Littérature - un auteur, un texte... chaque jour!

 Par Idoubiya Rachid  (Prof)  [msg envoyés : 1316le 27-04-12 à 19:34  Lu :3080 fois
     
  
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Je vais commencé un projet autour de la littérature française et étrangère. Chaque jour, il sera question d'aborder un écrivain de talent!
1- Albert Camus: Albert Camus, 46 ans, meurt sur le coup. Le 4 janvier 1960, une puissante voiture dans laquelle Albert Camus rentre à Paris, quitte la route et s'écrase contre un arbre. L'écrivain exceptionnel, prix Nobel de littérature à 44 ans, devenu l'une des voix de la littérature française dans le monde, est tué sur le coup. Tragédie littéraire!...
Voilà justement un texte qui m'a souvent arrêté! Je veux le partager avec vous. Il est significatif tant par sa littérarité que par son témoignage : la civilité prétendue de l'autre!... La mort tragique et désolante de l'écrivain m’amène à lui rendre hommage par la relecture, ne serait-ce que de ce passage...
NB- Clin d'oeil 1 "Oui, Suzanne, je fuis l'épidémie de grippe A dans huit jours !"
Voici le texte dont je donne volontier le titre suivant: " philosophie de l'absurde"
- Hymne à la narration ou l'art de l'argumentation implicite...
Bonne lecture...
" Un jour où, conduisant ma voiture, je tardais une seconde à démarrer au feu vert, pendant que nos patients concitoyens déchaînaient sans délai leurs avertisseurs dans mon dos, je me suis souvenu soudain d'une autre aventure, survenue dans les mêmes circonstances. Une motocyclette conduite par un petit homme sec, portant lorgnon et pantalon de golf, m'avait doublé et s'était installée devant moi, au feu rouge. En stoppant, le petit homme avait calé son moteur et s'évertuait en vain à lui redonner souffle. Au feu vert, je lui demandai, avec mon habituelle politesse, de ranger sa motocyclette pour que je puisse passer. Le petit homme s'énervait encore sur son moteur poussif. Il me répondit donc, selon les règles de la courtoisie parisienne, d'aller me rhabiller. J'insistai, toujours poli, mais avec une légère nuance d'impatience dans la voix. On me fit savoir aussitôt que, de toute manière, on m'emmenait à pied et à cheval. Pendant ce temps, quelques avertisseurs commençaient, derrière moi, de se faire entendre. Avec plus de fermeté, je priai mon interlocuteur d'être poli et de considérer qu'il entravait la circulation. L'irascible personnage, exaspéré sans doute par la mauvaise volonté, devenue évidente, de son moteur, m'informa que si je désirais ce qu'il appelait une dérouillée, il me l'offrirait de grand coeur. Tant de cynisme me remplit d'une bonne fureur et je sortis de ma voiture dans l'intention de frotter les oreilles de ce mal embouché. Je ne pense pas être lâche (mais que ne pense-t-on pas!), je dépassais d'une tête mon adversaire, mes muscles m'ont toujours bien servi. Je crois encore maintenant que la dérouillée aurait été reçue plutôt qu'offerte. Mais j'étais à peine sur la chaussée que, de la foule qui commençait à s'assembler, un homme sortit, se précipita sur moi, vint m'assurer que j'étais le dernier des derniers et qu'il ne me permettrait pas de frapper un homme qui avait une motocyclette entre les jambes et s'en trouvait, par conséquent, désavantagé. Je fis face à ce mousquetaire et, en vérité, ne le vis même pas. À peine, en effet, avais-je la tête tournée que, presque en même temps, j'entendis la motocyclette pétarader de nouveau et je reçus un coup violent sur l'oreille. Avant que j'aie eu le temps d'enregistrer ce qui s'était passé, la motocyclette s'éloigna. Étourdi, je marchai machinalement vers d'Artagnan quand, au même moment, un concert exaspéré d'avertisseurs s'éleva de la file, devenue considérable, des véhicules. Le feu vert revenait. Alors, encore un peu égaré, au lieu de secouer l'imbécile qui m'avait interpellé, je retournai docilement vers ma voiture et je démarrai, pendant qu'à mon passage l'imbécile me saluait d'un « pauvre type » dont je me souviens encore."
Albert CAMUS, La Chute, Ed. Gallimard, 1956.
Voilà un site web pour redécouvrir un des auteurs le plus prolifique et le plus profond dans son écriture! ( http://webcamus.free.fr/ )

  




 Réponse N°1 20510

re
  Par   LOUMATINE Abderrahim  (Profle 27-04-12 à 22:54



Très bonne idée M. Idoubiya,





 Réponse N°2 20511

Une écrivaine
  Par   Idoubiya Rachid  (Profle 27-04-12 à 23:05

Merci cher ami. Demain ce sera une écrivaine...




 Réponse N°3 20534

En hommage à toutes les femmes du monde...
  Par   Idoubiya Rachid  (Profle 28-04-12 à 11:17

- Hymne à l'argumentation crue....



2- Simone de Beauvoir : « On ne naît pas femme : on le devient. »


C’est ainsi que parlait une femme au début de la deuxième moitié du 20ième siècle… J’apprécie spécialement cette écrivaine ! J’ai toujours lu et étudié ses discours avec beaucoup d’attention : l’argumentation y est ! Cette mathématicienne de formation, cette littéraire, cette adepte de philosophie et de défense de la femme, révèle un style acerbe, - où se mêlent élégance du style et force du raisonnement-, et apporte pour toute personne qui lui tient compagnie une très grande énergie et un très grand sens de l’Humain !



Simone de Beauvoir :
Parisienne de naissance (le 9 janvier 1908) et de décès (le 14 avril 1986), cette femme est un Homme ! Un être humain, tout simplement ! Compagne du fameux Jean-Paul Sartre, elle l’égale par sa présence et son énergie pour la défense de la moitié « délaissée » de l’Humanité…

Voici un texte : « Le deuxième sexe ». Un essai « mordu », qui décortique la situation des femmes. Ce texte fit parler de lui ! Déjà, les grands écrivains comme Julien Gracq et François Mauriac…firent couler de l’encre et de l’esprit pour lui rendre hommage : tant de débats, de polémiques et de controverses ! Simone de Beauvoir fut une vraie intellectuelle ! C’est l’écrivaine engagée par excellence! Elle fut l’avenir de la femme !

Quand j’entends parler d’égalité, de parité, de récrimination positive, je pense à cette écrivaine ! Elle a ouvert la porte à une longue action-combat vers l’égalité...



« … sa vocation lui est impérieusement insufflée. »




« On ne naît pas femme : on le devient. Aucun destin biologique, psychique, économique ne définit la figure que revêt au sein de la société la femelle humaine ; c'est l'ensemble de la civilisation qui élabore ce produit intermédiaire entre le mâle et le castrat qu'on qualifie de féminin. Seule la médiation d'autrui peut constituer un individu comme un Autre. En tant qu'il existe pour soi l'enfant ne saurait se saisir comme sexuellement différencié. Chez les filles et les garçons, le corps est d'abord le rayonnement d'une subjectivité, l'instrument qui effectue la compréhension du monde : c'est à travers les yeux, les mains, non par les parties sexuelles qu'ils appréhendent l'univers. Le drame de la naissance, celui du sevrage se déroulent de la même manière pour les nourrissons des deux sexes ; ils ont les mêmes intérêts et les mêmes plaisirs ; la succion est d'abord la source de leurs sensations les plus agréables ; puis ils passent par une phase anale où ils tirent leurs plus grandes satisfactions des fonctions excrétoires qui leur sont communes ; leur développement génital est analogue ; ils explorent leur corps avec la même curiosité et la même indifférence ; du clitoris et du pénis ils tirent un même plaisir incertain ; dans la mesure où déjà leur sensibilité s'objective, elle se tourne vers la mère : c'est la chair féminine douce, lisse, élastique qui suscite les désirs sexuels et ces désirs sont préhensifs ; c'est d'une manière agressive que la fille, comme le garçon, embrasse sa mère, la palpe, la caresse ; ils ont la même jalousie s'il naît un nouvel enfant ; ils la manifestent par les mêmes conduites : colères, bouderie, troubles urinaires ; ils recourent aux mêmes coquetteries pour capter l'amour des adultes. Jusqu'à douze ans la fillette est aussi robuste que ses frères, elle manifeste les mêmes capacités intellectuelles ; il n'y a aucun domaine où il lui soit interdit de rivaliser avec eux. Si, bien avant la puberté, et parfois même dés sa toute petite enfance, elle nous apparaît déjà comme sexuellement spécifiée, ce n'est pas que de mystérieux instincts immédiatement la vouent à la passivité, à la coquetterie, à la maternité : c'est que l'intervention d'autrui dans la vie de l'enfant est presque originelle et que dés ses premières années sa vocation lui est impérieusement insufflée. »




Simone de Beauvoir, Le Deuxième sexe. Tome 2 Paris: Gallimard, 1949, pp. 13-14.




