Les trois états du verbe etre

 Par Adi Lachgar  (?)  [msg envoyés : 341le 14-05-12 à 21:08  Lu :838 fois
     
  
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Il était une fois un mot qui ne savait trop ce qu’il était, un peu comme ces personnes qui naissent avec un sexe indécis. Ce mot s’appelait ETRE. A sa naissance, son pèrte et sa mère le montrèrent au griot. Ce dernier fut tellement effrayé qu’il en perdit la voix. Ce n’est qu’après avoir éclusé une demi-calebasse de bière de manioc qu’il put enfin leur parler, et ce qu’il leur dit les plongea dans une frayeur et une indécision indescriptibles, aussi ne les décrirai-je point. Voilà ce qu’il leur dit (très précisément, malgré ce que vous a dit M. Abdellatif ElOmari) :
-Malheur à vous ! bonheur à vous! Je ne sais si vous êtes des élus ou des damnés. Ce que vous me montrez là, c’est ETRE, l’être d’avant, d’après et de toujours. Sa place est là-haut, et s’il est là, ce doit être pour une raison considérable. N’en parlez à personne et gardez-vous bien de lui en parler à lui. »
Les malheureux parents rentrèrent dans leur case, dépités et horrifiés. Ils élevèrent tant bien que mal leur rejeton. En fait, il grandissait et tantôt rapetissait. Certains jours, il était tout noir et d’autres fois un peu blanc. Et là, le vieux père regardait d’un drôle d’air sa femme, qui malgré l’âge, a gardé les atouts intéressants d’une bonne femme africaine (suivez mon regard).
A l’âge de quinze ans, la créature, mi-enfant, mi homme, mi-femme (ce qui fait trois moitiés, je sais, merci) eut une terrible crise d’identité. Quand il s’en ouvrit à ses vieux parents, ils ne purent rien lui répondre sinon qu’il faudrait peut-être consulter le vieux griot.
Etre se rendit chez le griot qui était au chapitre de la mort. Quand il vit son visiteur, il fut pris d’un mélange de joie et de tristesse « Je t’attendais, lui dit-il. Tu viens me parler de ton être alors que le mien s’effiloche. Hélas ! Ce n’est pas dans mes vieux poèmes que tu trouveras la réponse à tes questions. Va, pars, exile-toi et cherche partout l’Etre. »
Etre ne se le fit pas répéter. Il prit quelques effets et partit.
Six mois plus tard, il avait atteint le septentrion. Il demanda qui était le griot de ces contrées. Une femme lettrée lui apprit qu’il n’y avait point de griot, mais qu’il pouvait rencontrer des médecins s’il avait le mal du corps, ou des psychiatres s’il avait mal à l’âme. « C’est à mon être que j’ai mal. Je ne sais ce que je suis, dit-il à la bonne femme » -Va donc voir un érudit grammairien.
Il alla voir un vieil érudit. Dès qu’il entra dans son bureau, le vieux grammairien, pourtant bien fatigué, sauta de sa chaise et se prosterna : « Ah ! Il y a donc un Dieu de la grammaire, et je ne serai point damné » cria-t-il, la voix pleine de larmes.
Ils eurent une longue conversation dont je ne vous donne que des bribes, flemmards que vous êtes :
-Cher monsieur, j’ai mal à mon âme et ne sais qui je suis.
-Voyons, Seigneur, mais vous êtes tout, vous êtes l’origine et la fin.
-Mais encore ? Je veux savoir qui je suis moi, pour moi.
-Ah ! Seigneur ! Je vois votre mal. Vous êtes un verbe, mais vous l’êtes si peu.
- Je ne comprends pas.
- C’est pourtant simple. Chacun pour dire son existence, dit « Je suis.» C’est comme l’autre, un certain Descartes, qui disait, l’idiot, « Je pense, donc je suis. »
- C’est donc ça, je suis un verbe. J’ai une famille. Une catégorie grammaticale.
- Hélas, non, pas tout à fait.
- Pas tout à fait ?
- Non Seigneur. Les gens préfèrent dire j’existe. Le verbe « exister » et votre synonyme.
- Un frère ?
- Non, votre pire ennemi. Celui qui vous prend votre place, un usurpateur, un tyran, Seigneur.
- Mais alors, que suis-je ?
- Je ne sais si je dois vous le dire Seigneur. En réalité, souvent, vous n’êtes qu’un…auxiliaire.
- C’est quoi ça encore ?
- Vous aidez à conjuguer d’autres verbes comme lorsque je dis « J’ai mangé la pomme » : vous aidez le verbe manger à se mettre au passé.
- Je ne suis donc qu’un simple assistant. Oh, malheur ! oh désillusion ! Esclave, né en terre d’esclaves ! Je me croyais seigneur et me voilà vassal!
- Seigneur, ce n’est pas tout.
- Est-ce pour me consoler ou pour m’achever que vous me dites cela ?
- Je ne sais pas Seigneur. Vous jugerez. Mais vous êtes aussi copule.
- Pourquoi ai-je l’impression que c’est quelque chose de désagréable ?
- En fait, Seigneur, vous aid…vous liez un nom et un adjectif. Vous attribuez, voilà, c’est le mot, vous attribuez les adjectifs aux noms. C’est comme lorsqu’on dit « la terre est ronde .» « Est » c’est votre forme au présent et vous en avez plein d’autres, je parle des formes, selon le temps et les personnes.Vous êtes multiforme, protéiforme. 
- Et ne peut-on dire simplement « la terre ronde » ?
- Si, mais ça n’aurait aucun sens, ça ne fait guère phrase.
- Je suis donc nécessaire pour faire le sens ?
- Oui, Seigneur, vous êtes aussi nécessaire que l’air et l’eau.
- Et suis-je donc le seul à..., comment vous dites déjà ?
- Attribuer, Seigneur.
- C’est cela, à attribuer.
- Non Seigneur, vous avez toute une famille ici, mais vous seul êtes la copule.
- Vous connaissez ma famille ?
- Oh, oui, seigneur, j’ai toute la liste. Je suis comme qui dirait votre généalogiste. Vous avez plein de frères, sembler , demeurer, rester…
- Je n’ai pas de sœurs ?
- Pas au Septentrion, Seigneur. Mais, il paraît qu’en Orient, il y a des sœur dont la plus grande est une certaine « kana »
- Je pars en Orient chercher mes sœurs.
Je peux arrêter le conte ici, mais je pense qu’il serait intéressant d’imaginer la rencontre entre Etre et كان.

