Le désert dans l’imaginaire français

 Par Jaafari Ahmed  (Prof)  [msg envoyés : 943le 27-05-13 à 20:09  Lu :1451 fois
     
  
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Le désert dans l’imaginaire français, Par J. R. HENRY
Quand on parle d’imaginaire, il paraît important de ne pas se situer du point de vue de Sirius, mais d’essayer de garder conscience au fil du propos de son propre itinéraire de recherche, de sa propre implication, individuelle et collective, dans un sujet, qui conduit, à un moment donné, à tenter d’en parler sur un mode rationnel. Je voudrais donc préciser en quelques mots comment j’ai été amené à m’intéresser à la place du désert dans l’imaginaire français, en laissant de côté toutefois ce qui relève de paramètres plus personnels dans l’attrait pour le désert.
Juriste de formation, je me suis trouvé étudiant puis coopérant à Alger au lendemain de l’indépendance, à un moment où tous les savoirs établis, toutes les certitudes acquises à l’époque coloniale, se trouvaient brutalement disqualifiés. C’est l’époque où l’on s’attachait, avec une fraîche naïveté, à exorciser l’esprit colonial dans les textes juridiques, politiques, dans les écrits scientifiques (il fallait « décoloniser l’histoire), et bien sûr dans la littérature. Tout ce qui était témoin des mentalités et des mouvements d’idées, était finalement touché par ce changement du sens de l’histoire. Un changement qui n’évitait pas les caricatures, mais qui donnait aussi la chance, à qui voulait la saisir, de pouvoir travailler sur le dévoilement du fonctionnement des discours sociaux qu’entraîne toute remise en cause radicale de leur contenu. C’est ce contexte particulier qui nous a conduits à tenter, à quelques-uns, une approche pluridisciplinaire de la formation discursive algérienne de l’époque coloniale. Nous nous sommes efforcés d’analyser en parallèle discours juridiques, politiques et littéraires, en soulignant les intertextualités et les résonances entre ces discours, mais aussi en marquant les fonctions et univers mentaux de référence propres à chacun d’entre eux. Comparé au droit, dont la marge du dicible était étroite sur le conflit colonial, le roman colonial algérien – de même que le roman algérien qui lui répondait – nous a paru ainsi une façon particulièrement explicite de dire ce conflit, de penser le rapport à l’autre, à travers une dramatisation réaliste de la lutte des races, que le roman s’attachait tantôt à illustrer, tantôt à combattre ( F. Lorcerie, J.R. Henry, H. Gourdon, « Roman colonial et idéologie coloniale en Algérie », N° spécial de la Revue algérienne des sciences juridiques, économiques et politiques, 1974-I. Cf. aussi : « quelques remarques sur le roman colonial algérien », In Cahiers de littératures générale et comparée, automne 1981).
Plus généralement, cette étude nous a permis de mettre en évidence la part de l’imaginaire dans les différents types de discours, ainsi que la place que tient globalement le Maghreb dans l’imaginaire français. Je développerai ci-dessous brièvement ces deux points.
L’approche comparée de plusieurs discours différents produits à une même époque montre bien qu’il y a un parti irréductible d’imaginaire dans chaque type de discours. Mais la liberté de représentation de la réalité sensible par l’émetteur du discours d’une part, et la marge d’interprétation de ce discours par son allocutaire ou consommateur d’autre part, varient selon la fonction sociale du discours. Ainsi, l’imaginaire du discours juridique va être relativement pauvre et canalisé entre des limites bien précises car le droit est fondamentalement une vision agissante du monde. Il ne parle des choses que pour agir sur elles – la représentation juridique est donc étroitement déterminée par une finalité d’action – et pour susciter chez les acteurs sociaux un comportement homogène laissant peu de place à des lectures disparates des textes : tout le monde est invité à adhérer à la même raison normative, ou tout au moins à partager la même image normative de la réalité sociale à conserver ou transformer. A l’opposé, l’art, et notamment la littérature, va offrir et nourrir un imaginaire d’autant plus foisonnant et anticonformiste qu’il n’engage pas de façon stricte un comportement. Le lecteur