Recueil de lettres!

 Par Jeafari Ahmed  (?)  [msg envoyés : 326le 17-06-12 à 09:40  Lu :2394 fois
     
  
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à Mme Aziz, encore!
Voici le corpus de lettres choisies et numérotées pour le besoin de la recherche que j'ai faite sur Mme de Sévigné!
Lettre 1 À POMPONNE
À Paris, mardi 9 décembre 1664
Je vous assure que ces jours-ci sont bien longs à passer, et que l’incertitude est une épouvantable chose : c’est un mal que toute la famille du pauvre prisonnier ne connaît point. Je les ai vus, je les ai admirés. Il semble qu’ils n’aient jamais su ni lu ce qui est arrivé dans les temps passés […] Cependant, je veux rajuster la dernière journée de l’interrogatoire sur le crime d’État. Je vous l’avais mande comme on me l’avait dit, mais la même personne s’en est mieux souvenue, et me l’a redit ainsi. Tout le monde en a été instruit par plusieurs juges. Après que M. Foucquet eut dit que le seul effet qu’on pourrait tirer du projet, c’était de lui avoir donné la confusion de l’entendre, Monsieur le Chancelier lui dit : « vous ne pouvez pas dire que ne soit là un crime d’État » Il répondit : « Je confesse, monsieur, que c’est une folie et une extravagance, mais non pas un crime d’État. Je supplie ces messieurs dit-il se tournant vers les juges, de trouver bon que j’explique ce que c’est qu’un crime d’État, ce n’est pas qu’ils ne soient plus habiles que moi, mais j’ai eu plus de loisir qu’eux pour l’examiner. Un crime d’État, c’est quand on est dans une charge principale, qu’on a le secret du prince, et que tout d’un coup on se met à la tête du conseil de ses ennemis, qu’on engage toute sa famille dans les mêmes intérêts ; qu’on fait ouvrir les portes des villes dont on est gouverneur à l’armée des ennemis, et qu’on les ferme à son véritable maitre, qu’on porte dans le parti tous les secrets de l’État : voilà, messieurs, ce qui s’appelle un crime d’État ». Monsieur le Chancelier ne savait où se mettre, et tous les juges avaient fort envie de rire. Voilà au vrai comme la chose se passa. Vous m’avouerez qu’il n’y a rien de plus spirituel, de plus délicat, et même de plus plaisant.
[..].
Mercredi 10 décembre 1664
M. d’Ormesson a continué la récapitulation du procès, il a fait des merveilles, c’est-à-dire il a parlé avec une netteté, une netteté, une intelligence et une capacité extraordinaires. Pussort l’a interrompu cinq ou six fois, sans autre desseins que de l’empêcher de si bien dire. Il lui a dit sur un endroit qui lui paraissait fort pour M. Foucquet : Monsieur nous parlerons après vous, nous parlerons après vous.
Lettre 2 À MME DE GRIGNAN
À Paris, lundi 20 juin 1672
Il m’est impossible de me représenter l’état où vous avez été, ma bonne, sans une extrême émotion, et quoique je sache que vous en êtes quitte, Dieu merci, je ne puis tourner les yeux sur le passé sans une horreur qui me trouble. Hélas ! Que j’étais mal instruite d’une santé qui m’est si chère ! Qui m’eût dit en ce temps-là : « Votre fille est plus en danger que si elle était à l’armée », hélas ! J’étais bien loin de le croire, ma pauvre bonne, Faut-il donc que je me trouve cette tristesse avec tant d’autres qui se trouvent présentement dans mon cœur ? Le péril extrême où se trouve mon fils, la guerre qui s’échauffe tous les jours, les courriers qui n’apportent plus que la mort de quelqu’un de nos amis ou de nos connaissances et qui peuvent apporter pis, la crainte qu’on a des mauvaises nouvelles et la curiosité qu’on a de les apprendre, la désolation de ceux qui sont outrés de douleur, avec qui je passe une partie de ma vie, l’inconcevable état de ma tante, et l’envie que j’ai de vous voir : tout cela me déchire et me tue, et me fait mener une vie si contraire à mon humeur et à mon tempérament qu’en vérité il faut que j’aie une bonne santé pour y résister.
Vous n’avez jamais vu Paris comme il est. Tout le monde pleure, ou craint de pleurer. L’esprit tourne à la pauvre Mme de Nogent. Mme de Longueville fait fendre le cœur, à ce qu’on dit : je ne l’ai point vue, mais voici ce que je sais. Mlle de Vertus était retournée depuis deux jours à Port-Royal, où elle est presque toujours. On est allé la quérir, avec M. Arnauld, pour dire cette terrible nouvelle. Mlle de Vertus n’avait qu’à se montrer : ce retour si précipité marquait bien quelque chose de funeste. En effet, dès qu’elle partit : « Ah, mademoiselle ! Comme se porte monsieur mon frère ? » Sa pensée n’osa aller plus loin « Madame, il se porte bien de sa blessure.
-Il y a eu un combat. Et mon fils ? » On ne lui répondit rien « Ah ! Mademoiselle, mon fils, mon cher enfant, répondez-moi, c’est-il mort ?- Madame, je n’ai point de paroles pour vous répondre- Ah ! Mon cher fils ! Est-il mort sur-le-champ ? N’a-t-il pas eu un seul moment ? Ah mon Dieu ! Quel sacrifice ! »Et là-dessus elle tombe sur sont lit, et tout ce que la plus vive douleur peut faire, et par des convulsions, et par des évanouissements, et par un silence mortel, et par des cris étouffés et par des larmes amères, et par des élans vers le ciel, et par des plaintes tendres et pitoyables, elle a tout éprouvé. Elle voit certaines gens. Elle prend des bouillons, parce que Dieu le veut. Elle n’a aucun repos. Sa santé, déjà très mauvaise, est visiblement altérée. Pour moi, je lui souhaite la mort, ne comprenant pas qu’elle puisse vivre après une telle perte.
Il y a un homme dans le monde qui n’est guère moins touchés, j’ai dans la tête que s’ils s’étaient rencontrés tous deux dans ces premiers moments, et qu’il n’y eut eu que le chat avec eux, je crois que tous les autres sentiments auraient fait place à des cris et à des larmes, qu’on aurait redoublés de bon cœur : c’est une vision. Mais enfin quelle affliction ne montre point notre gosse marquise d’Uxelles sur le pied de la bonne amitié ! Ses maitresses ne s’en contraignent pas. Toute sa pauvre maison revient, et son écuyer, qui vint hier, ne parait pas un homme raisonnable. Cette mort efface les autres.
Lettre 3 À COULANGES
À Paris, lundi 15 décembre 1670
Je m’en vais vous mander la chose la plus étonnante, la plus surprenante, la plus merveilleuse, la plus miraculeuse, la plus triomphante, la plus étourdissante, la plus inouïe, la plus singulière, la plus extraordinaire, la plus incroyable, la plus imprévue, la plus grande, la lus petite, la plus rare, la plus commune, la plus éclatante, la plus secrète jusqu’aujourd’hui, la plus brillante, la plus digne d’envie : enfin une chose dont on ne trouve qu’un exemple dans les siècles passés, encore cet exemple n’est il pas juste, une chose qui l’on ne peut pas croire à Paris (comment la pourrait-on croire à Lyon ?) une chose qui fait crier miséricorde à tout le monde ; une chose qui comble de joie Mme de Rohan et Mme de Hauterive, une chose enfin qui se fera dimanche, où ceux qui la verront croiront avoir la berlue, une chose qui se fera dimanche, et qui ne sera peut être pas faire lundi. Je ne puis me résoudre à la dire ; devinez-la : je vous la donne en trois. Jetez-vous votre langue aux chiens ? Eh bien ! Il faut donc vous la dire : M.de Lauzun épouse dimanche au Louvre, devinez qui ? Je vous le donne en quatre, je vous le donne en dix, je vous le donne en cent. Mme de Coulanges dit : Voila qui est bien difficile à deviner, c’est Mlle de la Volière- Point du tout, Madame- C’est donc Mlle de Retz ? Point du tout vous êtes bien provinciale- Vraiment nous sommes bien bêtes, dites-vous c’est Mlle Colbert ?- Encore moins,- C’est assurément Mlle le Créquy ?-Vous n’y êtes pas. Il faut donc à la fin vous le dire : il épouse, dimanche, au Louvre, avec la permission du Roi, Mademoiselle, Mademoiselle de Mademoiselle…. Devinez le nom : il épouse Mademoiselle, ma foi ! Par ma foi ! Ma foi jurée ! Mademoiselle, la Grande Mademoiselle, petite-fille de Henri IV, mademoiselle d’Eu, mademoiselle de Dombes, mademoiselle de Montpensier, mademoiselle d’Orléans, Mademoiselle, cousine germaine du Roi ; Mademoiselle, estimée au trône, Mademoiselle, le seul parti de France qui fut digne de Monsieur. Voilà un beau sujet de discourir. Si vous criez, si vous êtes hors de vous-même, si vous dites que nous avons menti, que cela est faux, qu’on se moque de vous, que voilà une belle raillerie, que cela est bien fade à imaginer, si enfin vous nous dites des injures, nous trouverons que vous avez raison, nous en avons fait autant que vous.
Adieu, les lettres qui seront portées par cet ordinaire vous feront voir si nous disons vrai ou non.
