essentiel que doivent jouer les cités dans le monde moderne et l'influence que peuvent avoir, sur la destinée des peuples qui commencent à évoluer, leur emplacement, leur organisation , leur salubrité, leur esthétique » (M.E. DU VIVIER DE STREEL, op. Cit.)
Au niveau économique
Que représente la médina d'un point de vue économique ? Pourquoi le pouvoir colonial s'est-il évertué à la « protéger » ? Pourquoi cette proximité avec la nouvelle ville ?
Autant de questions qui nous aideront à mieux comprendre la stratégie globale coloniale-capitaliste à travers la politique urbaine dans cette première période.
La médina, dans les premières années du Protectorat, regroupait l'habitat musulman. Elle accueillait alors tous les paysans déracinés, de même que les bourgeois de Fès ; appelée ainsi à se surpeupler et se surdensifier très rapidement. Cette population (musulmane et juive) de la médina passera de 20 000 à 68 000 habitants, entre 1900 et 1940, sur la même surface, arrivant ainsi à des densités de l'ordre de 1400 habitants à L'hectare.
L'industrie naissante, les activités du port, la proximité de la vile nouvelle et ses services nombreux représentent autant de besoins en main d’œuvre, qui sera recrutée dans la Médina. D'autant plus que tous ces lieux de travail restent peu éloignés de la zone d'habitat.
Dès lors la fonction de la médina apparaît clairement : c'est le lieu idéal de reproduction « gratuite » (pour le capital) de la force de travail (Par rapport au logement surtout, le salaire existant).
En effet, les distances sont réduites entre les lieux de travail et d'habitat, la médina fournit logements, équipements (quelques dispensaires et écoles coraniques) et services (commerçants, artisans, porteurs, etc...).
La socialisation des « moyens de consommation », n'est même pas requise pour le capital et le pouvoir colonial, car les exigences de cette force de travail sont encore « réduites », presque à la reproduction simple (physiologique). C'est, nous emble-t-il, l'hypothèse qui cerne le mieux les questions préalablement posées.
Fort de son expérience coloniale, le Protectorat français, gardera intacte, la médina, au lieu de la détruire comme en Algérie. Il construira à proximité les villes nouvelles pour permettre aux capitalistes non seulement de profiter de la disponibilité d'une main d’œuvre proche, et dont le coût de la reproduction est rejeté (autant par le capital que par l'État colonial), mais encore de profiter de tous les services offerts par ce système urbain traditionnel , dont le capitalisme se sert ( Ce fait n'est pas étranger à la reproduction par le capitalisme de certains rapports sociaux de production de type précapitaliste, quand cette reproduction est nécessaire , contradictoirement, pour sa propre reproduction, en tant que mode dominant) au lieu de le détruire , et que J. Lojkine appelle les « effets utiles d'agglomérations » (J.LOJKINE , op. Cit).
Une dernière question reste toutefois posée : pourquoi le pouvoir colonial n'a-t-il pas prévu l'extension de la médina, du point de vu surface ? À ce sujet J. Dethier qualifiera « d'égocentrisme » cette attitude (J. DETHIER , « 60 ans d'urbanisme au Maroc », Princetown University, avril 1970, p. 7). Les plans de toutes les villes nouvelles sont conçus comme si le régime du Protectorat devait être éternel et surtout, comme si la population européenne seulement était destinée à croître. En effet, sauf exception (Apparition du quartier Habous, conçus pour abriter la bourgeoisie marocaine), les marocains sont maintenus dans l'enceinte des anciennes médinas, sans que de nouveaux quartiers soient prévus pour eux. C'est J. Royer qui nous livre la réponse en écrivant : « ...Ces gens sont courageux mais pauvres. Comment créer pour eux des cités nouvelles sans faire augmenter le coût de leur existence et leurs salaires dans des proportions qui rendraient inutilisables cette main d’œuvre abondante mais sans expérience ? » (J. ROYER, Rapport au « Congrès international de l'Urbanisme aux colonies », Cahiers Tropicaux, Paris, 1928, p.24).
C'est donc une politique urbaine coloniale clairement définie, ni le pouvoir colonial , encore moins le capitalisme ne cherchent à socialiser les conditions de reproduction de la force de travail , ni par la fourniture de valeurs d'usage urbaines plus complexes (construction de cités nouvelles plus adéquates que l'habitat traditionnel , pour la reproduction élargie de la force de travail), encore moins une politique de hauts salaires contraire à l'exploitation capitaliste.