« La femme n'est victime d'aucune mystérieuse fatalité : il ne faut pas conclure que ses ovaires la condamnent à vivre éternellement à genoux… » Simone de Beauvoir.







 Réponse N°4 20562

re
  Par   LOUMATINE Abderrahim  (Profle 28-04-12 à 16:05



Salam

Votre choix des auteurset des passages sont vraimentpertinents

Merci





 Réponse N°5 20575

re
  Par   amina ossoule  (CSle 28-04-12 à 20:50



....Et votre manière d'analyser et de voir les choses me laisse bouche-bée. que du bonheur et que du profit... merci





 Réponse N°6 20609

Hymne à la simplicité !
  Par   Idoubiya Rachid  (Profle 29-04-12 à 13:40



« J'éprouve l'émotion la plus forte devant le mystère de la vie. Le sentiment fonde le beau et le vrai, il suscite l'art et la science. » Albert Einstein



Albert Einstein
m’a toujours impressionné comme il a impressionné des milliards d’individus de par le monde ! Peu de gens pourtant connaissent ses théories et ses recherches restent le secret de quelques initiés…Pourtant on peut entendre même les enfants prononcer son nom !

Même si j’ai reçu une formation « scientifique », ma connaissance de cet imminent scientifique fut littéraire… En effet, si cet homme universel est doué pour les phénomènes scientifiques, cela n’empêche qu’il maîtrise jusqu’à la perfection totale les différentes techniques de l’écriture…! Ceci peu de personnes le sachent !

C’est pour rendre un grand hommage que j’aborde Albert Einstein pour montrer qu’on peut écrire élégamment en usant de la simplicité, le plus simplement du monde ! Voilà un paragraphe argumentatif qui viendra corroborer mes propos !

"C’est en réalité tout notre système de conjectures qui doit être prouvé ou réfuté par l’expérience. Aucune de ces suppositions ne peut être isolée pour être examinée séparément. Dans le cas des planètes qui se meuvent autour du soleil, on trouve que le système de la mécanique est remarquablement opérant. Nous pouvons néanmoins imaginer un autre système, basé sur des suppositions différentes, qui soit opérant au même degré.

Les concepts physiques sont des créations libres de l’esprit humain et ne sont pas, comme on pourrait le croire, uniquement déterminés par le monde extérieur. Dans l’effort que nous faisons pour comprendre le monde, nous ressemblons quelque peu à l’homme qui essaie de comprendre le mécanisme d’une montre fermée. Il voit le cadran et les aiguilles en mouvement, il entend le tic-tac, mais il n’a aucun moyen d’ouvrir le boîtier. S’il est ingénieux il pourra se former quelque image du mécanisme, qu’il rendra responsable de tout ce qu’il observe, mais il ne sera jamais sûr que son image soit la seule capable d’expliquer ses observations. Il ne sera jamais en état de comparer son image avec le mécanisme réel, et il ne peut même pas se représenter la possibilité ou la signification d’une telle comparaison. Mais le chercheur croit certainement qu’à mesure que ses connaissances s’accroîtront, son image de la réalité deviendra de plus en plus simple et expliquera des domaines de plus en plus étendus de ses impressions sensibles. Il pourra aussi croire à l’existence d’une limite idéale de la connaissance que l’esprit humain peut atteindre. Il pourra appeler cette limite idéale la vérité objective." Albert Einstein et Léopold Infeld L’évolution des idées en physique

« La folie est de toujours se comporter de la même manière et de s’attendre à un résultat différent. » Albert Einstein.

Je dis à cet ami que la folie devient même un style !

« C'est le rôle essentiel du professeur d'éveiller la joie de travailler et de connaître. »

de Albert Einstein

« L'enseignement devrait être ainsi : celui qui le reçoit le recueille comme un don inestimable mais jamais comme une contrainte pénible. »

de Albert Einstein

« N'essayez pas de devenir un homme qui a du succès. Essayez de devenir un homme qui a de la valeur. »

de Albert Einstein

« Je ne dors pas longtemps, mais je dors vite. »

de Albert Einstein

- Je n'écris pas longtemps, mais je pense vite!

« Inventer, c’est penser à côté. »

de Albert Einstein



NB- Albert Einstein n’a pas de naissance, ni de décès : il est relatif !






 Réponse N°7 20633

Remerciements
  Par   Samira Yassine  (CSle 30-04-12 à 10:40



Je vous féliciteM Rachid Idoubiya, pour votre persévérance et souhaite vous voir continuer à nous informer sur des écrivains si connus; cela constitue toujours un ajout pour ceux qui en ont une idée, sinon une information et reformation pour ceux qui souffrent de crtaines lacunes dans le domaine.

Mes sincères remerciements, cher ami.





 Réponse N°8 20686

Les Autres et Nous!
  Par   Idoubiya Rachid  (Profle 01-05-12 à 01:08



J'ai, et je ne le cache pas, eu toujours de la préférence pour les oeuvres de pensée. Parmi les écrivains qui m'ont toujours enseigné quelque chose, je cite Tzvetan Todorov! Puisque je suis humaniste à ma manière, j'ai toujours eu un penchant pour les idées de la tolérance, de l’universalisme des valeurs et pour les forces des idées, créatrices de plus-valus!

J'ai connu Tzvetan Todorov un peu plus tard, lorsque je préparais mon mémoire de DEA. C'était une révélation, à plus d'un titre. Je suivais un module sur la sémiologie dans le cadre de l'analyse de discours et je travaillais entre autre sur Claude Lévis-Strauss - j'y viendrais- et cette généreuse plume qui donne le vrai, avec le beau et sans oublier le juste! A cette époque, j'ai déjà compris cela! Un mariage solide et durable ne pourra faire abstraction du verre au profit du liquide! Un texte, ce ne sont pas seulement que des idées, des phrases et des tournures expressives. C'est plus que cela: heureusement! C'est une âme qui révèle une expérience! N'a-t-on pas dit que ce qui se conçoit bien s'énonce clairement, aisément et rapidement?!

Qui pourra témoigner de l'injustice et du racisme que quelqu'un qui a vécu et fut considéré comme un étranger!?

Un sentiment horrible que celui de se sentir pris à part par des gens dont l'hostilité n'est égalée que par l'ignorance!



Né en Bulgarie en 1939 et réfugié en France en 1963. Tzvetan Todorov est directeur de recherches au CNRS. Historien et philosophe, il est l'auteur prolixe de 25 ouvrages, dont Mémoire du mal. Tentation du bien, Enquête sur le siècle, Robert Laffont, Paris 2000. Il a dirigé 5 ouvrages collectifs, dont La fragilité du bien. Le sauvetage des juifs Bulgares, Albin Michel, Paris 1999.