Lettre 4 À MME DE GRIGNAN
À Paris, ce dimanche 26 avril 1671
Il est dimanche 26 avril, cette lettre ne partira que mercredi, mais ceci n’est pas une lettre, c’est une relation que vient de me faire Moreuil, à votre intention, de ce qui s’est passé à Chantilly touchant Vatel. Je vous écrivis vendredi qu’il s’était poignardé : voici l’affaire en détail. Le Roi arriva jeudi au soir, la chasse, les lanternes, le clair de la lune, la promenade, la collation dans un lieu tapissé de jonquilles, tout cela fut à souhait. On soupa : il y eut quelques tables où le rôti manqua, à cause de plusieurs diners où l’on ne s’était point attendu. Cela saisit Vatel ; il dit plusieurs fois : « Je suis perdu d’honneur, voici un affront que je ne supporterai pas « Il dit à Gourville » : « La tête me tourne, il y a douze nuits que je n’ai dormi ; aidez-mois à donner des ordres » Gourville le soulagera en ce qu’il put. Ce rôti qui avait manqué, non pas à la table du Roi, mais aux vingt-cinquièmes, lui revenait toujours à la tête. Gourville de dit à Monsieur le Prince. Monsieur le Prince alla jusque dans sa chambre, et lui dit : « Vatel, tout va bien, rien n’était si beau que le souper du Roi » Il lui dit « Monseigneur, votre bonté m’achève, je sais que le rôti a manqué à deux tales.-Point du tout, dit Monsieur le Prince, ne vous fâchez point, tout va bien » La nuit vient : le feu d’artifice ne réussit pas, il fut couvert d’un nuage, il coutait seize mille francs. A quatre heures du matin, Vatel s’en va partout, il trouve tout endormi, il rencontre un petit pourvoyeur qui lui apportait seulement deux charges de marée, il lui demanda : « Est-ce là tout ? » il lui dit : « oui, monsieur » Il ne savait pas que Vatel avait envoyé à tous les ports de mer. Il attend quelque temps, les autres pourvoyeurs ne viennent point, sa tête s’échauffait, il croit qu’il n’aura point d’autre marée, il trouve Gourville, et lui dit : «Monsieur, je ne survivrai pas à cet affront-ci, j’ai de l’honneur et de la réputation à perdre » Gourville se moqua de lui. Vatel monte à sa chambre, met son épée contre la porte, et se la passe au travers du cœur, mais ce ne fut qu’au troisième coup, car il s’en donna deux qui n’étaient pas mortels : il tombe mort, La marée cependant arrive de tous cotés, on cherche Vatel pour la distribuer, on va à sa chambre ; on heurte, on enfonce la porte, on le trouve noyé dans son sang, on court à Monsieur le Prince, qui fut au désespoir. Monsieur le Duc pleura : c’était sur Vatel que roulait tout son voyage de Bourgogne. Monsieur le Prince le dit au Roi fort tristement : on dit que c’était à force d’avoir de l’honneur en sa manière, on le loua fort, on loua et blâma son courage. Le Roi dit qu’il y avait cinq ans qu’il retardait de venir à Chantilly, parce qu’il comprenait l’excès de cet embarras. Il dit à Monsieur le Prince qu’il ne devait avoir que deux tables, et ne se point charger de tout le reste. Il jura qu’il ne souffrirait plus que Monsieur le Prince en usât ainsi, mais c’était trop tard pour le pauvre Vatel. Cependant Gourville tâche de réparer la perte de Vatel, elle le fut : on dîna très bien, on fit collation, on soupa, on se promena, on joua, on fut à la chasse, tout était parfumé de jonquilles, tout était enchanté, Hier, qui était samedi, on fit encore de même et le soir, le Roi alla à Liancourt, où il avait commandé un médianoche, il y doit demeurer aujourd’hui. Voilà ce que m’a dit Moreuil, pour vous mander. Je jette mon bonnet par-dessus le moulin, et je ne sais rien du reste.
M. d’Hacqueville, qui était à tout cela, vous fera des relations sans doute, mais comme son écriture n’est pas si lisible que la mienne, j’écris toujours, Voilà bien des détails, mais parce que je les aimerais en pareille occasion, je vous les mande.
Lettre 5 À POMPONNE
À Paris, lundi 1er décembre 1664
Il faut je vous conte une petite historiette, qui est très vraie, et qui vous divertira. Le Roi se mêle depuis peu de faire des vers, MM de Saint Aignan et Dangeau lui apprennent comme il s’y faut prendre. Il fit l’autre jour un petit madrigal, que lui-même ne trouva pas trop joli. Un matin il dit au maréchal de Gramont : « Monsieur le maréchal, je vous prie, lisez ce petit madrigal, et voyez si vous en avez jamais vu un si impertinent. Parce qu’on sait que depuis peu j’aime les vers, on m’en apporte de toutes les façons. Le maréchal, après avoir lu, dit au Roi : « Sire, votre Majesté juge divinement bien de toutes choses : il est vrai que voilà le plus sot et le plus ridicule madrigal que j’aie jamais lu ». Le Roi se mit à rire, et lui dit : « N’est-il pas vrai que celui qui l’a fait est bien fat ,- Sire, il n’y a pas moyen de lui donner un autre nom- Oh bien ! dit le Roi, je suis ravi que vous m’en avez parlé si bonnement, c’est moi qui l’ai fait.
-Ah ! Sire, quelle trahison ! Que votre Majesté me le rende, je l’ai lu brusquement- Non, monsieur le maréchal : les premiers sentiments sont toujours les plus naturels » Le Roi a fort ri de cette folie, et tout le monde trouve que voilà à plus cruelle petite chose que l’on puisse faire à un vieux courtisan. Pour moi, qui aime toujours à faire des réflexions, je voudrais que le Roi en fit là- dessus, et qu’il jugeât par là combien il est loin de connaitre jamais la vérité (….).
Lettre 6 À MME DE GRIGNAN
À Paris, vendredi 20 février 1671
Je vous avoue que j’ai une extraordinaire envie de savoir de vos nouvelles, songez, ma chère bonne, que je n’en ai point eu depuis la Palice. Je ne sais rien du reste de votre voyage jusqu’à Lyon, ni de votre route jusqu’en Provence : je me dévore, en un mot, j’ai une impatience qui trouble mon repos. Je suis bien assurée qu’il me viendra des lettres (je ne doute point que vous ne m’avez écrit), mais je les attends, et je ne les ai pas : il faut se consoler, et s’amuser en vous écrivant.
Vous assurez, ma petite, qu’avant-hier, mercredi, après être revenue de chez M. de Coulanges, où nous faisons nos paquets les jours d’ordinaire, je revins me coucher. Cela n’est pas extraordinaire, mais ce qui l’est beaucoup, c’est qu’à trois heures après minuit, j’entendis crier au voleur, au feu, et ces cris si près de moi et si redoublés, que je ne doutai point que ce ne fut ici, je crus même entendre qu’on parlait de ma petite-fille, je ne doutai pas qu’elle ne fut brulée. Je me levai dans cette crainte, sans lumière, avec un tremblement qui m’empêchait quasi de me soutenir. Je courus à son appartement, qui est le votre : je trouvai tout dans une grande tranquillité, mais je vis la maison de Guitant tout en feu, les flammes passaient par-dessus la maison de Mme de Vauvineux. On voyait dans nos cours, et surtout chez M. de Guitaut, une clarté qui faisait horreur : c’étaient des cris, c’était une confusion, c’étaient des bruits épouvantables, des poutres et des solives qui tombaient. Je fis ouvrir ma porte, j’envoyai mes gens au secours. M.de Guitant m’envoya une cassette de ce qu’il a de plus précieux, je la mis dans mon cabinet, et puis je voulus aller dans la rue pour bayer comme les autres, j’y trouvai M. et Mme de Guitant quasi nus, Mme de Vauvineux, l’ambassadeur de Venise, tous ses gens, la petite de Vauvineux qu’on portait tout endormie chez l’Ambassadeur, plusieurs meubles et vaisselles d’argent qu’on sauvait chez lui. Mme de Vauvineux faisait démeubler. Pour moi, j’étais comme dans une ile, mais j’avais grand pitié de mes pauvres voisins. Mme Guéton et son frère donnaient de très bons conseils. Nous étions n’osait dans la consternation : le feu était si allumé qu’on n’osait en approcher, et l’on n’espérait la fin de cet embrasement qu’avec la fin de la maison de ce pauvre Guitant. Il faisait pitié ; il voulait aller sauver sa mère, qui brulait au troisième étage, sa femme s’attachait à lui, qui le retenait avec violence, il était entre la douleur de ne pas secourir sa mère et la crainte de blesser sa femme, grosse de cinq mois : il faisait pitié. Enfin il me pria de tenir sa femme, je le fis, il trouva que sa mère avait passé au travers de la flamme et qu’elle était sauvée. Il voulut aller retirer quelques papiers, il ne put approcher du lieu où ils étaient. Enfin il revient à nous dans cette rue, où j’avais fait asseoir sa femme. Des capucins, pleins de charité et d’adresse, travaillèrent si bien, qu’ils coupèrent le feu. On jeta de l’eau sur les restes de l’embrasement, et enfin.
