Les jardins de samira de latif lahlou, entre corps et utopie

 Par hihi boubker  (Prof)  [msg envoyés : 2le 01-10-15 à 12:33  Lu :383 fois
     
  
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Les jardins de Samira de Latif Lahlou,
Entre corps et utopie
Boubker HIHI
"Il n'existe pas de phénomènes moraux, mais seulement une interprétation morale des phénomènes"
F.Nietzsche
1- INTRODUIRE
Les jardins de Samira (2007) est le troisième long métrage du réalisateur marocain Latif Lahlou. En effet, il a déjà réalisé Soleil de printemps (1969) et La Compromission (1987). Il a réalisé aussi 14 courts métrages.
Latif Lahlou est né le 3 avril 1939 à El jadida. Ce diplômé de l’IDHEC a suivi aussi des études de sociologie en Sorbonne. Il est l’actuel président de l’Association des Réalisateurs et Producteurs Marocains.
Les Jardins de Samira a participé à plusieurs festivals et remporté des prix. Au dernier festival national du film de Tanger il a décroché trois prix (Prix spécial du jury, Prix du premier rôle masculin : Mohamed Khouyyi, Prix du deuxième rôle masculin : Youssef Britel). Il a eu aussi au Canada le prix du scénario décerné par le grand jury du festival et le prix de la critique internationale décerné par le jury de la FIPRESCI de la 31ème édition du Festival des Films du Monde de Montréal. Sa participation à la 7° édition du festival international du film de Marrakech est largement méritée ou du moins c’est ce que je pense. Le film est bâti à partir d’un très bon scénario avec une très belle mise en scène simple en apparence. Le film est servi par de très bons acteurs qui ont donné le meilleur d’eux-mêmes pour jouer leurs personnages. La musique d’ Emmanuelle Binet frôle le classicisme ce qui donne aux personnages du film une dimension internationale.
2- RESUME DU FILM
Les jardins de Samira est l’histoire d’une jeune fille qui veut se marier à tout prix. A défaut du mariage avec son jeune amant Omar, qui est en chômage, elle se laisse marier avec Driss de loin plus agé qu’elle. Elle découvre alors que son mari est impuissant sexuellement. Commencent alors les moments d’ennui et de solitude. A cela s’ajoute une autre préoccupation : prendre soin du père de Driss, un handicapé atteint de la maladie d’alzheimer. Samira pourra-t-elle gérer un quotidien sans amour ni tendresse ? Peu à peu, elle se laisse envahir par un amour dévorant pour le jeune Farouk le neveu de Driss. Mais Farouk est bientôt chassé de la ferme.
3- L’AFFICHE
Sur l’affiche, le lieu où se déroule l’histoire (une ferme) les personnages principaux et le sujet du film sont bel et bien posés.
Les titres en arabe et en français comportent le prénom Samira ce qui suppose que c’est elle le personnage principal. Les deux titres comportent certes des informations mais ils nous donnent surtout envie de nous intéresser au film.
Ce sont les regards du barbu et du moustachu qui donnent le sens de lecture qui domine. Cette mise en valeur du jeune couple se fait aussi grâce à cette lumière modélisante (selon Henri Alekan) , même s’il s’agit d’un collage, lumière qui ici insiste sur le couple et rien que le jeune couple le séparant ainsi des deux personnages adultes (celui d’en haut à gauche et celui d’en bas à droite) qui l’encerclent du regard. C’est un éclairage qui guide le regard du spectateur en créant cette dichotomie entre le clair et l’obscur et surtout en créant un point de fuite, lequel est accentué par les regards adultes en direction du jeune couple
Les proportions des personnages ne sont pas les mêmes. Le père est en gros plan, le fils est en plan rapproché alors que le jeune couple est en plan taille. Les adultes sont présentés dans une perspective psychologique alors que pour le jeune couple, l’affiche insiste sur la dimension corporelle.
Les deux jeunes personnages sont cadrés de profil ce qui nous place en tant que spectateurs dans une simple position d’observateurs et nous rapproche peut être des deux autres personnages adultes qui ne font eux aussi qu’observer.
Les personnages du jeune couple ne sont pas face à face. C’est la jeune femme qui embrasse de derrière le jeune homme. C’est elle qui tient à lui, veut le posséder. Mais le jeune homme, à ce qu’il parait n’est pas insensible au geste de la femme.