Sans tarder chers(ères) collègues, je vous invite à re-découvrir un des écrivains les plus talentueux des temps modernes, avec un style remarquablement claire et limpide. On dirait qu'on anticipe ses idées tant par le charme de leur concision que par l'exactitude de leur précision...

Bonne lecture donc! Et bonne chance - vous allez vivre une aventure!



Texte 1 Etre bon!




La liberté
est la première valeur humaniste, la bonté est la seconde. En effet, l'homme seul n'est pas l'homme entier, « l'individualisme n'est pas l'humanité », les hommes deviennent le but de leur action, et non seulement sa source. Or le sommet de la relation à autrui, c'est l'apparition de la simple bonté, le geste qui fait que, par nos soins, une autre personne devienne heureuse.

Grossman développe son éloge de la bonté en l'opposant aux doctrines du bien. Celles-ci ont toutes un défaut insurmontable : c'est qu'elles mettent au sommet des valeurs une abstraction, non les individus humains. Or les hommes ne font pas le mal pour le mal, ils croient toujours poursuivre le bien; simplement, il se trouve qu'en cours de route ils sont amenés à faire souffrir les autres. C'est la thèse que développe de la manière la plus circonstanciée, dans Vie et destin, le « fol en Dieu » Ikonnikov, détenu dans un camp de concentration allemand, et qui a rédigé un petit traité sur la question. « Même Hérode ne versait pas le sang au nom du mal. » La poursuite du bien, dans la mesure même où elle oublie les individus qui devaient en être les bénéficiaires, se confond avec la pratique du mal. Les souffrances des hommes proviennent même plus souvent de la poursuite du bien que de celle du mal. « Là où se lève l'aube du bien, des enfants et des vieillards périssent, le sang coule. » Cette règle s'applique aussi bien aux religions anciennes qu'aux doctrines de salut modernes, tel le communisme. Mieux vaut donc renoncer à tout projet global d'extirper le mal de la terre pour y faire régner le bien.

[Tzvetan TODOROV Mémoire du mal, tentation du bien,éd. Robert Laffont, Paris, 2000] P 103



Texte 2 La littérature en péril!




" Si je me demande aujourd'hui pourquoi j'aime la littérature, la réponse qui me vient spontanément à l'esprit est : parce qu'elle m'aide à vivre.


Je ne lui demande plus tant, comme dans l'adolescence d'épargner les blessures que je pourrais subir lors des rencontres avec des personnes réelles ; plutôt que d'évincer les expériences vécues, elle me fait découvrir des mondes qui se placent en continuité avec elles et me permets de mieux les comprendre. Je ne crois pas être le seul à la voir ainsi. Plus dense, plus éloquente que la vie quotidienne mais non radicalement différente, la littérature élargit notre univers, nous incite à imaginer d'autres manières de le concevoir et de l'organiser. Nous sommes tous fait de ce que nous donnent les autres êtres humains : nos parents d'abord, ceux qui nous entourent ensuite ; la littérature ouvre à l'infini cette possibilité d'interaction avec les autres et nous enrichit donc infiniment. Elle nous procure des sensations irremplaçables qui font que le monde réel devient plus chargé de sens et plus beau. Loin d'être un simple agrément, une distraction réservée aux personnes éduquées, elle permet à chacun de mieux répondre à sa vocation d'être humain.



Texte 3 La morale est-elle universelle?


Le problème moral se trouve énoncé déjà chez Platon ou dans les Évangiles. Jésus ne se contente pas de recommander l'accomplissement d'un certain nombre d'actes louables, comme faire l'aumône, prier ou jeûner; il ajoute: « Prenez garde à ne pas faire les justes devant les hommes pour en être remarqués ; sinon vous n'aurez pas de salaire auprès de votre père qui est dans les cieux. » Jésus ne dit pas : cessez de faire les justes, ne donnez plus l'aumône, volez. Il demande seulement que ces actes soient accomplis « dans le secret », de sorte que même « ta gauche ignore ce que fait ta droite », et non pas « pour tirer gloire des hommes » ou « pour paraître aux yeux des hommes' ». Cette exigence, étrangère au monde païen ancien (le héros recherche la gloire et la renommée au lieu de les fuir), s'est répandue bien au-delà de son contexte originel et ne nous apparaît plus aujourd'hui comme spécifiquement chrétienne. En disant (avec Kant, mais aussi avec le bon sens actuel) que l'acte moral ne saurait être intéressé, nous généralisons la recommandation de Jésus : si l'on agit pour le salaire des hommes, on cesse de « faire le juste ».

Mais est-il facile de renoncer au regard des autres ? Le croyant fervent ne devrait pas avoir de trop gros problèmes, ni chercher salaire humain, puisque Jésus lui a promis: « Ton Père, qui voit dans le secret, te le rendra. » Si toutefois l'on a cessé de croire qu'un Père voit dans le secret et qu'il rétablira la balance des paiements à la fin des temps, comment faire? On est tenté alors de chercher l'approbation extérieure ; or la récompense venue des autres rend l'acte intéressé.  

La voie de l'action morale, elle, est solitaire, et on l'emprunte parce que le bonheur des autres fait le nôtre, non parce qu'elle augmente notre célébrité.


Si quelqu'un déclare aujourd'hui en public qu'il se met du bon côté, qu'il condamne comme il se doit les méchants, pleure les faibles et admire les forts, il n'ajoute rien à sa valeur : faire la morale aux autres n'a jamais été un acte moral. La vertu du héros, l'auréole de la victime ne déteignent pas vraiment sur leurs admirateurs, quoi qu'en espèrent ces derniers : il n'y a rien d'héroïque dans le fait d'admirer un héros universellement reconnu. Bien au contraire : la bonne conscience neutralise la bonne action. Jouir du prestige de nos parents-héros ou compatir à la souffrance de nos parents-victimes est normal et même louable ; mais, à partir du moment où ces sentiments s'expriment sur la place publique, ils prennent un sens supplémentaire : ils servent notre intérêt, non notre éducation morale. Si l'on s'obstine à invoquer rituellement les bons, les méchants et les victimes du passé pour servir les intérêts de son propre groupe, on peut réclamer l'admiration de ses membres, non celle de sa conscience. Pas plus qu'on ne la provoque en se contentant de se ranger du côté des valeurs reconnues. Le rappel public du passé ne nous éduque que s'il nous met personnellement en cause et nous montre que nous-même (ou ceux à qui nous nous identifions) n'avons pas toujours été l'incarnation du bien ou de la force.

[Tzvetan TODOROV Mémoire du mal, tentation du bien,éd. Robert Laffont, Paris, 2000] P 283



Texte 4 Les valeurs, elles, sont relatives...


Alors qu'il est clair que de nombreuses valeurs sont relatives, nous avons aussi, je crois, le sentiment et l'intuition que certaines d'entre elles ne le sont pas, et qu'aucune circonstance historique, aucune particularité culturelle ne permet de les contredire en droit. C'est du reste pourquoi nous n'avons pas de mal à saisir intuitivement le contenu de l'enseignement moral d'un Bouddha, d'un Socrate ou d'un Jésus, alors même que des millénaires nous en séparent. Tous ne seraient peut-être pas d'accord avec cette thèse ; mais, en pratique, nous agissons comme si nous y adhérions. Nous n'acceptons pas que le sacrifice humain, ou le génocide, ou la réduction en esclavage, ou la torture puissent être excusés au nom du contexte historique dans lequel ils se produisent. Cela ne nous dispense pas, bien entendu, de chercher à comprendre pourquoi et comment de tels actes ont pu paraître acceptables, voire louables, à des populations entières.

[Tzvetan TODOROV Mémoire du mal, tentation du bien,éd. Robert Laffont, Paris, 2000] P 198





 Réponse N°9 20687

Identité et altérité!
  Par   Jeafari Ahmed  (CSle 01-05-12 à 01:36



Oui, cher ami; c'est profondément humain et toujours d'actualité.(pour ne pas dire atemporel)

mais, pourquoi ne pas mettre l'article dans une nouvelle page? on risque de ne pas le voir, croyant avoir à faire à seulement une réponse!

