Le mal - sujet/corrigé - dissertation alain "tout pouvoir est méchant"

 Par Mounsif Karim  (?)  [msg envoyés : 3le 17-12-10 à 21:48  Lu :4860 fois
     
  
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Dissertation :
« Tout pouvoir est méchant dès qu’on le laisse faire ; tout pouvoir est sage dès qu’il se sent jugé. » Alain, Propos de politique.
Vous discuterez ce point de vue en prenant appui sur votre lecture des trois œuvres inscrites au programme.
Corrigé
On ne compte plus les crimes fait pour ou par le pouvoir. C’est pourquoi il n’est pas absurde de penser qu’il est intrinsèquement mauvais. Pourtant, le philosophe Alain dans un de ses Propos de politique écrivait :
« Tout pouvoir est méchant dès qu’on le laisse faire ; tout pouvoir est sage dès qu’il se sent jugé. »
Alain veut dire que la méchanceté du pouvoir dépend des gouvernés. C’est leur passivité qui lui permet de s’exercer contre eux. C’est en ce sens qu’il peut être méchant. À l’inverse, si le pouvoir comprend que les gouvernés le jugent, le pouvoir, de méchant devient sage. La méchanceté s’oppose donc pour lui à la sagesse, c’est-à-dire à une forme de savoir qui a le bien pour objet. En matière politique, il s’agit de ce qui est bien pour les gouvernés. Bref, il dépend d’eux d’être bien gouvernés.
Or, Alain présuppose qu’il y a unanimité des gouvernés. Or, des gouvernants peuvent utilisés certains gouvernés contre d’autres. Que ces derniers les jugent ne leur posera aucun problème s’il établit un rapport de force qui lui est favorable. Toutefois la hantise de tous les gouvernements tyranniques devant la presse montre la force du jugement.
Aussi peut-on se demander s’il suffit que le pouvoir se sente jugé pour qu’il soit sage.
On se demandera d’abord si le pouvoir ne peut pas contourner le jugement en produisant des illusions sur lui, puis en quoi le jugement permet de le limiter et enfin si la lutte réelle n’est pas nécessaire pour le rendre sage.
On s’appuiera notamment sur la première partie de la « Profession du vicaire savoyard » du livre IV de l’Émile ou de l’éducation de Rousseau, sur une tragédie de Shakespeare, Macbeth et sur un roman de Jean Giono, Les Âmes fortes.
Que le pouvoir se sente jugé ne suffit peut-être pas pour le rendre sage car il peut et même il lui appartient intrinsèquement de s’exercer pour ceux qui le possèdent en produisant l’illusion de le faire pour les autres. Et c’est en ce sens que le pouvoir est méchant, en ce sens qu’il fait souffrir, extorque, par pur intérêt.
En effet, le pouvoir se dit de la capacité de quelqu’un à en faire agir un ou plusieurs autres dans l’intérêt de celui qui possède. C’est pourquoi on pensera par exemple que Madame Numance n’a pas de pouvoir sur Thérèse mais inversement que celle-ci, selon son deuxième récit, en a sur elle ou dans le premier récit de l’anonyme que Giono nommait « le Contre » dans ses carnets de préparation (cf. Giono, Œuvres romanesques complètes, tome V, notice de Robert Ricatte, Gallimard, « La Pléiade », 1980, p.1008) qu’elle tombe sous le pouvoir du mari de Thérèse, Firmin. Aussi le bon roi Duncan de Macbeth se fait-il assassiner faute de cette capacité à voir la méchanceté en ses hôtes, les Macbeth, qu’il récompense et chez qui les proclamations morales servent à l’endormir. Lui parle au roi du devoir qui est sa propre récompense à la scène 4 de l’acte I. Elle, remercie le roi pour ses bontés alors qu’elle ne veut que sa mort comme le montre la scène 6 de l’acte I. À l’inverse, c’est en pleine lucidité que Macbeth tombe à la scène 9 de l’acte V, comprenant qu’il a été trompé, comme si la méchanceté était plus clairvoyante. Lorsque Rousseau présente des actes d’hommes bons, le philosophe Socrate ou le consul romain Regulus, ils se présentent comme des hommes de parole, fidèles. Le second retourne à Carthage sachant qu’il y sera exécuté ; le premier préfère mourir quoique injustement condamné plutôt que de désobéir aux lois de la cité. Leur mort montre que la bonté va au-delà de l’intérêt pour le bien des autres quoiqu’elle puisse être perdante dans les faits. La méchanceté semble bien appartenir au pouvoir.