qui s’identifie à un personnage ou à une situation exemplaire va rarement projeter immédiatement cet imaginaire dans l’action : il y a, contrairement au droit, décalage entre l’imaginaire et l’action, ou, si l’on préfère, l’usage de l’imaginaire en art est surtout ludique, alors qu’il est fondamentalement téléologique dans le discours juridique. De la même façon, on pourrait tenter de repérer la part et l’usage de l’imaginaire dans d’autre discours, notamment le discours scientifique, selon leur fonction. Les travaux de ce colloque montrent bien que les différents types de discours sont toujours des figurations de la réalité dans laquelle les acteurs peuvent puiser, mais selon des modes différents.
Alors que le produit littéraire apparaît comme une figuration individuelle de la réalité, répondant plus ou moins aux attentes du public, et susceptible d’autoriser chez les lecteurs une multitude d’interprétations et d’identifications, le discours scientifique – économique par exemple – se veut une interprétation à vocation hégémonique du réel. Il est un discours explicatif, ordonnateur, sans force obligatoire par lui-même, mais comptant sur sa puissance rationnelle pour s’imposer à l’imaginaire des décideurs sociaux. La force du discours juridique tient au contraire dans son caractère obligatoire et dans la simplification extrême de ses représentations : l’imaginaire qui sous-tend l’action doit être ici un plus petit dénominateur commun, partageable par tous les assujettis à ka norme. On pourrait curieusement le comparer avec le discours architectural et urbanistique, évoqué par ailleurs dans ce colloque : lui aussi est une vision agissante du monde, une façon de lire l’espace pour le transformer, de « dessiner » la réalité à « construire ».
Un autre phénomène général que le travail entrepris à Alger nous a conduits à prendre en considération, c’est la permanence de la place du Maghreb dans l’imaginaire français. Alors que le discours politique ou juridique colonial devenait obsolète après les indépendances, l’univers mental structuré par le roman colonial est resté, lui, disponible pour figurer le puissant rapport imaginaire que la société française continue à entretenir avec le Maghreb passé et présent. Mais ce rapport ne s’exprime pas seulement aujourd’hui dans littérature, reconnue ou populaire, française ou maghrébine, sur cette région. Il investi aussi bien d’autres discours, politiques (comme celui sur le code de la nationalité), ou scientifiques : les milliers de thèses rédigées en France sur l’Algérie depuis l’indépendance témoignent peut être moins de l’accumulation d’un capital de connaissances que de l’intensité du lien symbolique qui demeure avec ce pays. Et par ailleurs, le caractère très mouvementé de la coopération entre les deux pays montre bien que ce rapport imaginaire nourrit ce qu’on a appelé la dimension psychodramatique des relations franco-algériennes. Une dimension qui se joue des déterminations économiques et échappe souvent à la maîtrise des hommes politiques, tant ils en sont eux-mêmes marqués.
De façon générale, persiste entre la France et le Maghreb une densité de rapports mentaux difficile à explorer et encore plus à gérer. Chacune des sociétés concernées développe son image de l’autre société, et construit sa propre image d’elle-même en fonction de l’autre : des images où l’agressivité, le racisme, le rejet jouent un rôle aussi important que l’attirance et la séduction. Le croisement de ces imaginaires délimite un univers mental commun, un « mixte », dont les diverses formes d’expression et les interférences gagneraient à être explorées systématiquement.
Si l’on s’en tient à la France, la place que tient le Maghreb dans l’imaginaire collectif a été bien sûr infléchie par la décolonisation. Celle-ci a brouillé les cartes, entraîné la mutation de certaines images, laissé d’autres intactes. Néanmoins, le Maghreb reste notre Orient proche, une expérience pratique t symbolique de l’Orient beaucoup plus prégnante pour nous que pour les autres grands pays occidentaux. À ce titre, il demeure une référence essentielle dans notre vision du monde, comme dans l’affirmation de notre identité collective.