  



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 Réponse N°1 21320

Une bonne écriture...
  Par   Idoubiya Rachid  (Profle 14-05-12 à 21:26



Vous venez d'écrire, Si Adi, un sujet que j'ai pu terminer! Terminer ne veut surtout pas dire en finir la lecture, ce que je fais toujours, mais en déterminer la pensée!

Je n'aime pas lancer des fleurs à la légère, mais c'est une bonne fiction que vous nous lancez. Cela montre que vous avez le verbe facile, surtout s'il est conjugué par l’auxiliaire "être"....

Merci cher ami pour le partage...





 Réponse N°2 21322

Kana
  Par   LOUMATINE Abderrahim  (Profle 14-05-12 à 21:47



salam

J'ai hate de connaitre ce qui va se passer lorsque 'être' rencontrera sa soeur et se rendra compte qu'elle est handicapée.

La grammaire en conte c'est très interessant

Bonne réussite( c'est déjà réussi)





 Réponse N°3 21325

Et avoir?
  Par   ELHOUSSAINI Lahoussine  (Profle 14-05-12 à 22:51



Salut tout le monde,

Juste une question. Ne croyez-vous pas que les valeurs des sociétés de consommation- dont la nôtre- penchent plus sur l'avoir que sur l'être? Avoir de l'argent, avoir une voiture, avoir une villa, avoir, avoir, avoir...Mais peu sur l'être: être sincère, être droit, être honnête ....





 Réponse N°4 21334

Etre et Avoir
  Par   Adi Lachgar  (CSle 15-05-12 à 07:18



Cela me rappelle les deux parties de La Civilisation, ma mère de Chraïbi. Finalement, ce qui est plus déterminant en société, c'est moins l'être que l'avoir.





 Réponse N°5 21356

Etre ou avoir
  Par   Dounia Azouz  (Autrele 15-05-12 à 20:19



Je partage votre idée.

C'est vrai, face à notre frénésie de la consommation, on doit dire "j'ai donc j'existe"

M. Adi, encore une fois, je vous dis bravo.





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