Le bonheur dans les rêveries du promeneur solitaire

 Par Elmzouri mostafa  (Autre)  [msg envoyés : 145le 05-02-13 à 15:53  Lu :6905 fois
     
  
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A Loumatine Abderrahim
A Fatih Brahim
Les rêveries du promeneur solitaire de J.J.Rousseau semblent être une œuvre à part dans la vie littéraire du XVIIIème siècle. Cependant, elle peut être attachée au débat intellectuel et philosophique du siècle rien que par la présence prépondérante du thème du bonheur dans ce recueil .Le thème du bonheur était, en effet, un topoi majeur et un sujet épineux au XVIIIème siècle. L’interrogation sur les conditions qui engendrent le bien être de l’homme était de mise. Rousseau y a pris part de manière qui s’inspire, il est vrai, des idées de son siècle ; mais de façon également originale. Ainsi, les rêveries du promeneur solitaire semblent être un recueil où l’auteur instaure une vision particulière de cette notions, « l’état de conscience satisfaite » semble prendre des manifestations diverses, mais, et surtout cet état ne peut être réalisé que grâce à des conditions subjectives. Ainsi, les « rêveries »relatent une expérience particulière et individuelle d’où ressort une approche à fois mystique, philosophique et matérielle du bonheur. Le lexique relatif au bonheur dans ce texte de Rousseau est foisonnants : Rousseau utilise parfois indifféremment bonheur, plaisir, jouissance, paix de l’âme, délices …Le bonheur rousseauiste semble être insaisissable ne fut-ce que son vocabulaire.
On essayera de voir comment se profile dans les « rêveries »une phénoménologie du bonheur où l’expérience personnelle s’instaure en référence à la conception rousseauiste du bonheur.
Pour traiter, donc, ce thème, on empruntera ce cheminement :
I-Essai de définition
II- L’être heureux et l’autre
III-Les rêveries espace du bonheur
I-Essai de définition
Les rêveries du promeneur solitaire peuvent être lues comme un essai philosophique où Rousseau s’évertue à donner une image du bonheur qui va à l’encontre de celle, matérialiste se basant sur le luxe et le bien être qui a régné au XVIIIème siècle. En fait, le bonheur pour Rousseau, se passe de toute condition matérielle ; au contraire, Rousseau revit dans « les rêveries » une expérience d’homme heureux sans la présence même du corps.
Ainsi, la première condition du bonheur dans « les rêveries » est la négation du corps ; ce corps qui entrave la plénitude de l’âme. A plusieurs reprises, Rousseau manifeste son dédain pour le corps qui n’est qu’une enveloppe offusquant l’âme. Le bien être de l’âme est le seul bien être qui est considéré comme condition de l’homme heureux : aussi ne dit-il pas à la page 94 « …et jamais je n’ai trouvé du vrai charme aux plaisirs de l’esprit qu’en perdant tout à fait de vue l’intérêt de mon corps ».Cette négation du corps, ce dédain pour le plaisir physique se trouve renforcé par l’accident de Ménilmontant où Rousseau donne la preuve irréfutable de son désintérêt pour le corps. Ce dernier blessé et maltraité n’empêche pas Rousseau de vivre l’expérience du bonheur de l’âme. Un bonheur manifesté par le sentiment de l’existence pure, une existence semblable à celle du nouveau-né pour qui ni le corps ni les sens n’ont aucune importance, seule compte le sentiment intrinsèque à l’âme à savoir celui de sentir son existence.
Le sentiment de l’existence pure permet à Rousseau de procéder à une conformité entre l’âme qui est une instance de la nature et la Nature. Dans la 8ème promenade, Rousseau décrit l’état où il redevient ce que la nature a voulu, c’est-à-dire le fait de vivre selon la volonté de la nature, ou encore selon la volonté de Dieu ; en d’autres termes : être heureux. Le bonheur spirituel de Rousseau, malgré ce qu’il a d’autarcique embrasse l’ordre cosmique et la cohésion entre personne et nature se révèle comme une condition prépondérante dans la jouissance de l’âme.
Dans cette perspective, peut être placée la notion de farniente (oisiveté complète).Cependant, négation du corps dans le conditionnement du bonheur chez Rousseau passe par la conjonction d’éléments matériels ; en effet, la 5ème promenade fait état d’un bonheur qui s’obtient grâce à la présence d’éléments externes et qui favorisent l’abandon à la jouissance de l’âme. Ces éléments sont évidemment le bercement de l’eau, l’absence de toute société humaine et la présence luxuriante du végétal. On remarque que les conditions du bonheur parfait c’est l’amour et l’amitié selon le cœur.
Si Rousseau conditionne son bonheur par l’absence de toute extériorité à soi, il n’en reste pas moins vrai que la conception rousseauiste du bonheur invoque un travail particulier sans lequel l’être humain ne peut acheminer vers la paix de l’âme.
Dès la première promenade s’affirme la volonté de Rousseau d’une recherche d’un état où il serait heureux ; les « rêveries du promeneur solitaire » sont, en fait, un essai de récupération du bonheur.
Rousseau dit à la page 14 :«j’appris par ma propre expérience que la source du bonheur est en nous, qu’elle ne dépend des autres de rendre vraiment misérable celui qui sait vouloir être heureux. » . En plus du rapport qu’entretient Rousseau avec les autres souligné par cette affirmation, l’accent est également mis sur trois éléments qui font que le bonheur peut être atteint moyennant la présence d’une volonté d’y arriver .Premièrement, Rousseau apprend cela par expérience, l’autorité scientifique ne peut garantir la véracité de ses propos .Deuxièmement, la volonté souligné par le verbe « vouloir » : le bonheur nécessite un effort de la part de celui qui y aspire. Ainsi, le bonheur chez Rousseau n’est pas une grâce ; c’est plutôt le résultat d’un effort moral. Troisièmement, Rousseau accomplit cet effort en procédant au retour vers soi, à l’introspection. L’examen de la conscience que Rousseau élabore dans les rêveries est un travail volontaire.
