La recherche gÉographique au maroc

 Par Jaafari Ahmed  (Prof)  [msg envoyés : 943le 19-06-13 à 22:24  Lu :948 fois
     
  
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LA RECHERCHE GÉOGRAPHIQUE AU MAROC

Pour quelle maîtrise de l'espace?

Il faut souligner dès le départ que sous ce titre plus ou moins provocatrice, se cache une vision rénovatrice quant à la place et au rôle qui reviennent à la géographie dans l'action de maîtrise de l'espace au Maroc. Et signalons aussi qu'à l'arrière plan de ce même titre se dresse une grande question qui hante la géographie depuis fort longtemps et qui constitue à diviser même les géographes: la géographie est-elle une science appliquée? Nous n'avons pas l'intention de couvrir cette immense question dans son entier. Elle ne sera examinée ici que sous l'angle du rôle qu'a joué la géographie dans l'action de maîtrise de l'espace au Maroc et des opportunités qui s'offrent à cette science dans ce sens, pour le présent et l'avenir.

  1. Géographie et maîtrise de l'espace au passé

Il ne viendrait à l'esprit de personne d'avancer que la géographie moderne n'a pas contribuer d'une manière ou d'une autre, à l'action de maîtrise de l'espace au Maroc. Son rôle était assez important surtout durant l'époque coloniale. Comme les autres sciences physiques et humaines, la géographie était très sollicitée par les autorités coloniales. THOMASSY soulignant en tant que membre actif du parti colonial français que «La science est l'une de ces armes, et la première à mettre en oeuvre, car c'est elle qui déblaie le terrain où il faut avancer» (Citation rapportée par AYACHE. G dans: Études d'Histoire Marocaine, éd. S.M.E.R., Rabat, 1979, p.7). C'est dans ce sens que «la géographie a eu vocation coloniale parfaitement florissante au Maroc» (JOLE. M, les villes et la politique de recherche française au Maroc, in La ville et l'espace urbain B.E.S.M n° 147-148, 1981, p. 152) sur tous les plans. Ce n'est plus un secret pour personne que la géographie a servi dans l'occupation militaire du Maroc. Comme elle a aidé à sa «pacification» et sa gestion politique et économique. Et ce n'est pas un hasard si les recherches géographiques, durant la période coloniale ont porté essentiellement sur les aspects physiques du pays, le monde rural et les questions urbaines. Ce n'est pas un hasard, non plus si chacun de ces trois axes de recherches a prévalu au sein d'une conjoncture bien déterminée.

Sans entre dans les détails, signalons que près des deux tiers des recherches effectuées sur les villes au Maroc entre 1890 et 1977 l'ont été durant l'époque coloniale. La part revenant à cette période ne peut être dissociée de l'explosion urbaine provoquée par la colonisation au profit du capital qui avait besoin des terres à la compagne et d'un marché de main d'oeuvre en ville. Et la géographie, comme les autres sciences sociales était sollicitée pour suivre et canaliser les problèmes de l'urbanisation. D'autre part, si «les recherches portent davantage sur le rural» (Idem, p. 153), ce choix n'est que l'expression d'une politique faisant de l'espace rural, l'un des principaux piliers de l'édifice colonial. PASCON.P conseillait d'étudier «la pénétration coloniale agraire avec plus de minutie et plus de rigueur scientifique» (PASCON. P, Repenser le cadre théorique du phénomène colonial, in R.J.P.E.M, n° 5, Rabat, 1979, p. 127). Et les nombreux géographes qui se sont penchés sur les questions rurales, ont donné du leur, dans tous les sens. Pour les aspects physiques, très chers à un grand nombre de géographes, la situation se présentait autrement. Si les géographes dits «progressistes» ont, plus ou moins trouvé refuge dans cet axe de recherche pour éviter l'implication direct dans les affaires de la colonisation, ceci ne diminue en rien de l'importance du service rendu au pouvoir par la géographie physique, tout au long de la période coloniale; elle fut sollicitée en permanence depuis les phases d'exploration jusqu'à celles de l'exploitation économique et de la gestion et de l'aménagement de l'espace.