Bonne nuit!





 Réponse N°10 20729

Mon ami Montaigne m'a dit: " Quand on me contrarie, on éveille mon attention, non pas ma colère. "
  Par   Idoubiya Rachid  (Profle 01-05-12 à 20:38

Fils de la Renaissance et ami de l'Humanisme, Michel Eyquem de Montaigne est un esprit qui a beaucoup contribué à construire le mien! Le jour où j'ai lu le premier texte de cet homme sage et plein de bravoure, j'ai commencé à apprendre à réfléchir, en dehors des préjugés... Voilà aussi ce que mon ami philosophe m'a dit: " J’aime mieux forger mon âme que la meubler." de Montaigne.



J'étais comme à jeun de lecture depuis que j'ai mis de la distance entre les écrits de mon ami Montaigne et moi! Comment ai-je pu? Aujourd'hui, cher ami, laisse moi dévorer ce que j'avais l'habitude de goûter avec parcimonie et d'abreuver de façon gloutonne! Ne m'avez vous pas dit un jour cela? "Le langage faux est moins sociable que le silence." Essais, I, 9 - 1580. Finalement, vous m'avez rendu plus poli que je ne l'étais en me chuchotant à l'oreille: "La politesse coûte peu et achète tout."Pensées diverses - 1580. Ce fut dure pour moi de vous comprendre lorsque vous m'avez crié: " Ce que nous appelons ordinairement amis et amitiés, ce ne sont qu'accointances et familiarités nouées par quelque occasion ou commodité..."Essais...

Mais je n'étais pas aussi surpris de vous entre dire: "La parole est moitié à celui qui parle, moitié à celui qui écoute." Essais, III, 13 - 1580. N'est-ce pas toi, cher ami, qui m'a appris à devenir élitiste: par nécessité non par préférence? "Il est plus facile d'écrire un mauvais poème que d'en comprendre un bon." Pensées - 1580. Et je me demandais pourquoi j'ai eu peu d'amis(es)! Mais je vous ai lu et je vous ai compris: "Il ne peut y avoir de vraie amitié qu'entre des égaux." Essais, L'amitié, XXVII - XVIe siècle.

Cependant, vous m'avez mis la puce à l'oeil en m'assurant qu'il faut être prudent! "On ne peut abuser que de choses qui sont bonnes." Essais - 1580. Aussi, grâce à ta pensée plus limpide que l'eau de roche, j'ai compris la force de l'échange et de la communication! "L'amitié se nourrit de communication." Essais, I, 28 - 1580.



Montaigne est mort 1592 après avoir vécu 59 ans! De la mort, il disait: "Ce n'est pas la mort que je crains, c'est de mourir." Essais - 1580.


Vous savez, cher ami, que vous êtes resté éternel?! Que je communique ta pensée avec les gens que je respecte et avec qui je communique et je partage? Tiens, je vais faire don d'un de vos poèmes - sonnet- qui m'a donné du spirituel dans l'âme!



Pardon, amour, pardon ; à Seigneur je te voue

Le reste de mes ans, ma voix et mes écrits,

Mes sanglots, mes soupirs, mes larmes et mes cris :

Rien, rien tenir d'aucun que de toi, je n'avoue.

Hélas ! comment de moi ma fortune se joue !

De toi n'a pas longtemps, amour je me suis ris,

J'ai failli, je le vois ; je me rends, je suis pris.

J'ai trop gardé mon coeur, or je le désavoue.

Si j'ai pour le garder retardé ta victoire

Ne l'en traite plus mal, plus grande en est ta gloire.

Et si du premier coup tu ne m'as abattu.

Pense qu'un bon vainqueur, et né pour être grand,

Son nouveau prisonnier, quand un coup il se rend,

Il prise et l'aime mieux, s'il a bien combattu.


Pour tous ceux et celles que je respecte, c'est-à-dire toutes les adhérentes et les adhérents de marocagreg, sans bien sûr oublier marocagreg, je leur dis: Montaigne m'a appris à considérer cette sagesse inestimable: "Qui craint de souffrir, il souffre déjà la crainte." Essais, III, 13 - 1580.



Merci mon ami Montaigne, je vous rendrai visite de temps à autre.... C'est promis...






 Réponse N°11 20736

Mes hommages Monsieur Idoubiya
  Par   Dounia Azouz  (Autrele 01-05-12 à 21:45



Je vous remercie pour la substantifique moelle que vous nous offrez. Vous nous élevez vers ces grands hommes dont vous faites indéniablement partie. Vous me donnez envie de découvrir ou de redécouvrir certaines oeuvres.

Vous méritez tout le respect, Monsieur.





 Réponse N°12 20814

Ceux qu'on aime, on ne les juge pas. Jean-Paul Sartre
  Par   Idoubiya Rachid  (Profle 03-05-12 à 00:23



Voilà déjà M.Jeafari ahmed du début... Peut-être une aventure car aborder une oeuvre est toujours une! Mais un écrivain, penseur, un "vrai", demande toute une affaire!

Mais pour commencer, voilà dix citations qui m'ont arrêté et que je veux partager avec vous. Elles révèlent une partie de ma personnalité... Jean Paul Sartre est le nom qu'on me donnait lorsque j'étais à la fac! C'est pourquoi je n'ai pas pu terminer l'article que je me suis promis de terminer aujourd'hui...Je ne sais pas si j'aurai le courage de le faire demain...Pour le moment, je suis toujours entrain de lire mes pages préférées, mes citations et les passages qui ont contribué à former ma propre conception des choses...

Je vous invite donc à lire et à apprécier la pensée d'un homme qui a réellement existé!

La facilité c'est le talent qui se retourne contre nous. Jean-Paul Sartre

Si l'on se bat, on peut être battu. Jean-Paul Sartre

Un droit n'est jamais que l'autre aspect d'un devoir. Jean-Paul Sartre

Je ferai le Bien : c'est encore la meilleure manière d'être seul. Jean-Paul Sartre

Le grade confère autorité et non supériorité. Jean-Paul Sartre

Tous les moyens sont bons quand ils sont efficaces. Jean-Paul Sartre

Parler c'est agir : toute chose qu'on nomme n'est déjà plus tout à fait la même, elle a perdu son innocence. Jean-Paul Sartre

L'authenticité, c'est d'être le même à travers toutes les situations, un projet unique. Jean-Paul Sartre

Le désir s'’exprime par la caresse comme la pensée par le langage. Jean-Paul Sartre

Le meilleur travail n’'est pas celui qui te coûtera le plus mais celui que tu réussiras le mieux. Jean-Paul Sartre





 Réponse N°13 20818

Je ferai le Bien : c'est encore la meilleure manière d'être seul.
  Par   Jeafari Ahmed  (CSle 03-05-12 à 09:09



Quelle sagesse!

Merci, Si Idoubiya, pour l'effort que vous fournissez!

Encore une fois, je crois qu'il est préférable, de mettre le message tout seul: on risque de ne pas le voir: vous avez dit vous-même, que "c'est rare de lire jusqu'au bout", et ce msg, risque d'être confondu avec les commentaires!

Bien à vous!





 Réponse N°14 20847

Prix Nobel de littérature: NON!
  Par   Idoubiya Rachid  (Profle 03-05-12 à 20:28



"J'ai commencé ma vie comme je la finirai sans doute: au milieu des livres." Jean-Paul Sartre.

En effet, cher Jeafari Ahmed, je préfère garder cette page pour qu'elle ne soit pas confondue avec d'autres! Ma présence sur le net doit être organisée! C'est pourquoi j'essaie de ne pas dire n'importe quoi! Je suis donc comme vous: j'aime voir loin, très loin... Cette page donc, que j'espère va durer, que j'espère va interpeller un souvenir, une réflexion, un point d'interrogation de la part des collègues: voilà son but!

Merci donc cher ami pour l'intérêt que vous portez à mes travaux.

