La représentation de l'orient dès le moyen-âge

 Par Jaafari Ahmed  (Prof)  [msg envoyés : 943le 12-06-13 à 11:50  Lu :1309 fois
     
  
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QUELQUES REPRÉSENTATIONS DE L’UNIVERS MUSULMAN DANS LA LITTÉRATURE OCCIDENTALE DU MOYEN-ÂGE
Les premières manifestations de l’Orient remontent au Moyen-âge et cela à travers deux types de productions littéraires, les écrits d’inspiration religieuse et les récits épiques en vers. Il faut se souvenir, en effet, que l’époque que nous venons d’évoquer connaissait – bien avant l’apparition des « chansons » - une intense production de textes à vocation didactique (vies de saints etc. …). Cette littérature venait en appui aux textes sacrés pour expliquer et justifier les événements, dicter une conduite, décrire les phénomènes qui attendent l’homme dans l’au-delà, et présenter en somme une certaine « vision du monde ».
Or, dès le XIème siècle, un nouveau type de récits s’installe auprès de ces écrits strictement religieux, il s’agit des chansons de geste. Transposant des faits historiques plus anciens, les chansons apparaissent dès le départ comme une littérature de combat et de glorification. Si nous avons voulu d’emblée évoquer ces deux genres de production littéraire, c’est bien parce qu’ils nous présentent tous les deux les premières images d’un Orient très peu ou mal connu.
Les chansons de geste illustrent, en effet, la lutte entre deux éléments présentés comme foncièrement antagonistes, la Chrétienté et l’Islam. De même que les personnages qui y sont représentés deviennent des symboles destinés à mettre en relief le combat entre le bien et le mal. L’élément négatif étant bien entendu celui qui provient du « dehors », c’est-à-dire d’un espace non codifié par le christianisme. Cette dualité du « dedans » et du « dehors » se retrouve d’ailleurs dans une des professions de foi de Charlemagne.
« Voici qu’elle est notre tâche : au dehors, protéger, les armes à la main – et avec le secours et la grâce de Dieu – la Sainte Église de Jésus-Christ de l’invasion des païens et du sac des infidèles. Au-dedans, défendre le contenu de la foi catholique » (Charlemagne cité par Pierre Griolet in Les Idéologies par François Chatelet et Gérard Mairet, les Nouvelles Éditions Marabout, 1981, p. 259, tome I).
Ainsi, les récits épiques – rejoignent la conception générale de l’univers dictée par l’Église – vont opposer le chrétien au musulman, l’homme de l’intérieur à l’exotique. Si le destin du premier cité paraît clairement défini dans l’esprit des gens, il en va tout autrement de l’étranger et de son monde. Une fois pris en compte les phénomènes que nous venons d’évoquer, il devient intéressant de relever quelques représentations qui nous sont données de ce dernier personnage.
1) Le Sarrasin, l’Église, la geste
a) L’Islam vu comme une déviation du
christianisme
Ce qui attire en premier lieu l’attention, c’est la fascination exercée par les Musulmans sur les consciences occidentales, et plus particulièrement françaises. Ce fut là un phénomène qui, récupéré par l’Église, devient bientôt un de ses chevaux de bataille favoris. Les invasions sarrasines furent ainsi considérées comme des épreuves ou des châtiments infligés aux chrétiens.
« Tout comme les autres fléaux qui bouleversaient alors l’existence des populations d’Occident , inondations, tremblements de terre ou famines, les Sarrasins, au même titre que les autres envahisseurs , furent désignés comme les indices d’une punition » ( Philippe Sénac : L’Image de l’Autre : histoire de l’occident médiéval face à l’Islam, Flammarion , 1988, p. 51).
À partir de ce contexte très particulier, l’Église va faire en sorte de représenter l’Islam comme un envers négatif de la vraie religion. D’où les multiples déformations qui font des pratiques musulmanes un composé de plusieurs cultes : antique avec les prières adressées à Apollon, peut-être judaïque avec une référence curieuse à Tervagant et enfin à l’Islam proprement dit avec l’évocation de Mahomet.
