Nouvelle : la perdition (histoire d'une fille de joie)


marocagreg  (Admin) [2249 msg envoyés ]
Publié le :2010-09-23 14:31:24   Lu :3033 fois
Rubrique :Productions littéraires  
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La perdition
Nous sommes près d'un vieux taudis qui risque de s'écrouler à chaque instant. Sa façade lézardée est presque entièrement décrépie et la petite porte de bois pourri lance un grincement désagréable chaque fois qu'il tourne sur ses gonds rouillés.
Devant cette porte, plusieurs prostituées guettent le passage d'un client, et l'on peut voir au milieu d'elles une jeune fille vêtue d'un tee-shirt court et transparent, et d'une courte jupette noire qui laisse voir une grande partie de ses cuisses. Sa laideur repousse la vue malgré le mascara, la poudre et le rouge à lèvres dont elle s'est barbouillé à la hâte le visage. Ses yeux éteints trahissent une souffrance et une tristesse profonde, mais ses traits et ses manières blasées essayent de refouler ces douleurs au plus profond de son âme.
En voyant cette femme malheureuse, on restait indifférent, pourtant, si on avait su l'histoire de sa vie, on serait tombé dans une méditation morose. Quant à vous cher lecteur, si vous êtes un peu curieux, vous tentez sûrement maintenant d'imaginer le destin de cette pauvre femme que je vous présente, dès le début, dans un décor macabre et désolant. Eh bien, pour ne pas abuser de votre patience, je vais raconter incontinent son histoire. Tendez l'oreille... écoutez.
Il y a sept ans, Jamila, qui était âgée de dix-neuf ans alors, vivait encore sous le toit du foyer paternel. Son père, qui travaillait comme un simple commis dans une maison de confection, touchait un salaire trop misérable pour subvenir aux besoins exorbitants d'une famille dont neuf membres sont improductifs. Quant à sa mère, elle était du genre de femmes qui passaient toute leur vie, claustrées dans la maison matrimoniale, occupées, n'ayant jamais entendu de moyens de contraception, à pondre des enfants, et à faire les divers travaux sans jamais se plaindre, ni protester.
Dans ce milieu désastreux, Jamila avait vécu dans un dénuement complet, privée de toute éducation qui l'aurait mise en garde vis-à-vis de la cupidité du monde, et même l'enseignement qui l'aurait pourvue de l'arme du savoir lui avait été refusé ; d'ailleurs, comment pouvait-elle s'attendre à autre chose si aucun de ses frères n'avait pas eu ce droit. EL Mehdi,c'est ainsi que se nommait si injustement son père, était non seulement incapable d'assurer une vie honnête aux enfants dont il est le géniteur, mais encore il avait diverses habitudes ruineuses : Il ne cessait de fumer la misérable cigarette qui tout en ruinant sa santé, son seul bien dans ce monde ; elle suçait le sang et la suée de ses efforts et dévorait le pain de sa famille.
Cette situation que je ne cesse de dire combien elle était noire et désespérée avait transformé les enfants d'El Mehdi, surtout les garçons en petits mendiants. Ils quémandaient aux passants des centimes pour acheter une boîte de silicium qu'ils aspiraient profondément dans l'espoir d'oublier la condition et l'existence qu'on leur imposait. Dans cet environnement néfaste, la petite Jamila avait d'abord passé par l'enfance innocente qu'elle avait vécue comme un témoin neutre de ce qui se passait autour d'elle ; mais cette enfance est étranglée sauvagement au berceau par les mains impitoyables de la misère : ainsi, la petite Jamila devint en un instant une adulte prématurée qui souffrait le martyre. Les ans passèrent et la famille s'enlisa de plus en plus dans le gouffre de l'indigence. À peine eut-elle quatorze ans, Jamila était déjà consciente de sa condition. A cet âge, son père l'obligea à travailler comme ouvrière agricole, appelée communément «les filles du Mouquef». Ces filles-là allaient, chaque jour avant l'aube, à côté de la rue principale de la petite bourgade. Là, agglutinées comme des abeilles pour combattre le froid lancinant des mois d'hiver, elles attendaient un camion, un tracteur, on un chariot qui les emportera aux champs, où elles bosseront, comme des bêtes de somme, toute la journée à entretenir les différentes plantations, à biner la terre, ou à arracher les mauvaises herbes pour recevoir à la tombée du jour une somme misérable qui dépassait rarement trente dirhams.
Jamila était donc obligée de pratiquer ce genre de travail qu'elle n'aimait guère, parce que les filles du Mouquef avaient une mauvaise réputation.Tout le monde croyait qu'elles sont des filles de joie qui troqueront leur honneur contre une dizaine de dirhams. Ces accusations n'étaient pas sans raison, non parce que ces filles étaient réellement malhonnêtes et luxurieuses, mais parce qu'elles étaient des proies faciles et sans protection, des proies dont on pouvait abuser impunément. Cela avait failli se produire un jour lorsque, tout en travaillant dans un champ de pommes de terre, Jamila avait été attaquée par l'un des ouvriers, mais, pour une fois, ses cris affolés et stridents l'avaient sauvée du viol. Depuis ce jour-là., elle avait juré de ne plus remettre les pieds au mouquef quitte à mettre son père hors de lui.