L'existence de la médina, suffit à ce stade d’évolution, à reproduire cette force de travail, par rapport aux besoins du capital. Un dernier facteur qui justifie cet « égocentrisme » est l'incitation du pouvoir colonial à l'immigration européenne : « ...c'est en effet, cet accroissement (des européens) qui, seul permettra de tenir tête aux tendances nationalistes des populations indigènes qu'une propagande bolcheviste ou autre s'efforce de surexciter et de développer. Tout l'effort des urbanistes doit donc tendre à favoriser l'immigration européenne dans les colonies et à procurer, à cet effet, le maximum d'avantages aux citadins de race blanche dans les cités qu'ils organisent » (M.E. DU VIVIER DE STRREL, op. Cit. p. 12) (souligné dans le texte). Ceci représente, au delà du discours colonial, une sorte de publicité, et de préparation en même temps, à accueillir l'immigration européenne faible au départ, et parmi laquelle les industriels pouvaient recruter leur main d'œuvre qualifiée forcément plus exigeante. Donc la préoccupation immédiate du pouvoir colonial et du capitalisme, dans cette période, n'était pas l'extension à de nouveaux quartiers pour les « indigènes », mais plutôt celle de la nouvelle ville pour accueillir la force de travail qualifiée européenne, nécessaire à l'industrie naissante. Ou bien encore, pour pallier la pénurie de main d'œuvre marocaine entre 1929 et 1931.
F. Benoît écrit à ce sujet : « Casablanca dut commencer par dévorer une partie de la ville indigène en abattant dès 1922 les murs d'enceinte de la médina puis, en 1931 ceux du mellah (Mellah : quartier juif dans la médina), et se mettre en mesure, après l'avoir traversé d'une avenue, d'annexer le cimetière » (Fernand BENOÎT, « L'Afrique méditerranéenne « Éditeur Van Oest, Paris, 1932. Il a fait ici allusion au cimetière de Sidi Belyout).
La politique urbaine

À l'inverse de la première période, où Lyautey et Prost, intervenaient directement dans le domaine urbain, traçant des plans, adoptant une législation, etc... L’intervention de l'État colonial sera, en apparence du moins, plus limitée, certainement moins entreprenante. Aussi, c'est la politique du « laisser-faire total », qui sera de rigueur.
Cette « politique urbaine » n'est nullement, cependant, inscrite en dehors , de la nouvelle situation qui prévaut : avec le développement du capitalisme, il y a de plus en plus une concentration importante de la force de travail dans les villes, dont les conditions de vie et particulièrement de logement, vont rapidement changer. Les médinas ne peuvent plus accueillir les nouveaux prolétaires. C'est alors la constitution des premiers bidonvilles.
L'État comme le capital, en rejetant la charge de reproduction de la force de travail, encouragent, voire organisent ce nouveau type d'habitat. Lequel, avec son caractère « gratuit » répond objectivement aux exigences du capital. D'autant plus que, la période de pénurie de main d'œuvre était dépassée.
Le « laisser-faire » c'est aussi, permettre à la bourgeoisie française de continuer le libre exercice de la spéculation foncière.
Seul le caractère inquiétant de la lutte prolétarienne, incitera le Protectorat et le patronat à mener une politique du logement, limitée, et conforme aux intérêts immédiats de ces derniers.
Dégradation des médinas et apparition des bidonvilles.
Lyautey et Prost, en traçant les plans des villes, n'ont pensé qu'à l’habitat et aux activités européennes.
Les futures besoins de la population marocaine ne seront pris en compte , ni au niveau de l'extension logique des médinas , encore moins dans l'action de prévoir des quartiers nouveaux pour ce type de population.
En interdisant l’installation des européens dans les médinas, et en dehors de préjugés raciaux, ils ont permis aux nouveaux venus marocains de grossir les médinas. Mais ne prévoyaient-ils pas, à plus ou moins long terme, la saturation de cet espace fort restreints de médinas ? Nous ne le pensons pas. Déjà, Prost et Lyautey prévoyaient une « nouvelle médina » qui devait accueillir la bourgeoisie marocaine. Les terrains furent cédés dans les années 1920 et le premier noya de cette « nouvelle médina » sera construit à cette époque. Mais l'idée fondamentale, reste celle qui tient compte des besoins un capitalisme, des avantages procurés par la médina et qui ne seront peut-être pas renouvelés avec l'éparpillement de l'habitat (R. GALLISSOT, op. Cit .p. 252). En plus, il y a les économies obtenues , en s'abstenant de construire des logements et les autres dépenses qui s'en suivent en équipements d'infrastructure , sociaux, culturels , les réserves foncières à mobiliser , etc... Lesquels coûts, ne pouvaient être supportés par les travailleurs, à cause du faible niveau des salaires, devaient revenir soit au patronat, soit au protectorat...