C’est donc l’Église chargée d’assurer la conduite des Chrétiens qui s’est mobilisée la première pour rendre compte du phénomène musulman. Cette mobilisation, évoquée par ailleurs dans l’image de l’Autre, s’est matérialisée par de nombreux documents écrits et iconographiques. Or ce qui découle de cette importante production mettant en scène l’exotique, c’est moins la description de pratiques religieuses « autres » que la vision d’une religion chrétienne pervertie. Ainsi les « divinités » adorées par les païens, Apollon-Tervagant-Mahomet renvoient au dogme de la Trinité, alors que « dans Les Aliscans, le Sarrasin Désarmé se signe au nom de Mahomet » (Ibid., p. 82). L’Église est donc bien la première source d’images et de représentations du personnage « oriental ». L’important pour celle-ci – axée à cette époque sur un prosélytisme militant – n’étant pas le dialogue ou la reconnaissance d’une autre religion considérée comme de même essence , mais plutôt le désir de montrer ce qu’il ne fallait pas faire, et ramener l’infidèle » ainsi désigné le droit chemin .
« Comme le sarrasin demeurait le seul élément rebelle à l’écoute du message divin, le singulier s’imposait, il devint « l’infidèle » » (Ibid., p. 56).
Or le sarrasin – c’est-à-dire l’Oriental suivant l’étymologie la plus acceptée – n’est autre que l’élément qui, après avoir pris Jérusalem, vient menacer la chrétienté en Occident. Autrement dit, le principal responsable de la perte du « paradis » (les lieux saints) est celui-là même qui pratique une religion erronée. D’où la mobilisation de l’Église contre le « déviant », et la reprise de ce même thème dans la société féodale et, par voie de conséquence, dans les chansons.
« de même que Mahomet avait été présenté comme l’Antéchrist et l’Islam constituait l’envers du christianisme, la féodalité fit du sarrasin un vassal félon, un hors-la-loi qui refusait de se soumettre à son seigneur (…) » ( Ibid., p. 56).
Ceci nous permet de comprendre la façon dont s’est opéré le glissement du discours religieux à celui de la société féodale, et cela sans modification globale de l’image. De même que la religion islamique « s’adaptait à merveille au moule idéologique que l’Occident chrétien venait de fondre » (Ibid., p. 56), le système de représentations fondé par l’Église traçait la voie idéale au discours de la geste épique.
Cependant, et bien que globalement perçue comme négative, l’image de l’oriental n’est pas dénuée d’une certaine ambiguïté.
b) Le Sarrasin entre la fascination et
le rejet
Une lecture attentive des diverses œuvres composant la littérature épique révèle – notamment au niveau des relations entre les personnages – une problématique entièrement bâtie sur un système de renvois. Nous voulons dire par là que la dualité, évoquée plus haut à propos du connu et de l’exotique, se retrouve incarnée dans les sentiments éprouvés par le Chrétien face au Musulman, sentiments faits à la fois d’attrait et de répulsion.
La Chanson de Roland, qui reste l’archétype même des chansons de geste, illustre parfaitement cette attitude ambiguë. Dans le combat qui oppose Charlemagne et Marsile, ces deux personnages ont des comportements identiques. Ils siègent tous deux dans des « vergers », entourés de leurs « douze barons », sur des trônes somptueux, l’un fait « tout d’or pur », l’autre « enveloppé de soie d’Alexandrie » (Ibid., p. 258 et 260). Un peu plus tard, la description d’un autre roi sarrasin Baligant et celle de l’empereur chrétien montrent un même effet de symétrie, destiné à mettre en valeur qualités morales et physiques.
« Gent ad le cors , gaillart et be seabt
Cler le visage e de bon cuntenant.
Puit si Chevachet mult aficheement
(…)
Mult gentement li emperere Chevachet
Desur sa bronie ad mise sa barbe
(Ibid., p. 262) En sun Baligant est muntet ;
L’estreu li tint Marcules d’Ultre mer
La frocheüre ad asz grant li ber,
Graisles les flances e larges les coste
(…)
Fier le visage , le chef recercelet (…)
(Ibid., p. 265)
Il faut ajouter que « l’émir » , à l’instar de l’empereur , possède « une barbe blanche comme fleur » et qu’il est « très sage clerc en sa loi » (Gormond et Isembard , édité par Alphonse Bayot, H. Champion, 1914, p. 18).
L’image du double est ainsi l’élément le plus caractéristique de l’affrontement entre Chrétiens et Musulmans. Elle trouve d’ailleurs sa plus belle illustration dans le combat finale qui oppose Baligant à Charlemagne en même temps qu’elle met fin à l’ambiguïté longtemps entretenue : Charlemagne est vainqueur parce que Dieu en a décidé ainsi. Nous retrouvons le même type de situation dans Gormond et Isembard où l’on reconnaît à l’ennemi des qualités réelles jusqu’à sa mort qui est aussi une occasion de lui rendre hommage, tout en regrettant qu’il ait choisi la mauvaise voie.