Jean-Paul Sartre est né au début du siècle dernier, en 1905. Il est mort à 75 ans. Intellectuel, professeur de philosophie, éditorialiste, essayiste, il fut l’engagement de son temps! Comme Jean Jacques rousseau, il a écrit son autobiographie! L'entreprise du second fut un départ, celle du premier fut la dernière! "Depuis Sartre on n'ose plus écrire des autobiographies comme Rousseau.", disent certains... Engagé, Jean-Paul Sartre dévoile la force de ce qu'il appelle: le retentissement de la parole...

Jean Paul Sartre dit que : "Puisque l’écrivain n’a aucun moyen de s’évader, nous voulons qu’il embrasse étroitement son époque ; elle est sa chance unique : elle s’est faite pour lui et il est fait pour elle. [...] L’écrivain est en situation dans son époque : chaque parole a des retentissements. Chaque silence aussi. [...] Il sait que les mots, comme dit Brice Parain, sont des "pistolets chargés". S’il parle, il tire. Il peut se taire, mais puisqu’il a choisi de tirer, il faut que ce soit comme un homme, en visant des cibles et non comme un enfant, au hasard, en fermant les yeux et pour le seul plaisir d’entendre les détonations."

L’engagement de Jean Paul Sartre ne s'est jamais abreuvé de paroles... L’engagement est un parti pris entre le risque et l'abnégation, entre la vie et la mort...

Voilà donc un texte que je veux spécialement partager avec vous qui, montre que la parole est vraiment une "arme"...

"Jamais nous n’avons été plus libres que sous l’occupation allemande. Nous avions perdu tous nos droits et d’abord celui de parler ; on nous insultait en face chaque jour et il fallait nous taire ; on nous déportait en masse, comme travailleurs, comme Juifs, comme prisonniers politiques ; partout sur les murs, dans les journaux, sur l’écran, nous retrouvions cet immonde visage que nos oppresseurs voulaient nous donner de nous-mêmes : à cause de tout cela nous étions libres. Puisque le venin nazi se glissait jusque dans notre pensée, chaque pensée juste était une conquête ; puisqu’une police toute-puissante cherchait à nous contraindre au silence, chaque parole devenait précieuse comme une déclaration de principe ; puisque nous étions traqués, chacun de nos gestes avait le poids d’un engagement. Les circonstances souvent atroces de notre combat nous mettaient enfin à même de vivre, sans fard et sans voile, cette situation déchirée, insoutenable qu’on appelle la condition humaine.

L’exil, la captivité, la mort surtout que l’on masque habilement dans les époques heureuses, nous en faisions les objets perpétuels de nos soucis, nous apprenions que ce ne sont pas des accidents évitables, ni même des menaces constantes mais extérieures : il fallait y voir notre lot, notre destin, la source profonde de notre réalité d’homme ; à chaque seconde nous vivions dans sa plénitude le sens de cette petite phrase banale :

« Tous les hommes sont mortels .
» Et le choix que chacun faisait de lui-même était authentique puisqu’il se faisait en présence de la mort, puisqu’il aurait toujours pu s’exprimer sous la forme « Plutôt la mort que... ». Et je ne parle pas ici de cette élite que furent les vrais Résistants, mais de tous les Français qui, à toute heure du jour et de la nuit, pendant quatre ans, ont dit non . La cruauté même de l’ennemi nous poussait jusqu’aux extrémités de notre condition en nous contraignant à nous poser ces questions qu’on élude dans la paix : tous ceux d’entre nous - et quel Français ne fut une fois ou l’autre dans ce cas ? - qui connaissaient quelques détails intéressant de la Résistance se demandaient avec angoisse : « Si on me torture, tiendrai-je le coup ? »

Ainsi la question même de la liberté était posée et nous étions au bord de la connaissance la plus profonde que l’homme peut avoir de lui-même. Car le secret d’un homme, ce n’est pas son complexe d’Oedipe ou d’infériorité, c’est la limite même de sa liberté, c’est son pouvoir de résistance aux supplices et à la mort. À ceux qui eurent une activité clandestine, les circonstances de leur lutte apportait une expérience nouvelle : ils ne combattaient pas au grand jour, comme des soldats ; traqués dans la solitude, arrêtés dans la solitude, c’est dans le délaissement, dans le dénuement le plus complet qu’ils résistaient aux tortures : seuls et nus devant des bourreaux bien rasés, bien nourris, bien vêtus qui se moquaient de leur chair misérable et à qui une conscience satisfaite, une puissance sociale démesurée donnaient toutes les apparences d’avoir raison. Pourtant, au plus profond de cette solitude, c’étaient les autres, tous les autres, tous les camarades de résistance qu’ils défendaient ; un seul mot suffisait pour provoquer dix, cent arrestations. Cette responsabilité totale dans la solitude totale, n’est-ce pas le dévoilement même de notre liberté ?

Ce délaissement, cette solitude, ce risque énorme étaient les mêmes pour tous, pour les chefs et pour les hommes ; pour ceux qui portaient des messages dont ils ignoraient le contenu comme pour ceux qui décidaient de toute la résistance, une sanction unique : l’emprisonnement, la déportation, la mort. Il n ‘est pas d’armée au monde où l’on trouve pareille égalité de risques pour le soldat et le généralissime. Et c’est pourquoi la Résistance fut une démocratie véritable : pour le soldat comme pour le chef, même danger, même responsabilité, même absolue liberté dans la discipline.

Ainsi, dans l’ombre et dans le sang, la plus forte des Républiques s’est constituée. Chacun de ses citoyens savait qu’il se devait à tous et qu’il ne pouvait compter que sur lui-même ; chacun d’eux réalisait, dans le délaissement le plus total, son rôle historique. Chacun d’eux, contre les oppresseurs, entreprenait d’être lui-même, irrémédiablement et en se choisissant lui-même dans sa liberté, choisissait la liberté de tous.

Cette république sans institutions, sans armée, sans police, il fallait que chaque Français la conquière et l’affirme à chaque instant contre le nazisme.

Nous voici à présent au bord d’une autre République : ne peut-on souhaiter qu’elle conserve au grand jour les austères vertus de la République du Silence et de la Nuit."

Jean-Paul Sartre, article paru à origine dans Lettres Françaises en 1944



Jean-Paul Sartre a refusé le prix Nobel de littérature en 1964
.





 Réponse N°15 20869

« Madame Bovary, c'est moi ! ».
  Par   Idoubiya Rachid  (Profle 04-05-12 à 10:43



J'ai toujours eu un remarquable penchant pour le style de Flaubert. C'est un écrivain qui pèse ses mots et son style est parmi lesquels je me trouve...


Le nom de Flaubert est lié à son roman célèbre: madame Bovary. C'est un roman censuré dès son apparition dans " La Revue de Paris ", en 1856. C'était un roman à scandale! A cette époque, ce genre d'écrit suscitait le mépris et la condamnation! En effet, Flaubert a subit un procès dont il sorte acquitté grâce à une véritable plaidoirie du maître Sénard... L'auteur des aventure d'"Emma Bovary" est un précurseur du courant réaliste!


Voilà le genre d'écrit qui a choqué une partie de la population de cette époque:


" - M'aimes-tu ?


- Mais oui, je t'aime ! répondait-il.


- Beaucoup ?


- Certainement !




- Tu n'en as pas aimé d'autres, hein ?




- Crois-tu m'avoir pris vierge ? s'exclamait-il en riant.




Emma pleurait, et il s'efforçait de la consoler, enjolivant de calembours ses protestations.




- Oh ! c'est que je t'aime ! reprenait-elle, je t'aime à ne pouvoir me passer de toi, sais-tu bien ? J'ai quelquefois des envies de te revoir où toutes les colères de l'amour me déchirent. Je me demande : " Où est-il ? Peut-être il parle à d'autres femmes ? Elles lui sourient, il s'approche... " Oh n'est-ce pas, aucune ne te plaît ? Il y en a de plus belles ; mais, moi, je sais mieux aimer ! je suis ta servante et ta concubine ! Tu es mon roi, mon idole ! tu es bon ! tu es beau ! tu es intelligent ! tu es fort !




