Le miroir cassé(2)

 Par LOUMATINE Abderrahim  (Prof)  [msg envoyés : 231le 06-05-12 à 22:00  Lu :1185 fois
     
  
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M. Jaafari m’avait demandé où était passé ‘le miroir. M. Adi, lui, se demandait:« Athéna leur rendra-t-elle leur jeunesse ou aura-t-on encore droit au bonheur froid d'un vieux couple heureux? ». J’espère qu’ils trouveront réponse à leurs interrogations dans la suite du récit. A vous tous chers collègues, aux rêveurs qui croient toujours à ce monde merveilleux qui est et qui sera le nôtre.
2- La danse de la mouche
Il s’élança. Ni les cailloux, ni les trous formés par les dernières pluies ne détournèrent son regard impatient qui transperçait la demi lueur de la lune. Ce même chemin, transporté par la joie de vivre et ravissant sa bien aimé, il l’avait parcouru. Que de temps s’est éteint! Montant son cheval blanc, sa reine devant lui, il s’envolait vers sa demeure au milieu des chants. Les youyous des femmes défiaient la symphonie des grillons. Les fusils éclataient d’un seul coup annonçant le retour. Il entourait sa femme de ses bras vigoureux tout en tenant les rennes de son cheval comme s’il avait peur qu’elle ne lui échappe entre les doigts tellement elle était frêle. De loin la rumeur de la liesse enchantait son cœur. Il était le héros de ces contes racontés autour du feu par les vieilles sages aux petits enfants pleins d’espoir. La fin était toujours bonne, ne pouvait qu’être bonne ! Le lac ! Que restait encore de tout cela ? Le chant des grillons ? Les cris des derniers loups ? Comment peut-il arriver voir la montagne ? Se serait-il trompé de chemin durant ses errements ? Impossible. La forêt aurait-elle disparu aussi ? Les aboiements des chiens l’informèrent. Il était arrivé. Son village ! Sa vie déferla devant ses yeux. Fini la nuit de l’exil. Le jour se lève. Le soleil éblouira ses yeux chaque matin, nourrira ses os fragilisés par la brume, par les longs hivers froids et par les étés humides. Son village ! Après une longue hibernation, sa vie reprendra. Comment était-elle devenue? Le temps et l’attente auraient-ils ravagé ce visage au printemps éternel ? Pourrait-il commettre ce sacrilège ? Il la chérira à jamais.
La lune ! Sa fierté dura longtemps ; Le labeur et l’amour emplissaient sa vie, et les jours devenaient meilleurs avec ses deux garçons dans lesquels il voyait sa continuité lorsqu’il ne sera plus de ce monde. Le vrai mort n’est-il pas celui qui disparaît des cœurs des hommes ? Puis c’est le temps des vaches maigres ; le ciel devint de plus en plus parcimonieux, Supporter les charges de plus en plus difficiles. Il ne disait rien essayant de tranquilliser sa famille. Mais l’inévitable vint d’ailleurs. La lune éclaira la maison ; une fumée douce montait de la cuisine. Presque rien n’avait changé. Une voix douce à ses oreilles, vint à sa rencontre ; il la sentit triste mais mélodieuse ; la même que ce jour là
« Tu vois, je ne suis pas aussi parfait que tu le souhaites !ironisa-t-il.
- Je voulais que tu fasses cela pour moi.
- Tu sais très bien que j’ai toujours essayé de te faire plaisir ; tu en profites car tu es consciente de mon amour pour toi. Mais ce que tu demandes est au dessus de mes forces. Tout. Mais mon honneur !n’y compte pas.
- J’ai défendu ton honneur !
- Belle défense ! En pleurant. Et puis, je n’ai pas besoin ni de défense ni d’excuse. Ce que j’exige : C’EST LE RESPECT ! Est-ce trop demander ?
-Il te respecte et t’aime. Il te l’a dit.
- Je partirai donc pour que vous ayez une vie meilleure ?
Ses larmes la suffoquèrent et elle se détourna avant de hocher la tête en signe d’acquiescement.
Elle avait accepté !elle avait accepté ! Une colère sourde faisait bouillonner ses nerfs. N’était-ce pourtant pas ce qu’il voulait ? Elle renonçait à lui ! Ce qu’il attendait c’était le refus. Non ; non ; elle devait refuser même si elle avait donné sa parole ! Comment a-t-elle osé mettre le bonheur de toute une famille en péril au nom d’une « parole » qu’elle devait respecter ? Et le respect pour ses enfants ? Pour sa vie ? Toutes ses années ensemble ? Qu’en faisait-elle ? Sacrifier tout cela ? il ne pouvait l’admettre. L’aurait-elle giflé ? Il aurait été heureux de savoir que leur vie en commun valait la trahison de toutes les promesses de la terre !
