Mère courage de brecht - épisode de la défiguration de catherine (tab6)

 Par marocagreg  (Admin)  [msg envoyés : 2213le 12-06-09 à 20:54  Lu :2989 fois
     
  
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Le tableau 6 met en parallèle deux épisodes importants :
  1. La mort du capitaine Tilly et la cérémonie de son enterrement
  2. L'agression de Catherine et sa défiguration par un soldat ivre.

Ce tableau confronte deux types d'histoires qui sont en rapport intime avec la guerre de 30 ans :

  • l'Histoire officielle qui représente la mort d'une figure centrale de cette guerre (capitaine Tilly). Cette histoire est rejetée hors scène comme une histoire qui n'intéresse en rien le peuple. Plus que ça, la mort du capitaine devient une affaire pour la cantinière et pour les soldats qui fêtent la mort de leur officier dans une beuverie qui ne sera pas sans conséquences fâcheuses.
  • l'histoire individuelle de Courage et surtout celle de sa fille Catherine qui subit, elle aussi, dans ce tableau, une mort symbolique et physique : la mort d'un espoir longtemps entretenu (espoir de se marier et de devenir mère). Ayant été défigurée, Catherine qui ne voulait pas lâcher sa marchandise pour assurer sa dot, est définitivement défigurée : une cicatrice profonde va désormais enlaidir la pauvre muette, elle qui a été déjà violée par un soldat lorsqu'elle était encore petite et privée à la fois de la voix et de la beauté. toutes ces blessures physiques et morales rendent son rêve matrimonial et maternel quasi irréalisable.
    Un acte symbolique ne doit pas être omis : Anna Fierling qui cherche à consoler sa fille traumatisée lui offre les souliers rouges d'Yvette la prostituée. Cet acte signe la fin du rêve et la perte de l'innocence, car Catherine, n'ayant plus d'espoir, est destinée à devenir elle-même une sorte de prostituée de guerre. Dans ce sens, les souliers rouges sont moins une consolation que l'expression d'une capitulation.

Si l'histoire officielle des gros bonnets s'écrit dans les manuels de l'histoire, l'histoire privée du peuple s'écrit à même la chaire et reste comme un vestige indélébile sur le corps et sur l'âme.
Cela nous amène à un autre enjeu capital de cet épisode, celui que Bernard Dort appelle "la contradiction vivante" en évoquant le statut équivoque de Mère Courage.
Mère Courage, comme cela apparaît bien dans ce tableau, est déchirée entre son métier de commerçante et son statut de mère, deux fonctions qui sont presque inconciliables, d'où la dimension tragique du personnage.
Mère Courage, aveuglé par la perspective de faire de bonnes affaires, est dépossédée progressivement de sa progéniture. sans le vouloir, elle entre en conflit d'intérêt avec les désirs de sa propres filles et pourtant elle vient de décliner une offre de mariage sous prétexte qu'elle veut complètement se consacrer au bien-être de sa famille. En tant que commerçante, elle s'oppose au vœu le plus chère de Catherine et à son devoir maternel.
En effet, Courage qui vient de se hasarder à faire des achats, craint l'avènement de la paix qui signifierait pour elle la ruine de ses affaires commerciales. Or sa fille n'attend que la paix pour pouvoir s'établir et construire une famille. Courage va plus loin encore, car malgré l'effort de consolation et la pitié maternelle qu'elle manifeste face au spectacle désolant de sa fille défigurée, elle ne peut pas nier sa responsabilité indéniable : Non seulement ses conseils ont conduit sa fille à adopter une attitude dangereuse en lui mettant dans la tête la nécessité de protéger coûte que coûte la marchandise pour avoir une dot, mais plus que ça, elle reconnaît que l'agresseur de sa fille est un cavalier qui s'est saoulé chez elle. Son commerce et son vin sont donc directement responsables du drame de sa fille.
L'effort de persuasion et d'argumentation qu'Anna Fierling déploie pour atténuer la gravité de l'incident est donc à lire non seulement comme une tentative de consoler la fille endolorie, mais aussi comme une argumentation tordue qui permet à mère Courage d'atténuer le sentiment de sa propre culpabilité, ce qui lui fait dire par exemple (ce n'est pas totalement dénué de logique mais c'est tordu) que la cicatrice nouvellement acquise n'est pas, tout compte fait, une mauvaise chose; elle est même une chance qui protégerait Catherine de la convoitise animale des soldats.
Elle ressort de tout ceci que Mère Courage reste fidèle à elle-même : tantôt lucide et capable de lire le réel et de l'interpréter et tantôt aveugle et incapable de faire les bons calculs : (elle maudit la guerre et en même temps elle reconnaît en elle une source de profit) C'est ce tiraillement et ce choix difficile entre deux statuts indispensables qui font de la cantinière la victime désignée de la guerre de 30 ans, un personnage qui charrie avec lui son destin tragique. pour Mère Courage la question existentielle est shakespearienne : to be or not to be.

  



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