Les couleurs qui dominent sont le vert des jardins, couleur de la nature qui renaît grâce à la fécondité. En effet le vert est aussi associé à l’eau. Le vert symbolise la beauté et la jeunesse. L’autre couleur présente dans l’affiche et qui contraste avec le bleu c’est le mauve qui symbolise la tristesse et la mélancolie. Cette couleur est liée à la maison. C’est un conflit donc entre le fermé et l’ouvert, entre le factice et le naturel.
4- autopsie d’une adultère
Samira est la jeune fille instruite qui a tant insisté pour que son amant Omar l’épouse. Celui-ci est chômeur. C’est un moderniste en manque de moyens. Dans le studio où il habite sa bibliothèque abrite une tour Effel. Le chômage dont la conscience officielle ne veut pas entendre parler est dans le film la cause principale de la misère affective des femmes. En ce sens, on peut dire que le film de Latif Lahlou est l’expression des retombées de la conjoncture économique, caractérisée surtout par le chômage des jeunes, indice d’une réalité inquiétante, sur le vécu des filles. Samira s’est même privée sexuellement pour être vierge la nuit des noces. Le rapport sexuel ne peut se consommer pleinement en dehors du mariage, convention sociale à la quelle se plie Samira. Samira a tout fait pour séduire son mari, le faire sortir de son indifférence. Déjà dans la voiture, elle a des regards sensuels et pleins d’érotisme envers son mari. Quand Samira se présente dans la cuisine avec une robe, le mari intervient en lui demandant de changer cet habit « indécent ». Quand elle le touche, il la repousse alors que lorsqu’elle touche Farouk, elle oblige ce dernier à réagir. Mais ce mariage conclu officiellement ne satisfera pas le désir sexuel de la jeune épouse. Alors la masturbation ? Elle est accomplie dans la douleur parce qu’elle est la preuve de la non perte de la féminité. Reste l’adultère. Samira n’est plus la digne fille d’Eve par qui l’humanité connut le malheur. C’est l’homme qui est responsable de la privation sexuelle de la femme et par là la cause évidente de son adultère. L’acte sexuel entre Samira et Farouk est filmé avec beaucoup de pudeur et de grande intelligence : au premier plan, l’entrelacement des jambes et au second plan le père de dos. L’acte sexuel est consommé presque devant le père de Driss, un bloc d’insensibilité. Il est consommé le jour puisque impossible la nuit.
La sexualité est entachée par les tabous et les interdits. L’utopie prêchée par la morale du mari est la négation du corps. Il oblige sa femme à vivre sans amour, sans corps alors que les moments d’amour sont les moments où le corps existe par excellence.
5- LES PERSONNAGES
Le nom c’est l’identité qu’on nous donne. Trois des quatre personnages principaux portent un nom. Seul le père n’en a pas. Samira veut dire une bonne compagne d’où la poétique du titre arabe du film. Elle est dans cette vaste ferme à veiller la nuit en solitaire. Idriss veut dire le premier homme ayant écrit. Dans le film il y a une scène qui le montre en train d’écrire dans son carnet. C’est un homme qui n’est préoccupé que par le fleurissement de son commerce agricole. Farouk s’applique à quelqu’un qui distingue entre le bien et le mal. Il sera du côté de Samira même si dans cette relation amoureuse, on sent qu’il ne se livre pas à fond. Il continue à marcher pieds nus même si Samira lui a apporté des chaussures neuves à mettre dans la ferme.
a- Samira : c’est incontestablement le personnage principal du film. C’est le personnage qui ouvre et clôt le film. Le public ressent de la sympathie pour elle eu égard à la tromperie dont elle a été victime : le mari savait qu’il était impuissant et il l’a épousé quand même. Le point de vue adopté dans le film est celui de Samira. Sanaa Mouziane aurait mérité le prix d’interprétation féminine mais le jury à Tanger était peut être sensible au drame de Driss (interprété par Mohamed Khouyyi qui est un acteur immense)
b- Farouk : au début on peut dire qu’il est la figure de l’ouvrier agricole qui trime pour subvenir à ses besoins nutritionnels mais qui vit une misère affective criante. En foulant la terre avec ses pieds, il perpétue ce contact avec nos racines, avec la terre et il s’en ressource. Le mari est tout à fait le contraire de Farouk, il possède des terres, des champs dont il tire bénéfice seulement à travers les récoltes et leur vente. Son rapport avec la terre est indirect. Il n’est pas comme Farouk qui a un contact charnel et productif avec la terre. Si le mari a des préoccupations d’adulte, Farouk, lui est un jouisseur, une sorte d’enfant insatiable de plaisirs. Avec lui c’est le plaisir pour le plaisir ; c’est de la volupté. En fin de film, il est contraint de retourner au foyer familial, une sorte de régression. Son rôle va être supplée par une femme
c- Driss : le mari est grand, un gabarit avec une grande moustache. Il est l’archétype de l’homme viril tel qu’il est conçu par l’imaginaire populaire. Impuissant sexuellement mais la seule sexualité possible ne doit avoir lieu que dans le cadre du mariage (sic). Il tient un discours moyenâgeux où le plaisir sexuel est assimilé au péché ; il prône une morale qui essaie de recouvrir la pulsion sexuelle.