En plus de ces trois axes de recherches, les géographes de l'époque coloniale ont d'une manière générale fait le tour des différents aspects de la géographie du Maroc, à la fois pour parfaire la connaissance du pays et pour apprivoiser la recherche en lui donnant l'orientation qui ne contrarie pas les intérêts de la colonisation. Ainsi, au niveau de l'interprétation, les principales théories que nous continuons à rabâcher ont été lancées à cette époque. Au fond, il n'y a pas de mal à dire que cette période a trop marqué la géographie en tant que science au Maroc. Mais «on aurait tort inversement de ne pas nettoyer les champs qu'elle a laissés semés de mines» (AYACHE. A, op. cit. p. 5). À titre d'exemple, signalons brièvement que la géographie du temps de la colonisation a excellé dans la recherche, la description et souvent même l'explication des disparités sociales. Et dans ce sens, les études géographiques ont d'une manière générale subi l'influence d'une certaine théorie des contraste, théorie qui rejoint étrangement celle du parti colonial cherchant toujours et dans tous les domaines à diviser le Maroc, entre «utile» et «inutiles» pour les uns et entre «Bled Makhzan» et «Bled Siba» pour d'autres. Et à force de ne voir que les contrastes, la géographie coloniale a servi les seules, compréhension, organisation et gestion de l'espace qui conviennent au pouvoir colonial.

D'autre part, fort enracinée au sein du milieu universitaire, la géographie de l'école française a profité de l'entreprise coloniale pour démontrer ces capacités opératoires. Aussi «on ne peut s'étonner que les premières recherches appliquées des géographes français se soient développées d'une façon plus systématiques dans les territoires africaine qu'en métropole» (PHILIPPONNEAU .M, Géographie et Action. Introduction à la géographie appliquée, éd. A.C, Paris, 1960, p. 53).

Au Maroc, malgré le fait que la géographie ne fût pas directement impliquée dans l'action de maîtrise de l'espace à une échelle comparable aux grands projets réalisés en Afrique Noire (De grands travaux d'aménagement ont été réalisés au Sénégal, au Niger, le Dahomey (l'actuel Bénin), au Gabon…sous l'égide de l'administration et des sociétés privées et auxquels de nombreux géographes ont contribué), son intervention n'était pas sans importance pour l'entreprise coloniale. Son aspect opératoire qui se résumait dans la collecte de l'information nécessaire à l'action et dans l'expérience des géographes en tant qu'hommes du terrain, avait d'importants prolongements pratiques étant donné que toute intervention sur l'espace, ne fut-ce que l'empirisme du géographe, influence directement les enjeux pesant sur la valeur et le devenir de cet espace. À titre d'exemple, les géographes de l'époque qui ont excellé dans la recherche des différences ethniques ou régionales, entre européens et «indigènes» ou entre secteur moderne et secteur traditionnel, n'ont-ils pas légitimé une action différencié par ces distinctions? En plus, «les différences raciales et ethniques lorsqu'elles ne sont plus latentes dans la conscience servent à alimenter un préjugé utile à l'affirmation d'un pouvoir» (RAFFESTIN. CI, Pour une géographie du pouvoir, éd. LITEC, Paris, 1980, pp. 1196120).Aussi la production du savoir scientifique est en elle-même une action de maîtrise de l'objet de ce savoir ou du moins un grand pas dans ce sens. Autrement dit, la géographie explicitement finalisée ou non, a joué un grand rôle dans la maîtrise de la société par le biais de son espace, étant donné que l'empirisme du géographe qui ne peut être sans fondements idéologiques ménageait des intérêts aux dépens d'autres. C'est ce que laisse entendre par exemple «l'avertissement» qui préface un manuel de géographie de cette époque:«Hors de ces préoccupations scolaires, ouvriers, colons, fonctionnaires, quiconque s'intéresse à ce pays (…) peut y trouver, croyons-nous l'encouragement à une enquête plus approfondie sur une foule de problèmes» (JOLY.F, AYACHE.A et al, Géographie du Maroc, éd. Delagrave, Paris, 1949, p.5). Les auteurs de ce livre n'avaient pas de doute sur la portée pratique de son contenu. En effet, les géographes de l'époque qui avaient «le souci de développer conjointement la recherche fondamentale et la recherche appliquée …travaillaient en liaison plus ou moins étroite non seulement avec leurs collègues des disciplines voisines…mais encore avec les techniciens de divers services officiels…montrant par là que la géographie…peut et doit avoir des prolongements pratiques» (LE COZ.J, La recherche géographique au Maroc. Annuaire de l'Afrique du Nord, 1964, p. 685). Ce désir ardent de démontrer l'aspect pratique de la géographie ne peut être dissocié de la conjoncture générale du pays et surtout de l'organisation de la recherche scientifique dont il dépendait.