« Lowis ad trove à l’estandart, en sun le mont ; regreta le com gentil hom : » tant mar fustes, rei baron ! se creissiez al Créator, meudre vassal ne fust de vus » (La chanson de Roland, texte traduit et présenté par Joseph Bédier, U.G.E., 1982, p. 13 et 37).
Il nous semble que cette vision du Sarrasin provient à la fois de l’attitude idéologique de l’Église et d’une profonde méconnaissance de l’Islam. Dans la Chanson de Roland et d’une manière assez générale dans de nombreuses autres chansons, les Musulmans vivent et combattent suivant un mode précis qui est pratiquement celui de la société féodale. Autrement dit, ils sont représentés en tant que société parallèle et non pas en tant qu’ « autre société ».
La mise en scène du Sarrasin obéit en fait à un projet moral qui vise à donner l’exemple en montrant un personnage perverti par les forces du mal, d’où son rejet. Or, l’ambiguïté du comportement occidental joue aussi à un autre niveau, celui du merveilleux.
Ce dernier joue un grand rôle dans les récits épiques et constitue la plupart du temps, un ultime recours pour les personnages en difficulté. C’est ainsi qu’il faut interpréter l’intervention de l’Archange Gabriel aux côtés de Charlemagne contre Baligant. Mais aux interventions divines en faveur des chrétiens, répondent les pratiques magiques des « païens », ainsi,
« Les belles princesses sarrasines sont bien souvent plus ou moins magiciennes, ce qui leur ajoute encore un certain charme exotique » (Adolphe J. Dickmann : Le Rôle du surnaturel dans les chansons, H. Champion, 1926, p. 96)
Dans La chanson de Roland, l’un des rois sarrasins, Corsalis « est de Barbarie et sait les arts maléfiques » (La Chanson de Roland, op. cit., p. 77). L’univers des Sarrasins fascine d’autant plus qu’il est d’après les chansons de geste entièrement peuplé de phénomènes et de personnages extraordinaires. Ainsi, il est fait fréquemment allusion à des géants comme Corsolt , défait par Guillaume dans Le Couronnement de Louis. D’autres parts, la description qui nous est donnée des troupes de Baligant – avant que ne s’engage la bataille – finit par déboucher sur une vision fantastique qui mêle montres et peuplades imaginaires.
« là premere est de cels de Butentrot,
E l’altre après de Micenes as chefs gros ;
Sur les echines qu’il unt en mi les dos
Cil sunt seist ensement cume porc ;
E la terce est de Nubles e de Blos,
E la quatre est e bruns e de Blos,
E la quinte est de sobres e de Sors,
E la siste est d’Ermines e de Mors,
E la sedme est de cels de Jéricho,
E l’oitme est de Nigres e la neofme de Gros,
E la disme est de Balide la fort :
Co une gent ki unches ben ne volts” (Ibid., p. 268)
C’est que l’épopée entretient sans cesse cette ambiguïté qui consiste tantôt à présenter le Sarrasin comme un personnage semblable au chevalier chrétien, tantôt comme un être fantastique et malfaisant. Ce qui n’empêche pas un net sentiment d’attrait lorsqu’on évoque les fastes de l’Orient. C’est donc à un perpétuel jeu de miroirs que l’on assiste, comme nous le prouve une fois encore La Chanson de Roland.
Dans cette dernière, Baligant est censé venir de Babylone, en passant par Alexandrie. Or ces noms de lieux sont dans l’imaginaire occidental fortement connotés comme symboles de richesse et d’abondance. Ce sera là un thème que la littérature courtoise ne s’empêchera pas d’exploiter. Dans Floire et Blanchefort , l’espace exotique (toujours à Babylone) est entouré d’un mur crénelé d’or et d’azur ; et sur les créneaux , des statues d’oiseaux d’airain font entendre au souffle du vent des cris mélodieux . Quoi de plus naturel alors si,
« L’orient devient un univers de splendeurs et d’objets rares. Un cadre, une ambiance » (Ibid., p. 87).
C’est encore cet Orient fabuleux qui pousse Charlemagne à rendre visite au roi Hugon à Constantinople. L’empereur et ses pairs y sont littéralement fascinés par le palis de leur hôte, et la description qui en est faite dans la chanson ne se fait pas avare de détails.
« Charles vit de palais e la richesce grant ;
Aorfin sunt les tables, les chaeres , li banc.
Li paleis fi listez d’azur, e avenans
Par mult cheres peintures a bestes e serpenz,
A tutes créatures e a oiseaux volanz.