L’Orient – incarné pour nous d’abord par le Maghreb – est un des grands bornages de la représentation de notre rapport au monde. Il est une référence majoritairement archaïque, en amont de notre présent, un repère d’altérité, géographique et chronologique, qui fait pendant dans notre imaginaire collectif au pôle de l’hyper-modernité, illustré par la référence américaine ou la science fiction.
En réalité, les choses sont plus complexes. Le Nord du Maghreb, colonial ou indépendant, a souvent été symbole de modernité pour certaines de ses réalisations, agraires ou autres. Mais à côté de cet espace colonisé, civilisé, modernisé, le Sud et le désert ont toujours constitué au contraire un espace géographique et humain de référence nourrissant des images classiques et idéales de l’Orient. Ces images ont été peu affectées par la coupure des indépendances ; plus, elles tendent à dominer aujourd’hui dans les résonnances maghrébines de l’imaginaire collectif français, que la décolonisation renvoie à une vision abstraite et épurée de l’Orient. C’est cette permanence et cette renaissance du thème du désert sur lesquelles je voudrais ici porter l’accent en m’appuyant surtout sur les produits littéraires.
Le désert – particulièrement le désert saharien – est présent dans des centaines d’œuvres littéraires françaises, de genres et de qualité très divers : des romans, des récits, des essais, des recueils de poésie ; des œuvres d’auteurs reconnus, d’autres confidentielles ou médiocres. Globalement, ces œuvres s’adressent à un public large, plus large que celui que visait la littérature coloniale à l’époque de son plein essor. Ainsi, le petit prince de Saint-Exupéry, avec plus de 4.000.000 d’exemplaires vendus, est il l’un des plus gros tirages jamais atteints par un livre français.
Quand on parcourt cette abondante littérature, trois observations s’imposent d’emblée :
1- On remarque en premier lieu la permanence de la production littéraire « saharienne » ; celle-ci ne paraît pas vraiment avoir été affectée par la coupure de la décolonisation, comme celle du roman colonial classique. Au contraire, on constate aujourd’hui un retour en force du thème du désert, une « désertification » de la littérature française, reconnue ou populaire. Et ceci ne s’arrête, bien sûr, pas à la littérature : le désert est l’objet d’innombrables articles, reportages photographiques, albums, qui nous rendent de plus en plus familier l’exotisme saharien.
2- Dans cette production, coexistent et se conjuguent deux grands usages du désert : la séduction et le ravissement d’une part, qui font du désert, pour qui cède à son emprise, le révélateur d’un espace intérieur, ou de Dieu ; l’affrontement à la nature, la conquête, la traversée du désert d’autre part, dont le dernier avatar contemporain est le rallye Paris-Dakar.( M. Korinnan et M. Ronai, « Le désert-mode d’emploi », in traverses, n° 19, Juin 1980.)
3- Ces deux façons de vivre le désert se déploient dans l’univers du rapport culture nature : le désert illustre par excellence l’espace non civilisé ; il est de façon active (la désertification) ou passive l’antipode de l’espace civilisé. Mais cette figuration est construite ; l’idée de civilisation ne peut prendre corps dans notre univers mental qu’en s’opposant à des représentations de son ou ses contraires : désert, barbarie… et de même, c’est à partir de l’idée de civilisation que nous construisons celle de désert.
La permanence du thème du désert et de ses usages dans la production littéraire française invite à considérer que la référence au désert joue de façon générale et relativement constante un rôle nécessaire dans la vision du monde française, dans la définition de l’identité collective française et de son espace civilisé moderne. Mais ce rapport au désert, ce jeu de la civilisation et du désert dans notre imaginaire n’est pas immuable, il y a une reconstruction permanente du rapport civilisation désert, qui vraie en fonction des représentations que nous développons de notre espace civilisé et de notre destin collectif.