La Mission Scientifique du Maroc qui peut être considérée comme la première instance (1904) où est née la recherche géographique moderne sur ce pays, est une création du parti colonial français. En 1971, la création de la Société de Géographie du Maroc à laquelle revient le mérite d'individualiser la recherche géographique n'a pas donné lieu à une quelconque autonomie de cette science vis-à-vis du pouvoir colonial. LYAUTEY qui a fait de l'action de maîtrise de l'espace l'un des principaux volets de sa politique marocaine ne pouvait tolérer une telle autonomie. Mieux encore, la Direction des Affaires Indigènes et le service de Renseignements qu'il a crée ont pris la relève de la Mission Scientifique. Et même lorsqu'il a crée l'Institut des Hautes Études Marocaines (1921) , il a tenu à ce que «cette savante académie…(soit) aussi l'un des rouages de ses services d'information» (AYACHE.G op. cit. p.9). C'est dans le même sens que la Résidence Générale a paraphé en 1951 l'acte de naissance d'un Comité de Géographie du Maroc dont la tâche essentielle est de publier un Atlas du Maroc à partir de l'Institut Scientifique Chérifien où les géographes accentuent leur présence. Aussi, que ce soit la recherche géographique effectuée au sein des services de l'administration coloniale ou celle ayant pour cadre , les institutions scientifiques , la finalité de la recherche reste presque toujours la même , étant donné que dans les deux cas le savoir est au service de l'action officielle.

Après l'accession du Maroc à l'indépendance, il n'y a pas eu de divorce entre géographies et administration. Les géographes légués par la colonisation n'ont fait que troquer leur grade d'agents au service d'une administration coloniale contre celui de coopérants. Par la même occasion, ils deviennent plus actifs au sein d'autres instances que dans le cadre de la Société de Géographie où la présence marocaine se fait de plus en plus sentir. Par exemple, ils ont délaissé cette instance agoniser par atrophie financière! (Voir dans ce sens, le rapport d'activité de la société de géographie pour l'année 1965, publié dans le n° 10 de la R.G.M. de 1966, p. 61). Pour le comité de Géographie qui paraît plus actif avec la publication de l'Atlas du Maroc (En plus d'une dizaine de planches parues entre 1954 et 1958, 7 autres planches ont été publiées entre 1960 et 1966).les géographes coopérants ont même obtenu la création d'un Centre Universitaire de la Recherche Appliquée par l'intermédiaire du Centre Universitaire de La Recherche scientifique. En plus trois colloques de géographie ont été organisés au début des années soixante. Les plus révélateurs d'entre eux, celui de 1962 sur la géographie appliquée (Les travaux de ce colloque de géographie appliquée ont été publiés par la R.G.M. n° 1-2, 1962) et celui de 1964 sur l'érosion des sols. D'autre part, les géographes ont aussi cru démontrer leurs qualités opératoires en intégrant des équipes de Recherches pluridisciplinaires. L'EIRESH (Équipe Interdisciplinaire de recherches en Sciences Humaines) constitue un parfait exemple de la collaboration des géographes à ce genre d'équipes et de leur dépendance envers les administrations publiques. Tout cela incite à se demander pourquoi un tel acharnement à démontrer le caractère pratique de la géographie. Brièvement , on peut dire dans ce sens que les géographes français, fidèles à une certaine tradition qui consiste à expérimenter d'abord outre-mer, ont trouvé dans la vague de géographie appliquée qui s'est propagée un peu partout dans le monde, à cette époque, une aubaine pour prouver leur qualité d'experts auprès d'une jeune administration d'un pays qui vient juste d'accéder à l'indépendance, et c'est ainsi que de nombreuses thèses ont trouvé le financement nécessaire à leur préparation. D'autre part, certains géographes ont pu ainsi participer à des actions de maitrise de l'espace. C'st le cas par exemple du projet de Mise en Valeur du Bassin du Sebou auquel a participé une dizaine de géographes du Maroc.

