la violence du langage dans le théatre beckettien (étude de en attendant godot )

 Par senihji marieme  (Etudiant(e))  [msg envoyés : 1le 10-05-16 à 18:52  Lu :365 fois
     
  
 accueil


L’écriture et la structure des textes jouent un rôle primordial dans la transmission du message littéraire. L’esthétique de la violence est souvent travaillée par l’écriture dans le cadre d’un choix délibéré par l’écrivain. Pour Marc GONTARD : « C’est l’écriture qui, dans ses formes même, prend en charge la violence à transmettre, à susciter, à partager » . Dans En attendant Godot de Samuel BECKETT, la violence est omniprésente. Elle invite à percevoir un monde éclaté, absurde et pessimiste où le traumatisme travaille les personnages et les annihile pour altérer leur langage, leurs attitudes et comportements. Il sera donc question d’interroger cette pièce pour savoir comment l’esthétique de la violence se manifeste-t-elle dans l’écriture dramatique beckettienne. Une mise en lumière de l’éclatement de la parole nous conduirait à déceler la vanité du Verbe dans le théâtre de l’absurde avant de traiter la violence du langage, caractéristique inhérente à la pièce objet de notre étude.
La littérature de l’absurde va prendre son essor à partir de la seconde guerre mondiale, en particulier dans le roman et le théâtre. Si les philosophes grecs ont cherché à répondre à l’ordre du Cosmos par la mesure qui se traduit dans la tragédie classique, ce même ordre se trouve complètement détruit au XXème siècle. La philosophie de l’absurde vient mettre en place l’isolement et l’aliénation de l’Homme dans un monde en désordre. Quelle sera donc la fonction assignée à la parole dans un monde pareil ?
1- L’éclatement de la parole : une parole aphone
L’inefficacité de la parole est éclatante dans cette pièce. La communication parait être impossible entre les personnages. Les répliques que BECKETT nous propose mettent en scène une violence produite grâce à une parole aphone qui se conjugue avec le silence des personnages dans un monde absurde. Les personnages conversent, s’échangent des paroles, mais l’incommunicabilité reste maîtresse. Le Verbe vient en quelque sorte suppléer l’absence d’action. Cette dernière qui demeure en complet décalage avec la parole. Faut-il donc signaler que Vladimir et Estragon avancent à maintes reprises qu’ils vont partir, mais ils ne bougent pas :
- « Estragon : Je m’en vais (Il ne bouge pas)
- Estragon : Alors on y va ?
- Vladimir : Allons-y (Ils ne bougent pas) »
Mais peut-on parler réellement de dialogues et d’échanges dialogués dans un univers où les personnages ne s’écoutent pas, ne s’entendent pas, s’ignorent ? Ils vivent en vase-clos.
Les répliques des personnages dénotent une violence. Les paroles qu’ils s’échangent semblent tantôt incomprises, tantôt ignorées. Le système question-question se substitue ainsi à celui de question-réponse. :
« - Vladimir : qu’est-ce que nous avons fait hier ?
- Estragon : Ce que nous avons fait hier ? ».
La parole ne réalise plus pour ainsi dire sa fonction de participer d’un échange communicationnel car il suffit que l’un des personnages se mette à parler pour que l’autre cesse d’écouter :
« - Estragon : Je ne t’ennuis pas
-Vladimir : Je ne t’écoute pas ».
Les deux personnages se regardent sans se voir, se parlent en bégayant. Le langage devient puéril et traduit l’aphasie :
« Estragon : Gogo léger- branche pas casser- gogo pas mort »
Chaque personnage construit un univers monologique dans l’autre personnage est exclu. Cette absence d’échange ou de communication est en soi une violence qui fait des personnages de simples machines qui bavardent. Parler c’est agir, mais ici parler n’a aucun sens. Il s’agit d’une parole vide à l’image d’un monde du néant. Les mots se noient dans un océan de silence et d’inefficacité. Tout se perd, l’Homme devient incapable de dire et le langage s’évanouit. Les personnages sont dans une perpétuelle quête de mots « il cherche », « il cherche l’expression juste », « il cherche le contraire de ». La parole devient un effort pénible suivi de « repos ».
L’homme se fait violence. L’incertitude le submerge et l’inquiétude le vainc pour le nourrir d’un sentiment de peur permanente. Les personnages évoluent sans un monde qui les dépasse d’où cette errance affreuse qui les accable. L’errance dans l’espace se transpose sur la parole et le langage ne garantit plus l’entente mais accentue la perte. Chaque personnage se construit un propre univers dont l’autre est exclu par violence. Nous avons affaire à une altérité négative du moment que l’autre n’est plus reconnu par le « moi » perdu et traumatisé. Il interdit à son « alter ego » de parler :
« Estragon : J’ai fait un rêve
Vladimir : Ne le raconte pas »
Il ne s’agit pas de dialogues avec feed-back du moment que les répliques des personnages ne convergent pas vers la même fin. Les nombreux silences que renferment la pièce ne viennent que pour délivrer les personnages d’un effort pénible qui est la recherche de la parole ; tentation vaine et maléfique. L’équation toujours réalisée dans le théâtre de l’absurde est :
