Qu’est-ce qu’un bon prof ?(par bernard martial)


abdeslam slimani  (Prof) [366 msg envoyés ]
Publié le :2012-04-30 14:55:17   Lu :1463 fois
Rubrique :Discussion générale  
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Reprenant le titre de Libération du 14 décembre, le numéro 75 de Langev’info invitait à proposer une réponse à la question « Qu’est-ce qu’un bon prof ? » Je me lance pour ouvrir le débat. Il n’y a que le premier pas qui coûte.
Question piège. Essayer d’y répondre, c’est prendre le risque d’être taxé d’arrogance ou de suffisance. Celui qui essaie de traiter ce « sujet de dissertation » n’est-il pas soupçonné, en effet, de donner son point de vue que parce qu’il se considère comme « un bon prof » ? A l’outrecuidance s’ajouterait donc le nombrilisme. Faisons donc un sort immédiat à cette question personnelle pour considérer que l’on peut sereinement essayer de réfléchir à une notion sans pour autant prétendre se référer à sa propre expérience, à un modèle accompli ou à des recettes éprouvées et d’une efficacité systématique.
Qui définit que l’on est un « bon prof ? » Un inspecteur qui vient vous voir une fois tous les quatre ou cinq ans dans des conditions très artificielles et spécialement préparées, un chef d’établissement ou une équipe de direction, une équipe pédagogique ou l’ensemble des collègues, les élèves, les parents, la réputation ou la rumeur ? Sans doute un peu tout cela et pour des raisons différentes. L’inspection jugera que le professeur travaille en conformité avec les programmes officiels, dans le respect des procédures administratives et en considération des politiques pédagogiques souhaitées. La direction de l’établissement évaluera l’assiduité, la ponctualité, l’efficacité, les résultats, le rayonnement, la disponibilité, le charisme de l’enseignant. Les collègues pourront apprécier le sens du dialogue, la qualité de l’écoute et de l’échange, l’esprit ouvert et coopératif du professeur, la sympathie ou la cordialité, l’implication dans les projets collectifs. Quant aux élèves, ne soyons pas dupes, si un préjugé facile et futile peut laisser croire qu’ils jugeront la « bonté » du professeur au fait qu’il soit simplement de « bonne composition », ils savent, certainement mieux qu’on ne le croit, définir à moyen et à long termes ce qui peut constituer les éléments de la qualité d’un enseignant. Les parents, enfin, ont leur avis, même s’il est parfois plus indirect et discret. Mais en tant que premiers éducateurs des enfants des lycées et collèges, leur point de vue, malheureusement trop négligé par l’institution, est essentiel. Un proverbe dit qu’ « on ne peut pas plaire à tout le monde » et certains enseignants choisissent de définir leur critère de « qualité » en privilégiant un de ces interlocuteurs au risque de déplaire aux autres. L’idéal serait, sinon de « plaire » car le mot est chargé d’une connotation d’hypocrisie et de flatterie, mais de s’efforcer de prendre en compte le point de vue de chacun.
Un « bon prof » est certainement, en premier lieu, un professeur sur lequel on peut compter. Par sa présence physique, d’abord, qui lui permettra d’assurer si possible l’intégralité de ses cours dans le respect des horaires (même si personne n’est à l’abri de soucis de santé ou d’obligations impératives). L’absentéisme des professeurs, souvent plus fantasmé que réel, est vécu aussi sévèrement par le monde extérieur que nous pouvons déplorer en interne l’absentéisme des élèves. Mais le « présentéisme » (1) ne suffit pas. Il faut aussi une présence professionnelle et intellectuelle, en d’autres termes que l’enseignant « fasse et finisse le programme » (autre inquiétude récurrente) de façon claire et compréhensible pour que les élèves aient ce qu’ils sont en droit d’attendre de ce professeur en termes de contenu, de méthodes, d’évaluation et de préparation aux examens et concours. La liberté pédagogique du professeur s’arrête là où commencent ses obligations professionnelles (2) . Cette présence sera d’autant plus efficace que l’enseignant aura explicité ses objectifs, son programme et ses attentes dans les domaines du travail et du comportement. « Dire ce qu’on fait et faire ce qu’on dit » est un adage essentiel pour rassurer et encadrer toute action collective et en particulier avec des jeunes adolescents. Mieux vaut avoir des attentes raisonnables et s’y tenir que de multiplier les principes et les grands idéaux que l’on ne tiendra pas ou, pire encore, qui fluctueront au cours de l’année et qui finiront dans le tiroir des désillusions ou des compromissions.
