Le personnage d’ysé dans partage de midi p. claudel

 Par Elmzouri mostafa  (Autre)  [msg envoyés : 145le 09-04-13 à 22:12  Lu :2694 fois
     
  
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Remarques préliminaires :
1- Commençons par l’onomastique: Ysé évoque plusieurs références que Claudel n’a surement pas manqué de considérer quant au choix du nom d’Ysé pour le personnage central de son drame. En effet, primo, Ysé convoque d’abord Iseult, personnage célébrissime dans la légende et littérature amoureuse occidentale. La ressemblance entre le personnage légendaire du héros du drame de Claudel est établie si l’on se réfère au due la passion amoureuse qui brave les interdits qu’ils soient éthiques ou religieux. Secundo, Ysé convoque Isold de Wagner dont les mélodies sont un motif musical : dans le drame de Claudel, Ysé est présentée par le dramaturge au IIIe effectuant une dance ; une transe hypnotique. La didascalie précise qu’Ysé ne marche pas (p : 134), elle s’avance à manière d’un mage. Ses mouvements épousent ainsi ceux d’une partition musicale. Tercio, Ysé convoque un souvenir de Claudel où il semble avoir visité un sanctuaire shintoïste dont le symbolisme est la femme porteuse de dieu.
2- Deuxième remarque concerne l’ordre de la présentation des personnages par le dramaturge ;Ysé est présentée la première dans le quatuor ; elle en fait le centre d’intérêt. La relation entre les autres personnages semble ne pas pouvoir exister sans la présence d’Ysé : elle est le nœud qui les relie ; le lieu du partage. Elle réalise, en effet, la part du désir de chacun d’eux : la femme-mère reproductrice pour De Ciz ; l’objet du désir et la séduction pour Amalric; l’amour passion, l’appel à l’amour qui remplace l’appel de Dieu pour Mesa.
Ysé est personnage complexe à figures multiples dans le drame de P. Claudel « Partage de Midi » ; nous essayerons de voir comment ce personnage se présente dans cette pièce comme une femme à paradoxes, lesquels paradoxes révèlent une identité à la fois mystérieuse et déchiffreuse d’énigmes se transformant en une force conquérante qui cherche à se donner.
Nous verrons d’abord comment Ysé incarne la figure d’une femme à paradoxes puis comment elle représente le pouvoir d’une divinité mystérieuse pour aboutir, en fin, à la figure de la femme fatale.
Une femme à paradoxe.
Dans « Partage de Midi » de Claudel, le statut du personnage d’Ysé affiche d’entrée de jeu un caractère paradoxal ; ce personnage est le siège de multiples contradictions eu égard à son identité sociale mais aussi à son rôle dramaturgique ; chose qui répercute sur sa psychologie.
1- Identité sociale :
Ysé est une femme mariée à De Ciz, aventurier et agent colonisateur dans les concessions françaises d’Extrême- Orient. Son rapport avec son mari se limite à un rapport conjugal pur. Entre eux, il y ‘ a un vide ; l’amour n’est pas de mise dans cette union ; son mari n’a réussi qu’a lui faire des enfants qui s’ajoutent au joug qu’elle ressent à cause de ce mariage. Amalric dans le premier portrait qu’il brosse d’Ysé dit à la page 22 : « ce maigre Provençal aux tendres, cette espèce d’ingénieur à la manque, vous voyez bien que c’est un vice pour elle, il n’a su que lui faire des enfants » le situe aux antipodes d’Ysé si l’on prend en compte les désirs et les aspirations de cette femme. Cette dernière est exigeante, elle dit à la page 30 :«je veux que l’on ait besoin de moi » : le besoin se fait sentir chez Ysé , de son être , de l’entité qu’elle représente, et non pas en tant qu’outil ou matrice de reproduction. Or, De Ciz, à cause de son profil pâle et mercantile, ne voit en elle qu’un instrument.
Sur le plan social également, Ysé est présentée comme mère, mais une mère qui n’en est pas une .En effet, à aucun moment de la pièce elle n’adresse la parole à ses enfants ; pire encore, elle ne les évoque que pour s’en plaindre : elle dit, à la page 26,27, sur un ton dédaigneux et pathétique : « mais moi, pauvre femme avec ces enfants dans mon tablier, quatre membres chacun ». Le démonstratif marque la distance et l’expression « quatre membres chacun » amplifient le sentiment de l’encombrement que représente la progéniture pour une femme en quête de liberté. Ysé estime donc que ni le mariage ni la maternité ne lui permis de s’exprimer toute entière ; par contre ce sont des entraves à proclamation de ses droits à la passion ; mais Ysé regrette l’abandon de ses enfants à la fin de la pièce.
