Le phénomène « bidonvilles »

 Par Jaafari Ahmed  (Prof)  [msg envoyés : 943le 01-07-13 à 19:21  Lu :965 fois
     
  
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Apparition des bidonvilles
L’ancienne médina saturée, la spéculation par ailleurs la rendant inaccessible aux paysans déracinés, en quête d’emploi, et la nouvelle médina assez éloignée du quartier industriel, ne pouvaient accueillir les flots de l’exode rural, surtout après la crise entre 1931 et 1936.
Aussi les premiers bidonvilles vont apparaître dès 1930, en général à proximité des lieux de travail (quartier industriel), ou encore en fonction du propriétaire du terrain (privé ou municipalité).
La majorité des bidonvilles sont installés sur des terrains dépourvus de toute viabilité (adduction d’eau, égouts, évacuation de déchets et eaux usées). De nombreuses maladies y déferlent, avec les effets de la poussière, les mouches, la boue, etc.…les baraques constituées à partir de déchets industriels (« toiture en tôle »). L’hiver, c’est la pluie et l’humidité qui pénètrent partout. Leur fragilité les rend faillibles aux incendies (Mohammedia, Kénitra, Casablanca, etc.…).
L’action de l’administration coloniale sera déterminante, dans la formation définitive de ce nouveau type d’habitat.
En effet, n’ayant prévu aucun crédit pour le logement de cette main d’œuvre nécessaire au développement des activités industrielles et commerciales, il fallait aménager , organiser les bidonvilles, cadre « gratuit » de reproduction de la force de travail , aussi bien pour le capital que pour l’État colonial.
Les lieux d’installation idéale seront la proximité du quartier industriel. Les industriels alors se plaignaient de l’instabilité de la main d’œuvre, et cherchaient par tous les moyens à la fixer. Si la stabilité ne pouvait être rapidement obtenue, du moins le bidonville représentait un réservoir impressionnant de main d’œuvre, plus facile à recruter, plus aisée à contrôler , dont l’assiduité au travail et à l’heure , pouvait être obtenue grâce à la proximité du lieu de travail , d’autant plus que les industriels économisaient sur les coûts de transport (moins de ramassage par cars, et maintient du salaire au niveau vital : dépenses alimentaires).
L’administration coloniale va installer un minimum d’équipements (bornes fontaines, éclairage de « sécurité », dispensaires et écoles coranique). Les baraques sont alignées en damier, numérotées, pour pouvoir exercer un parfait contrôle. C’est ainsi que R. Montagne, pouvait écrire : « L’administration, vigilante, en poursuit le rassemblement et la concentration, en deux points principaux : l’un de ces groupes dans le quartier industriel, formera le bidonville des carrières centrales sur un terrain municipal ; l’autre se constitue en 1932 sur les terrains d’un particulier (Ben M’sick). Ces bidonvilles ont été à plusieurs reprises refoulés, déplacés, alignés, découpés en blocs pour des raisons d’hygiène et de bon ordre. » (R. MONTAGNE, « Enquêtes collective », Cahiers de l’Afrique de l’Asie, n°3, éd. Peyronnet, CHEAM, Paris 1950, p. 138)(soulignés par nous).
Ce regroupement par l’administration coloniale des baraques est d’autant plus pratique, qu’elle craignait que ce type d’habitat ne prolifère dans les quartiers européens, comme l’écrit R. Montagne : « …Il faut aujourd’hui encore toute la vigilance des administrations municipales et la Délégation aux Affaires Urbaines, pour prévenir la formation dans des quartiers éloignés, de nouveaux bidonvilles ou derbs (derb = rue ; désignant plus souvent une partie de quartier), à l’intérieur ou à l’extérieur du périmètre municipale, et il arrive qu’il soit encore nécessaire de procéder à la destruction des habitats improvisés et clandestins, puis des groupements contrôlés » (Soulignés par nous).
Outre le contrôle de cette population, en voie de prolétarisation rapide le pouvoir colonial cherchait aussi à la fixer, pour les besoins de l’industrie avoisinante, promue à un rapide développement, et dont la nature n’exige qu’une masse de main d’œuvre, sans qualification, mais dont le salaire fort bas exige la fourniture d’un logement au prix accessible.