La parole (vaine)= la non- parole = le silence
Le passage brusque de la non-parole à l’excès de la parole lui fait perdre sa valeur. Ainsi, le personnage de Lucky qui passe subitement du silence à la prononciation d’une longue tirade traduit à lui seul la démesure de l’Homme errant et l’excès du verbe devant la vanité et la vacuité de la parole. La parole prend un élan absurde qui sombre dans le néant de l’indicible. L’impuissance de communiquer provient de l’impuissance de la parole et cette dernière émane de l’impuissance de l’homme qui la produit face à la violence. C’est à partir du silence des personnages et de la violence qui prédomine que se construit la pièce. La parole perd sa valeur et sa fonction originelles face à des personnages qui sont en rupture avec leur langage, voire même avec leur vie.
2-La violence du langage
Utiliser le langage, c’est dire et penser la condition humaine. Le théâtre de l’absurde dote le langage d’une violence indéniable dont il convient d’analyser les différentes manifestations à travers cette pièce.
2-1- Le langage familier
Les mots appartenant au registre familier sont omniprésents dans la pièce. Les formulations syntaxiques témoignent de ceci :
« Faut lui demander », « Sais pas », « « ça »
Le vocabulaire utilisé appartient également à ce registre :
« tubin », « épaté »
Ces transgressions au niveau du langage appuient en quelque sorte l’absurdité de la condition ou se produit ce langage. La violence faite à la syntaxe la dénue de ses règles conventionnelles et marque une rupture par rapport à l’ordre.
2-2- Un langage cru
La vulgarité est source de violence. Le langage obscène utilisé par le dramaturge témoigne d’une esthétique de la laideur qui travaille celle de la violence. La parole des personnages n’est désormais que le reflet d’une réalité vulgaire qui les écrase :
« Puer », « saloperie », « pubis », « saleté » « bordel » « putain de terre ».
Ce choix esthétique déstabilise le lecteur et choque sa bienséance. En effet, si les mots miment la réalité humaine, ils doivent donc être en conformité avec elle. Ainsi, à la vulgarité d’une errance implacable doit absolument répondre une vulgarité langagière.
2-3- La ponctuation
La ponctuation est omniprésente dans le théâtre beckettien. Dans cette pièce, les points d’interrogation abondent et rythment la parole. Le flot de questions auxquelles les personnages ne répondent pas, ou ne trouvent pas de réponses met le lecteur/ spectateur dans une situation de trouble et provoque son gêne.
La violence déconcertante provient de la mise en scène d’un monde problématique à multiples dilemmes où l’homme se meut, perdu. Comment peut-il répondre aux questions au moment où l’incertitude vainc l’assurance et crée une distance affreuse entre lui et son être, entre son être et son univers.
Un autre signe est également important dans cette pièce, il s’agit des points de suspension. Ce signe particulier indique généralement que l’énoncé est interrompu :
- Soit pour marquer l’hésitation : « Vladimir : Quand j’y pense … depuis le temps … je me demande … ce que tu serais devenu »
- Soit parce que le personnage ne trouve pas de suite à son énoncé : « -Vladimir : Deux voleurs. On dit que l’un fut sauvé et l’autre … (il cherche le contraire de sauvé) … damné ».
L’écart dans la parole est un écart dans la pensée. La linéarité du langage est brisée. Les personnages amnésiques et aphasiques sombrent dans une quête fébrile de leurs mots. Ceci provoque l’éclatement de la parole dont la production se heurte à la fuite du langage, à l’incertitude existentielle pour devenir paralysée et infirme.
L’esthétique de la violence est omniprésente dans le théâtre beckettien. Le langage devient brut, parfois choquant. Les mots employés sont crus et sans artifices. Ils deviennent dérangeants, dénotant une réalité et des conditions de vie aussi dérangeantes. La grossièreté attise l’intérêt du lecteur/spectateur qui se trouve pris au piège dans un texte où le mélange des registres offre une mosaïque inhabituelle. Le langage devient ostensiblement marqué par la parole aphone et vaine. Cette aphasie des mots est le lieu central de l’esthétique beckettienne en quête de sens égaré dans un vide affreux et piégée par le jeu de la violence. Dire c’est retrouver la bâtardise d’une parole bavarde et peu porteuse de sens. Le Verbe devient marqué par l’incomplétude et signe une sorte de mise en transe de l’être. La parole bavarde neutralise toute action possible et devient une mécanique contribuant à l’isolement des personnages perdus dans les dédales de la néantisation.

  



Vous aimez cet article ?
Partagez-le sur


InfoIdentification nécessaire
Identification bloquée par
adblock plus
   Identifiant :
   Passe :
   Inscription
Connexion avec Facebook
                   Mot de passe oublié


confidentialite Google +