2- Sur le plan psychologique :
Ysé est tiraillée entre son désir d’émancipation, sa quête d’une passion amoureuse complète et son devoir de femme mariée et mère d’enfants. Ce tiraillement apparait dans sa parlure : son langage est jonché d’expressions oxymoriques qui traduisent une psychologie en proie aux contradictions de l’écartèlement entre passion et raison. « Je suis triste, je suis pleine, je suis pleine d’amour, je suis triste et je suis heureuse » déclare-t-elle à Mesa à la page 94.
Ce paradoxe, ce tiraillement entre le devoir et passion s’avère contagieux puisque Mesa ressent une culpabilité à aimer une femme mariée. Culpabilité doublée par un abandon progressif de la foi religieuse en répondant à l’appel de femme. Ysé encourage son mari à partir, mais souhaite également qu’il reste car elle a peur (p : 75) : après avoir supplié De Ciz de ne pas la quitter, elle dit à la page 77 : « - Je ne sais ; je sens en moi une tentation… » Puis à fin de la tirade : « Et je prie que cette tentation ne me vienne pas, car il ne le faut pas et cela ne serait pas noble et juste. Et toute noblesse est de souffrir et de résister. ». Ysé est donc consciente de la tentation ; elle la dépasser par la noblesse qui ne se réalise que par la souffrance, d’où sa peur. Cependant, Ysé , pourra-t-elle supporter la souffrance qui mène à la noblesse ?
3- Sur le plan dramaturgique :
Le paradoxe d’Ysé est montré à travers les indications scéniques : les didascalies « elle rit, elle rit aux éclats »sont mises au moment même où un comportement harmonieux nécessite des pleurs : « je ne suis satisfaite » (p :23), « me voilà réduite et obéissante », « A présent vous voilà les larmes aux yeux.. » « il rirent tous les deux »
Pendant la lutte entre Amalric et Mesa, le dramaturge nous dit (p :127) : « Ysé , qui voit tout dans le miroir n’a pas bougé ».Cette impassibilité , cette absence d’expression de compassion renseigne sur la rigidité d’un être tragique qui accepte son sort comme une force à laquelle elle n’y peut rien.
Le paroxysme de la contradiction des forces implosives qui ont pour foyer le personnage d’Ysé est manifesté dans l’état de transe dont lequel elle se trouve ; un indiqué par le dramaturge pour montrer le déchirement du personnage. L’état de transe est, effectivement, un état qui ne peut se manifester que lorsqu’on est sujet à des forces surnaturelles qui entrent en conflit avec des forces intérieures, ce qui provoque un abandon à des comportements sans cohérence mais compréhensibles de point de vue psychique et cosmogonique. Ainsi, les contradictions d’Ysé culminent, car ce qu’elle apporte à Mesa est la mort dans l’amour :(p :92) « je ne t’apporte pas le bonheur mais ta mort et la mienne avec elle ».Mais aussi parce que Ysé altère son identité sexuelle en disant à la page 57 : « je suis un homme ! je l’aime comme on aime une femme ! »
En fin, les paradoxes d’Ysé subvertissent même le langage (p :55): Ysé demande à Mesa de répéter : « Ysé je ne vous aimerai pas » ,négation qui l’allure d’une affirmation de part sa répétition même .
Ysé est présenté dans Partage de Midi de Claudel comme une femme en proie à ensemble de contradictions qui se manifestent dans son statut socio affectif aussi bien que dans sa parlure et son rôle dramaturgique, partant une femme tragique.
Le mystère d’Ysé : déesse interdite.
Dans la préface de la version de 1906, Claudel définit Ysé comme « quelqu’un sur le front de qui est inscrit le mot : mystère. Elle est la possibilité de quelque chose d’inconnu, un être secret et chargé de significations ».
1- L’étrangère mystérieuse :