Son père qui voyait s'accroître ses embarras pécuniaires parvint à l'engager comme bonne chez le directeur de la manufacture où il travaillait. Jamila avait alors seize ans.
Najat, la femme du directeur était si sévère avec elle. Elle ne cessait de la harceler toute la journée :"Jamila fait ceci, Jamila fait cela, Jamila où es-tu ? Jamila bouge-toi...", de sorte que le soir arrivé, la pauvre fille, esquintée de travail, tombait roide comme une pierre dans un sommeil profond. Trois ans passèrent sur ce rythme infernal, et le beau visage de la jeune fille avait perdu sa fraîcheur. Il était à présent sillonné de ridules qui annonçaient une vieillesse prématurée. Même ses yeux, qui brillaient autrefois comme deux jais formidables, avaient perdu leur charme à cause des cernes violets qui les entouraient maintenant, et qui leur donnaient l'aspect de deux trous enfoncés. A dix-neuf ans, Jamila avait acquis l'expérience nécessaire à ce genre de travail : aussi les cris et les vociférations de madame Najat avaient-ils diminué. Les souffrances de Jamila avaient par contre, augmenté à cause de Mourad, le fils de ses employeurs. Celui-ci, croyant que Jamila appartenait à ses parents, ne cessait de la draguer, l'effleurer,la taquiner et la narguer tout le temps sans craindre d'être grondé par ses parents qui le choyaient outre mesure. Il avait essayé plusieurs fois de l'obliger à coucher avec lui, mais Jamila avait toujours su résister à ses tentatives malgré sa faiblesse.
Un dimanche noir donnera le coup de grâce à la malheureuse Jamila. Ce jour-là, le directeur et sa femme étaient invités à une soirée chez un haut responsable et Jamila était restée seule dans la villa. L'heure avait dépassé minuit sans que les maîtres rentrassent. Elle avait cédé involontairement à un sommeil profond pour se réveiller un quart d'heure, en sentant des mains tripoter ses seins et des souffles tièdes brûler son cou. Tout nu, Mourad était blotti contre elle. Un cri rauque et déchirant sortit de son gosier. Elle essaya en vain d'échapper aux poignées de son agresseur, mais ses efforts n'ayant pas abouti, elle s'évanouit au paroxysme du désespoir...
Ni plaintes, ni pleurs n'avaient touché le coeur rupestre des employeurs qui, en écoutant le récit de son viol, ne pensaient qu'à protéger leur rejeton ; et d'ailleurs, qu'est-ce qu'elle valait la bonne auprès du fils d'un directeur aussi riche et puissant. La pauvre ne pouvait même pas compter sur son père qui risquait de perdre son emploi avant même d'ouvrir sa bouche. Après avoir été renvoyée, Jamila retourna à la maison de son père où elle n'avait trouvé ni compassion, ni miséricorde, mais seulement les jérémiades de la mère et des soeurs et les regards insultants des frères ; quant au père, les marques de son impuissance étaient creusées comme des ornières sur son visage sec.
Ne voulant plus vivre au sein de cet enfer terrestre, Jamila s'échappa du foyer paternel. Pendant qu'elle errait sans but dans les rues de la ville voisine où le car l'avait déposée, une femme d'un air suspect s'approcha d'elle, l'aborda, et lui dit d'un ton affecté : qu'est-ce qu'elle avait ? Jamila, qui attendait la première occasion pour vider tous ses malheurs, lui raconta son histoire et son drame. Aussitôt après, la femme montra beaucoup de pitié et de compassion et laissa même s'écouler quelques larmes. Elle lui tint tout un discours sur le châtiment que Dieu réserve à ces criminels et sa clémence pour les gens de bonne foi. Elle lui proposa de l'emmener chez une famille où elle sera à son aise, et où elle trouvera le bonheur. Jamila, naïve qu'elle était, consentit sans suspicion. Deux jours après, Jamila était séquestrée dans un bordel où l'avait laissée la proxénète. Cher lecteur, vous connaissez, maintenant, toute l'histoire de cette femme qui fait le pied de grue devant la porte de cette maison délabrée, et qui s'accroche aux passants pour les séduire et les introduire dans son alcôve qui pue la sueur.La lumière braquée sur Jamila s'étend de plus en plus, et des milliers d'autres Jamila apparaissent sur la scène du drame, dans ces lieux de perdition.
Mohamed Semlali (publiée dans Le Matin Magazine du 11 au 18 septembre 1994)




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#nouvelle#perdition#histoire#fille


 Réponse N°1 6425

Très beau récit!
  Par   Samira Yassine  (CSle 2010-09-23 15:11:20

Histoire triste dans un très beau récit, si attachant. Si j'ai raté la publication de vos deux écrits de cet été , je n'allais sûrement pas rater celle-ci.

Vous êtes un grand écrivain, ne nous privez pas de ces beaux écrits. on attend d'autres et d'autre encore.Merci




 Réponse N°2 6427

re
  Par   marocagreg  (Adminle 2010-09-23 15:25:06

ça fait une dizaine d'années que je n'ai plus écrit de nouvelles... ce texte remonte à 1994. C'est une histoire ordinaire mais fréquente comme celle que raconte M. El Omari.




 Réponse N°3 6611

Injustice!!!!!
  Par   ouhti soumeya  (Profle 2010-10-01 16:32:33

Il y'aura tjs des Jamila qui souffrent à cause de l'injustice de notre société et à cause de la pauvreté "kabaha lahou lfakr"




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