Li paleis fud volut e de sure cloanz,
Et fu fait par cumpas e seret noblement,
L’estache del miliu meëlee d’argent » (Voyage de Charlemagne à Jérusalemn et à Constantinople, texte publié par Paul Aebischer, Minard, 1956, p. 17)
La littérature du moyen-âge fait donc, à notre avis, preuve d’une certaine ambivalence quant à la représentation de l’« Autre » (tantôt sarrasin, oriental ou barbarie). Si le personnage « extérieur » est globalement ressenti d’une manière négative, une lecture plus attentive dévoile – dans l’attitude occidentale – une structure plus complexe. Celle-ci peut être ainsi représenté par le schéma suivant :
Attrait / fascination //rejet/ répulsion
Le personnage exotique est à la fois celui qui, à travers le regard occidental, vit et meurt comme un chrétien (cf. la notion de société parallèle) et en cela il est digne d’intérêt, mais aussi celui dont la quête spirituelle est engagée dans une mauvaise voie et donc à rejeter s’il refuse le baptême.
« Dénaturé par l’esprit de croisade, l’Islam de la littérature épique est un produit féodal. Il est la version renversée du christianisme, l’espace de l’erreur, une déviation » (Philippe Sénac, op, cit).
Parallèlement, cet individu fascine car il est issu de ce fameux Orient merveilleux, aux contours incertains, terre des prodiges, capable de produire des richesses inouïes mais également d’enfanter des montres terribles. Notre schéma peut alors se retranscrire de la manière suivante :
Sarrasin = semblable au chrétien mais païen/infidèle
Détient des richesses fabuleuses mais montre/ diable

Comme nous venons de le souligner, l’image de « l’Autre » est profondément tributaire de l’idéologie religieuse. Le second schéma que nous avons construit semble ainsi reproduire l’un des dogmes fondamentaux de l’Église, celui de la tentation et de son dépassement par le « fidèle ». La tentation étant ici représentée par les richesses de l’espace exotique. Dans la production épique, l’Oriental est à la fois objet d’une démonstration religieuse et sujet d’une légende qui trouve ici ses premiers fondements. La poésie du moyen-âge est donc moins le reflet d’un choc entre deux civilisations véhiculant des valeurs différentes qu’une lutte entre ce qui est considéré d’une part comme le droit et d’autre part comme l’erreur. C’est ainsi que dès La Chanson de Roland s’installe une sorte de « vérité » fondamentale,
« Les païens ont le tort, et les chrétiens le droit » (Ibid., p. 82)
Cet impossible dialogue est à mettre, non seulement au compte du sentiment de peur éprouvé par l’Occident devant l’Inconnu (Jean Delumeau : La Peur en Occident (XIVème – XVIIIème siècles) : une cité assiégée, Fayard, 1978, p. 481) mais aussi de la propagande guerrière qui veut porter le combat en Orient même.
Les premières croisades sont, en effet, contemporaines de la littérature dite de l’épopée. L’intense production littéraire provoquée par ce courant va ainsi s’étendre du XIème aux XIIIème siècles. Or dans le même temps, les premiers comptes rendus des croisades arrivent en France par l’intermédiaire de chroniqueurs tels que Villehardouin, Robert de Clari et bien d’autres. Mais les récits que nous laissés ces derniers sont entièrement axés sur la description de la vie des croisés, ou les comptes rendus de prise de villes (Conquête de Jérusalem, Conquête de Constantinople). Les témoignages historiques des chroniqueurs n’accordent que peu de place à une quelconque représentation des orientaux, il y est par contre souvent fait mention des « merveilles » que découvrent les croisés, notamment à Constantinople.
Ce qui en revanche, nous paraît plus digne d’intérêt, c’est le sort réservé par les littératures des XIIIème et XIVème siècles au personnage de Saladin. Si dans la réalité, les croisés furent frappés par le courage et la magnanimité de celui-ci, ce seul fait ne peut expliquer à lui seul l’édification d’une véritable légende atour du Sultan d’Égypte.
c) Saladin et le rêve occidental

Comme dans le Voyage d’Outremer du comte de Pontieu, Saladin se trouve être le héros de plusieurs poèmes, récits ou romans. À travers toutes ces œuvres, il finit par incarner un véritable idéal de chevalerie. Le phénomène est donc très caractéristique et mérite toute notre attention. Si nous croyons avec Philippe Sénac que cette image positive d’un musulman doit beaucoup « à une évolution des goûts et des mœurs féodaux » (Philippe Sénac, op. cit., p. 119), il n’en reste pas moins vrai qu’elle est source d’interrogations.
