Le parfum, entre le roman et son adaptation filmique

 Par ouhti soumeya  (Prof)  [msg envoyés : 44le 21-11-10 à 20:21  Lu :9990 fois
     
  
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Le parfum, entre le roman et son adaptation filmique
Introduction:
C'est une adaptation d'un best-seller, Le parfum, de Patrick Süskind, paru en 1985 (réédité chez Fayard), vendu à 15 millions d'exemplaires, traduit en 45 langues. A l'écran, une coproduction internationale de 50 millions d'euros, un film en langue anglaise, enfin un metteur en scène allemand qui a fait ses preuves sinon en matière de mise en scène, du moins en potentiel d'exportation : Tom Tykwer. Le résultat ne s'est pas fait attendre en Allemagne, où Le parfum, sorti le 14 septembre 2006 dans 700 salles, a attiré 1 million de spectateurs lors de son premier week-end d'exploitation.
1. La fiche technique
• Titre français du roman: Le Parfum, histoire d'un meurtrier, 1985.
• Titre original: Das Parfum - Die Geschichte eines Mörders.
• Réalisation: Tom Tykwer.
• Acteurs principaux: Ben Whishaw, Dustin Hoffman, Alan Rickman, Rachel Hurd-Wood, Birgit Minichmayr, Sian Thomas, Sam Douglas, Karoline Herfurth,
Sara Forestier.
• Scénario: Tom Tykwer, Andrew Birkin, Bernd Eichinger.
• Musique: Reinhold Heil, Johnny Klimek, Tom Tykwer.
• Photographie: Frank Griebe.
• Montage: Alexander Berner.
• Genre : Drame - Thriller
• Production: Bernd Eichinger, Samuel Hadida.
• Budget: 63.700.000 $
• Format: Couleurs - 2,35:1, DTS - 35 mm.
• Durée: 147 minutes.
• Sortie: 4 octobre 2006.
• Pays d’origine: Allemagne.
2. La fable.
Jean Baptiste Grenouille, né en 1738, est abandonné dans un orphelinat. Il est un enfant solitaire, malade, et devient, même s'il n'a pas d'odeur, un jeune homme à part grâce à un don unique: son odorat. Grenouille n'a pas d'autre passion que celle des odeurs, et chaque seconde de sa vie est guidée par ce sens surdéveloppé. Survivant misérablement, il parvient à se faire embaucher comme apprenti chez Giuseppe Baldini, un maître parfumeur de Paris sur le déclin, qui profite ainsi de son don exceptionnel pour créer de nouvelles fragrances. Il découvre alors les techniques et les secrets de la fabrication des parfums. Son don lui permet de composer quelques chefs-d'œuvre olfactifs, mais son unique obsession demeure l'odeur naturelle évanescente des jeunes femmes qui croisent sa route. Pour mettre en bouteille ce parfum envoûtant et en faire son ultime chef d'œuvre, il commettra l'irréparable: des crimes en série.
Un soir, le jeune homme, guidé par son sens hors du commun, rencontre sa destinée, personnifiée par l'odeur unique et magnifique d'une jeune fille qu'il finira par tuer afin de s'enivrer jusqu'à l'extase de sa fragrance. Ce meurtre sera pour Grenouille la réalisation du sens de sa misérable existence. Il sera le plus grand parfumeur que le monde ait connu, et apprendra à conserver les odeurs pour ne plus jamais perdre pareille merveille.
Tykwer confectionne sur ce canevas un film en trois parties, où sa tendance à confondre coup de génie et coup d'épate se révèle intacte. La première partie, en forme de biographie accélérée, nous mène à l'âge adulte avec son lot de raccourcis horrifiques. La deuxième, dédiée aux années de formation, confronte agréablement le jeune monstre (Ben Whishaw) au vieil artisan-parfumeur italien bien enlevé par Dustin Hoffman. La troisième, la plus longue, répétitive et indigeste, se livre à la chronique des crimes de Grenouille, à sa marche irrésistible vers la gloire et le trépas.
3. Tant de réserves avant l'adaptation.
Déjà le grand réalisateur britannique Stanley Kubrick déclara que le livre était infilmable. Martin Scorsese étudia le projet, mais arriva à la même conclusion que Kubrick: le livre ne pouvait être adapté. Ce qui fit de son adaptation cinématographique un défi, un acte de bravoure même.
4. Exploits exceptionnels.
C'est le film allemand le plus cher jamais réalisé (en date de 2006). Parce que la musique fut écrite au même moment que le film était tourné, de premières versions de la musique furent disponibles au moment du tournage, et furent dès lors diffusées pour filmer certaines scènes et adapter le jeu des acteurs en conséquence.
Avec Tom Tykwer qui a réalisé le film, on se rend compte que saveur et odeur ne sont pas indissociables. Car de l’odeur, il y en a beaucoup dans Le parfum. Cela paraît étrange, mais effectivement, le pari est au moins réussi de ce côté-là, le réalisateur et son équipe sont parvenus à illustrer le foisonnement d’odeurs que découvre Grenouille. C’est déjà pas mal. Mais cela n’est pas suffisant pour envoûter comme le faisait le roman. Car Le parfum manque avant tout de saveur. Tykwer réussit parfaitement toute la partie vénéneuse où Grenouille se transforme en tueur en série à Grasse, en multipliant les idées esthétiques, en jouant de l’attirance trouble du spectateur envers son personnage. Mais il réussit beaucoup moins bien à prendre en charge le reste de l’histoire, trop long et entièrement expliqué par un encombrant narrateur. C’est d’autant plus dommage qu’on a l’impression que Tykwer aurait eu tout à gagner à abandonner complètement le roman originel pour se concentrer sur le thriller médiéval qui fait tout le sel de son film.
