Rites et pouvoir symbolique !

 Par Jaafari Ahmed  (Prof)  [msg envoyés : 943le 13-09-13 à 22:53  Lu :1304 fois
     
  
 accueil

Sociolinguistique : Exposé :
La problématique
: En quoi la Roqya constitue-elle une pratique sociale qui utilise le pouvoir symbolique de la parole ?
I- Le recours au surnaturel
• Rites et rituels :
Un rite ou rituel est une séquence d'actions stéréotypées, chargées de signification (action « symbolique »), et organisées dans le temps. Le rite n'est pas spontané : au contraire, il est réglé, fixé, codifié, et le respect de la règle garantit l'efficacité du rituel. On peut répertorier les rites selon qu’ils sont :
- Des rites de passage également nommés rites initiatiques. Ils accompagnent dans beaucoup de sociétés humaines les changements "biologiques" et "sociaux" d'un individu.
- des rites religieux : Chaque religion ou confession a codifié, au fil des siècles, les gestes qui lui sont propres pour la célébration de son culte. Par la pratique de ces rites, les fidèles reconnaissent leur adhésion intérieure et extérieure à ce culte.
Le rituel est par essence conservateur, car lié dans ses formes aux usages du passé. Par le rituel, le passé devient présent. Car, il véhicule un ensemble de symboles fondamentaux qui s'inscrivent dans une démarche cohérente, elle-même rattachée à une tradition.
Il est à noter que si le croyant se contente de la foi, l'initié se devrait de chercher la connaissance en passant du statut de consommateur à celui de créateur. De sorte que, dans la cérémonie d’un rituel, l'acte consommateur s'efface pour devenir acte d’appropriation, acte de sacrifice ou d'opérations magiques.
D’ailleurs, la magie est une composante fondamentale de la quasi-totalité des rites dits sacrés. C’est pour cela qu’on ne peut parler de rites, sans parler de la magie.
• La magie :
Si l’on se réfère au dictionnaire hachette, la magie est une : "Science occulte qui permet d'obtenir des effets merveilleux à l'aide de moyens surnaturels."
En général, on lie l'idée de magie à ces notions : admettre l'existence de forces surnaturelles et secrètes, contraindre les puissances du ciel ou de la nature, recourir à des moyens d'action qui ne sont ni religieux ni techniques mais occultes. Ici, il faut signaler que la magie, bien qu’elle précède aussi bien la religion que la science, puisqu’elle fut la première pratique à laquelle l’Homme s’était livré pour tenter d’expliquer et maîtriser l’univers, elle est rejetée aussi bien par la religion qui la considère comme sacrilège, que par la science qui la considère comme du charlatanisme. Mais force est d’admettre sa toute puissance puisqu’elle a traversé les siècles et ne cesse d’accompagner les humains, dans toutes les sociétés, même celles dites modernes.
Dans la pratique de la magie :
- il ya la parole magique : C’est, au choix, une prière, une formule, une invocation, ou la parole du livre sacré.
- Le geste magique est un acte supposé efficace, qui exige souvent des instruments.
- L’imagination magique, par visualisations, symbolisations, rêves, fantasmes, poésie, peut changer les choses.
- Et enfin, La foi. La foi soulève les montagnes. Quand on y croit, on y arrive.
Ce dernier point est capital. Les conditions déjà citées sont si difficiles, que tout échec en magie finit par s’expliquer, alors, si l’on ajoute l’absence de la foi, la magie devient quasi impossible.
Malgré toutes ces contraintes, la magie, qui se propose de remédier à tous les maux, réussit quand-même, à réunir et à attirer aussi bien ceux qui y croient que les incrédules. Et s’il y a un domaine où la magie continue à opérer, c’est bien celui où apparemment, elle a commencé dans la nuit des temps, à savoir la magie médicale. En effet, aujourd’hui encore, quand tous les moyens ordinaires, dont la science, ont échoué, comment ne pas songer à la magie ?
On a alors, l’embarras du choix quant aux moyens : pierres, plantes, « animaux magiques », formules, gestes magiques, amulettes, transes ; et les spécialistes ne manquent pas : guérisseurs, chamanes, magiciens mais les « Raqis » aussi.
II-Alors qu’en est-il vraiment de la « Roqya » ?
Toutes les religions ont eu à faire face à la magie, et ont dû trouver une alternative, pour canaliser les tendances des gens.
Si nous nous intéressons à la religion islamique, lors de l’avènement de l’Islam, la Mecque était peuplée par les juifs, connus par leur pratique de la magie, depuis le temps de Moïse, lui-même investi par Dieu, de pouvoirs magiques pour combattre les magiciens du Pharaon. Donc la pratique de la magie était courante. Le prophète a dû expliquer aux gens que la Coran est la parole de Dieu, et que nulle parole ne peut l’égaler, que Dieu est le vrai dieu, et que les autres divinités ne peuvent être invoquées, et ne peuvent être d’aucuns secours. Le Coran, lui-même dit clairement qu’il contient le remède à tous les maux, et que sa lecture est une excellente médecine, voire une guérison.