Or, il se caractérise aussi par la dissimulation. Il peut être la dissimulation de la source du bien. C’est le cas dans ces philosophies matérialistes que dénonce inlassablement Rousseau qui réduisent toutes nos actions à l’intérêt. Elles prennent ainsi le parti des méchants qui n’agissent que par intérêt. Elles flattent le pouvoir en le légitimant. Elles participent ainsi à fabriquer les illusions qui lui permettent de perdurer. Le pouvoir peut être bien sûr la dissimulation des actes comme on le voit dans Macbeth où le personnage éponyme maquille avec son épouse le meurtre du roi et donne l’apparence que ce sont les gardes qui sont les meurtriers, voire que ce sont les fils du roi qui sont les commanditaires du régicide. De même, dans son dernier récit sur ses relations avec Firmin et les Numance, Thérèse montre bien en quoi elle a dissimulé et donné l’illusion qui lui a permis d’avoir du pouvoir sur les autres. C’est pourquoi le pouvoir est bien intrinsèquement méchant et qu’on ne peut dire avec Alain qu’il suffit de le juger pour qu’il devienne sage.
Aussi n’y a-t-il d’actes méchants que de l’obscurité. La nuit qui enveloppe Macbeth et qui lui arrache comme première parole « Un jour si noir et clair je n’en ai jamais vu » (acte I, scène 3, v.38) qui répond au mot des sorcières : « Le clair est noir le noir est clair » (acte I scène I, v.11). La nuit de la fuite de Thérèse est contrariée par la lumière de la Lune et des étoiles qu’elle n’avait jamais remarquée. Comme un symbole que le geste de la faute initiale – fuir sa famille, son employeur, bref, rejeter l’ordre social pour vivre en marge, dans le crime – nécessite l’obscurité totale. Ce n’est pas pour rien que le discours du bien doit se faire à la lumière du jour qui se lève comme on le voit dans le récit de la « Profession de foi du vicaire savoyard » où la lumière du soleil donne à voir la « magnificence » de la nature et donc la beauté qui accompagne le bien selon le platonisme de Rousseau.
Cependant, parce qu’il se sert de la dissimulation, voire parce qu’il est dissimulation, le pouvoir craint la lumière. Or, en jugeant, l’opinion publique l’éclaire. Elle le dévoile et donc l’empêche d’agir. Dès lors, on peut comprendre qu’il ne soit pas possible au pouvoir d’être méchant s’il est éclairé. Cela suffit-il pour qu’il soit sage ?
Le pouvoir n’est que ce que laissent les gouvernés à ceux qui veulent être leurs gouvernants comme La Boétie (1530-1563) dans son Discours sur la servitude volontaire a tenté de le montrer. Mais comment les gouvernés peuvent-ils juger en vérité les gouvernants ? Ils peuvent savoir ce qu’il en est de la réalité du pouvoir s’ils s’en tiennent non aux seuls discours mais aux actes et à leur rapport avec les discours.
Les actes des bons les révèlent. Malcom éprouve Macduff en se présentant comme un futur roi intrinsèquement méchant à la scène 3 de l’acte IV. Ainsi celui-ci ne peut le juger que sur ses paroles. Il montre alors en étant prêt à l’abandonner en quoi il se sent obligé vis-à-vis de l’héritier du vieux Duncan pour l’intérêt commun. Il a fui le tyran Macbeth. Il ne servira qu’un roi qui lui-même sert la chose publique (res publica). Bref, son commencement d’action permet de le juger : ce que fait Malcom. Chacun connaissant les hauts faits de Socrate et de Regulus, leurs actes suffisent pour savoir qu’ils sont bons et qu’ils ont agi conformément à leurs discours. Le jugement impartial sait leur intention. De même, la bonté des Numance se montre au fait qu’ils donnent tout ce qu’ils possèdent pratiquement jusqu’à la faillite dans le premier récit du Contre, lorsqu’elle les présente avant leur rencontre avec Thérèse et Firmin.
Or la méchanceté du pouvoir n’est possible que s’il se dissimule. C’est pour cela qu’il suffit qu’il soit jugé pour le rendre sage en ce sens qu’il se modère dans ses actes. Toutes les manœuvres de Firmin le démontrent. À la fois lorsqu’il apparaît acteur dans le premier récit du Contre. Mais à plus forte raison lorsqu’il apparaît la victime de sa femme dans le deuxième récit de Thérèse. Car, n’est-il pas clair que c’est parce qu’il l’a mal jugée qu’il tombe dans ses rets ? Ce jugement, c’est celui de la conscience morale dont la voix ne s’éteint jamais même chez le méchant selon Rousseau. Au pire, elle le fait sombrer dans la folie comme on le voit chez Shakespeare avec lady Macbeth accablée par le poids du remords.