Ce que l'on peut aussi reprocher au film c'est avant tout son déséquilibre narratif, son absence d'inspiration pour exprimer le don olfactif de son personnage, et finalement sa banale illustration du propos.
La dérision encrée dans le roman de Süskind se mue en récit trop sérieux. La partie parisienne (à peu près la première moitié du film) est agrémentée d'une voix off oppressante, où la cruauté et la beauté du livre s'évaporent avec l'insipidité de la réalisation.
La langue anglaise n'aide pas dès qu'un nom propre est prononcé (Grenouille muant en une sorte de "greenoullié"). L'esprit du Parfum s'en trouve contrarié. Là où l'on devait flirter avec Amélie Poulain et de son fabuleux destin, on se retrouve avec un simple "Il était une fois une sorte de Quasimodo..." La légèreté a disparu. Le flacon, sans l'ivresse. Pourtant il y a quelque chose d'irrésistiblement comique à voir ce jeune Grenouille semer la mort inconsciemment. Tout ces bienfaisants (mère, gardienne de l'orphelinat, patron, mécène...) qui crèvent dès qu'il les quitte auraient pu nous emmener dans une forme de drôlerie macabre.
Mais Le Parfum se prend trop au sérieux. Et cette première partie est presque ratée. Il n'y a qu'à voir comment le réalisateur Tom Tykwer filme l'infilmable: l'odorat. Un nez qui sniffe, effets très appuyés où les narines sont zoomées. Des images de viscères, vomi, poissons étêtés. La séquence où l'on nous confirme lourdement le don du gamin est grotesque et grossière. Le cinéaste assemble trois images (feuille, branche, pomme) et fait un gros plan sur le pif de Grenouille. Le spectateur ne ressent déjà pas grand chose, là il ne sentira rien. Sauf à essayer d'imaginer ce que cela nous évoque: et là chaque cinéphile est inégal. Heureusement, l'arrivée de Dustin Hoffman permet au film de s'éloigner de cette transposition littéraire banalisée.
Le dépassé et le doué laissent place à une histoire dans l'histoire, où la voix off s'estompe, la musique nous emporte dans une jolie tension pas désagréable. Cet épisode va contribuer, enfin, à lancer le film vers son destin: Grasse. Où le film trouvera un peu de grâce, multipliant les personnages, abandonnant presque la voix off, devenant un véritable suspens où le serial killer est déjà connu. Le film s'éloigne du sujet Grenouille pour nous raconter une autre histoire, plus captivante.
Dès son arrivée en Provence, Le parfum (de femmes) cesse le ridicule et les maladresses pour se focaliser sur ce qui aurait pu n'être que ça: un meurtrier aux motifs justifiables, où l'amoralité et le cynisme se mélangent pour mieux démontrer la faiblesse humaine. Au nom de la science et du bien-être universel, peut-on sacrifier quelques humains?
Trop faiblement esquissée, la question trouve cependant sa réponse dans une soumission de l'être à un irrationnel qui le dépasse. Le parfait parfum nous entraîne, à défaut de nous envoûter, dans une scène d'extase orgasmique et orgiaque digne d'une oeuvre de Spencer Tunick.
Notons que l'amour universel est hétéro et lesbien mais pas gay selon le montage proposé.
Après tout, Grenouille domine son monde avec un sortilège... Celui qui manie les odeurs ne peut être qu'idolâtré. Même s'il s'agit d'un héros pervers, puceau et lâche.
Hélas, on ne rentre jamais dans le personnage. Sa psychologie n'est qu'accessoire. Un passe plat dans l'histoire. Il est un guide conducteur des épisodes d'un conte morbide.
5. Quelques écarts entre la fable du film et celle du livre.
• Madame Gaillard doit normalement mourir de vieillesse alors que, dans le film, elle meurt égorgée quelques instants après avoir laissé Grenouille au tanneur Grimal.
• La mère de Grenouille meurt guillotinée dans le livre, alors que dans le film, elle meurt pendue.
• Dans le film, le personnage de Laure Richis a été rebaptisé Laura Richis.
• Toute la partie située à Montpellier est absente du film.
• Le fils du baron de Bouyon, que devait épouser Laure Richis, a été rebaptisé marquis de Montesquieu.
Conclusion.
Film d'horreur (très soft) plus que d'odeur, un peu ennuyeux (trop long, inutilement redondant dans ses traumas), Le parfum est sauvé grâce à la beauté de certains gestes, une plastique irréprochable, un scénario crescendo, des comédiens bien employés. Ce cinéma à gros moyens mais sans grandes ambitions ne restitue ni la puanteur, ni la putréfaction. Pas plus qu'il ne nous convainc des douces effluves obsédantes du personnage principal. En ne parvenant pas à traduire l'essence de la beauté et en nous révélant l'insipidité des sens à travers l'outil cinématographique, en réveillant ce fort handicap du 7ème art, Le parfum se condamne d'entrée à n'être qu'un arôme dans l'air jamais imprégnant. Un beau packaging et pas un produit artisanal. Un film distrayant mais pas entêtant.
Bref, le cinéaste allemand perd de vue la folie et la tension du roman, au profit d’une imagerie pittoresque. L’adaptation affadit le sujet. Cette histoire de serial killer en dentelles ne finit par avoir qu’un intérêt décoratif.

  



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