« Notre bonheur doit être en dehors de toutes les transactions, de toutes les hypocrisies sociales que vous vous targuez de respecter ; il ne doit aucunement faire l’objet de compromis absurde au nom de « devoirs ». Je ne reconnais pas vos « devoirs » ; les miens sont ses relations vraies, humaines qui nous procurent toute les libertés de préserver notre « moi » non celles contraignantes qui nous affligent des comportements tout faits. Je refuse cela catégoriquement.
Il la dévisagea; comment n’a-t-elle pas compris ? Qui a vu la blessure dont souffrait son honneur ? Personne à part lui même ! Il devait bien cette fidélité à son amour-propre ! Egoïsme ? Oui ; positif ! Et puis tout est égoïsme. N’est-on pas « altruiste » par égoïsme ? L’altruisme ne fait-il pas plaisir ? Ne satisfait-il pas notre orgueil ? Puisque vous procurer une vie de luxe vaut mieux que ma présence parmi les miens, ma place n’est plus là ! » Et le temps s’évanouit, le travail devint « vice, ennui et besoin ». La porte, en fer forgé ! Les mûrs en ciment ! La lune l’avait trahi. Quelles autres trahisons l’attendent ? Trois coups résonnèrent dans son for intérieur comme la douleur qu’il ressentit sur les doigts. Une attente, l’esprit en effervescence, l’obstacle s’estompa. Elle le regarda de ses yeux d’amende ; ses traits changeaient à vue d’œil, toutes les sensations inimaginables, tous les sentiments contradictoires éclairèrent et assombrirent son visage. Il n’y tenait plus. Il suffoquait ; aucune parole ne sortit de sa bouche sèche. Ils se regardaient muets, seules leurs poitrines tressautaient de pleurs enfouis au fin fond de leurs mémoires. Elle lui prit la main et le tira vers elle. Il senti la chaleur de son corps sur le sien et eut une envie folle de se blottir dans sa poitrine et pleurer comme un enfant qui vient de rencontrer sa maman après une longue séparation. Elle se montra indulgente ; il n’eut pas besoin de se justifier. « Tu es là ! Combien j’ai rêvé de ce jour ! Dix ans ! Je perdais espoir quelquefois. Tu me manquais ! Comme j’ai souffert !» balbutia-t-elle. Il pleurait alors qu’il croyait que ses yeux avaient tari; que son cœur s’était desséché comme les arbres de sa jeunesse.
« Où sont les enfants ? Je voudrais les voir.
-Ils ne sont plus là. Ils sont partis en ville. Ils ne peuvent rester auprès de moi. Ils doivent poursuivre leurs études. Je suis restée seule à t’attendre.
-Mais alors, à qui parlais-tu ? Je t’ai entendue en m’approchant.
-C’était à toi que je parlais. Je le fais chaque jour avant de dormir ; ainsi je m’évitais de t’oublier, d’oublier ta voix, tes gestes, ton sourire, tes …caresses, oui ! et même tes colères. Je priai Dieu chaque moment, chaque minute. Il a exaucé mon voeux le plus cher : ton retour parmi nous. Je répétais toujours les paroles que je vais te dire lorsque tu seras là ! Je te chassais des fois ; je t’étreignais d’autres fois ; je pleurais entres tes bras ou je me montrais forte face à ton retour. Je ne retrouve plus rien de tout ce que je t’avais préparé. Je suis heureuse de te revoir ; je suis en colère contre toi. Je retrouve mon âme que j’avais perdue le jour de ton départ ; Je perds…
- Je t’en supplie. Continue… »
Plus rien ne sorti de leurs bouches qui se rencontrèrent fiévreusement comme cela a été le cas le premier jour. Ses paupières s’enfermèrent pour la première fois depuis…Depuis quand ? La chaleur de ce corps désiré chassa l’humidité du siècle passé à l’exil. Le froid intense l’empêchait de dormir. les machines avaient fini par atrophier son ouie ; seul leur bruit grognait au fin fond de son cerveau abêti par le travail de chaîne qui le fit penser à ce film muet qu’il avait vu un jour et qui l’avait tant amusé. Les jours passaient semblables au point de lui faire oublier le temps qui passait jusqu’au jour où la lettre le gifla : « Je viens de réussir. Je voudrais te rejoindre pour travailler… » C’était son fils aîné. Non ! Non ! Pas lui son seul espoir d’une vie sans humiliations. Son visage lui apparu dans le miroir, il ne s’était plus regardé depuis longtemps. Il s’enfuit.
Comment aurait-il pu retrouver sa vie sans le reflet qu'il vit dans le petit miroir qu'il laissa tomber?