Cet effort, cette volonté d’accéder au bonheur, Rousseau l’institue comme une entreprise réservé aux personnes élues dont il fait partie. Le bonheur auquel aspire Rousseau et accède de façon intermittente ne peut être commun à tous les mortels ; la 9ème promenade fait cette distinction entre le bonheur et le contentement. Il va sans dire que Rousseau se réserve le bonheur alors que les autres ne peuvent que vivre le contentement .Le bonheur est intériorité, le contentement est extériorité.
Ceci n’empêche pas que le bonheur pour Rousseau, comme le montre M. Raymond, est idéal plus à désirer qu’à atteindre : dans « les rêveries », Rousseau doit « refaire constamment la démarche inaugurale de la conquête du bonheur, et l’inversion paradoxale de sa destinée en triomphe et en bonheur. ».En effet, Rousseau, dans « les rêveries » traite le bonheur de façon informe : le thème est disséminé dans toutes les promenades, et parait faire l’objet d’une quête inlassable.
En plus, la volonté de Rousseau semble s’affaiblir quand il s’agit d’une volonté plus grande, à savoir celle du destin. Mais, Rousseau procède à une adéquation entre le destin et la volonté : Rousseau ne s’extasie-il pas à montrer qu’il obéit au destin (fin de 1ème promenade), ce qui lui permet de jouir de l’innocence, et partant d’une forme du bonheur de l’âme.
La dixième promenade où Rousseau relate son bonheur au temps passé aux côtés de Mme de Warens, il relate en fait, non pas seulement la conformité de sa volonté personnelle avec celle du destin, mais sa volonté avec son faire : c’est-à-dire que le bonheur pour lui prend la dimension d’une conscience qui allie vouloir et pouvoir.
II- L’être heureux et l’autre :
Rousseau est un être solitaire par nature, à cette solitude vécu comme penchant naturel, s’ajoute la persécution qui est l’œuvre de la société. D’où, son double état solitaire : il est à fois fuite et exclusion. La solitude forcée de Rousseau élimine chez lui l’espérance et partant la crainte car celui qui n’espère pas n’a plus rien à craindre et par conséquent, il ne peut qu’être heureux.
Paradoxalement, les autres diabolisés par Rousseau, peuvent participer involontairement à la paix de l’âme de leur victime : « il ne me reste plus à espérer ni à craindre en ce monde, c’est la tranquillité d’un infortuné.» (p : 6)
Rousseau renverse, donc les valeurs en sa faveur ; l’absence d’espoir additionnée à l’absence de la crainte donne une image de Rousseau qui frôle le divin. D’ailleurs Rousseau le dit expressément à la page 8 : « impassible comme dieu même ».
Le bonheur chez Rousseau ne peut se réaliser dans une société basé sur la l’artifice de la mondanité. Pendant sa fréquentation du monde Rousseau ne se sentait jamais heureux comme il est dans sa solitude. A la page 106, il s’interroge « que me manquait-il donc pour être heureux, je l’ignore, mais je sais que je ne l’étais pas ». Il semble que ce qui lui manquait est sa solitude. En effet, Rousseau ne cesse de répéter dans « les rêveries » que sa solitude est garante de son bonheur : « seul pour le reste de ma vie, puisque je ne trouve qu’en moi la consolation, l’espérance et la paix, je ne dois ni ne veux m’occuper que de moi »dit-il à page 8.Rousseau semble réaliser par sa solitude une auto-suffisante heureuse.
Le bonheur de Rousseau dans « les rêveries » se transforme en instrument de vengeance ; Rousseau fuyant la société, ne pouvant lui faire face, il se sert de son bonheur pour s’en venger : « je saurais les punir plus cruellement que d’être heureux malgré eux »menace-t-il à la page 89.
Cette vision antarctique du bonheur chez Rousseau se trouve tout de même contesté par quête de la félicité publique exprimée à la page 94.En effet, Rousseau dit de manière sentencieuse que « (il) sait et sent, que faire le bien est le plus vrai bonheur que l’homme puisse goûter » (p : 76).Or, faire le bien implique nécessairement une relation à l’autre et donc une ouverture au monde. Cependant, on peut suggérer que ce qui entrave le plaisir de Rousseau est la contrainte : elle élimine le plaisir en faisant face à la volonté : « ce que je ne fais pas avec plaisir m’est impossible à faire »dit-il.
Les autres sont donc pour Rousseau un lieu où s’exerce le bonheur d’une âme à la recherche de la félicité publique.
Si le bonheur pour Rousseau ne peut se réaliser au sein de la société, il peut toutefois se réaliser au sein de la nature : la Nature est présentée dans la 5éme rêverie comme un lieu où réalise l’adéquation entre l’âme de Rousseau et le cosmos. Rousseau y retrouve les sensations de la pure existence .L’Ile de Saint-Pierre où il y’a moins de maison mais de verdure garantit l’abandon à soi ; le fait de se laisser aller à bord d’une embarcation où un bercement de l’eau est comme un retour à l’harmonie prénatale. En effet, le mouvement procuré par cette ondulation qui n’est ni immobilité de la mort ni heurt des objets rappelle à Rousseau l’harmonie originelle.