C’est dans ces contextes-là que la Roqya Char3ya a vu le jour.
La Roqya char3ya est ainsi la lecture du Coran et l’invocation de Dieu, en vue de guérir les maux, aussi bien physiques que psychiques, les maux psychiques dont la cause est, souvent, attribuée aux interventions maléfiques des « Djinns », les êtres occultes, que le Coran reconnaît et cite. Leurs interventions sont souvent provoquées par la sorcellerie.
Donc la Roqya réunit des conditions qui se rattachent aux rites, et à la magie : Il y a un pratiquant ou praticien, qui utilise un certain rituel ; il recourt à des objets et utilise la parole.
• La Roqya
- Les fondements de la Roqya dans le Coran et la Sunna :
Le Prophète a dit : « Allah a fait les maladies. Il a accordé à chaque maladie un remède, ne vous soignez pas par ce qui est illicite. »
Si nous commençons par ce hadith, c’est pour souligner le mot illicite. Qu’est-ce qui serait illicite. En cherchant le sens du mot Roqya dans le dictionnaire, nous avons trouvé d’abord dans le dictionnaire arabe-français : édition 1964, Roqya : magie, sorcellerie, incantation. En vérifiant la maison d’édition, nous avons trouvé : les presses catholiques, Beyrouth. Mais, en cherchant dans le dictionnaire arabe : Al monjid, édition 1981, nous avons trouvés le même sens, que ce soit dans le mot Roqya, ou ses dérivés. Nous en avons déduit que la Roqya existait bien avant l’islam, et que c’était tout simplement la magie et la sorcellerie. Et c’est pour cela que le prophète en a parler en terme d’illicite, et en a proposé une autre version licite, c’est-à-dire Char3ya.
Quoiqu’il en soit le principe est le même, c’est recourir à une force supérieure, en l’occurrence Dieu, mais seulement pour guérir. On peut citer le Coran :
{… et quand je suis malade, c’est Lui qui me guérit.}
[Sourate 26 ACHOUARA- Verset 80 ]
Bien que la Roqya soit une pratique qui se veut une sorte de médecine contre les maladies physiques et psychiques, elle est surtout utilisée pour soigner les maux psychiques, considérées comme une possession, « un toucher » « Al masse », ou Sihr (sorcellerie). Signalons que beaucoup de maladies pathologiques sont considérées comme des manifestations de cette possession par les Djinns. On peut rappeler que dans la langue arabe, l’expression « l’homme a été touché » signifie « l’homme est possédé ». Le coran parle aussi de cet état :
{Ceux qui mangent de l’intérêt usuraire ne se tiennent que comme se tient celui que le toucher de Satan a bouleversé.} [Sourate-AL BAKARA- 2 - Verset 275]
- Le Raqi : Les qualités qu’il doit avoir
Bien que les adeptes de la Roqya disent que Tout croyant peut recourir à la lecture du Coran pour se guérir, le recours à un Raqi est indispensable quand l’état est grave, surtout dans les cas de Sihr. Ce Raqi doit avoir des qualités indispensables. C’est un initié qui doit répondre à des conditions précises, pour que ses soins soient efficaces
- Il doit être sincère envers Dieu dans ses actes et ses propos.
- Ses actes et ses propos doivent refléter un monothéisme pur.
- Il doit suivre la Sunna du Prophète et s’écarter des innovations.
- Il doit être convaincu que les versets du Coran font du mal aux djinns et aux diables
- Il doit être informé des caractéristiques des djinns et des diables
- Il est souhaitable qu’il soit marié
Autant dire, des conditions difficiles à réunir, et c’est pour cela que le résultat est peu probable, et l’échec facilement explicable.
• Les principales maladies traitées et leurs remèdes : le toucher, le mauvais œil, al waswas.
- Le Mauvais œil, Les symptômes:
Un excès de sueur. La température devient pour la personne problématique, en temps de chaleur elle ressent le froid et inversement.
Elle est très peu concentrée, en conduisant par exemple. La personne est submergée par un sentiment de fatigue, de paresse à tout moment de la journée.
Il faut lire les Sourates relatives au mauvais œil.
Dont les 4 premiers versets de la Sourate El Mulk (la Royauté 67):
“Béni soit Celui en la main de qui est la royauté, ” jusqu’au 4eme verset.
La personne doit lire en faisant sortir de sa bouche une légère écume soit sur les mains pour masser tout le corps, soit sur la poitrine.
• les produits utilisés :
Principalement, l’eau puis l’huile d’olives, le miel bien sûr. Ce sont tous des produits bénis déjà par leur présence dans le coran. Mais, il faudra leur faire subir l’épreuve de la lecture du Coran, pour les doter du pouvoir de guérir.
comment lire le coran sur de l’eau et de l’huile ?
