Nouvelle : le rat

 Par marocagreg  (Admin)  [msg envoyés : 2213le 26-07-10 à 15:41  Lu :2294 fois
     
  
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Le Rat

C'était quinze heures. Le soleil lançait ses rayons comme des dards venimeux piquant les malheureux qui osaient s'aventurer hors de leurs abris. Le Chergui, on dirait qu'il sortait de l'enfer, rendait la ville comme une rôtissoire gigantesque. A part quelques véhicules qui passaient comme un mirage, le boulevard qui débouche sur la place Farhat Hachad était désert. Une silhouette marchant cahin-caha apparut au loin, l'odeur de l'asphalte et la chaleur torride semblaient la rendre molle, elle se faufilait entre les palmiers qui bordaient la rue, cherchant à profiter de l'ombrage de ces arbres bénis. Elle se dirigea à gauche et entra dans l'enceinte de l'institut Français.

Dans le hall de la biliothèque, plusieurs tableaux décoraient les murs. Une secrétaire était assise à son bureau, fumant langoureusement une cigarette, dévisageant ceux qui entraient pour se rafraîchir à l'air climatisé du centre. A ce moment là, Driss entra et rabattit nonchalamment le volet de la porte. Des perles de sueur luisaient sur son front. Après avoir jeté un coup d'oeil indécis à l'intérieur, un tableau attira étrangement son attention. Tout était peint en noir, seul un fil de peinture blanche coupait en diagonale cet arrière-plan obscur. Driss, charmé, ne résista pas devant ce contraste magnétique, et, sans s'en rendre compte, il fut transposé au fond de la toile. Sa surprise fut si grande qu'il lança à pleins poumons un cri qui s'amplifia par la répercussion d'un écho multiple. Il ne voyait rien ; tout était noir et durant quelques minutes, il était dispersé comme une matière fluide, nageant dans un univers sans limites et sans étoiles.

Cependant, la sensation d'un liquide visqueux et chaud qui lui submergeait les pieds, lui permit de se ressaisir. Que lui arrive-t-il ? Où était-il? il ne comprenait rien, n'était-il pas mort? tant d'interrogations résonnèrent dans sa tête. C'était comme ces philosophes qui cherchent l'origine de l'univers et de l'humanité, et qui, à chaque fois, s'écrasent le nez contre les murs invisibles d'un mystère. Driss qui était un croyant balbutia la profession de foi, et tout en pataugeant dans le liquide gluant, il essaya de trouver, mais en vain, un repère. Après un long instant de désespoir, il lui vint une idée "peut-être que je suis dans un égout, dit-il, et dans ce cas il y a sûrement une issue" ; il chassa rapidement cette idée de sa tête, "si c'était un égout, pensa-t-il, j'aurais déjà senti les miasmes et les mauvaises odeurs de ...", alors, il fourra la main dans le liquide, l'approcha de son nez, mais ne sentit rien, excepté un bouillonnement étrange et presque imperceptible. Non, non, tout ça n'est pas logique, il était dans un cauchemar, il voulait se réveiller, alors il courut à l'aveuglette ; ses oreilles ne fonctionnaient plus et ses pieds non plus. Il n'avait plus de force, il était essoufflé et, comme une planche raide, il tomba sur son visage dans le liquide, voulant en finir une fois pour toutes. Driss se laissa aller ; plût-à-Dieu que ce cauchemar finisse ! Au moins s'il était mort, il ne serait pas dans le doute où il se noyait maintenant.

- Debout mon fils !

- Driss, tout surpris, - Qui est là?

- Ce n'est pas important, allez, debout mon enfant! dans quelques instants tu deviendras un rat, et tu ne craindras plus rien.

- Plaît-il!

- Tu dois savoir que tu es dans le lieu où l'on va purifier ton âme de tout ce qui est humain et dégoûtant.

- Mais... mais moi je veux rester un homme, je déteste les rats.

- Chchtt!, assez de blasphèmes ; écoute mon enfant, il faut oublier que tu étais un jour humain ! car cette race est maudite. Regarde ! tu vois cet océan de liquide bouillonnant.

- Non, je ne vois rien, c'est quoi ? C'est pas de la confiture ?

- Assez de sarcasmes mon fils, si tu veux vraiment devenir l'un des élus, tu dois suivre mes conseils.

- Vous êtes un cauchemar, vous ne me faites pas peur et.. Avant de finir sa phrase, une force invisible entraîna Driss vers un destination inconnue.

Quoique l'obscurité absolue qui régnait tout autour de lui l'empêchât de percevoir le mouvement vertigineux des choses, il devina cette progression en remarquant que le liquide, qui couvrait ses pieds, devint de plus en plus cuisant et, tout-à-coup, une lueur éblouissante apparut dans un horizon flou ; on distingua la couleur rougeâtre du liquide, mais bien plus, Driss réalisa qu'il était seul. "Mon Dieu, cria-t-il d'une façon hystérique, suis-je fou ? Non, non.... je ne suis pas fou... un plus un font deux, deux fois quatre font huit... je ne suis pas fou ; mais ce liquide qui m'entoure de toutes parts, on dirait du sang pourri"...

- Calme-toi, mon fils! ne crains rien!

- Mais où êtes-vous? je ne vois personne.

- Tout ce que tu vois fait partie de moi, je suis l'esprit de ce lieu.

- Mais, où sommes-nous?

- Tu es dans le purgatoire, mon enfant, c'est ici que tu vas te purger de ton humanité, c'est là que tu deviendras un Rat juste et pacifique.