C’est pourquoi la municipalité de Casablanca, par exemple, non seulement acheta trois parcelles de terrains en 1939, permettant aux baraques de s’implanter (17 hectares), mais institua aussi une taxe municipale sur toutes les baraques (8 francs pour un logement et 30 francs pour un commerce), afin d’ôter au bidonville son caractère du provisoire. « Assez paradoxale, comme le note A. Adam, est la situation qui réjouissait les squatters, car en payant le loyer du sol qu’ils occupent, ils se sentaient installés dans la légalité » (Idem, soulignés par nous).
En fait si le « provisoire » inquiétait les bidonvillois, c’était beaucoup plus pour échapper à la spéculation qu’exerçait les propriétaires fonciers sur les terrains privés.
La municipalité, ne percevant que de modestes taxes, leur permettait de subsister, de se reproduire, avec des salaires très bas, qui servent beaucoup plus à procure le « nécessaire » alimentaire ( A. ADAM, « Casablanca » Thèse de Lettres, C.N.R.S., Paris, 1968, p. 88).
Par ailleurs, l’administration coloniale menait aussi dans les bidonvilles des campagnes de vaccination, satisfaisant ainsi à des exigences de reproduction, mais aussi pour présenter le Protectorat dans son œuvre de bienfaisante, car se préoccupant de la santé des « indigènes ».
Bidonvilles et reproduction de la force de travail
Nous nous proposons, après avoir précisé que seul le bidonville pouvait désormais assurer la reproduction de la force du travail, par rapport aux salaires perçus , d’examiner les « revenus  et les niveaux de vie » des marocains dans cette période, afin de mieux étayer notre démonstration.
R. Hoffherr et R. Moris publieront en 1934, leur étude sur « les Revenus et niveaux de vie indigènes au Maroc » ( Librairie du Recueil Sirey , Paris 1934, avec la collaboration de Chr . FUNCKBRENTANO, j. LECOMTE, O. MARIN et H. MAZOFER) dans laquelle ils calculent les budgets sur la base de 5 francs par jours et arrivent à la conclusion que ces salaires sont insuffisants , à peine couvrant les dépenses alimentaires. (Les salaires, pendant la crise, accuseront une chute de 50% entre 1930 et 1934, 70% entre 1934 et 1936).
« …Depuis 1929…le salaire de l’ouvrier non spécialisé est tombé progressivement, dans les villes du littoral , de 10 francs en 1929 à 8 francs en 1932, 7 francs au début de l’année dernière et 5 à 6 francs aujourd’hui » (R. HOFFHERR, op. cit. p. 175).
Bien d’autres enquêtes arriveront aux mêmes conclusions, d’autant plus que les salaires avaient davantage baissé (3 francs en janvier 1936, pour un manœuvre). Par ailleurs, même s’il y a eu durant cette période une baisse des prix, elle n’a jamais compensé celle des salaires trop importante.
Cette baisse des salaires, largement pratiquée par un patronat, peu soucieux des nouveaux besoins crées par la nouvelle division du travail sociale dans la ville, empêchera la majorité des ouvriers d’accéder à un logement décent.
Même ceux qui habitaient dans les médinas quittaient leurs anciens logements pour s’installer dans les bidonvilles, où même la collocation de baraque se pratiquait. Car ce « déplacement, nous expliquent R. Hoffherr et R. Morris, fait d’un coup gagner au budget familial près de 800 francs ». (Enquête de M. BARON-HUOT et PAYE sur le Douar Doum (bidonville de Rabat). B.E.M. juillet 1936) Le revenu est alors presque entièrement consacré aux dépenses alimentaires et au loyer. Or, « Il n’y a pas d’action civilisatrice sans une progression harmonieuse des revenus et des niveaux de vies, des ressources matérielles et de la richesse morale. » (Idem. P. 231)
En effet, ces chiffres ne tiennent compte que d’une situation de revenus stables et du travail de toute la famille (femme et enfants), et donc ne concernent pas tous les manœuvres affectés par le sous-emploi et le chômage.
Une année seulement après cette enquête, R. Baron et le Dr. J. Mathieu, arrivaient à un budget où la dépense alimentaire des manœuvres atteignait 76% du total , celle du loyer suivait avec 22%.
Toutes ces enquêtes aboutissent à la même conclusion, à savoir l’extrême précarité du prolétariat marocain, sous-alimenté et logeant dans les bidonvilles ôù les conditions d’hygiène et de santé ne sont pas réunies.