Le combat finit faute de combattants,
C’est-à-dire après que le premier et second étage de l’antichambre et de la petite chambre et du cabinet, qui sont à main droite du salon, eurent été entièrement consommés. On appelé bonheur ce qui restait de la maison, quoiqu’il y ait pour le pauvre Guitant pour plus de dix mille écus de perte, car on compte de faire rebâtir cet appartement, qui était peint et doré. Il y avait aussi plusieurs beaux tableaux à M. Le Blanc, à qui et la maison : il y avait aussi plusieurs tables, et miroirs, miniatures, meubles, tapisseries. Ils ont grand regret à des lettres : je me suis imaginé que c’étaient des lettres de Monsieur le Prince. Cependant, vers les cinq heures du matin, il fallut songer à Mme de Guitaut : je offris mon lit, mais Mme Guéton la mit dans le sien, parce qu’elle a plusieurs chambres meublées. Nous la fîmes saigner, nous envoyâmes quérir Boucher ; il craint bien que cette grande émotion ne la fasse accoucher devant les neuf jours (c’est grand hasard s’il ne vient). Elle est donc chez cette pauvre Mme Guéton ; tout le monde les vient voir, et moi je continue mes soins, parce que j’ai trop bien commencé pour ne pas achever.[…]
Lettre 7 À MME DE GRIGNAN
À Paris, ce samedi 4 avril 1671
Je vous mandai l’autre jour la coiffure de Mme de Nevers, et dans quel excès la Martin avait poussé cette mode, mais il y a une certaine médiocrité qui m’a charmée, et qu’il faut vous apprendre, afin que vous ne vous amusiez plus à faire cent petites boucles sur vos oreilles, qui sont défrisées en un moment, qui siéent mal, et qui ne sont non plus à la mode présentement que la coiffure de la reine Catherine de Médicis. Je vis hier la duchesse de Sully et la comtesse de Guiche, leurs têtes sont charmantes : je suis rendue. Cette coiffure est faite justement pour votre visage, vous serez comme un ange, et cela est fait en un moment. Tout ce qui me fait de la peine, c’est que cette fontaine de la tête, découverte, me fait craindre pour les dents. Voici ce que Trochanire, qui vient de Saint-Germain, et moi, allons vous faire entendre si nous pouvons. Imaginez-vous une tête blonde partagé à la paysanne jusqu’à deux doigts du bourrelet : on coupe ses cheveux de chaque côté, d’étage en étage, dont on fait de grosses boucles rondes et négligées, qui ne viennent point plus bas qu’un doigt au-dessous de l’oreille, cela fait quelque chose de fort jeune et de fort joli, et comme deux gros bouquets de cheveux de chaque coté. Il ne faut pas couper les cheveux trop court, car comme il les faut friser naturellement, les boucles qui en emportent beaucoup ont attrapé plusieurs dames, dont l’exemple doit faire trembler les autres. On met les rubans comme à l’ordinaire, et une grosse boucle nouée entre le bourrelet et la coiffure, quelque fois on la laisse trainer jusque sur la gorge. Je ne sais si nous vous avons bien représenté cette mode, je ferai coiffer une poupée pour vous envoyer, et puis au bout de tout cela, je meurs de peur que vous ne daigniez point prendre tout cette peine, et que vous ne mettiez une coiffe jaune comme une petite chère. Ce qui est vrai, c’est que la coiffure que fait Montgobert n’est plus supportable. Du reste, consultez votre paresse et vos dents, mais ne m’empêchez pas de souhaiter de pouvoir vous voir coiffée ici comme les autres. Je vous vois, vous me paraissez, et cette coiffure est faite pour vous, mais qu’elle est ridicule à de certaines dames, dont l’âge ou la beauté ne conviennent pas !
Lettre 8 À MME DE GRIGNAN
À Paris, ce lundi 21 février 1689
[…]Je fis la mienne l’autre jour à Saint-Cyr, plus agréablement que je n’eusse jamais pensé. Nous y allâmes samedi, Mme de Coulanges, Mme de Bagnoles l’abbé Têtu et moi. Nous trouvâmes nos places gardées. Un officier dit à Mme de Coulanges que Mme de Maintenon lui faisait garder un siège auprès d’elle : vous voyez quel honneur. « Pour vous, madame, me dit-il, vous pouvez choisir » je me mis avec Mme de Bagnoles au second banc derrière les duchesses. Le maréchal de Belle fonds vint se mettre, par choix, à mon côté droit, et devant c’étaient Mmes d’Auvergne, de Coislin, de Sully. Nous écoutâmes, le maréchal et moi, cette tragédie avec une attention qui fut remarquée, et de certaines louanges sourdes et bien placées, qui n’étaient peut-être pas sous les fontanges de toutes les dames. Je ne puis vous dire l’excès de l’agrément de cette pièce. C’est une chose qui n’est pas aisée à représenter, et qui ne sera jamais imitée, c’est un rapport de la musique, des vers, des chants, des personnes, si parfait et si complet, qu’on n’y souhaite rien ; les filles qui font des rois et des personnages sont faites exprès : on est attentif, et on n’a point d’autre peine que celle de voir finir une si aimable pièce, tout y est simple, tout y est innocent, tout y est sublime et touchant : cette fidélité de l’histoire sainte donne du respect ; tous les chants convenables aux paroles, qui sont tirées des Psaumes ou de la Sagesse, et mis dans le sujet, sont d’une beauté qu’on ne soutient pas sans larmes la mesure de l’approbation qu’on donne à cette pièce, c’est celle du gout et de l’attention. J’en fus charmée, et le maréchal aussi, qui sortit de sa place, pour aller dire au Roi combien il était content, et qu’il était auprès d’une dame qui était bien digne d’avoir vu Esther. Le Roi vint vers nos places, et après avoir tourné, il s’adressa à moi, et me dit : «Madame, je suis assuré que vous avez été contente » Moi, sans m’étonner, je répondis : « Sire, je suis charmée, ce que je sens est au-dessus des paroles « Le Roi me dit : « Racine a bien de l’esprit » Je lui dis : « sire, il en a beaucoup, mais en vérité ces jeunes personnes en ont beaucoup aussi : elles entrent dans le sujet comme si elles n’avaient jamais fait autre chose » Il me dit : « Ah ! Pour cela, il est vrai » Et puis Sa Majesté s’en alla, et me laissa l’objet de l’envie : comme il n’y avait quasi que moi de nouvelle venue, il eut quelque plaisir de voir mes sincères admirations sans bruit et sans éclat. Monsieur le Prince, Madame la Princesse me vinrent dire un mot, Mme de Maintenon, un éclair, elle s’en allait avec le Roi ; je répondis à tout, car j’étais en fortune. Nous revînmes le soir aux flambeaux. Je soupai chez Mme de Coulanges, à qui le Roi avait parlé aussi avec un air d’être chez lui qui lui donnait une douceur trop aimable. Je vis le soir Monsieur le Chevalier, je lui contai tout naïvement mes petites prospérités, ne voulant point les cachoter sans savoir pourquoi, comme de certaines personnes, il en fut content, et voilà qui est fait, je suis assurée qu’il ne m’a point trouvé, dans la suite ni une sotte vanité, ni un transport de bourgeoise : demandez-lui. Monsieur de Meaux me parla fort de vous, Monsieur le Prince aussi, je vous plaignis de n’être point là, mais le moyen, ma chère enfant ? on ne peut pas être partout. Vous étiez à votre opéra de Marseille : comme Atys est non seulement trop heureux, mais trop charmant, il est impossible que vous vous y soyez ennuyée. Pauline doit avoir été surprise du spectacle : elle n’est pas en droit d’en souhaiter un plus parfait. J’ai une idée si agréable de Marseille, que je suis assurée que vous n’avez pas pu vous y ennuyer, et je parie pour cette dissipation contre celle d’Aix (….)
Lettre 9 À MME DE GRIGNAN
À Paris, vendredi au soir, 15 janvier 1672
La comédie de Racine m’a paru belle, nous y avons été. Bajazet est beau, j’y trouve quelque embarras sur la fin, mais il y a bien de la passion, et de la passion moins folle que celle de Bérénice : je trouve cependant, à mon petit sens, qu’elle ne surpasse pas Andromaque, et pour ce qui est des belles comédies de Corneille, elles sont autant au-dessus, que votre idée était au-dessus de… Appliquez, et ressouvenez-vous de cette folie, et voyez que jamais rien n’approchera (je ne dis pas surpassera) des divins endroits de Corneille. Il nous lut l’autre jour une comédie chez M. de la Rochefoucauld qui fait souvenir de la Reine mère. Cependant je voudrais, ma bonne, que vous fussiez venue avec moi après diner, vous ne vous seriez point ennuyée, vous auriez peut-être pleuré une petite larme, puisque j’en ai pleuré plus de vingt. Tout le bel air était sur le théâtre. M. le marquis de Villeroi avait un habit de bal, le comte de Guiche ceinturé comme son esprit, tout le reste en bandits. J’ai vu deux fois ce compte chez M.de la Rochefoucauld, il me parut avoir bien de l’esprit, et il était moins surnaturel qu’à l’ordinaire.
Voilà notre abbé, chez qui je suis, qui vous mande qu’il a reçu la plan de Grignan, dont il est très content : il s’y promène déjà par avance, il voudrait bien en avoir le profil, pour moi, j’attends à la bien posséder que je sois dedans. Adieu, ma divine bonne, que vous dirai-je de mon amitié, et de tout l’intérêt que je prends à vous à vingt lieues à la ronde, depuis les plus grandes jusques aux plus petites choses ? J’embrasse l’admirable Grignan, le prudent coadjuteur, et le présomptueux Adhémar : n’est-ce pas là comme je les nommais l’autre jour ?
