Le mal - sujet/corrigé dissertation de jean grenier "la méchanceté ne consiste pas à faire le mal mais à mal faire"

 Par Mounsif Karim  (?)  [msg envoyés : 3le 14-12-10 à 23:44  Lu :3525 fois
     
  
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Le xx° siècle a montré des actes d’une méchanceté telle qu’on a pu y voir la manifestation du mal absolu. Cela n’empêche pas de penser que la méchanceté ne vise pas le mal pour lui-même. C’est ce qu’écrit Jean Grenier dans L’existence malheureuse :
« La méchanceté ne consiste pas à faire le mal mais à mal faire. »
L’auteur récuse une définition habituelle de la méchanceté, à savoir faire le mal, et lui oppose, en usant d’une certaine façon de la figure du chiasme, la définition de l’erreur technique ou pratique, à savoir mal faire, c’est-à-dire ne pas réaliser ce qu’on a l’intention de faire.
Son propos est éminemment paradoxal, c’est-à-dire contraire à l’opinion. Car comment peut-on dire qu’un assassin n’a pas fait le mal mais qu’il a mal fait ? Réduire la méchanceté à une sorte d’erreur, n’est-ce pas la nier ? Mais d’un autre côté, faire le mal n’est-ce pas, au-delà de la méchanceté, être diabolique, ce dont l’homme semble incapable ?
On peut donc se demander s’il est possible de définir comme Jean Grenier la méchanceté comme consistant à mal faire plutôt qu’à faire le mal.
Est-ce à dire que la méchanceté consiste à se tromper sur le bien ? Ou bien faut-il comprendre que la méchanceté consiste à mal faire ce qu’on doit faire et qu’on sait devoir faire ? Ou bien faut-il penser que la méchanceté consiste à mal faire en ce sens où disparaît toute perspective du bien ?
On s’appuiera notamment sur le Macbeth de Shakespeare, sur la première partie de la « Profession de foi du vicaire savoyard » de l’Émile ou de l’éducation de Jean-Jacques Rousseau et sur Les Âmes fortes de Giono.
On peut penser que la méchanceté consiste à se tromper sur le bien. En effet, on peut la distinguer de l’erreur technique en ce que celle-ci est indifférente au bien et au mal mais non au bon et au mauvais alors qu’elle est liée au mal. C’est une erreur quant à la sociabilité qui a conduit le vicaire savoyard à rompre son vœu de chasteté sans prendre la précaution de conserver le secret. Et c’est bien le reproche qu’on lui fait. Il a certes mal fait mais si pour lui il n’a pas fait le mal, pour ses accusateurs, il aurait dû le faire sans le dire. Pour eux, il est coupable de scandale. On peut dire qu’il a mal fait du point de vue social et c’est donc là son erreur, voire sa faute pour ses adversaires. Mais lui a fait ce qu’il a fait en croyant bien faire. De même Thérèse et Firmin ont mal fait du point de vue social de ne pas se marier rapidement une fois consommé leur relation comme le leur reprochent les dames de Sion selon le premier récit de la narratrice anonyme (cf. pp.80-82). Il n’y a qu’erreur sociale. D’un autre côté, selon la scène 2 de l’acte I, en massacrant les ennemis du roi Duncan, en exposant la tête coupée de Macdonwald selon le récit du capitaine au roi, Macbeth ne fait pas le mal et ne fait pas mal. Il fait bien et le roi est satisfait de lui. Bref, mal faire ou bien faire a un sens technique qui renvoie aux finalités sociales, ce qui faisait dire à Eichmann, un des organisateurs du génocide effectué par les nazis, selon le compte rendu qu’a donné de son procès Hannah Arendt (1906-1975) dans Eichmann à Jérusalem (1963), qu’il était innocent puisqu’il avait obéi aux ordres. En quel sens mal faire peut-il définir la méchanceté ?
C’est que, s’en tenir aux convenances sociales c’est ignorer le bien. Cela peut être dans une certaine forme d’innocence comme Thérèse qui, dans Les Âmes fortes de Giono, apparaît comme un monstre d’égoïsme. Elle utilise la maternité non comme don de soi pour l’autre mais comme un moyen de capter la pitié qui lui permet de profiter en parasite des autres, notamment des Numance si on en croit son propre récit. Les catholiques qui ont condamné le vicaire suivent les préjugés sociaux dont Rousseau dit à juste titre qu’ils étouffent la conscience morale et donc la claire connaissance du bien et du mal que nous avons cependant en nous selon lui. C’est cette séduction du mal qui se fait passer pour connaissance de ce qui va être que représentent les sorcières dans Macbeth qui, prédisant au personnage éponyme qu’il deviendra roi, l’amène à renoncer à la fidélité dont il avait fait preuve pour concourir à réaliser ce qui se présente comme une nécessité.