C’est cette histoire des relations au désert que je voudrais évoquer ici en retraçant très rapidement les grandes phases de la littérature française à thème saharien (Pour une analyse plus détaillée de ces phases, se reporter à : J.R. Henry, « Romans sahariens et imaginaires », in Enjeux sahariens, Paris, Ed. du CNRS, 1984 ; « Le désert nécessaire », in Autrement Novembre 1983). J’insisterai surtout sur ce qui reste de cette production dans la « littérature vivante » - celle qu’on peut trouver aujourd’hui en librairie - ; ceci permettra de porter plus particulièrement l’accent en conclusion sur quelques enjeux actuels de la référence au désert dans l’imaginaire français.
La référence au désert dans la littérature française est bien sûr fortement liée à la colonisation de l’Afrique du Nord. Mais dès avant 1830 il y avait déjà dans notre tradition une culture du désert, essentiellement religieuse. Le désert était, selon les textes bibliques et la pratique des « pères du désert », un lieu de retraite où l’on écoutait Dieu, un espace à la fois physique et mental (le désert intérieur » favorisant la réception du message divin. Plus tard – et ceci a profondément marqué le territoire et l’imaginaire français – le désert fut tout en apportant malgré eux dans la nature sauvage les ingrédients de la civilisation ; ils défrichaient les terres, apprivoisaient les bêtes féroces. Dès cette époque le désert est donc un espace paradoxal, à la fois anti-civilisé et civilisable, protégé des hommes mais humanisable.
La conquête de l’Algérie, va, après l’aventure égyptienne, amplifier et ancrer dans un réel sensible cette référence au désert. La découverte du désert africain va être celle d’un monde à la fois merveilleux et réel, dont le contact charnel suscitera des types de comportements très différents :
- Les écrivains et peintes qui viennent en Algérie, qu’ils soient romantiques ou réalistes, sont tous dans l’ensemble éblouis et subjugués par le désert. Fromentin, Lorrain, Masqueray, Maupassant s’enivrent de jouissance exotique et de sublime devant cette nature si sauvagement différente de celle de la France, et pourtant si proche par la distance et par les résonnances bibliques familières qu’elle autorise.
- Les militaires que tente l’expression littéraire, comme Daumas (le grand désert), tiennent déjà un autre discours, celui de la traversé en à la fois épreuve individuelle et conquête du Sahara pour la civilisation. Ce thème sera pendant des décennies développé par une multitude de textes extra-littéraires sur le Transsaharien, et vulgarisé par une non moins abondante littérature populaire où s’épanouiront les trois principaux fantasmes développement de l’époque vis-à-vis du désert : la traversée mécanique, la mer intérieure, le reboisement. A ce merveilleux civilisateur répond une peur de la résistance du désert guère plus réaliste. Résistance des éléments, avec l’inévitable scène du Simoun, mais aussi résistance des hommes : le désastre de la mission Flatters inspirera des dizaines de romans rappelant que le viol du dessert n’est pas sans risque et garde un goût de fruit défendu.
Au tournant du siècle, la production littéraire commence à offrir une autre approche du désert. Celui-ci devient avant tout révélateur d’une aventure individuelle, psychologique ou spirituelle, tourmentée. Trois noms illustrent cette période : Gide pour qui le désert sera le révélateur des sens, Isabelle Eberhardt, qui y confortera son refus de la civilisation et pourra s’y forger une nouvelle personnalité, Psichari enfin qui le désert servira, comme à Foucauld, de support d’une aventure mystique.
Mais le véritable âge d’or de la littérature saharienne vient après la première guerre mondiale. P. Benoit, avec l’Atlantide, mais surtout joseph Peyré (L’escadron blanc) et Jean D’Esme (les chevaliers sans éperons) donnent alors au siècle dernier, que l’espace aride des grandes errances. C’est une nature paradoxale, à la fois hostile (le désert « victorieux) et bienfaisante, vierge mais sensuelle, morte mais vivante. Au passage, elle livre un message sur la fugacité des civilisations en exhibant à fleur de sable les traces de civilisations disparues, ou en protégeant dans le creux de ses montagnes les derniers souffles de cultures résiduelles.
