Littérature maghrébine...

 Par Jaafari Ahmed  (Prof)  [msg envoyés : 943le 29-04-13 à 21:22  Lu :1558 fois
     
  
 accueil


La littérature maghrébine de langue véhiculaire française
Comme espace transitionnel, Par Kacem BASFAO
En toute logique et selon les prévisions-prédictions d’Albert Memmi dans Portrait du colonisé, et de Malek Haddad dans les Zéros Tournent en Rond, la littérature maghrébine de langue véhiculaire française aurait dû s'éteindre avec la colonisation. Alors qu’en fait, de nouvelles générations d’écrivains se mettent à écrire en français. C’est le cas entre autres, de Abdelhak Serhane, Tahar Djaout, Rachid Mimouni et Abdelwahab Meddeb .
Pour le coup, les explications historique , politique et sociologique deviennent sinon caduques (sans réduire l’importance de l’historique et de l’économique) ,du moins insatisfaisantes car incapables à elles seules de rendre compte du problème du bilinguisme , d’analyser ses assises et de mettre à jours ses points d’ancrage.
Au seuil de cette communication, je voudrais rapporter l’élément qui a nourri mon hypothèse de travail. Cet élément, je l’ai découvert en lisant une enquête sociologique de Pascon Bentahah " ce que disent 296 jeunes ruraux " Publiée en 1970 dans le bulletin économique et social du Maroc, et qui concernait en particulier les opinions des jeunes ruraux marocains sur leur rapport à leurs parents. Il y a là une phrase qui a retenu mon attention parce qu’elle est aveuglante de vérité pour quelqu’un qui fait un tant soit peu de psychanalyse.
C’est la précision d’un changement de langue au niveau d’une réplique d’un jeune campagnard qui a arrêté mon attention. À la question posée en arabe (langue utilisée pendant la passation de l’enquête par les enquêteurs et les enquêtés), le campagnard commence par répondre en arabe, puis dit en français une phrase qui semble venir comme un cheveu sur la soupe :
« - qui consultez-vous dans la famille avant d’agir ?
- Lorsqu’il s’agit de secrets, c’est à ma mère que les confie : « l’homme est toujours amoureux de sa mère (en français) »
Je ne peux que louer ici, la fidélité de la retranscription des réponses des enquêtés ; et du coup rendre hommage à la rigueur méthodologique du regretté Paul Pascon.
C’est le contenu de la phrase qui a induit et facilité l’interprétation et qui, m’a fourni, par simple application au roman maghrébin , les données de base pour une explication apte à rendre compte du statut de la langue française pour le roman maghrébin. Application légitimée par l’homologie de la position des locuteurs. C’est le point de départ de mon hypothèse concernant le pourquoi de l’utilisation toujours vivace de la langue française dans la littérature maghrébine.
Les propos du jeune rural trahissent un amour immodéré et quasi incestueux à l’endroit de sa mère. L’usage du français lui permet de faire d’une pierre deux coups : il satisfait à la fois le ça et le Surmoi. Il dit le désir refoulé et contente la censure refoulante grâce à l’emploi d’une tournure de phrase dont le caractère sentencieux pointe le côté vérité générale (ce qui désenclenche quelque peu l’implication du sujet dans ses paroles) et grâce à l’utilisation tactique d’une langue étrangère, le français : ce qui tend à renforcer l’altérité du contenu. Car en français, le terme amour est ambigu, il renvoie tout autant à l’amour filial qu’à l’amour-passion. Seule, la situation de communication détermine le sens.
Son emploi pointe ici, (tout en le masquant) un débordement, une transgression, toute verbale il est vrai de l’interdit de l’inceste si puissant dans la culture islamique. Vu que l’enfant vit dans un espace féminin jusqu’à l’âge de raison ; et que le sevrage y est traditionnellement tardif : de 18 à 24 mois.
L’ambiguïté du mot en français permet un déplacement qui se résume en un glissement de sens. Cet adolescent n’aurait pu exprimer ce désir en arabe sans trahir la portée de ses sentiments, car les types d’amour sont linguistiquement différenciés dans cette langue et il aurait été obligé de se servir du terme qui signifie amour-passion s’il veut énoncer le fond de sa pensée…ce qui est littéralement impensable, car cet « amour » est indicible. Et ce d’autant plus que dans le cadre de la culture maghrébine il n’est jamais question d’amour mais de respect entre parents et enfants.
