Le regard dans l’éducation sentimentale de flaubert: thématique et fonctionnement

 Par ouhti soumeya  (Prof)  [msg envoyés : 44le 03-10-10 à 23:08  Lu :13572 fois
     
  
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Le regard dans L’éducation sentimentale de Flaubert: thématique et fonctionnement
Un exposé présenté par Raja hirri
Introduction.
Il importe de souligner, tout d'abord, que le regard désigne le mouvement ou la direction des yeux vers un objet, et par métaphore c’est la capacité intellectuelle d’un individu à appréhender une situation. De plus, il se présente comme un instrument de connaissance capital, voire intrinsèque de la communication non verbale susceptible de nous apporter des renseignements sur le monde qui nous entoure.
Par ailleurs, cette action de considérer les créatures et les objets avec attention est conçue par un bon nombre de philosophes, psychanalystes et critiques littéraires comme étant le miroir de l’âme humaine.
A cet égard, le regard — comme concept, instrument et thème — a joué, tout au long de l’histoire du savoir humain, un rôle important au sein de plusieurs domaines à savoir la peinture, la communication, la littérature, l’art, etc.
Au début du XIXème siècle, la notion du regard s’est avérée assez récurrente dans les œuvres littéraires, vu que les grands thèmes de cette époque puisent leur vie et leur forme exclusivement de ce que l’œil voit et de ce que l’âme ressent .C’est pourquoi les écrivains et les poètes se sont servis de cet outil sensoriel afin de décrire, juger et dévoiler le dedans et des êtres et des objets.
Pour ce, nous essayerons, pour ne pas rester dans l'abstrait, d'analyser le fonctionnement du regard à travers l’étude d’un passage tiré de L’éducation sentimentale de Flaubert:
Ce fut comme une apparition.
Elle était assise, au milieu du banc, toute seule; ou du moins il ne distingua personne, dans l'éblouissement que lui envoyèrent ses yeux. En même temps qu'il passait, elle leva la tête; il fléchit involontairement les épaules; et, quand il se fut mis plus loin, du même côté, il la regarda.
Elle avait un large chapeau de paille, avec des rubans roses qui palpitaient au vent derrière elle. Ses bandeaux noirs, contournant la pointe de ses grands sourcils, descendaient très bas et semblaient presser amoureusement l'ovale de sa figure. Sa robe de mousseline claire, tachetée de petits pois, se répandait à plis nombreux. Elle était en train de broder quelque chose; et son nez droit, son menton, toute sa personne se découpait sur le fond de l'air bleu.
Comme elle gardait la même attitude, il fit plusieurs tours de droite et de gauche pour dissimuler sa manœuvre; puis il se planta tout près de son ombrelle, posée contre le banc, et il affectait d'observer une chaloupe sur la rivière.
Jamais il n'avait vu cette splendeur de sa peau brune, la séduction de sa taille, ni cette finesse des doigts que la lumière traversait. Il considérait son panier à ouvrage avec ébahissement, comme une chose extraordinaire. Quels étaient son nom, sa demeure, sa vie, son passé? Il souhaitait connaître les meubles de sa chambre, toutes les robes qu'elle avait portées, les gens qu'elle fréquentait; et le désir de la possession physique même disparaissait sous une envie plus profonde, dans une curiosité douloureuse qui n'avait pas de limites.
Une négresse, coiffée d'un foulard, se présenta, en tenant par la main une petite fille, déjà grande. L'enfant, dont les yeux roulaient des larmes, venait de s'éveiller. Elle la prit sur ses genoux. "Mademoiselle n'était pas sage, quoiqu'elle eût sept ans bientôt; sa mère ne l'aimerait plus; on lui pardonnait trop ses caprices." Et Frédéric se réjouissait d'entendre ces choses, comme s'il eût fait une découverte, une acquisition.
Il la supposait d'origine andalouse, créole peut-être; elle avait ramené des îles cette négresse avec elle?
Cependant, un long châle à bandes violettes était placé derrière son dos, sur le bordage de cuivre. Elle avait dû, bien des fois, au milieu de la mer, durant les soirs humides, en envelopper sa taille, s'en couvrir les pieds, dormir dedans! Mais, entraîné par les franges, il glissait peu à peu, il allait tomber dans l'eau; Frédéric fit un bond et le rattrapa. Elle lui dit: — "Je vous remercie, monsieur."
Leurs yeux se rencontrèrent.
— "Ma femme, es-tu prête ?" cria le sieur Arnoux, apparaissant dans le capot de l'escalier.
Nous traiterons, en premier lieu, la place prépondérante du thème du regard dans le passage; nous verrons, dans une seconde étape, le rôle du regard dans la description; nous parlerons, en dernier lieu, du regard comme miroir qui reflète les sentiments euphoriques ou dysphoriques du regardeur.
I.
Dans la réalité, comme en littérature, la première rencontre amoureuse est un moment essentiel dans la vie de deux êtres et constitue un thème assez récurent dans les œuvres du 19eme siècle; on parle aujourd'hui de coup de foudre. Les personnages ne se connaissent point, et voilà que le hasard les met face à face, leur fait échanger un regard, modifie leur façon d’être, leurs sentiments, leur destin et le parcours des événements.