Les nouvelles qui venaient d’Orient faisaient état de plusieurs échecs des croisés, et présentaient dans le même temps Saladin comme un personnage exceptionnel.
« On le disait beau, d’une belle stature et d’un courage sans limite. Il présentait de la sorte toutes les qualités d’un chevalier chrétien sans en avoir pourtant épousé la foi et les croyances » (Ibid., p. 117-118).
Cette représentation étant forcément en contradiction avec celle du sarrasin des chansons de geste, il nous faut donc trouver une explication à ce phénomène. Situation nouvelle donc qui aurait pu introduire le doute dans les consciences occidentales et remettre en cause l’effort déployé – notamment par l’Église – en faveur des croisades. Or cela ne fut pas le cas, puisque le « héros oriental » reçut en France un traitement particulier.
La première transformation subie par le personnage est de taille puisque les exploits de Saladin ne pouvant être tout à fait l’œuvre d’un musulman, on lui découvrit une ascendance chrétienne.
« Dieu , comme fut Salhadin joyeulx quant il ouÿ Jehan parler de Pontieu car il sçavoit bien qu’il estoit descendu d’une des fillez du comte Jehan d’Avennez » ( Saladin, éd. Critique par Larry Crist, Minard, 1972, p. 57).
La fascination éprouvée envers lui devenait alors moins subversive car renvoyant à une origine occidentale. Mais ce n’est là qu’une première étape d’un processus d’ « occidentalisation » car après avoir découvert que sa mère était chrétienne, le héros se met à douter de sa religion et manifeste le désir de se rendre en France afin d’y pouvoir comparer sa religion avec la religion chrétienne, et éventuellement se convertir. Le personnage exotique connait une gradation subtile qui l’amène tout droit à la conversion puisqu’il finit pat s’autobaptiser sur son lit de mort.
« (…) il demande ung grand bassin d’argent et de l’eawe clere et nette dedans (…) puis en faisant le signe de la croix(…) prinst le bassin à deux mains et versa l’eawe sur son chief » (Ibidem, p. 269).
La manipulation qui est ainsi à la base de la légende de Saladin révèle en fait les préoccupations fondamentales de l’Occident et le rôle que celui-ci entend faire jouer à l’Orient. À travers le personnage oriental – et suivant la version que nous venons d’évoquer – l’Occident se renvoie sa propre image avec une connotation positive (Saladin = chrétien qui s’ignore) , ce qui contredit la réalité de l’échec sur le terrain. La récupération du sultan égyptien , au niveau de l’imaginaire , efface donc l’échec en même temps qu’elle réalise un vieux rêve , celui « d’attirer l’Orient vers l’Occident, comme une sorte de croisade idéale » ( Américo Castro : »Saladin dans les littératures romanes » in Diogène n° 8, 1954, p.39).
L’ambiguïté que nous avions relevée au niveau de la représentation du Sarrasin dans les chansons de geste, trouve ici une sorte d’achèvement idéal en la personne de Saladin. Celui-ci syncrétise, en effet, au niveau fantasmatique la fusion de l’Orient et de l’Occident sous l’égide de la chrétienté.
« À l’image d’un bas Moyen-âge secoué par des phases de déclin , des épidémies , des famines et des guerres, la faillite de l’imaginaire occidental à l’égard de son adversaire fut longue et profonde. Accentué par des contraintes matérielles plus pesante, l’attrait des croisades continua de décliner » (Philippe Sénac, op. cit., p. 129)
Déjà la quatrième croisade (1204) avait été détournée de son objectif et avait abouti à la prise de Constantinople, dirigée pourtant par un roi chrétien. Cette opération, menée à l’initiative de Venise, levait en même temps le voile sur un phénomène qui allait jouer un grand rôle dans la suite des événements, nous voulons parler du mercantilisme. L’essoufflement des croisades et l’essor du commerce allait tous deux favoriser les voyages vers l’Est et permettre ainsi l’apparition de nouvelles images. Or parmi ces voyageurs, Marco Polo retient tout particulièrement notre attention car sa vision de l’Orient repose en grande partie sur une nette dichotomie qu’il convient d’étudier de plus près.