(Signalons que par le biais d’internet, on peut trouver de l’eau et de l’huile sur lesquels ont lu des cheikhs ou des personnes qui ont appris le Coran.)
La personne doit rapprocher sa bouche de la chose (eau ou huile, miel : verre ou bouteille) puis lire Sourate El Fatiha. Il suffit de lire El Fatiha 7 fois, puis les Versets d’ El Koursi (le Trône)…7 fois. Plus les 3 Sourates El Ikhlass (La Pureté 112), El Falak (La Fente 113), et la Sourate An Nass (Les Hommes 114) 3 fois ou 7 fois.
Conclusion
Un rituel est d’autant plus efficace, qu’il entre en résonance avec un champ symbolique. C’est l’union de la tradition et de l’esprit qui amène à la compréhension d’un rite. Le rituel, en utilisant les symboles, ouvre le dialogue avec notre fond immuable et inné. C’est une sorte de mise en relation qui équivaut à un acte religieux ; et c’est dans ce sens qu’on peut dire que tout rite est en quelque sorte religieux et donc sacré. Ceci peut être indépendant des religions et parfois même en opposition avec elles.
La magie est une réponse à la question : « Pourquoi cela m’arrive-t-il ?ou nous arrive-t-il ? », alors que la science est une réponse à la question : »Pourquoi cela arrive-t-il ? » De ce fait, elle se montre incapable de s’intéresser aux causalités individuelles. La religion, quant à elle, essaie en quelque sorte de réussir ce tour de force, de répondre à ces deux questions. D’une part, elle inscrit l’ordre des choses dans une logique universelle, où toutes les lois de la nature, sont érigées dans leurs principes, par la volonté divine ; et donc, leurs devenir est une causalité établie. D’autre part, ce qui dérive de l’ordre universel, et s’inscrit dans le spécifique et l’individuel, obéit aux concours des circonstances, où si l’individu n’a aucune responsabilité, il est tout de même, la conséquence d’une autre responsabilité, dans une relation de cause à effet. Et c’est là un deuxième trait que partage la religion avec la magie : IL faut adhérer ; il faut croire dans l’invisible, dans l’occulte. Il faut avoir la foi.
La Roqya char3ya, où les actions symboliques sont stéréotypées, réglées et codifiées, transmises par traditions, est dans ce sens un rituel magique, qui empreinte le pouvoir de la langue. La parole de Dieu est l’acte fondateur de la création. L’univers est la parole de dieu. Jésus est le verbe de Dieu. C’est par la révélation de la parole divine aux prophètes, que les religions ont vu le jour. Cette parole est censée structurer la société et définir les codes de conduites des individus. Cette parole agit sur le comportement. C’est une parole performative. Son pouvoir est reconnu, et subi par les croyants. C’est un pouvoir symbolique, dans la mesure où elle engage cette croyance. La foi implique la soumission est la subordination.
Ce pouvoir ne s’est pas instauré sans supports. Les prophètes qui incarnent les intermédiaires entre l’au-delà et l’ici-bas, avaient besoin de miracles, qui relèvent somme toutes d’une magie surnaturelle, pour prouver ce dont ils sont investis.
La croyance s’est transmise de génération en génération, par la tradition, et par l’incorporation. Les Raqis recourent à ce pouvoir de la Parole Divine : ils usent de leur capital symbolique, pour agir sur la représentation du monde, chez les patients. Ces derniers, sont sous une double influence. Ils subissent, D’une part le pouvoir symbolique du Coran que tout croyant- même non-pratiquant- doit reconnaître ; de l’autre, le capital symbolique qui est reconnu à celui qui maîtrise cette parole, ne serait-ce que par la mémorisation et la récitation.
Cette parole a le pouvoir d’agir aussi, sur les supports utilisés, et les doter du pouvoir d’agir. L’eau devient purificatrice. Elle éteint le feu, supposé être le milieu naturel des êtres occultes. Elle peut aussi les brûler : nous avons ainsi deux signifiants opposés -l’eau et le feu – qui inter-changent de signifiés. L’eau brûle les êtres occultes. (Rappelons la similitude avec l’eau bénie ou bénite en christianisme)
Pour terminer on peut dire, que la légitimité de la pratique, se situe dans la connaissance de la parole dominante, que le profane est loin de maîtriser, qu’il est, par conséquent, obligé de reconnaître en tant que tel, dans une parfaite méconnaissance de ce pouvoir symbolique dont la fonction, d’ailleurs, est de se faire accepter comme légitime. Et c’est ce respect de la règle du jeu, qui donne la valeur à l’enjeu et garantit l’efficacité de ce rituel.

  



Vous aimez cet article ?
Partagez-le sur
  Djc: chapitre xiii!
  Mettre la production écrite à l'esprit du temps
  Tous les messages de Jaafari Ahmed

InfoIdentification nécessaire
Identification bloquée par
adblock plus
   Identifiant :
   Passe :
   Inscription
Connexion avec Facebook
                   Mot de passe oublié


confidentialite Google +