Le bonheur que vit Rousseau dans cette île est procuré grâce à une activité qui est elle- même une oisiveté : la botanique que Rousseau oppose aux études des autres règnes de la Nature (règne minéral/règne végétal) prend l’allure du farniente .En effet, même s’il s’agit d’une activité, Rousseau la présente comme une oisiveté puisqu’elle ne demande aucun effort physique. Tout ce qu’elle demande est une observation qui procure le délice de la découverte. En fait, Rousseau distingue deux délices : 1°le délice de ne rien écrire, de rien lire ; 2°le délice de paresse : au lieu des instruments d’écriture, Rousseau retient la botanique comme occupation amusante.
Ainsi, l’Ile de Saint-Pierre est présentée comme un microcosme naturel où se réalise la fusion de Rousseau avec le monde environnant par le moyen de la rêverie.
A la négation de l’autre comme instance qui entrave le bonheur chez Rousseau, s’ajoute la négation du temps humain. Au début de la 5ème, Rousseau insiste sur le fait que l’attachement au temps fait qu’on pense au passé et à l’avenir ; or, chez lui, le bonheur est détachement du temps ; car être attaché au temps c’est être attaché aux passions aux besoins immédiats de l’existence. Pour Rousseau, le vrai bonheur est exclusion des sentiments sauf celui d’exister sans référence à marche du temps humain. Dans cette perspective, on retrouve chez Rousseau une réactualisation de la suffisance à soi qui hisse Rousseau au rang de dieu. Car dieu, n’est-il pas celui qui existe au-delà du temps et de l’espace ! ?
Le bonheur que peuvent vivre les autres est certainement mêlé, car il fait intervenir les passions et les désirs, et donc s’inscrit dans le temps humain ; celui de Rousseau marque surtout la durée .Aussi le voit-on regretter le bonheur vécu auprès de Mme de Warens à la 10ème promenade .Mais il regrette également le temps perdu à vivre selon les principes de la société où le vrai bonheur n’existe pas et où le plaisir n’est qu’un leurre.
Ainsi, ne retient de l’autre que l’espace de l’Ile de Saint-Pierre et récuse et la société et le temps pour la réalisation de son bonheur. Rousseau ne semble jouir que de son être dans un mysticisme où le sentiment de l’existence abolit tout désir de mouvement ou de changement. C’est bien pourquoi M. Raymond dit : « c’est dans l’intemporel, dans le voisinage de l’apathie, de l’ataraxie que se situe son bonheur ».
III-Les rêveries espace du bonheur
Le projet de l’écriture des rêveries peut être défini comme le projet d’une recherche de la jouissance : « je fixerai par l’écriture celles (les promenades) qui pourront me venir encore, chaque fois je les relirai m’en rendra la jouissance »peut-on lire dés la page 9 des « rêveries ».Rousseau écrit pour lui-même, on le sait, ce qui fait que son destinataire n’est autre que lui-même et circularité garantit par la relecture lui rappellera la douceur qu’il goûte à écrire. L’acte d’écriture et son corolaire celui de la lecture ; la co-énonciation des « rêveries »semblent être la face et le revers de la médaille où s’inscrit le bonheur rousseauiste. Mais le trajet qui sépare les deux volets de la communication de Rousseau dans les « rêveries » n’est autre que la rêverie elle-même. Elle se présente dans l’œuvre comme source d’extase : en analysant le rapport du rêveur avec la nature, Rousseau insiste sur la médiation de la rêverie : « Et il se perd avec une délicieuse ivresse dans l’immensité de ce beau système avec lequel il s’identifie »peut-on lire à la page 89. L’identification avec la nature passe donc par le relais la rêverie permet l’harmonie entre l’être heureux et le cosmos accueillant.
La rêverie est également création, et Rousseau, en se débarrassant des objets réels et environnant, crée par la magie de la rêverie des êtres et choses imaginaires qui répondent à son état d’abandon à la méditation et au rêve : « Délivré de toutes les passions terrestres, qu’engendre le tumulte de la vie sociale, mon âme s’élancerait fréquemment au dessus de cette atmosphère et commercerait d’avance avec les intelligences célestes dont elle espère aller augmenter le nombre dans peu de temps.»p : 74.
La rêverie est aussi présentée par Rousseau comme passion liée à l’imagination : elle offre le bonheur qui détourne de la vie active. En effet, le rêveur est en harmonie avec le monde et cet état résulte d’une inactivation des sens, car c’est par les sens (notamment par la vue) que viennent à Rousseau les idées affligeantes qui l’empêchent de rêver, et partant, d’être heureux.
Ceci dit, il se trouve que la rêverie chez Rousseau ne peut se faire que grâce à un élément indispensable qui est l’eau : « Et sa vue (l’eau) me jette dans une rêverie délicieuse » (5ème promenade).L’eau symbolise, en fait, la rêverie elle-même, toujours instable et fluide, ce correspond au bercement procurant les plaisirs « doux et monotones ».
L’eau, qui chez Rousseau, une charge psychique maternelle fait que la rêverie est retour, non pas seulement vers son intériorité, mais aussi au commencement de l’existence où régnait le seul sentiment d’exister garantit par la chaleur maternelle.
Désormais, l’écriture a pour seul dessein de communiquer avec soi et d’éterniser les instants de bonheur vécus « par l’infinie circularité d’inaliénables relectures. ».
Les « Rêveries du promeneur solitaire » de J.J. Rousseau sont un espace de bonheur, car malgré le rejet présumé d’un lecteur potentiel, à part Rousseau lui-même, ce recueil demeure une entité littéraire que le lecteur savoure avec délice. La 5ème promenade, où se réalise le bonheur de Rousseau, se réalise aussi le plaisir du lecteur .Le recueil est chef-d’œuvre où la poésie prend place : sa célébrité en fait une pièce d’anthologie de littérature française.
(Toutes les page font référence à l'édition GF)