Dès le début de la pièce, à la première apparition d’Ysé sur scène, sa deuxième réplique (après une première réplique où elle se contente du mot « Midi »),Ysé dit : « N’ouvrez pas le voile, au nom du ciel ». Cette requête peut s’interpréter doublement : premièrement, Ysé refuse qu’on mette de la lumière dans son milieu et par conséquent veut garder le mystère de sa vie ; deuxièmement, le dévoilement serait apparenté à la levée du rideau, surtout si l’on sait que juste avant, la didascalie annonçant les huit coups de la cloche rappelle les trois coups de l’ouverture d’une représentation théâtrale. Ysé est d’abord un personnage de théâtre avant d’être une référence à un vécu réellement par Claudel . Ceci se trouve appuyé par la réplique d’Amalric à la page 24 : « la voilà, notre foyer, notre troupe errante ». Plus encore, dés l’ouverture de la pièce, Amalric en parle sous forme énigmatique : elle est « l’affaire », « la chose ». Le mystère d’Ysé vient du fait qu’elle étrangère : « elle étrangère parmi nous » peut-on lire à la page 22. Cette étrangeté n’est pas seulement d’origine géographique (Ysé dit : je ne suis pas française), mais elle est sexuelle : elle est la seule femme de pièce. Elle étrangère aussi sur le plan de la conviction religieuse : à la page 48 elle dit qu’elle ne sait pas si elle croit en Dieu, mais elle croit en elle-même. La question religieuse ne se pose pour elle qu’en raison de sa rencontre avec Mesa.
2 – Une divinité omnipotente :
Son pouvoir divin est d’abord exprimé par le ton doctoral et majestueux sur lequel elle demande à De Ciz de lui apporter ses objets à la page 20 : « Je défend d’aller au fumoir …Ciz , allez me chercher ma chaise… » ; ce ton va grandissant jusqu’à substituer le personnage au dieu de Mesa. En effet, ce dernier lui attribue la place de son dieu : « tu n’es pas le bonheur, tu es cela qui est à la place du bonheur ». On sait d’ailleurs que Mesa, suite au refus essuyé lors de son refuge ecclésiastique, se tourne vers la passion. Ysé, à ce moment-là, est présente pour combler son vide théologique et pour exercer un pouvoir qui mène Mesa au seuil de la mécréance.
Ysé prend le rôle d’une divinité qui regarde agir les hommes et la nature : en effet, elle amusée de voir le combat entre Mesa et Amalric,elle en la spectatrice unique. Elle fait figure d’un dieu tout puissant toisant ses fidèles : elle regarde les trois hommes en indiquant pour chacun son caractère.
2- La femme visionnaire :
Ysé lit la révolte de Mesa à la page 50 : « Je vous regarde, cela me regarde, et je vois vos pensées, confusément comme des moineaux près d’un meule lorsque l’on frappe dans les mains… »Ysé ne contente pas de lire dans les pensées de Mesa, plus encore, elle est capable d’opérer une fusion de son âme avec celle de celui-ci. « Je vois ton âme par le moyen de mon âme »dit-elle à la page 142. Cette dissolution de l’être est évidemment possible par le biais de la force de l’amour qui annule l’obstacle du corps et permet la rencontre des esprits. Ysé réactualise le mythe platonicien de l’Androgyne et opère le retour au monde des idées où l’union des âmes est l’idéal de l’amour. Son désir n’est pas uniquement charnel, il est aussi spirituel : le besoin d’amour qu’elle éprouve est un besoin complet. Il s’agit pour elle d’être vénérée corps et âme comme une divinité. Mesa représente, dans cette perspective, une offrande qui, à son cœur défendant, est donné à la déesse d’amour. Ysé prévoit d’ailleurs le martyr de Mesa comme elle prévoit sa destruction prochaine provoquée par la force de l’amour.
Ainsi,Ysé , en se donnant pour un être mystérieux, toutefois capable de déchiffrer les énigmes des autres, est élevée au rang d’une divinité qui au même qu’elle révèle une force surnaturelle par sa beauté et son charme a besoin de l’autre, en l’occurrence Mesa, pour affirmer sa présence !
Une cavale indomptable :
Ysé insatisfaite de sa condition de femme mariée et de mère, insatisfaite de ne pouvoir réaliser sa passion ; Ysé la visionnaire, la lucide et la divine se concrétise parfaitement dans l’image qu’en Amalric à la page 22 « c’est une guerrière conquérante, une jument de race qui s’affolant, brisant tout, se brise elle-même. »
1- Ysé la guerrière :