d- Le père : il est atteint de la maladie d’alzheimer. Celle-ci est définie
comme étant une maladie neurodégénérative du tissu cérébral ce qui
entraîne généralement la folie chez les personnes âgées. Parmi les causes
de cette maladie le facteur génétique en serait une. C’est ce qui attend
Driss. Si Samira ne trouver pas le courage de s’en aller, dieu seul sait ce
qui l’attendra !
6- La symbolique sexuelle
Samira est une femme au sens propre du terme. Quand elle est dans la cuisine, elle s’assoit toujours à gauche et derrière elle on peut voir des casseroles qu’on peut interpréter comme un symbole de sexe féminin. La casserole est un contenant et en général tout ce qui peut contenir est associé au sexe féminin. On peut dire que dans la cuisine et grâce à ces symboles le mari se met à nu. Derrière le mari on ne trouve pas par exemple des objets tranchants qui normalement se trouvent dans la cuisine mais derrière lui il y a des bouteilles qui contiennent des denrées. Les symboles phalliques qui sont les symboles de la virilité et de la fécondité ne sont présents dans la cuisine que sous forme de compensation. La carotte par exemple.
L’un des symboles récurrents dans le films est celui des chaussures : quand Farouk se les met c’est pour aller en ville assoupir ses besoins sexuels. En lui offrant des souliers neufs, elle lui propose des rapports sexuels avec une femme vierge. Elle se fâche même quand elle le voit pieds nus. Le sexe masculin est représenté par la pelle bêche de Farouk. C’est un objet qui lui est lié. C’est avec lui qu’il bêche les jardins de Samira en pénétrant la terre. La terre n’est elle pas le symbole de la fécondité tout comme la femme ? En plus c’est Farouk qui dans le film avec un couteau, symbole phallique, égorge une poule et un lapin.
7- LE MONTAGE
Le montage qui domine dans le film est le montage cut sauf une fois où on a un fondu en noir. Le récit recourt au flash back. Le recours à ce genre de montage dans le film nous aide surtout à comprendre le drame du personnage de Samira ; il permet au spectateur de former un discours plus qu’il ne l’aide à suivre l’histoire. Le flash back crée un montage parallèle puisqu’il juxtapose des actions éloignées dans le temps et l’espace. En voici deux exemples :
d- le premier flash back a lieu quand le mari au lieu de s’occuper de sa femme dort préoccupé exclusivement par son commerce de tomates. Le retour ben arrière nous montre Samira avec son amant Omar. Ils s’embrassent. Fin du flash back et retour au mari qui ronfle. La comparaison est attristante.
e- Quand elle s masturbe, le flash back qui suit nous montre Samira embrassant le corps de Omar. Le passé et bien meilleur que le présent.
8-POUR CONCLURE
Samira est un personnage qui ne désespère pas. Son adultère est un acte de résistance. Mais les choses empirent à la fin du film quand Farouk est renvoyé de la ferme. Samira est littéralement en souffrance comme le montre le plan final avec cette vue en plongée accentuée par un arrêt sur image comme pour immortaliser cette souffrance. Ce plan est en parfaite harmonie avec le titre en arabe qui sous tend la perte. Certes la fin est triste mais ne vaut-elle pas mieux qu’une fin qui propose une échappatoire? Le rôle du spectateur commence. A la fin du film j’ai entendu dans la salle une jeune fille disant à sa copine : « Un chômeur vaut mieux qu’une tantouze !».
Les jardins de Samira est un film que l’on pourrait inscrire dans cette catégorie de films qui nous aident à réfléchir pour mieux améliorer notre existence ; c’est un film de critique sociale, un film qui fait partie d’un cinéma civique. En effet, nos caméras devraient être fixés sur l’essentiel et quoi de plus essentiel que ce magnifique rapport entre une femme et un homme. C’est un film qui nous montre aussi comment via l’intime on peut s’attaquer au social. Enfin, ce sont des films tels les jardins de Samira qui vont perpétuer au Maroc ce rapport d’émerveillement au cinéma et feront de lui en même temps une activité culturelle respectable.
Boubker HIHI

  



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