2) Les deux Orients de Marco Polo
Si les chansons de geste pratiquaient parfois l’amalgame en mettant au même niveau païens et musulmans, pour le marchand vénitien il n’y a pas de confusion possible, le Sarrasin seul est coupable. Ce dernier est chargé de tous les péchés alors qu’un nouvel « autre » (le Mongol) est vu de manière positive,
« Les sarrasins de la ville de Taurs sont gens très cruels, méchants et déloyaux qui font aux chrétiens grand dans et à tous autres gens qui ne sont de leur loi » (Marco Polo : Le livre des Merveilles, édité avec une introduction et des notes par Stéphane Yerasimos , Maspéro, 1982, tome 1 , p. 81)
Le véritable « autre » digne d’intérêt est le Tartare, car ce n’est déjà plus le même Orient qui fascine Marco Polo. Bien qu’il évoque Bagdad et ses richesses,,, c’est la zone asiatique qui retient le plus son attention , une grosse partie de son ouvrage lui étant réservée.
Nous pouvons avancer deux sortes d’explications pour rendre compte de ce phénomène. À Travers ses récits, Marco Polo est partie prenante de l’idéologie guerrière de son époque, pour laquelle le seul grand danger vient de l’Islam, considéré comme d’autant plus dangereux que ses adeptes apparaissent irréductibles à la foi chrétienne. Il consacre ainsi deux chapitres de son ouvrage à relater une double intervention divine en faveur des chrétiens (miracles de la montagne déplacée et celui de l’église de Samarcande (Ibid., p.82). À la suite d’une de ces interventions, c’est le calife de Bagdad lui-même qui se fait chrétien, phénomène qui fait étrangement penser à la conversion de Saladin.
D’autre part, l’admiration envers les Mongols et le portrait flatteur qu’il nous en fait, traduit et une fascination certaine pour ce peuple, et un réel désir de le voir rejoindre les rangs de la chrétienté.
« Les mongols étaient considérés par l’Occident comme une puissance salutaire. Les premières informations sur Gengis Khan qui atteignent les avant-postes croisés de Syrie en 1221 le présentent comme…le roi David, et l’apparition des armées mongoles en Arménie , une armée plus tôt , est précédée des folles rumeurs annonçant le retour des rois mages.(…) à Un moment où les croisés battent en retraite devant l’Islam , les mogols apparaissent comme un deux ex machina . Ils sont la seule puissance capable d’abattre L’Islam et le montrent » (Cf. Introduction de Stéphane Yérasimos, Ibid.p.6)
En cela, Marco Polo est encore une fois en total accord avec la mentalité de ses contemporains. Le livre des Merveilles est donc aussi bien celui d’un voyageur émerveillé par ce qu’il voit, que celui du missionnaire venu prêcher la « bonne parole » en Asie. D’où l’attitude contradictoire qui n’hésite pas à caricaturer le musulman alors que les « idolâtres » sont perçus de manière positive.de la même façon , les Mongols sont assimilés aux personnages apocalyptiques de Gog et Magog et présentés comme récits des alliés potentiels de l’Occident . Le système de représentations né des récits de Marco Polo connut ainsi un grand succès et devait d’autant plus frapper les imaginations qu’il était l’œuvre d’un voyageur qui se présente comme « digne de foi ».
L’Orient de Marco Polo est un Orient à deux visages : celui dont on refuse les occupants (les musulmans) tout en estimant leurs richesses et l’autre dont on espère faire une extension de l’Occident tout en négligeant d’en voir les côtés négatifs.
« Ne trouvez-vous pas amusant que dans les consciences du XIIIème siècle les Gog et Magog désignent les peuples de l’Antéchrist, et, dans la réalité, que Marco Pol connaît bien, des princes nestoriens d’Asie ? Terreur à la fois et espoir de la chrétienté, voilà donc au XIIIème siècle les fabuleux mongols » (R. Etiemble : « L’Orient philosophique au XVIIIe siècle » cours professés à la faculté des lettres de Paris, 1955-57, p. 131).
Quelques années après la publication des récits de Marco Polo, Dante dans L’ENFER rappelait ce que les consciences occidentales avaient gardé de l’Orient musulmans. Dans cette œuvre, Saladin était crédité d’une renommée positive, bien que musulman ; et placé aux côtés de Socrate et Platon, tandis que Mahomet était relégué dans la 9° fosse du 8° cercle de l’enfer parmi les hérétiques.
À défaut d’images puisées à la source – les derniers croisés ont quitté l’Orient à la fin du XIIIème siècle – et à part quelques voyages solitaires comme celui de Jean de Mandeville, publié au milieu du XIVème siècle, l’Occident va vivre sur les acquis du Moyen-âge.