  




 Réponse N°1 29643

Bravooooo !
  Par   Samira Yassine  (CSle 05-02-13 à 16:35



Je ne peux que m'incliner devant votre grande volonté, votre persévérance à vaincre la maladie, je ne parlerai plus d'infirmité, vous n'êtes pas infirme.

Bravo ! Écrire un si long texte, bravo !

Bravo M Elmzouri !

M Loumatine et M Fatih méritent une telle dédicace.

Que Dieu vous bénisse, cher frère Ssi Mustafa.





 Réponse N°2 29644

Re bravo
  Par   Dounia Azouz  (Autrele 05-02-13 à 17:46



Merci cher ami d'avoir transformé cet espace en jardin où chacun vient butiner, goûter au nectar à l'arôme rousseauiste. La promenade à travers les mots éveille nos sens et nous procure plaisir et bonheur. On ne peut que vous féliciter pour les fruits de votre jardin. Ils sont succulents. Merci pour votre générosité.





 Réponse N°3 29688

Merci
  Par   LOUMATINE Abderrahim  (Profle 08-02-13 à 22:55



Merci cher ami de nous avoir "offert" ,à M.Fatih et à moi", cet écrit que j'ai "savouré avec délice".

Merci encore ; les mots me manquent pour exprimer ma gratitude.





 Réponse N°4 29736

UN GRAND MERCI
  Par   fatih brahim  (Profle 12-02-13 à 11:37



à vous cher ami de m'avoir dédicacé ce post , vous êtes génial .Et désolé du retard de ma réaction.





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