L’utilisation de la langue étrangère facilite donc et même rend possible la transgression des tabous. Le statut du français permet de l’utiliser pour exprimer ce qu’on ne peut dire dans sa langue maternelle ( au sens strict de l’expression). Le déplacement d’une langue à l’autre ouvre un espace d’expression , une aire de transgression spécifiant la littérature maghrébine de langue véhiculaire française. En effet, les textes marquants de ses romanciers sont iconoclastes, irrévérencieux et destructeurs des traditions , des dogmes et structure sociales, casseurs de la langue et du genre littéraire dans lesquels ils s’expriment. La critique , qu’elle soit journalistique ou universitaire, le clame assez haut pour qu’il ne soit pas utile de donner des exemples qui abondent chez Chraïbi, Boudjedra ou encore Khaïr-Eddine. On ne peut écrire , ici et maintenant , ces textes dévastateurs en arabe. Cela serait difficilement supportable par l’écrivain et par le lecteur maghrébin si tant est que la structure de la langue et de l’imaginaire culturel le permet.
Et le cas du Pain nu de Mohamed Choukri, me direz-vous ? je vous répondrais que c’est là justement l’exception qui confirme la règle. Cet ouvrage a d’abord paru en français, traduit par un écrivain écrivant lui-même en français. Taher Ben Jelloun en l’occurrence. Aucune maison d’édition maghrébine ou proche orientale n’ayant dans un premier temps voulu du manuscrit en arabe, jugé de par trop scandaleux, et donc impubliable. C’est la notoriété de la traduction en ffançais qui a forcé la publication en arabe et qui a atténué l’effet de choc de la version originale. Et je ne parlerai pas des démêlés de l’œuvre avec la censure des pays arabo-musulmans.
La langue étrangère est donc , dans ce cas aussi, un passage obligé, un espace transitionnel dont la traversée fait advenir l’indicible à l’énonciation publique.
Choukri , contrairement à la loi du clan, lave son linge sale en public. Marginal dans sa vie et de par son œuvre, il affronte sa propre culture comme étrange…et étrangère, au sens où il ne s’y reconnait pas. C’est ce qui lui permet de briser les limites de la connaissance endiguée par les tabous de toutes sortes, et de rompre le silence de la langue arabe.
Cet arabe véhicule de la littérature, est étrange, s’il n’est étranger, comparé à la langue maternelle des arabophones à l’arabe parlé, dit « dialectal ». La langue nationale est une langue maternelle truquée.
L’écrivain maghrébin ne peut épeler sa langue maternelle car cela signifie fantasmatiquement faire violence à la mère, au giron géniteur. La mère introduit par la tétée et par la voix, les mots de sa langue. le corps de l’enfant est réceptacle « possédé » (aux sens juridique et magique du terme), il apprend le carcan linguistique dans ses langes, sa mémoire en est tatouée.
Son désir de « maîtriser », de « déconstruire » et de « démembrer » la langue qui le possède , il le refoule au fin fond de lui-même car il est concomitant de la crainte ( et de l’angoisse dépressive qui l’accompagne), de la crainte de détruire ce qui est source de vie et de plaisir…c’est-à-dire de porter atteinte à l’intégrité du corps de la mère.
L’écriture en français est ainsi vécue , fantasmatiquement, comme une aire de jeu avec le cordon ombilical, jeu permettant de remettre sur le tapis la représentation de la présence et de l’absence de la mère. Ce rapport à langue française , « belle et maléfique Étrangère » selon Khatibi , est vécu comme un rapport infidèle , un rapport interdit, autant dire une relation incestueuse avec un ersatz de la mère qui a tous le traits de la marâtre. En effet, à l’image de ce qui se passe dans La répudiation de Rachid Boudjedra, l’auteur fait à la marâtre tout ce qu’il est prohibé de faire avec la mère. Le déplacement de la mère à la marâtre, de la langue maternelle à la langue étrangère permet le retour du refoulé , et le passage à l’acte scriptural.