C’est le cas de notre héros Frédéric Moreau lors de sa première rencontre avec Mme Arnoux. La lecture du passage nous permet, de premier abord, de souligner que le lexique du regard encadre le texte, avec des mots dérivés du même étymon latin: apparescere, c'est-à-dire se manifester soudainement. Le nom apparition dans le paragraphe d'attaque et le participe apparaissant présent dans le paragraphe de clôture. Alors que le premier a une connotation religieuse, euphorique, le deuxième a un sens trivial, quotidien; ce parallèle, lié aux personnages de Frédéric et de Monsieur Arnoux souligne dès le début un parti pris du narrateur descripteur qui penche pour une relation amoureuse entre le jeune héros et Madame Arnoux.
Aussi pouvons-nous repérer le développement d’un champ lexical de la vision au fil du texte: ce champ lexical s’étend sur tout l’extrait, concentrant toute l’attention sur l’inconnue:"il ne distingua personne, il la regarda, jamais il n’avait pas vu". Chaque terme étant renforcé par l’emploi hyperbolique des adverbes «jamais» et «personne». Le lexique visuel est composé d’un arsenal de noms et de verbes qui traduisent la perception visuelle qui constitue l’essentiel de cette scène de rencontre. Pour les noms, ils se situent dans les premières lignes du texte «apparition», «éblouissement», leur choix met en relief le caractère presque divin et angélique de la personne vue: donc Mme Arnoux est un être auréolé de mystère pour Frédéric, un être céleste «que la lumière traversait», on peut même l'assimiler à une Madone quand le descripteur signale: «sa personne se découpait sur le fond de l’air bleu».
Flaubert use, donc, d'un vocabulaire religieux qui reflète un mystère quasi sacré, qui donne à Madame Arnoux les traits d'un ange. A travers le regard, le narrateur parvient à mettre en jeu tout une manœuvre d'échange sensoriel et psychique, le lecteur se croit sans hésitation aucune devant un tableau d'art où se croisent le réel et le fantastique, ou même le merveilleux chrétien.
Pour les verbes, ils sont disséminés à travers le texte dans des temps et des modes différents, le fait que le sujet de chacun d’entre eux soit Frédéric souligne le caractère unilatéral de la rencontre au début: elle ne comporte aucun échange. Deux de ces verbes sont au passé simple: «il ne distingua personne, il la regarda», le premier insiste sur l’incapacité soudaine de l’éblouissement. Le second souligne le début d’une véritable observation. Le verbe «voir» au plus-que-parfait et à la forme négative «jamais il n’avait vu» exprime l’inexpérience totale du jeune homme.
En outre, tout ce qui appartient à son idole «son châle, son panier» acquit une valeur divine aux yeux du jeune homme réellement fasciné. On pourra parler ici de fétichisme: l'objet, tout petit qu'il soit, revêt un intérêt majeur, sur lequel il fait une fixation amoureuse.
II.
L’absence de réaction «apparition» permet au jeune homme de l’observer, cette observation détermine un portrait tout à fait comparable à une description de tableau de peinture: le personnage est figé comme les anges ou les saints qui apparaissaient aux croyants.
Le portrait de l’héroïne orchestré selon le regard minutieux du héros est un portrait partiel et en désordre, c’est un portrait mixte où le visage et la parure sont entremêlés. Ce désordre descriptif signale le trouble psychique de Frédéric. Comme regardeur, il fait de Mme Arnoux le centre de son regard. La description physique suit un ordre descendant, puis donne une image d’ensemble, nous pouvons remarquer une insistance sur les mouvements qui sont suggérés par des verbes «palpitait, contournant, descendaient, presser, se répandait». Ces mouvements rendent vivante une description statique, et donnent presque l’impression d’un pinceau en action.
Notons, par ailleurs, que cette description ne néglige pas les détails qui peuvent porter sur les couleurs, les formes ou les motifs «rose, noir, claire, bleu», ils soulignent l’acuité d’un regard auquel rien n’échappe, à la fois par curiosité, par intérêt et par admiration. Ce qu’il faut souligner c’est que la description a un rôle affectif, ce qui le montre c’est que le choix de certains mots laisse penser que le jeune homme éprouve une forte émotion qu'il extériorise à travers la description qu’il fait sous forme de sentiments et de désirs. Ainsi «palpitait» suggère le cœur battant, «presser» et «amoureusement» expriment plus les élans secrets du jeune amoureux que les mouvements de la coiffure.
La description se termine par l’image d’une silhouette. On peut remarquer que ce portrait ne donne aucune caractérisation réelle de la jeune femme, elle est une image idéale de la femme et non d’une femme particulière. Il est probable que le jeune homme voit en elle la femme à laquelle il a pu rêver. Elle reste ainsi inaccessible. C’est ce caractère inaccessible et l’absence de réaction qui poussent le jeune à imaginer ce qu’il ne connaît pas de la femme, donc la séduction de Mme Arnoux repose aussi sur son aspect inconnu, énigmatique, mystérieux.