Lettre 10
À Paris, mercredi au soir, 9 mars (1672)
Ma bonne, ne me parlez plus de mes lettres. Je viens d’en recevoir une de vous qui enlève, tout aimable, toute brillante, tout pleine de pensées, toute pleine de tendresse : un style juste et court, qui chemine et qui plait au souverain degré, je dis même sans vous aimer comme je fais. Je vous le dirais plus souvent, ma bonne, sans que je crains d’être fade en vous renvoyant les louanges que vous me donnez quelquefois ave profusion, mais je suis toujours charmée de vos lettres sans vous le dire. Mme de Coulanges l’est aussi toujours des endroits que je lui fais voir, et qu’il est impossible de lire toute seule. Il y a un petit air de dimanche gras répandu sur votre dernière lettre, qui la rend d’un gout non pareil.
Il y a longtemps que le jeu vous abimait : j’en étais toute triste, mais celui de l’oie vous a renouvelée, comme il là été par les Grecs, je voudrais bien que vous n’eussiez joué qu’à ce jeu-là et que vous n’eussiez pas perdu tant d’argent. Un malheur continuel pique et offense, on est honteux d’être houspillé par la fortune, cet avantage que les autres ont sur vous blesse et déplait quoique ce ne soit point dans une occasion importante. Nicole dit si bien cela, ma bonne. J’en hais la fortune ! me voilà bien persuadée qu’elle es aveugle de vous traiter comme elle fait : si elle n’était que borgne, vous ne seriez point si malheureuse.
Nous tâchons d’amuser notre bon cardinal. Corneille lui a lu une pièce qui sera jouée dans anciennes. Molière lui lira samedi Trissotin qui est une fort plaisante pièce. Des préaux lui donnera son Lutrin et sa Poétique, voilà tout ce qu’on peut faire pour son service. Il vous aime de tout son cœur, ce pauvre Cardinal, il parle souvent de vous, et vos louanges ne finissent pas si aisément qu’elles commencent. Mais, hélas ! Quand nous songeons qu’on nous a enlevé notre chère enfant, rien n’est capable de nous consoler. Pour moi, je serais très fâchée de l’être, je ne me pique pas de fermeté, ni de philosophie, mon cœur me mène et me conduit.
A propos de comédie, voilà Bajazet. Si je pouvais vous envoyer la Champmeslé, vous trouveriez cette comédie belle, mais sans elle, elle perd la moitié de ses attraits. Je suis folle de Corneille, il nous redonnera encore Pulchérie, où
L’on verra encore.
La main qui crayonna
La mort du grand pompée et l’amour de Cinna
Il faut que tout cède à son génie.
Voilà une petite fable de La Fontaine, qu’il a faite sur l’aventure du curé de M. de Boufflers, qui fut tué tout roide en carrosse auprès de lui : cette aventure est bizarre, la fable est jolie, mais ce n’est rien au prix de celles qui suivront. Je ne sais ce que c’est que ce Pot au lait.
Lettre 11 À MADAME DE GRIGNAN
À Livry, ce mercredi 29 avril 1971
J’ai fait hier, ma chère bonne, un fort joli voyage. Je partis assez matin de Paris, j’allai diner à Pomponne, j’y trouvai notre bon homme qui m’attendait je n’aurais pas voulu manquer à lui dire adieu. Je le trouvai dans une augmentation de sainteté qui m’étonna : plus il approche de la mort, et plus il s’épure. Il me gronda très sérieusement, et, transporté de zèle et d’amitié pour moi, il me dit que j’étais folle de ne point songer à me convertir, que j’étais une jolie païenne, que je faisais de vous une idole dans mon cœur, que cette sorte d’idolâtrie était aussi dangereuse qu’une autre, quoiqu’elle me parût moins criminelle, qu’enfin je songeasse à moi. Il me dit tout cela si fortement, que je n’avais pas le mot à dire. Enfin, après six heures de conversation très agréable, quoique très sérieuse, je le quittai, et vins ici, où je trouvai tout le triomphe du mois de mai.
Le rossignol, le coucou, la fauvette,
Dans nos forêts ont ouvert le printemps.
Je m’y suis promenée tout le soir toute seule, j’y ai trouvé toutes mes tristes pensées, mais je ne veux plus vous en parler. J’ai destiné une partie de cet après-diner à vous écrire dans ce jardin, où je suis étourdie de trois ou quatre rossignols qui sont sur ma tête. Ce soir je m’en retourne à Paris pour faire mon paquet et vous l’envoyer.
Mme de la Fayette vous cède sans contestation le première place auprès de moi, à cause de vos perfections, quand elle est douce, elle dit que ce n’est pas sans peine : mais enfin cela est réglé et approuvé : cette justice la rend digne de la seconde, elle l’a aussi, la Troche s’en meurt. Je vais toujours mon train, et mon train aussi pour la Bretagne. Il est vrai que nous ferons des vies bien différentes : je serai bien troublée dans la mienne par les états, qui me viendront tourmenter à Vitré sur la fin du mois de juillet, cela me déplaît fort. Votre frère n’y sera plus en ce temps-là. Vous souhaitez, ma bonne, que le temps marche pour nous revoir, vous ne savez ce que vous faites, vous y serez attrapée : il vous obéira trop exactement, et quand vous voudrez le retenir, vous n’en serez plus la maitresse. J’ai fait autrefois les mêmes fautes que vous, je m’en suis repentie, et quoiqu’il ne m’ait pas fait tout le mal qu’il fait aux autres, il ne laisse pas de m’avoir ôté mille petits agréments, qui ne laissent que trop de marques de son passage.
Vous trouvez donc que vos comédiens ont bien de l’esprit de dire des vers de Corneille ? En vérité, il y en a de bien transportant. J’en ai apporté ici un tome, qui m’amusa fort hier au soir. Mais n’avez-vous point trouvé jolies les cinq ou six fables de la Fontaine, qui sont dans un des tomes que je vous ai envoyés ? Nous en étions l’autre jour ravis chez M. de la Rochefoucauld. Nous apprîmes par cœur celle du Signe et du Chat :
D’animaux malfaisants c’était un très bon plat.
Ils n’y craignaient tous deux aucun, tel qu’il put être.
Trouvait-on quelque chose au logis de gâté,
On ne s’en prenait point à ceux du voisinage :
Bertrand dérobait tout, Raton, de son côté,
Était moins attentif aux souris qu’au fromage.
Et le reste. Cela est peint, et la Citrouille et le rossignol, cela est digne du premier tome. Je suis bien folle de vous écrire de telles bagatelles : c’est le loisir de Livry qui vous tue. Vous avez écrit un billet admirable à Brancs, il vous écrivit l’autre jour une main tout entière de papier : c’était une rapsodie assez bonne : il nous la lut à Mme de Coulanges et à moi. Je lui dis : « Envoyez-le-moi donc achevé pour mercredi ». Il me dit qu’il ne ferait rien, qu’il ne voulait pas que vous la vissiez, que cela était trop sot et misérable. « Pour qui nous prenez-vous ?» vous nous l’avez bien lu- Tant y a que je ne veux pas qu’elle le lise. Jamais il ne fut si fou. Il sollicita l’autre jour un procès à la première des enquêtes, c’était à la seconde qu’on le jugeait : cette folie a fort réjoui les sénateurs, je crois qu’elle lui a fait gagner son procès.
Ma chère enfant, que dites-vous de l’infinité de ma lettre ? Si je voulais, j’écrirais jusqu’à demain. Conservez-vous, ma chère bonne : c’est ma ritournelle continuelle, ne tombez point, gardez quelquefois le lit. Depuis que j’ai donné à la petite une nourrice comme du temps de François 1er, je crois que vous devez honorer tous mes conseils. Pensez-vous que je ne vous aille point voir cette année ? J’avais rangé tout cela d’une autre façon, et même pour l’amour de vous, mais votre litière me redérange tout : le moyen de ne pas courir dès cette année, si vous le souhaitez un peu ? Hélas ! C’est bien moi qui dois dire qu’il n’y a pus de pays fixe pour moi, que celui où vous êtes. Votre portrait triomphe sur ma cheminée, vous êtes adorée présentement en Provence, et à Paris, à la cour, et à Livry. Enfin, ma bonne, il faut bien que vous soyez ingrate : le moyen de rendre tout cela ? Je vous embrasse et vous aime, et vous le dirai toujours, parce que c’est toujours la même chose.
Maitre Paul mourut il y a huit jours : notre jardin en est tout triste.
Lettre 12 À MADAME DE GRIGNAN
Aux Rochers, mercredi 7 octobre 1971
Vous soyez que je suis toujours un peu entêtée de mes lectures. Ceux à qui je parle ou à qui j’écris ont intérêt que je lise de bons livres. Celui dont je veux parler présentement, c’est toujours de Nicole, et c’est du traité d’entretenir la paix entre les hommes. Ma bonne, j’en suis charmée, je n’ai jamais rien vu de plus utile, ni si plein d’esprit et de lumière. Si vous ne l’avez lu, lisez-le, si vous l’avez lu, relisez-le avec une nouvelle attention. Je crois que tout le monde s’y trouve, pour moi, je crois qu’il a été fait à mon intention, j’espère aussi d’en profiter, j’y ferai mes efforts. Vous savez que je ne puis souffrir que les vieilles gens disent : « Je pardonnerais plutôt à une jeune personne de tenir ce discours ». La jeunesse est si aimable qu’il faudrait l’adorer si l’âme et l’esprit étaient aussi parfaits que le corps, mais quand on n’est plus jeune, c’est alors qu’il faut se perfectionner, et tâcher de regagner du coté des bonnes qualités ce qu’on perd du coté des agréables. Il y a longtemps que j’ai fait ces réflexions, et, par cette raison, je veux tous les jours travailler à mon esprit, à mon âme, à mon cœur, à mes sentiments. Voilà de quoi je remplis cette lettre, n’ayant pas beaucoup d’autres sujets.