L’utilisation de la langue étrangère permet à l’écrivain de se défendre de l’univers annihilant et dévorant de la mère. À Chaque fois qu’on parle de la langue de la mère on abdique de facto sa dimension d’individu autonome pour revêtir les atours du collectif. Autrement dit, il y a retour à une relation de dépendance ; on passe sous le joug de la structure socioculturelle dominante induite par les schèmes et par la structure syntaxique et grammaticale de la langue maternelle. Langue parlée et non écrite , langue de l’oralité et non de l’analyse, langue de la proximité et de la promiscuité, langue de l’affect qui paralyse l’esprit critique, interdit la distance nécessaire à la mise en crise d’un état du monde frustrant, parce que langue de la fusion et de l’adéquation.
La langue étrangère permet une prise de distance salutaire d’avec l’image de la « Mauvaise Mère », celle dont les attentions prévenantes ne laissent aucune place au désir du sujet qui n’est plus dès lors qu’un objet, un prolongement du désir de la mère.
Mais l’écrivain maghrébin se défend aussi de l’emprise maléfique de la langue étrangère en la « démembrant » , en la travaillant pour en gommer les structures aliénantes, les structures radicalement autres. L’écriture des romanciers maghrébins de langue véhiculaire française est le fruit d’une déconstruction et d’une restructuration de la langue française. Ils introduisent d’une façon et d’une autre certaines structures de la langue maternelle dans la langue étrangère : arabismes, aphorismes, expressions coraniques, traduction littérale de tournures idiomatiques ou de termes, ou encore insertion de mots arabes ou berbères dans le texte en français.
Voilà définie cette littérature comme espace interculturel , puisqu’elle participe de deux langues, de deux cultures. La langue étrangère a tendance à neutraliser la langue maternelle, et celle-ci cherche à habiter et même à envahir la langue étrangère.
C’est dans cet espace que l’œuvre prend corps en tant qu’objet transitionnel , en tant que substitut de la mère absente…selon la définition que donne Winnicott de l’objet transitionnel dans  Jeu et réalité .
Cet objet créé-trouvé se situe à l’endroit de conjonction et de disjonction de la langue maternelle et de la langue étrangère. Espace transitionnel dont le prototype est, selon Winnicott , la surface de contact du sein de la mère et de la bouche du nourrisson, la partie de la mère que l’enfant vit comme lui appartenant mais qui ne fait pas partie de lui. Partie qui est, à la lettre, une possession « non-moi ».
Écrire en français implique pour l’écrivain maghrébin de remettre à leur place et l’une et l’autre culture, ainsi que les identités culturelles contraignantes et stéréotypées qu’elles produisent .Écrire est alors synonyme d’une tentative de dégagement du vécu problématique d’une situation conflictuelle qui parle de l’inconfort d’être assis entre une chaise et un pouf. L’écriture est un aménagement provisoire de cette situation : l’écrivain y cherche non à couper les ponts entre les deux rives de la méditerranée, mais à couper les liens aliénants.
Si la nationalité maghrébine de l’écrivain le rappelle à l’ordre collectif, sa production en français invite à une expérience interculturelle créatrice d’un espace imaginaire nouveau , un Ailleurs présent , un no man’s land, ou plus exactement une terre qui appartient à chacun et à tous.
Cette littérature construit de fait un espace potentiel où le maghrébin nouveau est arrivé. Elle met en place un nouveau mode d’être et appelle de ses vœux un « Nouveau Monde »
Professeur Kacem BASFAO
Université Hassan II, Casablanca- Aïn Chok.

  



Vous aimez cet article ?
Partagez-le sur
  Djc: chapitre xiii!
  Mettre la production écrite à l'esprit du temps
  Tous les messages de Jaafari Ahmed

InfoIdentification nécessaire
Identification bloquée par
adblock plus
   Identifiant :
   Passe :
   Inscription
Connexion avec Facebook
                   Mot de passe oublié


confidentialite Google +