Il s'était tant de fois entendu dire ces choses, qu'elles n'avaient pour lui rien d'original. Emma ressemblait à toutes les maîtresses ; et le charme de la nouveauté, peu à peu tombant comme un vêtement, laissant voir à nu l’éternelle monotonie de la passion, qui a toujours les mêmes formes et le même langage. Il ne distinguait pas, cet homme si plein de pratique, la dissemblance des sentiments sous la parité des expressions. Parce que des lèvres libertines ou vénales lui avaient murmuré des phrases pareilles, il ne croyait que faiblement à la candeur de celles-là ; on en devait rabattre, pensait-il, les discours exagérés cachant les affections médiocres ; comme si la plénitude de l'âme ne débordait pas quelquefois par les métaphores les plus vides puisque personne, jamais, ne peut donner l'exacte mesure de ses besoins, ni de ses conceptions, ni de ses douleurs, et que la parole humaine est un chaudron fêlé où nous battons les mélodies à faire danser les ours, quand on voudrait attendrir les étoiles." Gustave Flaubert, Madame Bovary (partie II, chapitre 12), 1857.




Réquisitoire de M. l'avocat impérial Ernest Pinard (1857)




" [... ] j'ai précisé quelques portraits, j'ai montré Mme Bovary au repos, vis-à-vis de son mari, vis-à-vis de ceux qu'elle ne devait pas tenter, et je vous ai fait toucher les couleurs lascives (1) de ce portrait ! Puis, j'ai analysé quelques grandes scènes : la chute avec Rodolphe, la transition religieuse, les amours avec Léon, la scène de la mort, et dans toutes j'ai trouvé le double délit d'offense à la morale publique et à la religion.




[…] On nous dira comme objection générale : mais, après tout, le roman est moral au fond, puisque l'adultère est puni ?




A cette objection, deux réponses : je suppose l'oeuvre morale, par hypothèse, une conclusion morale ne pourrait pas amnistier les détails lascifs qui peuvent s'y trouver. Et puis je dis : l'oeuvre au fond n'est pas morale.




Je dis, messieurs, que des détails lascifs ne peuvent pas être couverts par une conclusion morale, sinon on pourrait raconter toutes les orgies imaginables, décrire toutes les turpitudes d’une femme publique, en la faisant mourir sur un grabat à l’hôpital. Il serait permis d’étudier et de montrer toutes ses poses lascives ! Ce serait aller contre toutes les règles du bon sens. Ce serait placer le poison à la portée de tous et le remède à la portée d'un bien petit nombre, s'il y avait un remède. [... ] Les peintures lascives ont généralement plus d'influence que les froids raisonnements. Voilà ce que je réponds à cette théorie, voilà ma première réponse, mais j'en ai une seconde.




Je soutiens que le roman de Madame Bovary, envisagé du point de vue philosophique, n'est pas moral. Sans doute, Mme Bovary meurt empoisonnée ; elle a beaucoup souffert, c'est vrai ; mais elle meurt à son heure et à son jour, mais elle meurt, non parce quelle est adultère, mais parce qu’elle l'a voulu ; elle meurt dans tout le prestige de sa jeunesse et de sa beauté ; elle meurt après avoir eu deux amants, laissant un mari qui l'aime, qui l'adore, qui trouvera le portrait de Rodolphe, qui trouvera ses lettres et celles de Léon, qui lira les lettres d'une femme deux fois adultère, et qui, après cela, l'aimera encore davantage au-delà du tombeau. Qui peut condamner cette femme dans le livre ? Personne. Telle est la conclusion. Il n'y a pas dans le livre un personnage qui puisse la condamner. Si vous y trouvez un personnage sage, si vous y trouvez un seul principe en vertu duquel l'adultère soit stigmatisé, j'ai tort. Donc, si, dans tout le livre, il n'y a pas un personnage qui puisse lui faire courber la tête, s'il n'y a pas une idée, une ligne en vertu de laquelle l'adultère soit flétri, c'est moi qui ai raison, le livre est immoral !"




lascif : qui porte ou qui est porté aux plaisirs charnels.




Plaidoirie du défenseur de Flaubert, maître Sénard




" Mon client est de ceux qui n'appartiennent à aucune des écoles dont j'ai trouvé, tout à l'heure, le nom dans le réquisitoire. Mon Dieu ! il appartient à l'école réaliste, en ce sens qu'il s'attache à la réalité des choses. Il appartiendrait à l'école psychologique en ce sens que ce n'est pas la matérialité des choses qui le pousse, mais le sentiment humain, le développement des passions dans le milieu où il est placé. Il appartiendrait à l'école romantique moins peut-être qu'à toute autre, car si le romantisme apparaît dans son livre, de même que si le réalisme y apparaît, ce n'est pas par quelques expressions ironiques, jetées çà et là, que le ministère public (1) a prises au sérieux. Ce que M. Flaubert a voulu surtout, ç'a été de prendre un sujet d'études dans la vie réelle, ç'a été de créer, de constituer des types vrais dans la classe moyenne et d'arriver à un résultat utile. Oui, ce qui a le plus préoccupé mon client dans l'étude à laquelle il s'est livré, c'est précisément ce but utile, poursuivi en mettant en scène trois ou quatre personnages de la société actuelle vivant dans les conditions de la vie réelle, et présentant aux yeux du lecteur le tableau vrai de ce qui se rencontre le plus souvent dans le monde.




[…] chez lui les grands travers de la société figurent à chaque page ; chez lui l'adultère marche plein de dégoût et de honte. Il a pris dans les relations habituelles de la vie l'enseignement le plus saisissant qui puisse être donné à une jeune femme. Oh ! mon Dieu, celles de nos jeunes femmes qui ne trouvent pas dans les principes honnêtes, élevés, dans une religion sévère de quoi se tenir fermes dans l'accomplissement de leurs devoirs de mères, qui ne le trouvent pas surtout dans cette résignation, cette science pratique de la vie qui nous dit qu'il faut s'accommoder de ce que nous avons, mais qui portent leurs rêveries au-dehors, ces jeunes femmes les plus honnêtes, les plus pures, qui, dans le prosaïsme (2) de leur ménage, sont quelquefois tourmentées par ce qui se passe autour d'elles, un livre comme celui-là, soyez-en sûrs, en fait réfléchir plus d'une."




Le ministère public : l'avocat impérial, chargé de défendre la loi et la société. Le défenseur de Flaubert lui reproche de n'avoir pas compris l'ironie du narrateur.


Le prosaïsme : la banalité monotone.










 Réponse N°16 20945

Fénelon ou l'apologie de l'éducation des femmes...
  Par   Idoubiya Rachid  (Profle 05-05-12 à 23:23





L'éducation
est un sujet vaste et ne date pas d'hier! Depuis jean Jacques Rousseau, en passant par Rabelais ou encore Voltaire, des fleuves d'encres ont été coulées sur des arbres de papiers pour donner une idée, un jugement ou une sagesse autour et relatif à l'éducation! Socrate fut un pédagogue, Fénelon aussi!



Fénelon
, de son nom François de SALIGNAC de La MOTHE, illustre prélat, littérateur, moraliste, théologien et l'un des plus grand écrivain du XVII ème siècle. Il est issu d'une très ancienne et très noble famille seigneuriale. Il est né en 1651 et décédé en 1715... Ses ouvres sont nombreuses, mais ce qui m'a attiré vers cet esprit, c'est son rapport avec l'éducation des femmes. Une grande étape est celle que l'émancipation des femmes a du parcourir depuis les quelques siècles passées et aujourd’hui !



Mais la femme est-elle émancipée aujourd'hui?




CHAPITRE PREMIER.