La Nouvelle médina
La nouvelle médina ne fut pas entièrement construite, comme le furent les villes nouvelles pour les européens, à l'époque de Lyautey. Elle ne se destinait pas d'ailleurs à abriter tous les marocains. Seule, au départ, la bourgeoisie marocaine était visée, à Casablanca.
En effet, dès 192, c'est la surpopulation de l'ancienne médina avec l'arrivée des ruraux pour répondre aux besoins de main d'œuvre, dans les usines et chantiers fort nombreux, surtout à Casablanca.
La bourgeoisie marocaine, en particulier fassie (d'origine de Fès) , dès le XIXe siècle avait afflué à Casablanca, consciente de ses intérêts (le négoce) dans cette nouvelle ville appelée à se développer rapidement (c'était alors un commerce extérieur qui s'effectuait surtout par voie maritime).
Dès lors, avec la surdensification rapide de la médina (jusqu'à 1400 habitant à l'hectare), l'État colonial cherchera à la loger ailleurs, conscient du danger que peut représenter le brassage de classes sociales différentes sur le même espace (la bourgeoisie pouvant rapidement mobiliser la population sur les conditions de logement).
Enfin, un dernier facteur : en quittant l'ancienne médina, la bourgeoisie allait libérer un certain nombre de logements que les nouveaux venus pouvaient occuper. D'autant plus que les demeures bourgeoises allaient être morcelées en plusieurs logements, chaque pièce accueillant une famille ! Chaque demeure représentant une affaire commerciale spéculative !
Pour certains auteurs, le départ de la bourgeoisie marocaine de la médina, se justifierait aussi, pour sa répugnance à cohabiter avec les ruraux , au mode de vie différent, c'était alors « la ruralisation »de la médina ( Déjà le « zoning » du temps de Prost était de rigueur, et le quartier industriel , en plus du port, étaient à proximité de la médina.).
Le noyau de la nouvelle médina , dit quartier Habous (Terme de A. ADAM , « Casablanca », Thèse , lettres , deux volumes, C.N.R.S., Paris, 1968) sera construit avec un style qualifié de « néo-traditionnel « , c’est-à-dire conciliant le traditionnel des médinas avec les « bienfaits techniques de la ville moderne » (équipements infrastructurels , voirie automobile, etc…) : « L’ensemble constitue une synthèse d’un rare bonheur entre l’aspect organique traditionnel et un modernisme discret mais efficace « écrit J. Detiheir (Habous qualifie la propriété des œuvres religieuses . Le terrain est acheté par ces œuvres).
Par ailleurs, les équipements socio-culturels seront aussi nombreux que soignés d’un point de vue architectural.
Pourquoi tant de crédit et de soins à cette opération ? Il faut y voir plusieurs éléments de réponse. En premier, une volonté, très nette, de conditionnement idéologique tendant à justifier l’État du Protectorat et son œuvre « bienfaisante ». Comme l’avanceront certains intellectuels marocains, en critiquant l’action coloniale : « c’est une manipulation idéologique par les sciences humaines coloniales » (J. DETHIER , « Soixante ans d’Urbanisme au Maroc », op. cit. p.8). D’autres part, une tentative de rapprochement avec une bourgeoisie marocaine, qui ne s’est pas encore tout a fait prononcée sur le fat colonial : « Cette mise en scène urbaine , presque théâtrale , écrit J. Dethier crée une succession variée « espaces clos et intimes » et provoque chez l’européen du moins – un « climat mental rassurant » sécurisant et susceptible de « favoriser l’intensité et la multiplication des relations inter « personnelles » (Rapporté par J. DETHIER, idem, p.9).
Dix années seront nécessaires pour terminer ce nouveau quartier « périphérique » à la nouvelle ville européenne.
Et c’est à partir de ce noyau, que se constitueront les différents « derbs » au hasard des opportunités foncières, élargissant rapidement la surface, modeste au départ (quelques hectares) de la nouvelle médina (91 hectares en 1931).
Professeur Saâd BENZAKOUR


  



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