  



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  Tous les messages de LOUMATINE Abderrahim


 Réponse N°1 20986

"N’est-on pas « altruiste » par égoïsme ?"
  Par   Idoubiya Rachid  (Profle 07-05-12 à 11:50



Merci pour le partage cher ami. C'est un très bon travail...





 Réponse N°2 20988

Coicidence !
  Par   Samira Yassine  (CSle 07-05-12 à 11:57



"N’est-on pas « altruiste » par égoïsme ?"

C'est la même phrase qui a attiré mon attention hier , M Loumatine.

La fin aussi est un peu énigmatique, à quoi bon s'enfuir puisqu'elle lui a pardonné, malgré tout.

"Son visage lui apparu dans le miroir, il ne s’était plus regardé depuis longtemps. Il s’enfuit.

Comment aurait-il pu retrouver sa vie sans le reflet qu'il vit dans le petit miroir qu'il laissa

tomber? "

Merci beaucoup grand écrivain.





 Réponse N°3 21004

Merci
  Par   LOUMATINE Abderrahim  (Profle 07-05-12 à 18:44



Merci M. Idoubiya pour l'encouragement

Mme Yassine, s'il s'est enfuit c'est pour retrouver sa vie, c'est pour revenir retrouver les siens après tant d'années d'exil pendant lesquelles il s'était oublié. " Son visage lui apparut dans le miroir, il ne s’était plus regardé depuis longtemps. Il s’enfuit." C'est la situation initiale.

Merci pour l'intéret.





 Réponse N°4 21005

Quelle mouche!Si Abderahim.
  Par   Jeafari Ahmed  (CSle 07-05-12 à 19:02



Du haut de ta plume

la mouche qui s'assume

danse sur ce lac du présent

vaste et peu profond

Puis virevolte vers la lune

avec ce passé d'infortunes.

Sa nocturne lumière

se reflète dans l'eau

du miroir si fier

d'être en morceaux!





 Réponse N°5 21012

Que je suis bête !
  Par   Samira Yassine  (CSle 07-05-12 à 21:47

"Comment aurait-il pu retrouver sa vie sans le reflet qu'il vit dans le petit miroir qu'il laissa tomber?"



En pourtant , je n'ai dormi hier qu'après avoir lu les deux épisodes de votre récit, mais je crois que j'étais déjà à moitié endormie.

Merci M Loumati pour la précision. Vous voyez pourquoi vous êtes digne de confiance :-)

Mes respects.





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