De l'importance de l'éducation des filles.




"Rien n'est plus négligé que l'éducation des filles
. La coutume et le caprice des mères y décident souvent de tout: on suppose qu'on doit donner à ce sexe peu d'instruction. L'éducation des garçons passe pour une des principales affaires par rapport au bien public; et quoiqu'on n'y fasse guère moins de fautes que dans celle des filles, du moins on est persuadé qu'il faut beaucoup de lumières pour y réussir. Les plus habiles gens se sont appliqués à donner des règles dans cette matière. Combien voit-on de maîtres et de collèges! combien de dépenses pour des impressions de livres, pour des recherches de sciences, pour des méthodes d'apprendre les langues, pour le choix des professeurs! Tous ces grands préparatifs ont souvent plus d'apparence que de solidité; mais enfin ils marquent la haute idée qu'on a de l'éducation des garçons. Pour les filles, dit-on, il ne faut pas qu'elles soient savantes, la curiosité les rend vaines et précieuses; il suffit qu'elles sachent gouverner un jour leurs ménages, et obéir à leurs maris sans raisonner. On ne manque pas de se servir de l'expérience qu'on a de beaucoup de femmes que la science a rendues ridicules: après quoi on se croit en droit d'abandonner aveuglément les filles à la conduite des mères ignorantes et indiscrètes.

Il est vrai qu'il faut craindre de faire des savantes ridicules. Les femmes ont d'ordinaire l'esprit encore plus faible et plus curieux que les hommes; aussi n'est-il point à propos de les engager dans des études dont elles pourraient s'entêter. Elles ne doivent ni gouverner l'Etat, ni faire la guerre, ni entrer dans le ministère des choses sacrées; ainsi elles peuvent se passer de certaines connaissances étendues, qui appartiennent à la politique, à l'art militaire, à la jurisprudence, à la philosophie et à la théologie. La plupart même des arts mécaniques ne leur conviennent pas: elles sont faites pour des exercices modérés. Leur corps aussi bien que leur esprit, est moins fort et moins robuste que celui des hommes; en revanche, la nature leur a donné en partage l'industrie, la propreté et l'économie, pour les occuper tranquillement dans leurs maisons.



Mais
que s'ensuit-il de la faiblesse naturelle des femmes? Plus elles sont faibles, plus il est important de les fortifier. N'ont-elles pas des devoirs à remplir, mais des devoirs qui sont les fondements de toute la vie humaine? Ne sont-ce pas les femmes qui ruinent ou qui soutiennent les maisons, qui règlent tout le détail des choses domestiques, et qui, par conséquent, décident de ce qui touche de plus près à tout le genre humain? Par là, elles ont la principale part aux bonnes ou aux mauvaises moeurs de presque tout le monde. Une femme judicieuse, appliquée, et pleine de religion, est l'âme de toute une grande maison; elle y met l'ordre pour les biens temporels et pour le salut. Les hommes mêmes, qui ont toute l'autorité en public, ne peuvent par leurs délibérations établir aucun bien effectif, si les femmes ne leur aident à l'exécuter.

Le monde n'est point un fantôme; c'est l'assemblage de toutes les familles: et qui est-ce qui peut les policer avec un soin plus exact que les femmes, qui, outre leur autorité naturelle et leur assiduité dans leur maison, ont encore l'avantage d'être nées soigneuses, attentives au détail, industrieuses, insinuantes et persuasives? Mais les hommes peuvent-ils espérer pour eux-mêmes quelque douceur dans la vie, si leur plus étroite société, qui est celle du mariage, se tourne en amertume? Mais les enfants, qui feront dans la suite tout le genre humain, que deviendront-ils, si les mères les gâtent dès leurs premières années?

Voilà donc les occupations des femmes, qui ne sont guère moins importantes au public que celles des hommes, puisqu'elles ont une maison à régler, un mari à rendre heureux, des enfants à bien élever. Ajoutez que la vertu n'est pas moins pour les femmes que pour les hommes: sans parler du bien ou du mal qu'elles peuvent faire au public, elles sont la moitié du genre humain, racheté du sang de Jésus-Christ et destiné à la vie éternelle.



Enfin
, il faut considérer, outre le bien que font les femmes quand elles sont bien élevées, le mal qu'elles causent dans le monde quand elles manquent d'une éducation qui leur inspire la vertu. Il est constant que la mauvaise éducation des femmes fait plus de mal que celle des hommes, puisque les désordres des hommes viennent souvent et de la mauvaise éducation qu'ils ont reçue de leurs mères, et des passions que d'autres femmes leur ont inspirées dans un âge plus avancé.



Quelles intrigues se présentent à nous dans les histoires, quel renversement des lois et des moeurs, quelles guerres sanglantes, quelles nouveautés contre la religion, quelles révolutions d'Etat, causés par le dérèglement des femmes! Voilà ce qui prouve l'importance de bien élever les filles; cherchons-en les moyens."


Voilà un autre texte célèbre qui traite de l'importance de l'éducation de la femme...



CHAPITRE XI




Instruction des femmes sur leurs devoirs
.


" Venons maintenant au détail des choses dont une femme doit être instruite. Quels sont ses emplois? Elle est chargée de l'éducation de ses enfants; des garçons jusqu'à un certain âge, des filles jusqu'à ce qu'elles se marient, ou se fassent religieuses; de la conduite des domestiques, de leurs moeurs, de leur service; du détail de la dépense, des moyens de faire tout avec économie et honorablement: d'ordinaire même, de faire les fermes, et de recevoir les revenus.

La science des femmes, comme celle des hommes, doit se borner à s'instruire par rapport à leurs fonctions; la différence de leurs emplois doit faire celle de leurs études. Il faut donc borner l'instruction des femmes aux choses que nous venons de dire. Mais une femme curieuse trouvera que c'est donner des bornes bien étroites à sa curiosité: elle se trompe; c'est qu'elle ne connaît pas l'importance et l'étendue des choses dont je lui propose de s'instruire.



Quel discernement lui faut-il pour connaître le naturel et le génie de chacun de ses enfants, pour trouver la manière de se conduire avec eux la plus propre à découvrir leur humeur, leur pente, leur talent, à prévenir les passions naissantes, à leur persuader les bonnes maximes, et à guérir leurs erreurs! Quelle prudence doit-elle avoir pour acquérir et conserver sur eux l'autorité, sans perdre l'amitié et la confiance!
Mais n'a-t-elle pas besoin d'observer et de connaître à fond les gens qu'elle met auprès d'eux? Sans doute. Une mère de famille doit donc être pleinement instruite de la religion, et avoir un esprit mûr, ferme, appliqué, et expérimenté pour le gouvernement.

Peut-on douter que les femmes ne soient chargées de tous ces soins, puisqu'ils tombent naturellement sur elles pendant la vie même de leurs maris occupés au dehors? Ils les regardent encore de plus près si elles deviennent veuves. Enfin saint Paul attache tellement en général leur salut à l'éducation de leurs enfants qu'il assure que c'est par eux qu'elles se sauveront."





 Réponse N°17 21157

Propos sur le bonheur... (partie 1)
  Par   Idoubiya Rachid  (Profle 11-05-12 à 18:50



Un des auteurs les plus connus dans le domaine de l'argumentation: Alain!




Alain: Emile-Auguste Chartier, dit Alain. Normalien, agrégé de philosophie, Alain, est avant tout un professeur, qui a exercé une influence profonde sur ses élèves (Raymond Aron, Simone Weil, Georges Canguilhem...). 




Pacifiste, mais s'engage pendant la guerre pour satisfaire ses devoirs de citoyen. Brigadier de l'artillerie, il est démobilisé en 1917 avec un pied broyé. Considérant que la seule liberté de l'homme est celle de l'esprit, Alain enseigne dans des universités populaires. Bien que n'ayant jamais adhéré au socialisme, il manifeste de la sympathie pour les mouvements ouvriers et pour le syndicalisme.En 1936, une attaque cérébrale le condamne au fauteuil roulant. 