Si le pouvoir ne pouvait être jugé, alors jamais il n’apparaîtrait. Dans son récit tardif, à quatre-vingt-neuf ans, Thérèse révèle une vérité sur le pouvoir et permet donc de s’en garder. Toute conscience est-elle véritablement éteinte chez elle ? De même la frénésie de massacres de Macbeth montre qu’il ne supporte pas le jugement. Banquo est un des premiers à en être la victime. Aussi Rousseau a-t-il bien raison de faire appel au sentiment pour fonder la moralité et à inviter celui qui la nie de se charger de la preuve contraire.
Néanmoins, le jugement, s’il peut faire hésiter le pouvoir, n’est pas de même nature que lui. Il ne peut le désarmer. Le triomphe de la méchanceté, voire le triomphe du pouvoir ne le montre-t-il pas ? Aussi n’est-il peut-être pas suffisant de le juger pour le rendre sage ? Ne faut-il pas lutter contre lui ?
Le pouvoir ne peut se combattre simplement par le jugement. Un pouvoir installé, qu’il soit politique ou qu’il se situe dans des rapports interindividuels, use aussi de la force. Le pouvoir s’exerce et c’est son exercice qui implique des jugements ou des idées. Seule donc une lutte qui s’exerce contre lui, bref, un contre-pouvoir, peut le faire reculer et le rendre sage.
En effet, celui qui possède le pouvoir est plus fort que chacun des gouvernés en ce qu’il concentre en sa personne les forces selon la scène 3 de l’acte IV. D’où le silence et la désolation qu’entraîne la tyrannie de Macbeth au rapport de Macduff à Malcom en Angleterre. D’où la puissance des préjugés qui étouffent la conscience morale selon Rousseau et qui font de la société ou de l’homme social le siège du crime. Le vicaire en est victime, lui qui dans sa candeur, préféra un moindre mal à l’adultère. Il fut « arrêté, interdit, chassé » (p.52). Aucun jugement n’entame Thérèse qui apparaît comme un monstrueux génie de l’égoïsme selon le mot de Pierre Citron (« Aspects des Âmes fortes », Revue Obliques, numéro spécial Giono). Thérèse dans le deuxième récit du Contre prend le dessus dans son combat contre Firmin. Elle exerce ainsi un pouvoir sur lui par la force après avoir fait preuve de ruse.
Aussi face au pouvoir le jugement est-il nécessaire mais n’est pas suffisant. Il faut exercer un contre-pouvoir. Celui du rappel de la valeur du jugement moral est primordial. Et Rousseau a raison d’en proposer la profession de foi. Mais ce rappel n’est pas suffisant car il reste un point problématique, à savoir que le pouvoir n’est pas concerné par la morale. En effet, le pouvoir est dissymétrique ou n’est à personne. Les Grecs anciens concevaient ainsi le pouvoir comme au centre de la Cité et donc comme n’étant la propriété de personne comme Jean-Pierre Vernant l’a montré dans Les origines de la pensée grecque (1962, 5° éd. 1992, chapitre IV L’univers spirituel de la « polis », p.49). Aussi, se méfiaient-ils d’abord et avant tout de la tyrannie comme les Romains quant à eux se méfiaient de la royauté. La morale concerne les relations entre les hommes en général. Et qui cherche seulement à être bon doit accepter à l’instar des Numance la ruine. Un personnage comme Thérèse montre l’inanité du point de vue moral comme Machiavel (1476-1527) qu’admirait Giono l’avait fait dans Le Prince ou dans le Discours sur la première décade de Tite-Live. La bataille livrée contre Macbeth n’est pas seulement la réalisation de la prophétie des Sorcières selon laquelle il sera vaincu par un homme qui n’est pas né d’une femme et lorsque la forêt de Birnam marchera (scène 1 de l’acte IV). Elle est la condition pour qu’un autre roi advienne, nouveau roi dont rien ne permet de savoir s’il sera finalement sage. On peut comprendre que dans sa réécriture de la pièce, Ionesco (1909-1994), dans son Macbett (1972), ait fait de Malcol un roi pire que le tyran déchu.
Bref, le problème était de savoir s’il est suffisant qu’il se sente jugé pour que le pouvoir soit sage. Or, il est d’abord apparu que le pouvoir pouvait par les illusions qu’il crée faire agir les autres pour son profit. Mais on a vu que le jugement produisait en lui un effet pour cette raison car il ne peut s’exercer méchamment que dans la nuit. Toutefois, détenteur de la force, seule une force plus grande peut le ramener à la raison, c’est-à-dire à ne pas s’exercer contre les citoyens.
L’idée d’un pouvoir bon par lui-même qui permettrait à chacun de bien vivre est-elle utopique ?

  



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