« Depuis longtemps la lutte contre l’infidèle en Orient ne parvenait plus à mobiliser l’Occident. Les projets politiques nationaux remplaçaient définitivement le plan d’expansion de l’Europe chrétienne unie » (maxime Rodinson : La fascination de l’Islam, Maspéro, 1980, p. 49)
Cette perte momentanée de l’intérêt pour l’Orient s’explique par les nombreux événements qui secouent l’Europe, crises religieuses et débuts de la guerre de cent ans, ainsi que par la peste de 1348 qui fit perdre à l’Europe le tiers environ de ses habitants.
« L’Europe latine, tournée vers ses luttes internes, progressant sur le plan culturel, n’accordait plus à l’Islam une importance primordiale sur le plan idéologique. Elle s’en désintéressait » (Ibid., p. 50)
Mais ce désintérêt fut de courte durée car dès la fin du XIVème siècle, un autre événement allait préoccuper l’Occident : l’émergence de l’empire Ottoman, et ressusciter dans les esprits l’idée de croisade.
3) Effacement du Sarrasin au profit du Turc
Les Turcs avaient jusque là conquis de nombreux territoires sans provoquer une mobilisation véritable de la part de l4europe. Or deux événements capitaux, à un demi-siècle d’intervalle, allaient infliger un véritable traumatisme à l’Occident. Il s’agit de l’échec d’une ultime croisade destinée à venir en aide aux Hongrois en 1396 et, phénomène encore plus marquant, la chute de Constantinople en 1433. Ce fut encore une fois l’Église qui réagit la première en essayant de provoquer un sursaut d’orgueil de la part de l’Europe, s’appuyant sur des représentations aptes à frapper les imaginations.
« La papauté prit très vite la tête du mouvement, accentuant les dégâts, substituant à l’image du Sarrasin celle du Turc pillard et sacrilège (…). Longtemps timides, les efforts de la papauté pour inscrire le Turc au nombre des agents de Satan s’affirmèrent après la chute de Constantinople » (Philippe Sénac, op. cit., p. 149).
Comme au XIème siècle, l’Église se chargeait de mobiliser les esprits contre la menace turque. Alors que dans le courant du XIVème siècle, l’image du Musulman était lentement corrigé dans un sens moins négatif, le pouvoir ecclésiastique essaya de faire machine arrière et de retrouver les vieux clichés déjà utilisés et qui semblaient usités.
« Le schéma dans lequel on avait autrefois fondu l’adversaire convenait à merveille. Intact, il reprit du service, tout prêt, comme son ancêtre, à rejoindre les motifs d’angoisse des consciences chrétiennes » (Ibid., p. 149-150).
Mais malgré la gravité de l’événement, le discours de l’Église – contrairement à une époque précédente – ne connut pas l’effet escompté. C’est ainsi qu’à la cour des ducs de Bourgogne, au milieu du XVème siècle, on s’évertuait encore à renouveler le rituel du « pas d’arme » en procédant à des reconstitutions médiévales incluant sarrasins et turcs sans oublier le personnage de Saladin (Robert Schwoebel : The shadow of crescent : the renaissance image of the turk (1453-1517), Nievwkoop , 8. De Graaf, 1967, p. 92).Et, phénomènes encore plus remarquable, à côté de l’image du turc sanguinaire , on n’hésita pas à reconnaître aux « Turcs nobles » des qualités semblables à celles de la chevalerie chrétienne (Ibid., p. 90). De plus, l’apport décisif de la littérature épique comme soutien du discours de la croisade fit à cette occasion cruellement défaut.
Cette situation nouvelle nous semble illustrer une sorte de rupture dans la logique occidentale. Rupture qui symbolise dans le même temps la chute de la toute puissance de l’Église et l’émergence d’un pouvoir purement temporel. Autrement dit, les affaires « politiques » vont prendre le dessus sur la mobilisation jusque là basée sur le sentiment spirituel.
« Les Turcs ottomans représentaient au danger considérable. Mais dans l’atmosphère nouvelle du XVème siècle, on y voyait plus un danger temporel ou culturel qu’un danger idéologique » (maxime Rodinson, op. cit., p.53).
La consécration de cet état de fait ne tarda plus à avoir lieu avec les capitulations accordées par le sultan ottoman aux européens et l’alliance avec François 1er contre Charles Quint.