- Pour vous dire la vérité, je ne comprends rien à votre charabia. L'humanité est-elle un crime pour me purger d'elle? Et puis je ne veux pas me métamorphoser en une de ces créatures laides et nauséabondes.

- Mon enfant, pour t'empêcher de commettre d'autres sacrilèges, il faut que tu saches la vérité, mais avant cela.. Tiens!

Un hurlement horrible déchira l'espace. Driss était figé comme une statue de pierre, un poignard était plongé jusqu'à la garde dans son coeur et un flot de sang jaillisait de la plaie et se mêlait au liquide stagnant. Quelques minutes après, son corps était vidé de son sang et son visage avait pris un teint ciré et blafard ; alors, le poignard fut retiré par la force invisible. Sa plaie se referma et Driss reprit connaissance comme si de rien n'était.

- Maintenant que tu as subi le châtiment purificateur qui a débarrassé ton coeur de sa pourriture humaine, annonce l'inconnu, tu dois connaître la vérité. Dirige-toi à l'instant vers la lueur que tu vois devant toi!

Driss, obéissant, s'achemina lentement vers la lumière. Ainsi, après avoir traversé l'océan de sang, il se trouva devant un autre océan de liquide phosphorescent. Là la voix de l'inconnu reprit soudain :

- Ecoute, mon fils, dit-il, l'océan que tu viens de traverser est un océan de sang, et chaque jour, il devient de plus en plus vaste, il est toujours alimenté par vos guerres et vos génocides, vos accidents de route et vos suicides. Depuis la première goutte du sang d'Abel jusqu'aux derniers flots rouges des tchechènes. Or, la terre, dont je suis le messager, ne supporte plus cet abcès au sein de son ventre, et on entend déjà le ronronnement assourdissant du second déluge, alors, mon fils, tu dois renier volontairement ton humanité, c'est la condition unique qui te permettra de trouver le salut".

- "Que je renie mon humanité, répondit Driss d'un ton méfiant, c'est envisageable après tout ce que j'ai vu et subi, mais que je de vienne un rat, c'est ce que je ne peux pas supporter".

- Mon fils, rétroqua l'esprit, il ne faut pas être superficiel; les rats sont les nouveaux élus qui succéderont aux humains sanguinaires, et tu dois être fier d'être l'un d'eux.

-Dans ce cas, répliqua Driss, je préfère mieux mourir que de devenir bête.

- Tu n'as pas le choix, mon enfant, la métamorphose est déjà en cours, aie confiance dans la volonté de Dieu !

A ce moment là, Driss était déjà sous une lumière éblouissante; des poils massifs et drus poussèrent sur sa peau, sa bouche se transforma en un museau pointu, et une longue queue s'apprêta à sortir en déchirant le pantalon.

- Monsieur... Monsieur... Monsieur, s'il vous plaît, votre carte d'adhérent...

- Bien sûr! répondit Driss à la secrétaire d'une voix éteinte et incertaine qui semblait sortir d'un puits profond.

- Ce tableau vous plaît beaucoup apparemment, vous n'avez pas cessé de le contempler depuis deux heures.

- Hein, dit Driss d'un air distrait, je ne sais pas.

La secrétaire regagna sa place reprit une autre cigarette et Driss se dirigea vers la sortie, en jetant un dernier coup d'oeil à la toile qui était peinte tout en noir, l'air était plus frais à l'extérieur,

Les Meknassis sortaient de leurs "trous" pour faire une petite promenade ou pour aller à la mosquée où le muezzin s'apprêtait à annoncer la prière du couchant et la fin du premier jour du ramadan.

Mohamed Semlali

publiée le 2 Mai 1995, revue Scribere, fac. my Ismaïl - Meknès

  




 Réponse N°1 5693

une nouvelle descience fiction n'est_ce pas?
  Par   daki mohamed  (CSle 27-07-10 à 10:45

queDieu te donne de la santé !

encouragements!

m.semlali "ecrire "à mon avis est la seule chose qui puisse donner un sens à notre carrire .Malheureusement ,dans notre société et de nos jours on encourage plus ce genre de choses pourtant , combien enrichissantes et instructives




 Réponse N°2 5694

re
  Par   marocagreg  (Adminle 27-07-10 à 10:53

c'est pas vraiment de la science-fiction , peut-être le fantastique , j'étais influencé à l'époque par La métamorphose de Kafka : Grégor qui se réveille un jour et qui découvre qu'il est devenu un cafard .

oui c'est dommage ...en ce qui me concerne tous mes écrit de fiction remontent à cette époque reculée de la faculté. ça fait longtemps ...




 Réponse N°3 5724

somptueux !!
  Par   birouk salima  (CSle 02-08-10 à 22:41

Salut tout le monde , j'ai adoré la nouvelle , ces figures de style cherchent à créer une atmosphère de peur et de suspens puisque je suis lectrice , j'étais vraiment enthousiasmée pour connaitre la fin ,et cela me pousse et tous les autres lecteurs à continuer l'histoire sans sentir de l'ennuie , généralement c'est très agréable à lire , merci Mr.Semlali que Dieu vous bénisse !!




 Réponse N°4 16671

J'ai trouvé du plaisir à vous lire .
  Par   bachiri Fatiha  (Profle 27-01-12 à 15:39



Même si mes dernières lectures remontent à plusieurs années , j'ai tout de suite pensé à la métamorphose de Kafka , et à la littérature fantastique .

Merci pour ce partage





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