La grandeur du décor écrase les hommes, mais les magnifie aussi, en leur donnant des dimensions homériques. Le dehors du roman saharien est par excellence l’officier méhariste, personnage complexe et problématique. C’est un chef attaché aux valeurs archaïques, un mystique et un ascète, fasciné par le danger et la mort, forgé par l’affrontement à la nature, et bien sûr désenchanté de la civilisation. Mais lucide sur lui-même, il sait que la jouissance exotique est éphémère et destructrice de la virginité dont elle se nourrit : s’évader du monde civilisé fait avancer la civilisation et reculer le désert.
Ceci étant, le désert reste dans cette littérature un espace humain valorisé. Il abrite une société chevaleresque, une société d’hommes valeureux – et sans femmes – dans laquelle indigènes et français, adversaires et compagnons sont – presque – égaux. La guerre y fait de rite convivial, elle est belle et propre, il est difficile de ne pas voir dans le succès du roman saharien des années 20 et 30 une réponse symbolique – car elle n’était pas autrement dicible – au traumatisme laissé dans l’imaginaire français par les horreurs de la Grande Guerre, quintessence en négatif de la civilisation moderne. L’engloutissement des individus dans la boute des tranchées et dans la boucherie collective sert d’ailleurs d’épilogue à plusieurs romans sahariens (comme le chef à l’étoile d’argent) et contraste avec la noblesse resplendissante de la guerre du désert.
Les quelques vrais sahariens qui écrivent alors tiennent un discours un peu plus réaliste sur le désert. Ainsi le héros de l’extraordinaire roman de Charles Diégo (Général Brosset), Sahara, est-il un nomade mauritanien, un « homme sans l’Occident », dont l’espace civilisation se réduit au fur et à mesure qu’avance la présence militaire française (Le roman de Charles Diégo Brosset a été publié à Casablanca en 1935 « Ed, du Moghreb » sous le titre Sahara, et sous les seuls prénoms de l’auteur. Précédé de « portrait d’une amitié » par Vercors, il fut republié en 1946 à Paris aux éditions de Minuit, sous le titre un homme sans l’occident) . Un autre personnage central, et relativement réaliste lui aussi, de la littérature saharienne de l’époque est l’aviateur. Ces nouveaux sahariens que sont les pilotes de l’Aéropostale projettent dans leurs romans un regard « d’en haut » sur le désert, un sentiment, plus aigu encore dans doute que celui des méharistes, de la puissance et de la fragilité de l’homme moderne au Sahara. C’est leur expérience qui portera le plus beau fruit de nos fantasmes sahariens, ce Petit Prince qui depuis quarante ans nous enseigne le désert (Selon le titre du petit livre de J. Huguet, Saint Exupéry ou l’enseignement du désert, Paris la Colombe, 1956.).
Après la seconde guerre mondiale, se manifeste pourtant une décadence du roman saharien. Si beaucoup d’écrits politiques célèbrent alors le ressourcement militaire et économique français au désert, la littérature de fiction s’affaiblit ; la « guerre du désert » en se mécanisant a cessé d’être un tournoi chevaleresque, le pétrole a tué le merveilleux, et le roman saharien tend à devenir un genre pour enfants ou adolescents. Une exception notable dans ce reflux : frison Roche, dont les romans révèlent bien, quand on les compare avec ses récits de montagne, la part de l’imaginaire dans notre consommation du désert.
Depuis quelques années, on constate un retour en force du thème du désert dans la littérature reconnue, comme si nous aspirons à nouveau, comme après la guerre de 1914, à nous ancrer à une référence au désert. Les textes de Gardel, de le Clézio de Frison Roche, de Barreau, de Partouche, de Jabès ne sont qu’un pan de ce retour au désert. Celui-ci passe aussi par l’impact sur le public français d’une littérature maghrébine qui se « désertifie » (Mammeri, Khaïr-Eddine, Djaout) et de certaines traductions (Le désert des déserts de Thesinger). Témoignent encore de cet essor la multiplication des numéros spéciaux de revues (autrement, traverses, détour d’écriture), et la redécouverte littéraire ou historique de héros sahariens (Eberhardt, Foucauld, Kilian….).