Je vous crois à Lambesc, ma bonne, mais je ne vous vois pas bien d’ici, il y des ombres dans mon imagination qui vous couvrent à ma vue. Je m’étais fait le château de Grignan, je voyais votre appartement, je me promenoirs sur votre terrasse, j’allais à la messe dans votre belle église, mais je ne sais plus où j’en suis : j’attends avec grande impatience des nouvelles de ce lieu-là et des nouvelles de l’Évêque. Il y avait dans mon dernier paquet une lettre qui me donnait beaucoup d’espérance. Quoique vous ayez été deux ordinaires sans m’écrire, j’espère un peut vendredi d’avoir une lettre de vous, et si je n’en ai point, vous avez été si prévoyante, que je ne serai point en peine. Il y a des oins, comme par exemple celui-là, qui marquent tant de bonté, de tendresse et d’amitié, qu’on est charmé. Adieu, ma très-chère et très aimable, je ne veux point vous écrire.
Lettre 13 À MADAME DE GRIGNAN
À Paris, mercredi 20 janvier 1672
Voilà les Maximes de M. de la Rochefoucauld revues, corrigées et augmentées : c’est de sa part que je vous les envoie. Il y en a de divines, et, à ma honte, il y en a que je n’entends point, Dieu sait comme vous les entendrez.
Il y a un démêlé entre l’archevêque de Paris et l’archevêque de Reims : c’est pour une cérémonie. Paris veut que Reims demande permission d’officier ; Reims jure qu’il n’en fera rien. On dit que ces deux hommes ne s’accorderont jamais bien qu’ils ne soient à trente lieues l’un de l’autre. Ils seront, donc, toujours mal. Cette cérémonie est une canonisation d’un Borgia, jésuite ; toute la musique de l’Opéra y fait rage, il y a des lumières jusque dans la rue Saint-Antoine, on s’y tue. Je suis en peine de votre petit frère : il à bien froid, il campe, il marche vers Cologne pour un temps infini. J’espérais de le voir cet hiver, et le voilà. Enfin il se trouve que Mlle d’Adhémar est la consolation de ma vieillesse : je voudrais aussi que vous vissiez comme elle m’aime, comme elle m’appelle, comme elle m’embrasse. Elle n’est point belle, mais elle est aimable, elle a un son de voix charmant, elle est blanche, elle est nette, enfin je l’aime.
Lettre 14 À Paris, mercredi 6 mai 1671
Je vous prie, ma bonne, ne donnons point désormais à l’absence de mérite d’avoir remis entre nous une parfaite intelligence, et de mon coté la persuasion de votre tendresse pour moi : quand elle aurait part à cette dernière chose puisqu’elle l’a établie pour jamais, regrettons un temps où je vous voyais tous les jours, vous, ma bonne, qui êtes le charme de ma vie et de mes yeux, où je vous entendais, vous dont l’esprit touche mon goût plus que tout ce qui m’a jamais plu. N’allons point faire une séparation de votre aimable vue et de votre amitié : il y aurait trop de cruauté à séparer ces deux choses, et quoi que M.de Grignan dise, c’est une folie, je veux plutôt croire que le temps est venu que ces deux choses marcheront ensemble, que j’aurai le plaisir de vous voir sans mélange d’aucun nuage, et que je réparerai toutes les injustices passées, puisque vous voulez les nommer ainsi. Après tout, combien de bons moments que je ne puis assez regretter, et que je regrette aussi avec des larmes et des tendresses qui ne peuvent jamais finir ! Ce discours même n’est pas bon pour mes yeux, qui sont d’une faiblesse étrange, et je me sens dans une disposition qui m’oblige à finir cet endroit. Il faut pourtant que je vous dise encore que je regarde le temps où je vous verrai comme le seul que je désire à présent, et qui peut m’être agréable dans la vie. Dans cette pensée vous devez croire que pour mon intérêt et pour diminuer toutes mes inquiétudes, qui vont être augmentées jusqu’à devenir insupportables, je ne trouverais aucun trajet qui ne fut court, mais j’ai de grandes conversations avec d’Hacqueville, nous voyons ensemble d’autres intérêts, et les miens le cèdent à ceux-là il est témoin de tous mes sentiments ; il voit mon cœur sur votre sujet : c’est lui qui se charge de vous les faire entendre, et de vous mander ce que nous résolvons. Dans cette vue, c’est lui qui veut que j’avale toute l’amertume d’être loin de vous plutôt que de ne pas faire un voyage qui vous soit utile, je cède à toutes ces raisons, et je crois ne pouvoir m’égarer avec un si bon guide.
Parlons de votre santé, est-il possible que le carrosse ne vous fasse point de mal, N’y allez point longtemps de suite, reposez-vous souvent. Je vis hier Mme de Guisse, elle me chargea de vous faire mille amitiés, et de vous dire comme elle a été trois jours à l’extrémité, Mme Robinet n’y voyant plus goutte, et tout cela pour s’être agitée, sur la foi de sa première couche, sans se donner aucun repos. L’agitation continuelle, qui ne donne pas le temps à un enfant de se pouvoir remettre à sa place, quand il a été ébranlé, fait une couche avancée, qui est très souvent mortelle, je lui promis de vous donner toutes ces instructions pour quand vous en auriez besoin, et de vous dire tous les repentirs qu’elle avait d’avoir perdu l’âme et le corps de son enfant. Je m’acquitte exactement de cette commission, dans l’espérance qu’elle vous sera utile. Je vous conjure, mon enfant, d’avoir un soin extrême de votre santé : vous n’avez que cela à faire.
Votre monsieur, qui dépeint mon esprit juste et carré, composé, étudié, l’a très bien dévide, comme disait cette diablesse, j’ai fort ri de ce que vous m’en écrivez, et vous ai plainte de n’avoir personne à regarder pendant qu’il me louait si bien, je voudrais au moins avoir été derrière la tapisserie. Je vous remercie, ma bonne, de toutes les honnêtetés que vous avez faites à la Brosse : c’est une belle chose qu’une vieille lettre ; il y a longtemps que je les trouve encore pires que les vieilles gens : tout ce qui est dedans est une vraie radoterie. Vous êtes bien en peine de ce rhume. Ce fut aussi dans cette lettre-là que je vous en parler.
Il est vrai que j’aime votre fille ; mais vous êtes une friponne de me parler de jalousie ; il n’y a ni en vous ni en moi de quoi la pouvoir composer. C’est une imperfection dont vous n’êtes point capable, et je ne vous en donne non plus de sujet que M. de Grignan, Hélas ! Quand on trouve en son cœur toutes les préférences, et que rien n’est en comparaison, de quoi pourrait-on donner de la jalousie à a jalousie même ? Ne parlons point de cette passion, je la déteste : quoiqu’elle vienne d’un fonds adorable, les effets en sont trop cruels et trop haïssables.
Je vous prie de ne point faire des songes si tristes de moi : cela vous émeut et vous trouble. Hélas ! Ma bonne, je suis persuadée que vous n’êtes que trop vive et trop sensible sur ma vie et sur ma santé (vous l’avez toujours été), et je vous conjure aussi, comme j’ai toujours fait, de n’en être point de peine. J’ai une santé au-dessus de toutes les craintes ordinaires, je vivrai pour vous aimer, et j’abandonne ma vie à cette occupation, et à toute la joie, et à toute la douceur, à tous les égarements, et à toutes les mortelles inquiétudes, et enfin à tous les sentiments que cette passion me pourra donner (…)
Lettre 15 À MME DE GRIGNAN
À Paris, lundi 9 février 1671
Je reçois vos lettres, ma bonne, comme vous avez reçu ma bague, je fonds en larmes en les lisant ; il semble que mon cœur veuille se fendre par la moitié ; il semble que vous m’écriviez des injures ou que vous soyez malade ou qu’il vous soit arrivé quelque accident, et c’est tout le contraire : vous m’aimez, ma chère enfant, et vous me le dites d’une manière que je ne puis soutenir sans des pleurs en abondance. Vous continuez votre voyage sans aucune aventure fâcheuse, et lorsque j’apprends tout cela, qui est justement tout ce qui me peut être le plus agréable, voilà l’état où je suis. Vous vous avisez donc de penser à moi, vous en parlez, et vous aimez mieux m’écrire vos sentiments que vous n’aimez à me les dire. De quelque façon qu’ils me viennent, ils sont reçus avec une tendresse et une sensibilité qui n’est comprise que de ceux qui savent aimer comme je fais. Vous me faites sentir pour vous tout ce qu’il est possible de sentir de tendresse, mais, si vous songez à moi, ma pauvre bonne, soyez assurée aussi que je pense continuellement à vous : c’est ce que les dévots appellent une pensée habituelle, c’est ce qu’il faudrait avoir pour Dieu, si l’on faisait son devoir. Rien ne me donne de distraction, je suis toujours avec vous, je vois ce carrosse qui avance toujours et qui n’approchera jamais de moi : je suis toujours dans les grands chemins, il me semble même que j’ai quelquefois peur qu’il ne verse, les pluies qu’il fait depuis trois jours me mettent au désespoir, le Rhône me fait une peur étranger. J’ai une carte devant les yeux, je sais tous les lieux où vous couchez : vous êtes ce soir à Nevers, et vous serez dimanche à Lyon, où vous recevez cette lettre, je n’ai pu vous écrire qu’à Moulins par Mme de Guénégaud. Je n’ai reçu que deux de vos lettres, peut-être que la troisième viendra, c’est la seule consolation que je souhaite, pour d’autres je n’en cherche pas, je suis entièrement incapable de voir beaucoup de monde ensemble, cela viendra peut-être, mais il n’est pas venu. Les duchesses de Verneuil et d’Arpajon me veulent réjouir, je les prie de m’excuser encore. Je n’ai jamais vus de si belles âmes qu’il y en a en ce pays-ci. Je fus samedi tout le jour chez Mme de Villars à parler de vous, et à pleurer, elle entre bien dans mes sentiments. Hier je fus au sermon de Monsieur d’Agen et au salut, chez Mme de Puisieux, chez Monsieur d’Uzès, et chez Mme du Puy-du-Fou, qui vous fait mille amitiés. Si vous aviez un petit manteau fourré, elle aurait l’esprit en repos. Aujourd’hui je m’en vais souper au faubourg, tête à tête. Voilà les fêtes de mon carnaval. Je fais tous les jours dire une messe pour vous : c’est une dévotion qui n’est pas chimérique. Je n’ai vu Adhémar qu’un moment, je m’en vais lui écrire pour le remercier de son lit, je lui en suis plus obligée que vous. Si vous voulez me faire un véritable plaisir, ayez soin de votre santé, dormez dans ce joli peut lit, mangez du potage, et servez-vous de tout le courage qui me manque, je ferai savoir des nouvelles de votre santé. Continuez de m’écrire. Tout ce que vous avez laissé d’amitié ici est augmenté, je ne finirais point à vous faire des baisemains et à vous dire l’inquiétude où l’on est de votre santé.
