Lecture comparative entre le passage proustien sur odette et la zéphora de botticelli

 Par ouhti soumeya  (Prof)  [msg envoyés : 44le 21-11-10 à 20:23  Lu :7359 fois
     
  
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Lecture comparative entre le passage proustien sur Odette et la Zéphora de Botticelli.
Du côté de chez Swann est une œuvre pleine d'allusions à la peinture italienne. Mais le passage qui traite de la similitude physique entre Odette et la Zéphora de Botticelli, figurant dans sa fresque intitulée Les épreuves de Moïse (1481), reste un morceau d'anthologie, et une référence obligée pour tout critique qui veut traiter du rapport entre peinture et littérature.
C’est très probablement la lecture de Ruskin qui avait attiré l’attention de Proust sur cette œuvre, et il faut dire que d’une manière générale, la fin du XIXe siècle est celle de la redécouverte des peintres préraphaélistes.
Le quattrocento, à l'époque, était, dans son ensemble, à la mode. Il n’est pas exclu qu’il y ait un côté rétro dans le physique d’Odette (rétro par rapport à 1914), de même que sa tenue, toujours élégante, et jusqu’après la guerre, évoque une époque disparue; bref Odette ressemble à un préraphaélite parce qu’elle est de l’époque où les préraphaélites ont été à la mode.
Après une première lecture, diagonale, du texte, saute aux yeux un réseau lexical centré autour du thème du regard et de la perception [voir … représentait … voit … regard … goût pour la peinture … voir … la vue … parurent … voir … contemplait … admirait … regardons … regardé]. C'est cet œil du narrateur/ regardeur/ descripteur qui fait l'équivalent de l'œil et de la palette du peintre.
Quand au registre utilisé dans le long passage où la rêverie de Swann confond Odette et Zéphora, et qui précède immédiatement le premier baiser, il opère une sublimation du personnage romanesque en l'identifiant au personnage pictural: [Elle le regarda fixement, de l’air languissant et grave qu’ont les femmes du maître florentin avec lesquelles il lui avait trouvé de la ressemblance...Elle fléchissait le cou comme on leur voit faire à toutes, dans les scènes païennes, comme dans les tableaux religieux.]
On peut se demander pourquoi Swann [Proust?] a choisi de comparer Odette à cette figure de Botticelli, plutôt qu’à un autre modèle plus beau comme la Vénus du même peintre, ou à n’importe quelle de ses saintes Vierges puisque toutes les femmes du peintre florentin se ressemblent, et qu’elles ont toutes de grands yeux, une joli visage, les joues creuses, et l’air languissant et grave.
C’est qu’Odette n’est pas Vénus, mais la représentation d’une frêle jeune fille qui a besoin d’être protégée. Odette est Zéphora non pas seulement à cause de Botticelli, mais aussi à cause de l’histoire sainte: c’est la jeune fille dont on empêchait de boire les troupeaux et qui a été défendue par Moïse, et, donc avant d’être l’amant, - puis le mari -, car Moïse a épousé la fille de Jéthro, comme Swann finira par épouser Odette, c’est d’abord au rôle de protecteur que pense Swann, ou, en tout cas que pense Proust pour son personnage. Ainsi s'établit un parallèle entre le sort des deux personnages, et n'oublions pas là que le tableau appartient au genre de la peinture narrative [ou historique], qui représente une scène biblique.
Maintenant la comparaison avec Zéphora est du type de celles qui obscurcissent plus qu’elles n’éclairent. Au problème fondamental que se pose l’amant: Qui est vraiment la jeune femme que j’aime? se superposent des représentations qui sont, en elles-mêmes, des écrans. Odette n’est pas, ne peut pas être la jeune fille de l’Exode, ni même l’idée que se faisait un peintre florentin du quattrocento d’une jeune fille de l’ancien testament... Non seulement nous ne saurons jamais si Odette a été la maîtresse de Forcheville, si elle l’a été avant de devenir celle de Swann, - à moins de considérer, comme dans la Bible, que les rêves disent la vérité et qu’elle était effectivement la maîtresse de Forcheville, mais ce qui est plus important, si elle aimait vraiment Swann, ou ne cherchait qu’à se faire épouser. On nous dit qu’Odette était consciente du pouvoir de séduction de son geste : en une attitude qui sans doute lui était habituelle, qu’elle savait convenable à ces moments-là, et qu’elle faisait attention à ne pas oublier de prendre.Mais la volonté de séduction n’est pas incompatible avec l’amour, et au fond, si on veut poursuivre la comparaison avec Botticelli, il n’est pas douteux que l’artiste a voulu que l’inclination de la tête prolongeât l’arc de cercle formé par le bras et la frange du vêtement, et même souligné cette courbure par l’intersection qu’on pourrait croire destinée à illustrer une démonstration de géométrie. Mais, de ce que pense, ou seulement de ce qu’éprouve Zephora, Botticelli ne nous dit rien, et si nous y voyons humilité, soumission, détresse, ou simplement révérence convenue par un rite de politesse italienne ou orientale, c’est que c’est nous qui l’y avons mis. Ainsi d’Odette: elle reste un des personnages les plus mystérieux de la Recherche, et cela, en dépit du fait qu’elle ne soit pas intelligente, ce que Proust s’obstine à nous rappeler à intervalles réguliers dans toute le roman.
Mais ce personnage mystérieux qui ressemble à un tableau, et qui ment comme tous les personnages de la Recherche est aussi le seul dont il est dit qu’elle est incapable de se parjurer.
Dans aucun des tableaux religieux évoqués par Swann, le message religieux d’un tableau,- dont on peu tout de même supposer que c’était l’essentiel de ce que l’artiste avait voulu y mettre,- n’est seulement envisagé, et le regard proposé est toujours celui d’un esthète. Odette, donc, est une personne qui ne peut mentir si on met en cause une médaille de la Sainte Vierge: il n’est finalement ni indécent, ni impie, que, par endroits elle ressemble aussi à une madone de Botticelli.
Bref, c'est à travers les modèles plastiques (comme à travers les métaphores musicales), que Swann, en esthète, sublime Odette. Il essaye de projeter ses désirs charnels réels sur la représentation rêvée d'un personnage qui n'a aucune consistance réelle, puisqu'il fait partie d'un tableau plus qu'il ne fait partie du vécu de Swann, c'est ce que va explorer la psychanalyse sous les termes de transfert et de fétichisme.

  



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