III.
C’est une scène clé, qui se trouve dans les romans. La scène de la première rencontre est un lieu commun, liée à une situation fondamentale. Elle déclenche un mouvement, une série de conséquences proches et lointaines qui est parfois la suite nécessaire et inéluctable de cet instant premier, qui se fait dans trois étapes fondamentales à savoir: l’effet, l’échange et le franchissement.
La scène de la rencontre se caractérise par sa soudaineté et son immédiateté qui engendre un échange de regards couronnés par une reconnaissance. Cette scène peut se présenter sous trois types, une apparition, une disparition de l’héroïne et une quête dont la recherche commune menée par les deux héros ou une quête unilatérale.
Frédéric semble être sous l’effet d’un choc (aveuglement par l'éblouissement puis admiration profonde). L’incapacité où il se trouve de communiquer avec "l’apparition" le conduit à imaginer son univers, cette recherche s’apparente à une véritable prise de possession.
Le narrateur se place à l’intérieur de son personnage pour exprimer ses vœux, ceux-ci constituent une tentative pour entrer dans l’intimité de la jeune femme: sa chambre, ses robes et sans doute pour la rendre plus humain et plus accessible au regard. Les positions sont asymétrique, en face de cette intériorité envahissante éclate l’extériorité de la femme contemplée: rien n’est dit de ce qu’elle pense ou éprouve, c'est que le regard ne peut jusqu'à maintenant la pénétrer. Admirée de loin, l’inconnue est déjà dans la situation qui restera la sienne au long du roman, idole inaccessible. On assiste à la naissance d’un amour d’abord, d’une passion qui n’osera se réaliser. Le caractère généralement figé de cette scène n’est troublé que par deux brefs mouvements, l’entrée de la négresse — avec sa couleur brune à l'opposé de la blancheur des anges — avec la fillette, ce qui rejette le héros en dehors du cercle familial, et surtout l’épisode final du châle, qui glisse sur le bordage: "Frédéric fit un bond et le rattrapa" geste important pour deux raisons: premièrement, il supprime la distance jusqu’alors si fermement interposée; le bond de Frédéric, c’est son désir de possession, détourné sur le seul objet proche de l’idole qui puisse toucher et saisir. Deuxièmement, il provoque l’unique parole émise d’elle vers lui "Je vous remercie Monsieur", message à peu près nul, réponse conventionnelle à une démarche qui ne l’est pas.
Cette réponse à une conséquence immédiate "leurs yeux se rencontrèrent" qui devrait être le sommet de la rencontre
Cette introduction bruyante de celui qui se pose en mari a une double fonction: elle livre le nom, par un artifice latéral, le narrateur le faisant dire par le personnage survenant; elle produit, d’autre part, un effet très flaubertien: après la rêverie, après l’illusion d’intimité, la chute dans la prose: elle est mariée à ce hâbleur, elle n’est pas créole, elle ne vient pas des îles lointaines.
La fin du texte tente d’analyser ce que ressent exactement le jeune homme. Mais on remarque que les termes restent flous (envie plus profonde, qui n’avait pas de limites).L’intrusion de l’imagination du jeune homme dans la vie de la jeune femme ne se fait pas sans douleur: elle correspond à une insatisfaction profonde et à des espoirs peut être vains. La rencontre se fait à la fois sous les signes de l'éblouissement et de douleur: la (divinité) n’est pas réellement humaine.
Conclusion.
Dans la vie, la rencontre de deux êtres est souvent due au hasard. Dans le roman, il en est de même, ce qui explique un effet de surprise et l’importance de l’échange des regards. Le style de Flaubert et son traitement de la thématique du regard ne laissent, toutefois, rien au hasard, tout est chez lui calculé: usage du lexique perceptif, temps verbaux, couleurs, focalisation, antagonisme des fantasmes rêveurs et de la réalité prosaïque; tout mène à la description d'une rencontre placée dès le début sous le signe de l'échec, du bonheur dans la chute, de la passion inactive, contemplative.
En modifiant les données immédiates de la vie, la rencontre est génératrice de conséquences diverses. Après, rien ne sera plus comme avant. Les héros voient leur vie prendre une nouvelle orientation, marquée par les étapes d’une conquête, par un bonheur soudain, par des malheurs imprévisibles. La rencontre se situe rarement à la fin d’un roman. Moment attendu et privilégié, elle ne prend en définitive son importance que par ses conséquences. On comprend alors qu’elle puisse constituer l’élément déterminant d’une œuvre romanesque entière.

  



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 Réponse N°1 6678

NB
  Par   ouhti soumeya  (Profle 03-10-10 à 23:14

salut tout le monde,

cet exposé n'est pas le mien, il appartient à Raja hiri , elle était une étudiante avec moi en S4, Etudes Françaises , à cette occasion je la salue, lui souhaitons une bonne continuation.

donc j'ai vu nécassaire de le publier pour lui rendre hommage et pour que tout le monde ait un bénifice de cet exposé




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