A la recherche du désir, de la satisfaction passionnelle, elle exprime ce vœu par de nombreuses occurrences de verbes de volonté : « je veux que l’on ait besoin de moi ».Chose que ni De Ciz ni Mesa ne peuvent accomplir : si De Ciz ressemble à une femme (il a des yeux de femme) ; Mesa ne peut se donner en entier car l’attraction de dieu résiste en lui. Ysé exprime une soif qui prend son point culminant dans la chair : « j’aime un homme qui est un seul homme et qui a dans le dos un gros os dur » (p :57). Ysé aspire à un échange complet : se donner mais recevoir, mais les homme qui sont face à Ysé opèrent une disparité : De Ciz , le mari ;Amalric, l’amant et Mesa ,tiraillé entre une double passion. Notons, au passage, l’abondance des métaphores hippique (jument, cavale, cheval).
Néanmoins, le besoin d’être aimée chez Ysé s’exécute par une stratégie toute féminine, toute conventionnelle à savoir la séduction.
2- Ysé la séductrice :
Ysé subjugue comme le dit Amalric , tyrannise par sa beauté, son rire et sa jeunesse ; ce pouvoir de séduction permet la métamorphose . Ainsi , Amalric lui dit en parlant de Mesa : « vous m’avez changé notre Mesa »(p : 56) . Ce changement de l’être insensible à l’être amoureux, de l’être fidèle, croyant et serein à l’être tragique ; est le destin de Mesa. Plus encore, Ysé est le destin tragique de Mesa : « et je t’épouse avec un amour impie et avec une parole condamnée » (p : 89). La force du transfert du royaume de dieu vers la passion amoureuse s’opère par l’intermédiaire de l’amour interdit.
La séductrice ne qu’obéir à son désir, à son instinct, du coup, elle commet une double trahison : trahison qui est infraction à son choix primaire (son mari) ; mais trahison aussi quant au choix de Mesa pour qui elle a rapport passionnel alors qu’elle se donne physiquement à Amalric. En plus, Ysé ne retrouve sa satisfaction qu’on jouant le tout pour le tout : « Et qu’importe que tu me fasses du mal, pourvu que je sente que tu me serres et je te sers »(p :79) ;la similitude phonique entre le verbe servir et serrer témoignent de l’identité qu’établit Ysé entre l’amour et la mort .
3 - Ysé, femme fatale :
« Je ne t’apporte pas le bonheur mais ta mort la mienne avec elle » dit-elle à page 92. Les lieux où Ysé rencontre Mesa et Amalric sont des lieux funestes : il s’agit pour le premier d’un cimetière, pour le second d’une maison prête à exploser. Sa présence donne à lieu à une lutte meurtrière ; plus encore, elle déclare elle-même avoir assassiné ses enfants : « Et je pense que les ai trompés et abandonnés et assassinés ! » Le mot «assassinés » peut être pris métaphoriquement, mais certains commentateurs accusent Ysé d’infanticide ; en somme, l’aspect funeste d’Ysé est là.
Sur un autre plan, Ysé amène la mort aux autres personnages : Amalric tue Mesa dans la lutte pour échapper à l’explosion imminente ; De Ciz est mort dans un périple d’aventurier ; et le sort d’Amalric est ignoré : force est d’imaginer qu’il a trouvé la mort dans le désordre de la révolte chinoise. Abstraction faite de ces devenirs événementiels, rien que par sa présence écrasante, Ysé ne cause-t-elle la mort dramaturgique de des autres personnages ?
Ysé s’avère fatale pour elle-même, même si la mort prend des dimensions d’une libération :
« O Mesa, voici le partage de minuit ! et me voici prête à être libérée,
le signe pour la dernière fois de ces grands cheveux déchainés dans le vent de la Mort » (page : 150)
Ysé est, en effet, un personnage qui ressemble à Raphaël, ce héros de « la peau de chagrin » de Balzac, qui, plus ses désirs sont accomplis plus sa vie se consume, à la différence près que pour Ysé, ce n’est pas sa vie seulement qui se consume, mais celle de tout son entourage également.
Ainsi, le lot de vie prononcé dans le titre de la pièce n’est autre qu’un lot de mort dont la médiatrice est sans conteste Ysé .
Le paradoxe, le mystère, la puissance engendrée par la passion, le sacrifice, l’amour et la séduction, la conquête sont tous des attributs qu’incarne Ysé. « A elle seule elle joue toutes les femmes, et pourtant elle n’est semblable à nulle autre » nous dit J.Madaule ; et d’ajouter « ce qu’il y’a d’étonnant et de presque unique chez Claudel, c’est la faculté d’élever jusqu’au type la personnalité la plus singulière. ».
(Toutes les pages font référence à l’Edition Gallimard, collection Folio)

  




 Réponse N°1 30827

Merci cher ami!
  Par   Jaafari Ahmed  (Profle 09-04-13 à 22:46



Pour ce travail d'une rare qualité!





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