L’année 1529 – alors que Pantagruel échappe aux Turcs qui voulaient le faire « rôtir »( Rabelais : Pantagruel , Roi des dipsodes…, 2ème livre , Michel de l’Ormeraie , 1971, tome 2 , p. 85) – voit les débuts de la « course en Méditerranée , et , dès le milieu du XVIème siècle l’image du Turc s’enrichit d’un nouvel élément celui de l’invincibilité, ainsi on,
« (…) peut juger pour l’avenir que cette nation est invincible, à moins que, par quelque pestilence extrême, ou par dissension entre eux, ils soient anéantis » Boemus cité par Geoffroy Atkinson in Les Nouveaux Horizons de la renaissance française, Droz, 1953, p. 179).
Montaigne n’hésita pas dans les Essais à inciter ses coreligionnaires à s’inspirer des pratiques religieuses des turcs. Son siècle voit donc la consécration de l’image du musulman en tant que personnage exceptionnel et l’abandon définitif de l’idée de croisade. L’intérêt suscité par la découverte du Nouveau monde et l’aspiration au « merveilleux » faisaient qu’on ne pouvait se contenter d’images proches de la réalité, la recherche de « décors » et « d’objets » prenaient le pas sur « une véritable connaissance de pays nouveaux » (Daniel Ménager : Introduction à la vie littéraire du XVIème siècle, Bordas, 1982, p. 120). La représentation de l’empire ottoman ne pouvait faire exception.
« Embassies from the East, refugees, travelers, adventures, and even Turkish prisoners, excited the imagination of court and countryside with their exotic dress and customs and sensational stories” (Robert Schweobel, op.cit., p.96)
Si la littérature n’a pas, au cours de ce siècle, accordé beaucoup d’attention à ce phénomène c’est – nous semble-t-il à – cause du statut particulier du XVIème siècle. Ce dernier est à la charnière de deux mondes, l’ancien dominé par la vision féodale et le poids de l’Église, et le nouveau caractérisé par la suprématie du pouvoir temporel et l’essor des libres penseurs. Dans le même temps, ma représentation de l’Orient va s’affranchir de certains préjugés pour retomber dans les clichés qui sont justement en gestation durant le XVIème siècle et connaîtront leur éclosion au cours du siècle suivant.
Il convient maintenant de faire le bilan de la recherche menée jusqu’ici. Les premières images que nous avons essayé de circonscrire appartenaient au domaine des chansons de geste et reflétaient selon l’expression de Maxime Rodinson la vision de « deux univers en lutte » (Maxime Rodinson, op.cit., p. 19). Nous avons, à cette occasion, tenté de montrer l’ambiguïté qui présidait aux rapports entre chrétiens et musulmans et cela malgré la violence de l’affrontement. Situation qui semblait révéler le désir occidental de s’approprier l’Orient en le ramenant sur le « droit chemin ». Nous finissons par assister à une véritable manipulation des personnages orientaux qui aboutissait à une sorte de tableau apocalyptique ‘merveilleux oblige), rappelant par la même occasion l’influence déterminante de l’Église quant à la production des images.
« Mais le grand public avait besoin que l’image proposée , tout en lui montrant le caractère détestable de l’Islam , en le lui expliquant grossièrement, soit de nature à satisfaire aussi ses goûts littéraires pour le merveilleux , si remarquable dans toute la production de l’époque , qu’elle implique les caractéristiques exotiques les plus marquantes qui avaient pu frapper les croisés dans leurs relations avec les musulmans » (Ibid., p. 26).
Notre attention fut ensuite attirée par le traitement réservé à Saladin. Si l’image de ce dernier contrastait singulièrement avec les évocations précédentes, elle était par contre contemporaine de l’essoufflement de la croisade. D’où une certaine « compensation » au niveau littéraire qui, par un retournement rocambolesque, s’attribuait la gloire de l’Autre. Mais l’échec, ressenti comme définitif allait bientôt forcer l’Europe à rechercher un contrepoids à l’influence musulmane grandissante. Ce fut alors l’espoir insensé mis dans les mogols, dont Marco Polo devint l’un des plus ardents défenseurs. Ce dernier, nous l’avons vu, ne s’embarrassait guère de nuances puisqu’il fallait avant tout vaincre les païens, vocable étrangement limité aux seuls musulmans. Ces derniers n’allaient bientôt plus être incarnés que par les Turcs qui constituèrent dès la fin du XIVème siècle, l’unique centre d’intérêt pour tout ce qui concernait les choses d’Orient. Bien qu’auréolé d’une sérié d’images légendaires, le Turc ne devient véritablement un personnage littéraire qu’au XVIIème siècle.
Ahmed LAAFIFI
Université Hassan II, faculté des lettres, Aïn Chok, Casablanca.


  



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