Alain a le style concis, aux formules séduisantes... Ces maîtres à penser furent Platon, Descartes, Kant et Auguste Comte. Le but de sa philosophie est d'apprendre à réfléchir et à penser rationnellement en évitant les préjugés. Humaniste cartésien, il a appris à se méfier des idées toutes faites. Pour lui, la capacité de jugement que donne la perception doit être en prise directe avec la réalité du monde et non bâtie à partir d'un système théorique. Alain faisait partie de l'élite intellectuelle de son époque.






Ces principales oeuvres sont : Quatre-vingt-un Chapitres sur l'esprit et les passions (1917) Petit Traité d'Harmonie pour les aveugles (en braille, 1918) Mars ou la guerre jugée (1921) Propos sur l'esthétique (1923) Propos sur les pouvoirs - Eléments d'une doctrine radicale (1925) Sentiments, passions et signes (1926) Le citoyen contre les pouvoirs (1926) Les idées et les âges (1927) Propos sur le bonheur (1928) Propos sur l'éducation (1932) Propos de littérature (1934) Propos de politique (1934) Propos d'économique (1935) Souvenirs de guerre (1937) Les Saisons de l'esprit (1937) Propos sur la religion (1938) Eléments de philosophie (1940) Vigile de l'esprit (1942) Préliminaires à la mythologie (1943).



Voilà un texte sur l'amitié que je dédie à mes amis(ies), c'est à dire à tous(tes) les membres de marocagreg
.



Texte 1 Vouloir et inventer:


" L'homme n'est heureux que de vouloir et d'inventer. Cela se voit dans le jeu de cartes; il est clair, d'après les visages, que chacun contemple alors sa propre puissance de délibérer et de décider [...]. Même dans les jeux de hasard, le joueur a tout pouvoir de risquer ou de ne pas risquer; tantôt il ose, quel que soit le risque; tantôt il s'abstient, quelle que soit l'espérance; il se gouverne lui-même; il règne. Le désir et la crainte, importuns conseillers dans les affaires ordinaires, sont ici hors du conseil, par l'impossibilité où l'on se trouve de prévoir. Aussi le jeu est-il la passion des âmes fières. Ceux qui se résignent à gagner en obéissant ne conçoivent même pas le plaisir de jouer au baccara 1; mais, s'ils essaient, ils connaîtront au moins pendant un court moment l'ivresse du pouvoir.


Tous les métiers plaisent autant que l'on y gouverne, et déplaisent autant que l'on y obéit. Le pilote du tramway a moins de bonheur que le chauffeur de l'omnibus automobile. La chasse libre et solitaire donne des plaisirs vifs, parce que le chasseur fait son plan, le suit ou bien le change, sans avoir à rendre des comptes ni à donner ses raisons. Le plaisir de tuer devant des rabatteurs est bien maigre à côté; mais encore est-il qu'un habile tireur jouit de ce pouvoir qu'il exerce contre l'émotion et la surprise. Ainsi ceux qui disent que l'homme cherche le plaisir et fuit la peine décrivent mal. L'homme s'ennuie du plaisir reçu et préfère de bien loin le plaisir conquis; mais par-dessus tout il aime agir et conquérir; il n'aime point pâtir ni subir; aussi choisit-il la peine avec l'action plutôt que le plaisir sans action. Diogène 2 le paradoxal aimait à dire que c'est la peine qui est bonne; il entendait la peine choisie et voulue; car, pour la peine subie, personne ne l'aime.




L'alpiniste développe sa propre puissance et se la prouve à lui-même; il la sent et la pense en même temps; cette joie supérieure éclaire le paysage neigeux. Mais celui qu'un train électrique a porté jusqu'à une cime célèbre n'y peut pas trouver le même soleil. C'est pourquoi il est vrai que les perspectives du plaisir nous trompent; mais elles nous trompent de deux manières; car le plaisir reçu ne paie jamais ce qu'il promettait, alors que le plaisir d'agir, au contraire, paie toujours plus qu’il ne promettait. L’athlète s’exerce en vue de conquérir la récompense; mais aussitôt, par le progrès et par la difficulté vaincue, il conquiert une autre récompense, qui est en lui et dépend de lui. Et c'est ce que le paresseux ne peut pas du tout imaginer; car il ne voit que la peine et l'autre récompense; il pèse l'une et l'autre et ne se décide point; mais l'athlète est déjà debout et au travail, soulevé par l'exercice de la veille, et jouissant aussitôt de sa propre volonté et puissance. En sorte qu'il n'y a d'agréable que le travail; mais le paresseux ne sait pas cela et ne peut pas le savoir; ou bien, s'il le sait par ouï-dire ou par souvenir, il ne peut pas le croire; c'est pourquoi le calcul des plaisirs trompe toujours, et l'ennui vient. Quand l'animal pensant s'ennuie, la colère n'est pas loin. Toutefois l'ennui d'être serf me paraît moins aigre que l'ennui d'être maître; car, si monotone que soit l'action, il reste toujours à gouverner et à inventer un peu; au lieu que celui qui reçoit les plaisirs tout faits est naturellement le plus méchant. Ainsi le riche gouverne par l'humeur et par la tristesse; la faiblesse du travailleur vient de ce qu'il est plus content qu'il ne voudrait. Il fait le méchant." ALAIN, Propos sur le bonheur (30 novembre 1922).








Voilà un deuxième texte sur l'amitié que je dédie à mes amis(ies), c'est à dire à tous(tes) les membres de marocagreg.




Texte 2 L'amitié:


"Il y a de merveilleuses joies dans l’amitié. On le comprend sans peine si l’on remarque que la joie est contagieuse. Il suffit que ma présence procure à mon ami un peu de vraie joie pour que le spectacle de cette joie me fasse éprouver à mon tour une joie ; ainsi la joie que chacun donne lui est rendue ; en même temps des trésors de joie sont mis en liberté, et tous deux se disent : « J’avais en moi du bonheur dont je ne faisais rien. »
La source de la joie est au-dedans, j’en conviens ; et rien n’est plus attristant que de voir des gens mécontents d’eux et de tout, qui se chatouillent les uns aux autres pour se faire rire. Mais il faut dire aussi que l’homme content, s’il est seul, oublie bientôt qu’il est content ; toute sa joie est bientôt endormie ; il en arrive à une espèce de stupidité et presque d’insensibilité. Le sentiment intérieur a besoin de mouvements extérieurs. Si quelque tyran m’emprisonnait pour m’apprendre à respecter les puissances, j’aurais comme règle de santé de rire tout seul tous les jours ; je donnerais de l’exercice à ma joie comme j’en donnerais à mes jambes.
Voici un paquet de branches sèches. Elles sont inertes en apparence comme la terre ; si vous les laissez là, elles deviendront terre. Pourtant elles enferment une ardeur cachée qu’elles ont prise au soleil. Approchez d’elles la plus petite flamme, et bientôt vous aurez un brasier crépitant. Il fallait seulement secouer la porte et réveiller le prisonnier.
C’est ainsi qu’il faut une espèce de mise en train pour éveiller la joie. Lorsque le petit enfant rit pour la première fois, son rire n’exprime rien du tout ; il ne rit pas parce qu’il est heureux ; je dirais plutôt qu’il est heureux parce qu’il rit ; il a du plaisir à rire, comme il en a à manger ; mais il faut d’abord qu’il mange. Cela n’est pas vrai seulement pour le rire ; on a besoin aussi de paroles pour savoir ce que l’on pense. Tant qu’on est seul on ne peut être soi. Les nigauds de moralistes disent qu’aimer c’est s’oublier ; vue trop simple ; plus on sort de soi-même et plus on est soi-même ; mieux aussi on se sent vivre. Ne laisse pas pourrir ton bois dans ta cave." ALAIN, Propos sur le bonheur, (LXXVII). 27 décembre 1907






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