Le mouvement de la littérature est soutenu par une énorme vulgarisation visuelle du désert : les albums photographiques, les reportages, le rallye Paris-Dakar nous renvoient sans cesse des images du désert. Imageries plus qu’images, tant malgré leur réalisme photographique, ces documents sont de plus en plus sortis d’un contexte géographique et humain concret et tendent à répondre de façon caricaturale et symbolique aux deux usages du désert qu’on évoquait plus haut : l’esthétisme exotique, et la traversée (par procuration télévisuelle). Le Sahara du Paris-Dakar n’est plu peuplé que de nos hommes, de nos machines et de nos fantasmes. La remarque vaut aussi pour la bande dessinée et la place si importante qu’elle consacre au thème du désert. Sauf exception, ce n’est plus le « vrai » désert et encore moins le Sahara qu’on y figure : c’est un désert « philosophique », celui qui menace toute civilisation et la renvoie au néant quand elle ne sait pas mesurer ses ambitions. Même les bandes dessinées qui choisissent le Sahara pour décor (comme Félina et l’orge du Djebel) tendent à abandonner tout rapport de vraisemblance avec le désert concret ; et on peut faire la même remarque pour des romans de science-fiction (la peur géante, de S.Wul) ou des romans érotiques populaires.
Le fait que les Français ne « possèdent » plus le désert compte sans doute beaucoup dans cette évolution, qui paraît aussi importante que celle qui avait accompagné au moment de la colonisation l’expérience charnelle du Sahara. Mais cette réduction actuelle du désert à un usage symbolique permet aussi de mieux saisir ce qu’a de permanent la place du désert dans l’imaginaire français. C’est par quelques réflexions en ce sens que je voudrais terminer.
Même lorsqu’elle s’incarnait, durant la période coloniale, dans s’espace saharien, notre idée du désert a été, comme on l’a vu, une référence géographique mouvante : le désert de Fromentin au début de la colonisation, était celui des oasis ; puis à partir de la fin du siècle, ce fut plutôt le Hoggar des Touaregs et de Flatters, relayé après la Grande Guerre par les confins mauritaniens de Peyré et Diégo, dont la « pacification » n’aura été qu’éphémère. Aujourd’hui, la référence saharienne, à la fois matérialiste et abstraite, du Paris-Dakar est concurrencée par le désert des espaces interplanétaires, celui de la dé-civilisation ou de la guerre nucléaire. Cette évolution montre bien que, même appuyée à une réalité sensible, l’image du désert que nous formons n’est jamais totalement objective mais toujours relative et changeante (Même la représentation cartographique, la plus neutre a priori que l’on puisse faire du Sahara, trahit l’usage changeant que nous faisons du désert. A l’inexistence des espaces désertiques ou maritimes sur les premières cartes (comme, la table de Peutinger), ont succédé à partir du 16ème siècle les blancs de la carte et les annotations fantastiques sur les peuples du désert. Pendant la période coloniale, c’est surtout autour des axes de la traversée que s’organiseront les cartes du Sahara, et que se rempliront les blancs. Aujourd’hui le zig-zig erratique de l’itinéraire du Paris-Dakar vulgarise une nouvelle carte et un nouvel usage du désert.) . Elle se veut la figuration des frontières et de l’au-delà de l’espace civilisé. Fondamentalement elle est quête de non-civilisé ou de moins civilisé. Peu importe à la limite le support topographique de cette construction imaginaire.
On rappelait en commençant que l’idée du désert constituait l’antipode par excellence de celle de civilisation. De façon plus précise, si on admet que l’idée de civilisation se confond aujourd’hui très la largement avec le mythe du progrès qui domine et conditionne l’ensemble de notre univers mental, l’idée du désert apparaît comme la contre image idéale du progrès, comme un contre mythe du progrès. C’est-à-dire que le rapport désert civilisation n’est pas seulement l’opposition de deux espaces géographiques, le sauvage et le civilisé, c’est aussi le rapport de deux perspectives temporelles. Le mythe du progrès en effet figure notre histoire moderne depuis la renaissance (dont le terme lui-même est très mythique) , il est notre conscience historique moderne, fonctionne comme un mythe au sens propre du terme. L’idée du progrès développement est, en effet, selon la formule heureuse de Manuel de Dieguez, « un miroir où le flux se proclame devenir », un récit fondateur des origines de l’homme moderne se projetant comme un destin sur notre présent et notre avenir ( Cf . aussi : il était une fois le développement , textes réunis par G. Rist et F . Sabelli , Lausanne , Ad. D’en bas, 1986).