Toutefois, la simple ignorance innocente. Il faut donc savoir ce qu’est le mal et le faire en le sachant pour qu’on puisse parler de méchanceté. Mais comme on ne voit pas comment on pourrait agir autrement que pour son bien et non pour le mal, on peut donc se demander si la méchanceté, ce n’est pas mal faire mais en ce sens qu’on fait mal ce qu’on doit faire.
On peut donc tenter de définir la méchanceté en disant qu’elle consiste à mal faire ce qu’on doit faire et qu’on sait devoir faire. En effet, si mal faire a un sens technique comme lorsqu’on ne réalise pas un but qu’on se propose, mal faire peut avoir un sens moral, comme lorsqu’on ne réalise pas ce qu’on doit faire et/ou comme on doit le faire. C’est que bien agir au sens moral, c’est agir sans tenir compte de son intérêt. Ainsi Firmin et Thérèse font mal en faisant passer leur intérêt au dessus de tout. Ils sollicitent la bienveillance des autres uniquement pour gagner plus sans rien faire au lieu de travailler. Au contraire, les Numance font bien dans la mesure où ils sont généreux en faisant abstraction de leur intérêt, voire contre leur intérêt puisque la narratrice que Giono nomme « le Contre » dans ses carnets de préparation (cf. Giono, Œuvres romanesques complètes, tome V, notice de Robert Ricatte, Gallimard, « La Pléiade », 1980, p.1008) apprend au lecteur qu’ils ont été en difficulté financière une première fois avant de rencontrer Thérèse et Firmin. Et c’est par un raffinement de leur conscience morale qu’ils se reprochent de prendre plaisir à donner (p.260). Prenons le fanatisme que Rousseau dénonce. Il consiste à mal faire puisqu’il prend pour bien ce qui est mal tout en croyant faire le bien. Aussi Rousseau en fait-il dans la seconde partie de la « Profession de foi du vicaire savoyard » l’éloge contre les philosophes dans la mesure où elle n’est pas le pur et simple refus de la moralité des philosophes des Lumières. Le fanatique fait mal en se trompant sur le bien. Si Macbeth et son épouse font mal, c’est aussi qu’ils font passer leur intérêt avant tout, en l’occurrence, leur soif du pouvoir. Et Macbeth fait mal pour lui-même. Il croit comprendre la prédiction des sorcières et est trompé. Il est entraîné dans la spirale de la répression et fait mal parce que c’est elle qui lui suscite tous les ennemis qui feront sa chute, notamment Macduff qui veut s’en venger et qui réalise la prédiction d’être l’homme qui n’est pas né d’une femme. La méchanceté est autodestructrice. Comment donc est-elle possible ?
Nul doute que les hommes veulent le bien. C’est pour cela qu’on ne peut pas dire qu’ils font le mal car ce serait le vouloir. Pourtant ils savent lorsqu’ils font le mal qu’ils le font. Rousseau nomme conscience ce sentiment du bien et du mal qui est universel, ce « principe inné de justice et de vertu ». La générosité par exemple est louée dans et par tous les peuples – Macbeth et sa femme offre des repas à leurs hôtes. Lady Macbeth demande à son mari la courtoisie à la fête à la scène 4 de l’acte III. Si donc les hommes savent ce qui est bien, ils ne peuvent vouloir le mal comme mal ni évidemment pour eux, ni pour les autres s’il est vrai comme Rousseau l’indique que lorsque l’intérêt n’est pas en jeu, même le méchant prend le parti de l’innocent. Il faut donc qu’ils se persuadent que la recherche de leur intérêt est préférable au bien moral qu’ils connaissent pour être méchants. C’est en cela que la méchanceté consiste bien à mal faire non pas au sens de l’inconscience mais au sens où le sujet commet une faute. Si on dit que quelqu’un fait mal quand il se trompe, il en va de même lorsqu’il commet une faute, soit ce qu’il devait bien faire. Or le méchant veut bien faire pour lui. Il fait mal et pour les autres et pour lui. Car même Thérèse qui est « fraîche comme la rose » à la fin de la veillée au cours de laquelle ont eu lieu les récits de sa vie, n’est qu’une vieille dame seule qui jamais ne connaîtra la joie du partage qu’ont connu les Numance.