Les enseignants ont souvent été de bons élèves qui aimaient tellement l’école qu’ils ont eu envie d’y rester. D’où la tentation de retrouver le modèle de ce qu’on a été dans les élèves que l’on forme et de négliger voire de mépriser ceux pour lesquels l’aventure scolaire n’est qu’un passage transitoire et douloureux. Nous ne formerons pas que des futurs enseignants, des polytechniciens, des médecins ou des avocats. Beaucoup de nos élèves trouveront leurs voies en dehors du parcours de réussite et des références intellectuelles de l’école. Il convient donc probablement de ne pas ajouter à cette incompatibilité initiale une forme supplémentaire de détestation de l’institution et de la matière qui est souvent transmise par ces futurs adultes à leur environnement. Un bon professeur devrait avoir pour préoccupation de ne pas faire haïr l’école et détester sa matière. Prenons le cas très particulier de la philosophie qui n’est enseignée qu’un an et donc par un seul professeur : un prof exceptionnel fera adorer cette matière pour le restant de la vie, un mauvais prof dégoûtera à jamais de cette expérience intellectuelle aussi forte. En d’autres termes, le professeur n’est pas seulement celui qui est doué de quelques connaissances et compétences, il est celui qui croit à ce qu’il dit et qui manifeste de l’enthousiasme voire une forme de passion (allez, osons le gros mot de… « vocation » !). Pour faire aimer l’école et sa matière le professeur doit d’abord montrer qu’il est lui-même bien dans ce lieu et motivé par ce qu’il enseigne. Aimer le lieu où l’on est, aimer ce que l’on fait et aimer ceux avec qui l’on est.
Tous les élèves ne sont pas égaux devant la performance scolaire. Intellectuellement, mentalement, moralement, socialement, physiquement, psychologiquement, affectivement, les adolescents qui se bousculent au pied de la grande échelle de l’ascension éducative ne présentent pas tous le même degré de réactivité, de disponibilité, d’intérêt et de créativité. Enseignant à un groupe, le professeur doit avoir en tête qu’il ne s’adresse pas à un élève type démultiplié en autant de corps mais à des personnalités diverses, qu’il ne juge pas une personne mais qu’il évalue une connaissance ou une compétence ponctuelles. Sans jamais humilier ni écraser, le professeur doit savoir allier l’exigence à la bienveillance, l’autorité à la réceptivité, la rigueur à la bonne humeur, le dynamisme à l’optimisme, la générosité à la fermeté, la coercition à la compréhension pour que chacun se sente concerné, respecté et apprécié individuellement. « Vous ne nous aimez pas ! » disent parfois certains élèves aux enseignants qui répondent souvent avec humour « on n’est pas payé pour cela ! » Il est vrai qu’il faut se défier du sentimentalisme dans une relation qui est d’abord un rapport entre formateur et apprenti (au sens large de celui qui apprend, qui « saisit par l’esprit » et pas simplement du futur professionnel) autour d’un savoir précis, mais il faut considérer aussi que si l’élève doit faire un effort en direction de l’enseignant qui lui apporte quelque chose, le professeur doit aussi descendre de son piédestal pour donner un peu de sa personne. « On n’enseigne pas ce que l’on sait ou ce que l’on croit savoir, on enseigne ce que l’on est » disait Jaurès. Un bon prof, c’est aussi peut-être celui qui dissipe l’illusion d’omniscience et d’omnipotence de l’un et d’incompétence ou d’impuissance de l’autre, qui aide l’élève à devenir le principal acteur de son évolution et de sa construction en cessant d’admirer ou de détester l’autre pour ce qu’il fait ou pour ce qu’il ne sait pas (et réciproquement) et en commençant ce long échange d’expériences et de compétences. Les bons profs font les bons élèves, paraît-il, les bons élèves (3) font aussi les bons professeurs.
Etre un « bon prof » est-ce que ça s’apprend ? Avec le temps, l’enseignant un peu conscient de son métier évolue parce qu’il évalue ce qu’il fait et affine sa pratique en fonction des réactions de son public et de sa conception de sa mission. Des aides pratiques peuvent aider à maîtriser le fond pour être plus disponible sur la forme. Quoi qu’il en soit, il est clair que ce métier exige une remise en question et une interrogation permanente. On n’est jamais un « bon prof » de façon définitive et certaine. Pour paraphraser Aragon et faute d’avoir pu faire le tour de la question on conclura provisoirement :
« Rien n’est jamais acquis au prof ni sa force
Ni sa faiblesse ni son métier et quand il croit
Avoir enfin compris il se trompe parfois
Et quand il croit savoir le doute se déploie
Sa vie est une fin et perpétuelle amorce
Il n’y a pas de prof parfait ».
Certains propos certainement pâtissent d’une formulation elliptique mais la place est comptée et le débat n’est qu’amorcé. D’accord ou pas d’accord avec cette vision des choses ? A vous de prolonger la réflexion sur ce sujet.
Notes : 1. Il paraît que ce n’est pas le moment d’ouvrir ce débat à l’heure où certains politiques voudraient reconsidérer le temps de travail des enseignants. Qu’il soit permis néanmoins à des enseignants de s’emparer, sans tabous, des débats dont on veut les priver.
2. Je concède que l’expression est ambiguë : considérons pour ne pas déborder qu’il s’agit de la prise en compte des impératifs intellectuels, méthodologiques et matériels en vue de la réussite des élèves de la classe et du niveau où le professeur enseigne.
3. Un « bon élève », ce n’est pas forcément un élève qui a de bons résultats mais qui a une attitude positive par rapport à l’école et qui accepte de jouer le jeu de l’échange et de la progression et qui fait confiance au professeur. Certains « bons élèves » qui réussissent peuvent « pourrir le cours d’un enseignant ».
Bernard Martial, professeur en CPGE, blog : lecasnard




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