Ce moderne « sens de l’histoire » se veut une conquête du temps – du temps économique, du temps contre la mort- par un homme débarrassé de Dieu et maître de son destin. Il se construit en s’opposant à ce qu’il ne veut pas être, c’est-à-dire un temps subi, et des visions statiques ou cycliques du monde. Face à cette vision moderne et dynamique du temps, le désert nous fournit- encore plus que l’Orient- la figuration concrète parfaite de l’immuable et de l’intemporel. C’est le symbole le plus sensible d’un temps éternel, et divin, opposé à un temps humain. C’est aussi l’image d’un degré de développement zéro qui aide l’homme à repérer sa « marche » vers le progrès. Parfois de façon très banale : le sable des plages, où se rencontrent les éléments archaïques est pour beaucoup d’individus le lieu type de déconnexion par rapport au processus de modernité.
L’idée du désert est donc de façon relativement permanente un point de repère à la fois spatial et temporel dans notre imaginaire. Ce qui est nouveau et significatif, c’est sa visibilité et sa centralité dans le contexte actuel de crise du mythe du progrès. La perte de croyance dans le destin de progrès, que nous éprouvons aujourd’hui, suscite en effet des visions nouvelles du destin humain, qui ne s’inscrivent plus dans la perspective d’un progrès interrompu et triomphant. A côté de visions relativement optimistes, qui ne font que corriger en baisse les objectifs de progrès (croissance zéro, discours écologique), se formulent des images beaucoup plus alarmistes du destin humain, dans lesquelles la référence au désert tient un rôle central : désertification par lente stérilisation de l’espèce et de l’espace civilisés, retour au désert après un brutal désastre écologique, désertification nucléaire. Dans ces représentations cataclysmiques, le désert résume souvent l’avenir de la civilisation. De façon générale, il apparaît comme le départ et le terme de toute civilisation, comme un destin de retour au néant qui témoigne de la fugacité de l’effort de civilisation et, éventuellement, de l’éternité de Dieu.
La « désertification » de la littérature de fiction est une des expressions les plus sensibles de cette crise de l’idée de progrès. Mais l’inquiétude suscitée par la remise en cause de ce qui a été notre croyance collective dominante du destin humain se traduit aussi par d’autres manifestations : renouveau et ressourcement religieux, multiplication des travaux et romans historiques sur la pré-modernité et les périodes comme la fin du Moyen-âge auxquelles la nôtre semble renvoyer, relativisation des discours scientifiques qui nourrissaient le mythe du progrès.
On peut s’essayer à tracer la représentation spatiale – que confusément nous portons tous dans la tête – de cette évolution de notre vision du monde, tout en tenant compte des effets de caricature qu’entraîne toute tentative de ce genre.
Il serait bien sûr pertinent de comparer et croiser cet imaginaire français – sinon occidental – du désert avec la place que tient le désert dans l’imaginaire des sociétés maghrébines. Il est évident qu’il y a ici des zones d’interférences, ne serait-ce que parce que la littérature maghrébine de langue française joue sur un double public naturel, maghrébin et français. Mais il y a aussi des différences profondes qu’il serait bon de repérer : l’espace sudique de Khaïr-eddine ne constitue manifestement pas le même repère dans les imaginaires maghrébins et français.
Les diverses sociétés maghrébines ont d’ailleurs elles-mêmes des visions différenciées de leur rapport au désert. Si l’Algérie voit le Sahara à travers son héritage des fantasmes développementistes coloniaux (transsaharienne, barrage vert, en attendant peut être la mer intérieure) et raisonne en terme de poussée civilisationniste vers le sud, je crois qu’au Maroc le rapport historique au désert en fait plutôt, comme pour la Libye, un lieu des origines. Mais ceci est un autre propos, qui renvoie à d’autres pistes de recherches, notamment à une approche globale de la façon dont se structure, par opposition et croisement des imaginaires, l’univers mental des rapports franco-maghrébins.
Jean-Rober HENRY
C.R.E.S.M., Aix-en-Provence
(Centre de Recherches et d’Études sur les Sociétés Méditerranéennes)