On pouvait, à cause de la crise économique, penser à une situation de conjoncture. Nullement, puisque même avec la reprise économique et les nombreuses luttes ouvrières, les salaires n’augmenteront que très peu.
Les bidonvilles accueilleront de plus en plus le prolétariat marocain, en plein développement, les mécanismes de libération de la force de travail jouant pleinement.
Les exigences du capital en matière de reproduction de la force de travail, sont satisfaites par l’existence ce type d’habitat qui ne nécessite que peu de dépenses.
Par contre là où les industriels avaient besoin de main d’œuvre qualifiée et stable, ils n’hésiteront pas, avec l’aide de l’État colonial, à bâtir des cités ouvrières leur permettant à l’occasion d’exercer tout leur paternalisme.
Besoins de main d’œuvre et politique du logement
« L’industrie s’entoure de logements dont la fonction est de concentrer la main d’œuvre nécessaire à la production . Le logement devient l’appendice de l’unité industrielle et la double fonction de la ville se lit clairement dans sa structure : fonction de production, fonction de reproduction de la force de travail. Les rapports sociaux capitalistes se marquent par une division sociale des espaces occupés au plan de l’habitat en particulier : les logements des ouvriers occupent les zones marquées par l’industrie qui coïncident souvent la périphérie de la ville, les logements bourgeois occupent les zones « nobles », centre ou périphérie verte » (Suzanna MAGRI , « Politique du logement et besoins en main d’œuvre », C.S.U., Pris, 1972, p. 17).
Cette longue citation de S. Magri , illustre parfaitement bien l’action du patronat et de l’État colonial au niveau de leur politique du logement.
En effet, par rapport à leurs besoins en main d’œuvre stable, il fallait construire des cités ouvrières. C’était alors un moyen de fixer une main d’œuvre très instable , pour obtenir le meilleur rendement.
Mais à côté de ces besoins du capitalisme, il faut voir dans cette politique du logement un aspect de paternalisme profond du patronat, à un moment où les luttes ouvrières étaient ascendantes, à un moment où le contexte politique était favorable aussi, avec notamment, l’avènement du Front Populaire Français en 1936.
Pour le protectorat, c’était une démonstration supplémentaire pour avancer son action en faveur des indigènes, auxquels on promettait de résorber les bidonvilles. Ce qui n’empêchera pas M. Écochard d’écrire en 1948 « pendant trente-cinq ans on oublié les Marocains » (Michel ÉCOCHARD, « Casablanca, le roman d’une ville », éd. de Paris, Paris 1956.)
En effet, peu nombreuses à être construites, ces cités n’accueilleront en fait que peu d’ouvriers, les plus qualifiés d’entre eux, la plupart des manœuvres, chômeurs, etc.…continueront à loger dans les bidonvilles.
Les premières cités ouvrières à être construites seront le fait des grandes entreprises (COSUMA, SOCICA, OCP…).
Dressées à proximité de ces usines, le facteur retard était éliminé, la durée du travail pouvant être maintenue par ailleurs de dix à douze heure par jours.
D’autre part, tout ouvrier licencié perdait automatiquement son logement, cette pratique favorable à la stabilité de la main d’œuvre était un moyen de chantage du patronat, non négligeable.
Outre l’aide des municipalités, financière surtout, la plupart de ces entreprises avaient déjà un patrimoine foncier appréciable, comme la COSUMA (COSUMAR) , qui ne possédait pas moins de 324 000 mètres carrés en zone urbaine, principalement à Casablanca, Meknès et Agadir.(La compagnie Sucrière du Maroc créée en 1929 par la Compagnie Marocaine , groupe de la Banque de L’Union Parisienne, avait le monopole du raffinage du sucre importé . Considérée par le patronat comme « l’usine pilote », elle employait près de deux mille travailleurs).
Il faudra attendre en fait, l’année 1939, pour que le programme des cités ouvrières soit repris, conjointement par le patronat et l’État colonial.
Une vingtaine d’entreprises participent à l’édification de la cité ouvrières des Roches Noires à Casablanca, (quartier industriel) , 300 logements seront prêts en 1942. Mais ce programme « d’œuvres sociales » restera fort limité, ni l’État, encore moins le patronat, n’entendent prendre en charge le coût de reproduction d’une force de travail qui se « contente de si peu ».
Professeur Saâd BENZAKOUR.

  



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