Mlle d’Harcourt fut mariée avant-hier , il y eut un grand souper maigre à tout la famille, hier un grand bal et un grand souper au Roi, à la Reine, à toutes les dames parées : c’était une des plus belles fêtes qu’on puisse voir.
Mme d’Heudicourt est partie avec un désespoir inconcevable, ayant perdu toutes ses amies, convaincue de tout ce que Mme Scarron avait toujours défendu, et de toutes les trahisons du monde.
Mandez-moi quand vous aurez reçu mes lettres. Je fermerai tantôt celle-ci, avant que d’aller au faubourg.
Je fais mon paquet, et l’adresse à Monsieur l’intendant à Lyon. La distinction de vos lettres m’a charmée, hélas ! Je la méritais bien par la distinction de mon amitié pour vous.
Mme de Fontevrault fut bénite hier, MM les prélats furent un peut fâchés de n’y avoir que des tabourets.
Voici ce que j’ai su de la fête d’hier. Toutes les cours de l’hôtel de Guise étaient éclairées de deux mille lanternes. La Reine entra d’abord dans l’appartement de Mm Guise, fort éclairé, fort paré, toutes les dames se mirent à genoux autour d’elle, sans distinction de tabourets, on soupa dans cet appartement. Il y avait quarante dames à table, le souper fut magnifique, Le Roi vint, et fort gravement regarda tout sans se mettre à table : on monta en haut, où tout était préparé pour le bal. Le Roi mena la Reine, et honora l’assemblée de trois ou quatre courantes et puis s’en alla souper au Louvre avec sa compagnie ordinaire. Mademoiselle ne voulut point venir à l’hôtel de Guise. Voilà tout ce que je sais.
Je veux voir le paysan de Sully qui m’apporta hier votre lettre, je lui donnerai de quoi boire, je le trouve bien heureux de vous avoir vue Hélas ! comme un moment me paraitrait, et que j’ai de regret à tous ceux que j’ai perdus ! je me fais des dragons aussi bien que les autres. D’Ivral a oui parler de Mélusine Il dit que c’est bien employé, qu’il vous avait avertie de toutes les plaisanteries qu’elle avait faites à votre première couche ; que vous ne daignâtes pas l’écouter, que depuis ce temps là il n’a point été chez vous. Il y a longtemps que cette créature-là parlait très mal de vous, mais il fallait que vous en fussiez persuadée par vos yeux, et notre Coadjuteur, ne voulez-vous pas bien l’embrasser pour l’amour de moi ? N’est-il point encore Seigneur Corbeau pour vous ? je désire avec passion que vous soyez remis comme vous étiez. Hé ! ma pauvre fille ! hé ! mon Dieu ! à-t-on bien du soin de vous ? il ne faut jamais vous croire sur votre santé : voyez ce lit que vous ne vouliez point ; tout cela est comme Mme Robinet.
Adieu, ma chère enfant, l’unique passion de mon cœur, le plaisir et la douleur de ma vie. Aimez –moi toujours, c’est la seule chose qui me peut donner de la consolation.
Lettre 16 À Livry, Mardi saint 24 mars 1671
Il y a trois heures que je suis ici ma pauvre bonne. Je suis partie de Paris avec l’Abbé et mes filles dans le dessein de me retirer ici du monde et du bruit jusqu’à jeudi au soir. Je prétends être en solitude, je fais de ceci une petite Trappe, je veux y prier Dieu, y faire mille réflexions. J’ai dessein d’y jeuner beaucoup par toutes sortes de raisons, marcher pour tout le temps que j’ai été dans ma chambre, et sur le tout m’ennuyer pour l’amour de Dieu. Mais ma pauvre bonne, ce que je ferai beaucoup mieux que tout cela, c’est de penser à vous. Je n’ai pas encore cessé depuis que je suis arrivée, et ne pouvant tenir tous mes sentiments, je me suis mise à vous écrire au bout de cette petite allée sombre que vous aimez, assise sur ce siège de mousse où je vous ai vue quelquefois couchée. Mais, mon Dieu, où ne vous ai-je point vue ici ? et de quelle façon toues ces pensées me traversent-elles le cœur ? il n’y a point d’endroit, point de lieu, ni dans la maison, ni dans l’église, ni dans le pays, ni dans le jardin, où je ne vous aie vue, il n’y en a point qui ne me fasse souvenir de quelque chose de quelque manière que ce soit, et de quelque façon que ce soit aussi, cela me perce le cœur. Je vous vois, vous m’êtes présente, je pense et repense à tout, ma tête et mon esprit se creusent : mais j’ai beau tourner, j’ai beau chercher, cette chère enfant que j’aime avec tant de passion est à deux cents lieues de moi : je ne l’ai plus. Sur cela, je pleure sans pouvoir m’en empêcher, je n’en puis plus, ma chère bonne : voilà qui est bien faible, mais pour moi, je ne sais point être forte contre une tendresse si juste et si naturelle. Je ne sais en quelle disposition vous serez en lisant cette lettre. Le hasard peut faire qu’elle viendra mal à propos, et qu’elle ne sera peut-être pas lue de la manière qu’elle est écrite. A cela je ne sais point de remède ; elle sert toujours à me soulager présentement, c’est tout ce que je lui demande. L’état où ce lieu ici m’a mise est une chose incroyable. Je vous prie de ne point parler de mes faiblesses, mais vous devez les aimer, et respecter mes larmes, qui viennent d’un cœur tout à vous
Lettre 17 À Mme DE GRIGNAN
À Paris,16 mars, 1672
Vous me parlez de mon départ : ah ! ma chère fille ! je languies dans cet espoir charmant. Rien ne m’arrête que ma tante, qui se meurt de douleur et d’hydropisie. Elle me brise le cœur par l’état où elle est, et par tout ce qu’elle dit de tendre et de bon sens. Son courage, sa patience, se résignation, tout cela est admirable. M. d’Hacqueville, et moi nous suivons son mal jour à jour : il voit mon cœur et ma douleur que j’ai de n’être pas libre tout présentement. Je me conduis par ses avis, nous verrons entre ci et pâques. Si son mal augmente, comme il a fait depuis que je suis ici, elle mourra entre nos bras, si elle reçoit quelque soulagement et qu’elle prenne le train de languir, je partirai des que M. de Coulanges sera revenu. Notre pauvre Abbé est au désespoir aussi bien que moi, nous verrons comme cet excès de mal se tournera dans le mois d’avril. Je n’ai que cela dans la tête : vous ne sauriez avoir tant d’envie de me voir que j’en ai e vous embrasser ; bornez votre ambition, et ne croyez pas me pouvoir jamais égaler là-dessus.
Mon fils me mande qu’ils sont misérables en Allemagne et ne savent qu’ils font. Il a été très affligé de la mort du chevalier de Grignan.
Vous me demandez, ma chère enfant, si j’aime toujours bien la vie. Je vous avoue que j’y trouve des chagrins cuisants, mais je suis encore plus dégoûtée de la mort : je me trouve si malheureuse d’avoir à finir tout ceci par elle, que si je pouvais retourner en arrière, je ne demanderais pas mieux. Je me trouve dans un engagement qui m’embrasse : je suis embarquée dans la vie sans mon consentement, il faut que j’en sorte, cela m’assomme ; et comment en sortirai-je ? Par où ? Par quelle porte ? Quand sera-ce ? En quelle disposition, Souffrirai-je mille et mille douleurs, qui me feront mourir désespérée ? Aurai-je un transport au cerveau ? Mourrai-je d’un accident ? comment serai-je avec Dieu ? Qu’aurai-je à lui présenter ? La crainte, la nécessité, feront-elles mon retour vers lui ? N’aurai-je aucun autre sentiment que celui de la peur ? Que puis-je espérer ? Suis-je digne du paradis ? Suis-je digne de l’enfer ? Quelle alternative ! Quel embarras ! Rien n’est si fou que de mettre son salut dans l‘incertitude ; mais rien n’est si naturel, et la sotte vie que je mène est la chose du monde la plus aisée à comprendre. Je m’abime dans ces pensées, et je trouve la mort si terrible que je hais plus la vie parce qu’elle m’y mène que par les épines qui s’y rencontrent. Vous me direz que je veux vivre éternellement. Point du tout, mais si on m’avait demandé mon avis, j’aurais bien aimé à mourir entre les bras de ma nourrice : cela m’aurait ôté bien des ennuis et m’aurait donné le ciel bien surement et bien aisément ; mais parlons d’autre chose.