Néanmoins, le sujet choisit son intérêt plutôt que le bien moral qu’il connaît. Et c’est ce choix qui amène finalement à penser qu’il fait le mal. Et pourtant, il ne peut faire le mal pour lui-même. C’est la raison pour laquelle même dans la pensée religieuse du péché originel, la volonté de mal a pour source l’ange déchu, métaphore de Macbeth pour Malcom (acte IV, scène 3) et où la mystérieuse hérédité du péché comme Pascal dans les Pensées la pensait. Dès lors, la méchanceté ne consiste-t-elle pas à nier la distinction du bien et du mal ?
En effet, on peut définir la méchanceté comme consistant à mal faire en ce sens où disparaît toute perspective du bien. En effet, l’expression mal faire signifie que ce qu’on fait n’est pas conforme à ce qu’on devrait faire. Qui donc ne voit pas le bien ne peut que mal faire puisqu’il ne distinguera pas ce qu’il doit faire. Et il fera mal parce qu’il ne fera pas le bien qu’il devrait faire. Ainsi Thérèse pense que tous les hommes sont égoïstes, c’est-à-dire incapables du bien. Cette pensée lui permet de justifier son propre égoïsme. Raison pour laquelle on comprend que Rousseau dénonce l’immoralité de la thèse selon laquelle les hommes n’agissent que par intérêt prônée de Mandeville (1670-1733) à Helvétius (1715-1771) par la tradition libérale. En effet, si elle est d’un méchant, c’est parce qu’elle donne une raison de mal faire sans faire le mal puisque justement on nie que l’homme puisse faire le bien.
Aussi la méchanceté consiste à mal faire en se voilant le mal qu’elle fait. C’est pour cela que Rousseau dit du méchant qu’il se fuit lui-même, qu’il s’étourdit en se distrayant. On voit bien que c’est la nuit qu’invoque Lady Macbeth pour masquer ses actes à la scène 5 de l’acte I. Il y a là une contradiction performative en ce qu’appeler la nuit pour ne pas voir c’est voir. Mais c’est l’expression justement de la méchanceté qui est de mal faire en ayant la volonté de ne pas voir le bien. Ainsi, Thérèse se réfugie aussi dans des motifs qui font que jamais elle ne pense le mal qu’elle fait comme le montre l’utilisation fréquente de proverbes ou de lieux communs dans son récit (ex. p.279).
Si elle oublie les circonstances de sa fuite que lui rappelle le Contre après son premier récit, n’est-ce pas que le souvenir du mal qu’on fait est susceptible d’être en quelque sorte refoulé ? On comprend que Rousseau fasse du souvenir des bonnes actions la joie de l’âme et de son absence sa mort. Le remords qui rappelle qu’on a mal agi est ce qui est rejeté. Sachant ce qu’est le bien parce qu’il en a conscience, le méchant fait mal en cédant à son corps et aux passions qui en émanent dans la vie sociale. Après le meurtre du roi Duncan, Macbeth refuse de retourner pour parfaire son geste car il ne veut plus y penser comme il l’indique à la scène 2 de l’acte II. Ainsi la méchanceté consiste à mal faire en voulant non le mal mais qu’il n’y ait pas de bien.
En un mot, le problème était de savoir si on peut penser, avec Jean Grenier dans L’existence malheureuse, que la méchanceté n’est pas, comme l’opinion le pense, faire le mal mais mal faire. Comment l’entendre sans nier la méchanceté ? On a pu voir d’abord qu’il est possible de mal faire en se trompant sur ce qu’est le bien. Pourtant, l’ignorance est innocence. On a donc vu ensuite que la méchanceté peut consister à mal faire ce qu’on doit faire et qu’on sait devoir faire. Cependant, c’est le choix du mal qui paraît constituer la méchanceté. Aussi, c’est la négation de la distinction du bien et du mal qui permet de définir la méchanceté comme consistant à mal faire puisque le sujet niant la possibilité de faire le bien moral ne le fera pas.
On pourrait dès lors s’interroger sur la possibilité de ne pas reconnaître le bien et le mal.

  



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