  



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 Réponse N°1 31535

re
  Par   Dounia Azouz  (Autrele 28-05-13 à 13:31



Je voudrais pénétrer dans le texte comme on met le pas dans un désert. Là, c'est une forêt de mots, de signes. Cela me décourage! Je déserte!

Merci par courtoisie.





 Réponse N°2 31537

mais,Madame Aziz!
  Par   Jaafari Ahmed  (Profle 28-05-13 à 15:35



Vous  qui avez déserté depuis longtemps, Vous savez bien que Le Rallye des Gazelles a depuis longtemps supplanté celui de Paris-Dakar: mais je vous dirais comme l'allumeur des réverbères du Petit Prince qui a vu le jour dont ce désert même qui vous fait peur que: " même si la planète a changé, la consigne est toujours la même"! les étoiles brilleront toujours mieux en plein désert!

mais voici une petit encas, pour vous épargner cette aventure:

"En s’appliquant à fournir une approche diachronique du versant groupal du traitement d’un espace, l’intervention de Jean-Robert Henry manifeste la pluralité et la relativité (variation dues à l’appartenance du producteur et au contexte de production ) des représentations de l’espace"

Pour répondre à ses besoins propres, l’imaginaire français a voyagé. Il a exploité (aux sens de faire valoir net de tirer parti, mais aussi de profiter abusivement lorsque les images produites sont au service de l’idéologique) maints paysages. Espaces caractérisés dans un premier temps par l’éloignement, puis, l’effacement des distances aidant, principalement par la différence. Pour Jean-Robert Henry, on voit dès la fin du XIXème siècle l’horizon géographique de l’imaginaire français se rapprocher et se matérialiser dans une référence surdéterminée au désert ; celui-ci prenant différentes valeurs selon le contexte historique et les attentes des individus qui en font l’expérience. La littérature française à thématique saharienne (mais aussi la peinture, les bandes dessinées, la photographie, le fil et le reportage) est fonctionnaire, et participe de tous les genres. Elle a fourni à l’imaginaire d’une nation une série de héros typiques qui jalonnent son histoire récente (religieux, militaire, aventuriers de tout acabit, aviateurs, sportifs, etc…). L’importance quantitative (et parfois qualitative) de cette production pointe la fonction référentielle déterminante du Maghreb dans l’imaginaire français, d’où la variation de la gestion des rapports de proximité et de différence où se joue à chaque fois le destin du lien symbolique à une région du monde.

Déclinant la relation au monde, le désert renvoie, de par l’infinité et la matière qui le caractérisent, à l’idée de l’immuable ou de Dieu, ou à la fin de la civilisation technologique dont il proclame la fragilité et l’inanité. Emblème du paysage gratuit et aride, le désert signe, pour le sédentaire, un retour à l’esprit de nature qui suscite les sens et ramène à l’essentiel les habitués du superflu. La convocation de cet espace symbole d’aventure et de conquête, miroir et mirage, fonctionne comme tentative de régénération du désir saturé par la consommation. Son insistance scripturale et iconique actuelle va de pair avec la crise de l’idée de progrès, et dans ce cadre, le désert peut être perçu comme zone abandonnée de Dieu ; il se conjugue, alors avec désertification et avenir cataclysmique de l’humanité (image de la désolation, il représente l’effet des désastres écologiques et nucléaires dont la probabilité hante l’opinion publique occidentale).

Oups!je crois que là, vous jurez de ne plus y pénétrer!!!





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