Je suis au désespoir que vous ayez eu Bajazet par d’autres que par moi. C’est ce chien de Barbin qui me hait, parce que je ne fais pas des Princesses de Montpensier. Vous en avez jugé très juste et très bien, et vous aurez vu que je suis de votre avis. Je voulais vous envoyer la Champmeslé pour vous réchauffer la pièce. Le personnage de Bajazet est glacé ; les mœurs des Turcs y sont mal observées, ils ne font point tant de façons pour se marier, le dénouement n’est point bien préparé : on n’entre point dans les raisons de cette grande tuerie. Il y a pourtant des choses agréables, et rien de parfaitement beau, rien qui enlève, point de ces tirades de Corneille qui font frissonner. Ma fille, gardons-nous bien de lui comparer Racine, sentons-en la différence. Il y a des endroits froids et faibles, et jamais il n’ira plus loin qu’Alexandre et qu’Andromaque Bajazet est au-dessous, au sentiment de bien des gens, et au mien, si j’ose me citer, Racine fait des comédies pour la Champmeslé : ce n’est pas pour les siècles à venir. Si jamais il n’est plus jeune, et qu’il cesse d’être amoureux, ce ne sera plus la même chose. Vive donc notre vieil ami Corneille ! Pardonnons-lui de méchants vers, en faveur des divines et sublimes beautés qui nous transportent, ce sont des traits de maitre qui sont inimitables. Despréaux en dit encore plus que moi, et en un mot, c’est le bon goût : tenez-vous.
Lettre 18
Aux Rochers, dimanche 19 juillet 1671
Je ne vois point, ma bonne, que vous ayez reçu mes lettres du 17 et 21 juin je vous écris toujours deux fois la semaine, ce m’est une joie et une consolation, je reçois le vendredi deux de vos lettres qui me soutiennent le cœur toute la semaine. J’ai trouvé fort plaisant de recevoir celle que vous m’adressez dans la capucine, justement dans le beau milieu de la Capucine. Il faisait beau, j’attendais mon laquais qui devait m’apporter vos lettres de vitre. Après avoir bien fait des tours, je revenais au logis.
Je vous trouve bien en famille de tous cotés, et je vous vois très bien faire les honneurs de votre maison. Je vous assure que cette manière est plus noble et plus aimable qu’une froide insensibilité qui sied très mal quand on est chez soi. Vous en êtes bien éloignée, ma bonne, et l’on ne peut pas mieux faire que ce que vous faites : je vous souhaite seulement des matériaux, car, pour de la bonne volonté, vous en avez de reste.
Vous aurez trouvé plaisant que je vous aie tant parlé du Coadjuteur, dans le temps qu’il est avec vous : je n’avais pas bien vu sa goutte en vous écrivant. Ah ! Seigneur Corbeau, si vous n’aviez demandé, pour toute nécessité, qu’un poco di pane, un poco di vino, vous n’en seriez point où vous en êtes, il faut souffrir la goutte quand on l’a méritée, mon pauvre. Seigneur, j’en suis fâchée, mais c’est bien employé.
Je remercie M de Grignan d’avoir soin de son adresse et de sa belle taille. Je vous trouve fort folie de vous être levée si matin pour le voir tirer vos lapins
Le soleil se bâtant pour la gloire des cieux
Vingt opposer sa flamme à l’éclat de vos yeux,
Et prit tous les rayons dont l’Olympe se dore
Ce qui m’embarrasse pour la fin de fin du sonnet, c’est que le soleil fut pris pour l’Aurore, et qu’il me semble que vous ne fûtes simplement que l’aurore, et qu’aussitôt qu’il eut pris tous ses rayons vous lui quittâtes la place, et vous allates vous coucher. Je vous assure au moins, ma bonne, qu’il n’eut pas l’avantage de vous gâter votre beau teint, il ne demanderait pas mieux, de l’humeur dont il est en Provence. C’est à vous à vous en défendre : je vous en conjure pour l’amour de moi qui aime si chèrement votre personne aussi bien que tout le reste.
Je trouve, ma chère bonne, qu’il s’en faut beaucoup que vous soyez en solitude : je me réjouis de tous ceux qui vous peuvent divertir. Vous aurez bientôt Mme de Roche bonne. Mandez-mois toujours ce que vous aurez .Le Coadjuteur est bon à garder longtemps. L’offre que vous lui faites d’achever de bâtir votre château est une chose qu’il acceptera sans doute : que ferait-il de son argent ? Cela ne paraitra pas sur son épargne. Je trouverais fort mauvais qu’il prit mon appartement.
Ce que vous dites de cette maxime que j’ai faite sans y penser est très bien et très juste. Je veux croire, pour ma consolation, que si je l’avais écrite moins vite, et que je l’eusse tournée avec quelque loisir, j’aurais dit comme vous, en un mot, mat bonne, vous avez raison, et je ne donnerai jamais rien au public, que je ne vous consulte auparavant.
Vous avez écrit une lettre à la Mousse dont je vous dois remercier autant que lui ; elle est toute pleine d’amitié pour moi. D’chaque ville est bien plaisant de vous avoir envoyé la mienne. Enfin Brancas m’a écrit une lettre si excessivement tendre, qu’elle récompense tout son oubli passé. Il me parle de son cœur à toutes les lignes, si je lui faisais réponse sur le même ton, ce serait une portugaise.
Il ne faut louer personne avant sa mort : c’est bien dit, nous en avons tous les jours des exemples ; mais après tout, mon ami le public fait toujours bien : il loue quand on fait bien, et comme il a bon nez, il n’est pas longtemps la dupe, et blâme quand on fait mal. Quand on va du mal au bien, il ne répond pas de l’avenir, il parle de ce qu’il voit. La comtesse de Gramont et d’autres ont senti les effets de so niconstance, mais ce n’est pas lui qui change le premier. Vous n’avez pas suet de vous plaindre de lui, et ce ne sera pas vous qu’il commencera à faire de grandes injustices.
Notre Abbé a pour vous une tendresse qui me le fit adorer : il vous trouve d’une solidité qui le charme, et qui le fait brûler d’impatience de vous pouvoir soulager et vous être bon à quelque chose ! il a quasi autant d’envie que moi d’aller en Provence. Nous somme occupés de notre chapelle, elle sera achevée à la Toussaint. Nous somme dans une parfaite solitude et je m’en trouve bien. Ce parc est bien plus beau que vous ne l’avez vu, et l’ombre de mes petits arbres est une beauté qui n’était pas bien représentée par les bâtons d’alors. Je crains le bruit qu’on va faire en ce pays. On dit que Mme de Chaulnes arrive aujourd’hui, je l’irai voir demain, je ne puis pas m’en dispenser ; mais j’aimerais bien mieux être dans la Capucine, ou à lire le Tasse où je suis d’une habilité qui vous surprendrait et qui me surprend moi-même.
Vous me dites trop de bien de mes lettres, ma bonne, je compte sûrement sur toutes vos tendresse : il y a longtemps que je dis que vous êtes vraie, cette louange me plait, elle est nouvelle et distinguée de toutes les autres, mais quelquefois aussi elle pourrait faire du mal. Je sais au milieu de mon cœur tout le bien que cette opinion me fait présentement. Ah ! qu’il y a peu de personne vraies ! Rêvez un peu sur ce mot, vous l’aimerez. Je lui trouve, de la façon que je l’entends, une force au-delà de la signification ordinaire.
La divine Plessis est justement et à point toute fausse, je lui fait trop d’honneur de daigner seulement en dire du mal. Elle joue toute sortes de choses, elle joue la dévote, la capable, la peureuse, la petite poitrine la meilleure fille du monde, mais surtout elle me contre-fait, de sorte qu’elle me fait toujours le même plaisir que si je me voyais dans un miroir qui me fit ridicule, et que je parlasse à un écho qui me répondit des sottises. J’admire où je prends celles que je vous écris. Adieu, ma très aimable bonne. Vous qui voyez tout, ne voyez-vous point comme je suis belle les dimanches, et comme je suis négligée les jours ouvriers ? Mandez-moi si vous avez toujours le courage de vous habiller et ce que vous avez fait le provençal. Mon Dieu ! qu’on est heureux, ma bonne, de vous voir en Provence ! et quelle joie sensible quand je vos embrasserai ! car enfin ce jour viendra, en attendant, j’en passerai de bien cruels vers le temps de vos couches.
Lettre 19
Aux Rochers, dimanche 27 septembre 1671.
Voilà une lettre qui j’écris à votre Évêque, lisez-là : si vous la trouvez bonne, faites-la cacheter et la lui donnez, si elle ne vous plait pas, brûlez-la : elle ne vous oblige à rien. Vous voyez mieux que moi si elle est à propos ou non ; d’ici je ne la crois pas mal, mais ce n’est point d’ici qu’il en faut juger. Vous savez que je n’ai qu’un trait de plume, ainsi mes lettres sont fort négligées, mais ‘est mon style, et peut-être qu’il fera autant d’effet qu’un autre plus ajusté. Si j’étais à portée de recevoir votre avis, vous savez combien je l’estime, et combien de fois il m’a réformée, mais nous sommes aux deux bouts de la France : ainsi il n’y a rien à faire, qu’à juger cela est à propos ou non, et sur cela, la donner ou la brûler. Ce n’est pas sans chagrin qu’on sollicite une si petite chose, mais il faut se vaincre dans les sentiments qu’on aurait fort naturellement là-dessus. J’ai de plus à vous dire que j’ai vu faire ici des pas pour moins, et que tout ce qui vient tous les ans est excellent, et qu’enfin chacun a ses raisons.
M. et Mme de Chaulnes m’écrient de six lieues d’ici, avec des tendresses et des reconnaissances de l’honneur que je leur avis fait par ma présence (c’est ainsi qu’ils disent), qu’ils n’oublieront jamais.
Pour vos dates, ma bonne, je suis de votre avis : c’est une légère que de changer tous les jours. Quand on se trouve bien du 26 ou du 16 par exemple, pourquoi changer ? C’est même une chose désobligeante pour ceux qui vous l’ont dit. Un homme d’honneur, un honnête homme vous dit une chose bonnement et comme elle est, et vous ne le croyez qu’un jour, le lendemain, qu’un autre vous dise autrement, bous le croyez, vous êtes toujours pour le dernier qui parle : C’est le moyen de faire autant d’ennemis qu’il y a de jours en l’an. Ne prenez point cette conduite, ma bonne, tenez-vous au 26 ou au 16, quand vous vous en trouverez bien, ne suivez point mon exemple, ni celui du monde corrompu, qui suit le temps et change comme lui. Soyez persuadée qu’au lieu de vouloir vous soumettre à mon calendrier, c’est moi qui approuve le votre : je fais juge le Coadjuteur ou Mme de Rochebonne, si je ne dis pas bien.
J’ai bien envie de savoir si bous aurez vu ce pauvre M. de Coulanges, cela est bien cruel qu’il ait pris la peine de faire tant de chemin pour vous voir un moment, et peut-être point du tout.
Le pauvre Léon a toujours été à l’agonie depuis que je vous ai mandée qu’il se mourait. Il y est plus que jamais, et il aura bientôt mieux que vous si la matière raisonne. C’est un dommage extrême que la perte de ce petit évêque, c’était, comme disent nos amis, un esprit lumineux sur la philosophie. Le votre l’est aussi. Vos lettres sont ma vie. Adieu ma bonne, je ne vous dis pas a moitié ni le quart de l’amitié que j’ai pour vous.
Lettre 20
À Paris, le mercredi 11 février 1671
Je n’en ai reçu que trois de ces aimables lettres qui me pénètrent le cœur, il y en a une qui me manque. Sans que je les aime toutes, et que je n’aime point à perdre ce qui me vient de vous, je croirais n’avoir rien perdu ! Je trouve qu’on ne peut rien souhaiter qui ne soit dans celles que j’ai reçues. Elles sont premièrement très bien écrites, et de plus si tendres et si naturelles qu’il est imposible de ne les pas croire ; la défiance même en serait convaincue : elle ont ce caractère de vérité que je maintiens toujours, qui se fait voir avec autorité, pendant que le mensonge demeure accablé sous les paroles sans pouvoir persuader, plus elles s’efforcent de paraître, plus elles sont enveloppées. Es vôtres sont vraies et le paraissent. Vos paroles ne servent tout au plus qu’à vous expliquer, et dans cette noble simplicité, elles ont une force à quoi l’on ne peut résister. Voilà, ma bonne, come vos lettres m’ont paru. Mais quel effet elles me font, et quelle sorte de larmes je répands, en me trouvant persuadée de la vérité de toutes les vérités que je souhaite le plus sans exception ! Vous pourrez juger par là de ce que m’ont fait les choses qui m’ont donné autrefois des sentiments contraires. Si mes paroles ont la même puissance que les vôtres, il ne faut pas vous en dire davantage : je suis assurée que mes vérités ont fait en vous leur effet ordinaire, mais je ne veux point que vous disiez que j’étais un rideau qui vous cachait, tant pis si je vous cachais, vous êtes encore plus aimable quand on a tiré dans votre perfection, nous l’avons dit mille fois. Our moi, il me semble que je suis toute nue, qu’on m’a dépouillée de tout ce qui me rendait aimable. Je n’ose plus voir le monde, et quoi qu’on ait fait pour m’y remettre, j’ai passé tous ces jours-ci comme un loup-garou, ne pouvant faire autrement. Peu de gens sont dignes de comprendre ce que je sens, j’ai cherché ceux qui sont de ce petit nombre, et j’ai évité les autres. J’ai vu Guitaut et sa femme ; ils vous aiment : mandez-moi un petit mot pour eux. Deux ou trois Grignan me vinrent voir hier matin. J’ai remercié mille fois Adhémar de vous avoir prêté son lit. Nous ne voulûmes point examiner s’il n’eut pas été meilleur pour lui de troubler votre repos, que j’en être cause, nous n’eûmes pas la force de pousser cette folie, et nous fumes ravis de ce que le lit était bon.
Il nous semble que vous êtes à Moulins aujourd’hui, vous y recevez une de mes lettres. Je ne vous ai point écrit à Briare, c’était ce cruel mercredi qu’il fallait écrire, c’était le propre jour de votre départ : j’étais si affligée et si accablée, que j’étais même incapable de chercher de la consolation en vous écrivant. Voici donc ma troisième, et ma seconde à Lyon ; ayez soin de me mander si vous les avez reçues : quand on est fort éloignés, on ne se moque plus des lettres qui commencent par j’ai reçu la votre. La pensée que vous aviez de vous éloigner toujours et de voir que ce carrosse allait toujours en delà est une de celles qui me tourmentent le plus. Vous allez toujours, et, comme vous dites, vous vous trouverez à deux cents lieues de moi. Alors , ne pouvant plus souffrir les injustices sans en faire à mon tour, je me mettrai à m’éloigner aussi de mon coté, et j’en ferai tant, que je me trouverai à trois cents : ce sera une belle distance, et ce sera une chose digne de mon amitié que d’entreprendre de traverser la France pour vous aller voir.
Je suis touchée du retour de vos cœurs entre le Coadjuteur et vous : vous savez combien j’ai toujours trouvé que cela était nécessaire au bonheur de votre vie. Conservez bien ce trésor, ma pauvre bonne, vous êtes vous-même charmée de sa bonté, faites-lui voir que vous n’êtes pas ingrate.
Je finirai tantôt ma lettre. Peut-être qu’à Lyon vous serez si étourdie de tous les honneurs qu’on vous y fera, que vous n’aurez pas le temps de lire tout ceci, ayez au moins celui de me mander toujours de vos nouvelles et comme vous vous portez, et votre aimable visage que j’aime tant, et si vous vous mettez sur ce diable de Rhone Vous aurez à Lyon Monsieur de Marseille.
Lettre 21
À Paris, mercredi 23 décembre 1671
J’ai reçu votre lettre du 13 c’est au bout de sept jours présentement. En vérité, je tremble de penser qu’un enfant de trois semaines ait eu la fièvre et la petite vérole. C’est la chose du monde la plus extraordinaire. Mon dieu ! d’où vient cette chaleur extrême dans ce petit corps ? Ne vous a-t-on rien dit du chocolat ? Je n’ai point de cœur content là-dessus. Je suis en peine de ce petit dauphin, je l’aime, et comme je sais que vous l’aimez, j’y suis fortement attachée. Vous sentez donc l’amour maternel, j’en suis fort aise. Eh bien ! moquez-vous présentement des craintes, des inquiétudes, des prévoyances, des tendresses, qui mettent le cœur en presse du trouble que cela jette sur toute la vie, vous ne serez plus étonnée de tous mes sentiments. J’ai cette obligation à cette petite créature. Je fais bien prier Dieu pour lui, et n’en suis pas moins en peine que vous. L’attends de ses nouvelles avec impatience, je n’ai pas huit jours à attendre ici comme aux Rochers. Voilà le plus grand agrément que je trouve ici, car enfin, ma bonne, de bonne foi, vous m’êtes toutes choses, et vos lettres que je reçois deux fois la semaine font mon unique et sensible consolation en votre absence. Elles sont agréables, elles me sont chères, elles me plaisent. Je les relis aussi bien que vous faites les miennes ; mais comme je suis une pleureuse, je ne puis pas seulement approcher des premières lignes sans pleurer du fond de mon cœur.
Est-il possible que les miennes vous soient agréables au point que vous me le dites , je ne les trouve point telles au sortir de mes mains, je crois qu’elles deviennent ainsi quand elles ont passé par les vôtres : enfin, ma bonne, c’est un grand bonheur que vous les aimiez, car, de la manière dont vous en êtes accablée, vous seriez fort à plaindre si cela était autrement. M. de Coulanges est bien en peint de savoir laquelle de vos Madames y prend goût : nous trouvons que c’est un bon signe pour elle, car mon style est si négligé qu’il faut avoir un esprit naturel et du monde pour s’en pouvoir accommoder.
Je vous prie, ma bonne, ne vous fiez point aux deux lits, c’est un sujet de tentation ; faites coucher quelqu’un dans votre chambre. Sérieusement, ayez pitié de vous, de votre santé et de la mienne.

  



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