À la fin de cet examen rapide de la portée pratique de la géographie, au Maroc durant la première moitié du XXème siècle, il n'est pas sans importance de rappeler que la géographie fut très sollicitée par le pouvoir. Cependant, la géographie comme science de l'espace, comme méthode d'analyse et comme pont de vue, n'a jamais été une science directement appliquée, du moment où elle n'a fait que de la sous-traitance pour le pouvoir auquel revient le mérite de lui trouver des prolongements pratiques. Mais ceci ne diminue aucunement de son implication dans l'action de maîtrise de l'espace.

  1. Géographie et maîtrise de l'espace au présent et au futur

Il y a intérêt à parler du présent de la géographie au Maroc, à partir de la deuxième décennie de l'indépendance , étant donné que c'est au cours de cette décade qu' a eu lieu une certaine démarcation par rapport à la période coloniale. En effet, le départ des géographes coopérants de l'enseignement secondaire puis de l'université marque le début d'un nouvel épisode de la coopération française en matière de géographie. La présence française ne semble plus s'intéresser qu'à la seule recherche finalisée et les géographes-coopérants ne se rencontrent plus qu'au sein des services administratifs.

Ce changement coïncide avec un autre intervenu sur le plan de la politique poursuivie en matière de maîtrise de l'espace. À la fin de 1970, le Ministère de l'intérieur dont dépendaient les questions de l'habitat, de l'urbanisme et de l'aménagement de l'espace, reconnaît que «la politique suivie jusqu'ici a échoué» (Ministère de l'Intérieur, Urbanisme et Aménagement Régional, une nouvelle stratégie. Principes d'Action et Application, Rabat Décembre 1970, p. 5), et définit «une nouvelle stratégie». Le C.E.R.F. (Centre d'Expérimentation , de Recherche et de Formation) crée en 1967 pour «définir les nouvelles méthodes , les nouvelles techniques et les nouvelles procédures de l'aménagement de l'habitat» (Idem, p.8) fut le pivot de la nouvelle politique de maîtrise de l'espace . Et les coopérants français (sociologues, urbanistes et géographes) furent le moteur de ce centre que M. JOLE a qualifié de «carrefour de la nouvelle intervention française» (JOLE. M. op. cit. p .169) au Maroc. Et c'est dans ce cadre que les géographes ont participé d'une manière directe et globale à un grand nombre d'actions de maîtrise de l'espace. Ils ont contribué à l'élaboration de schémas directeurs de plans d'aménagement régionaux, de schémas d'armature rurale…leur contribution fut notable aussi dans l'action de maîtrise du problème des bidonvilles.

Ainsi ce problème complètement négligé par les géographes du temps de la colonisation, est devenu subitement l'objet une importante littérature et même un colloque fut organisé à Rabat en 1973 sur l'habitat sous-intégré. Le C.E.R.F. qui a orchestré la mobilisation des chercheurs autour des problèmes d'aménagement et d'urbanisme vise à créer «une solidarité entre l'Université et les administrations» autour de ces questions. Et l'action «d'associer l'Université à ses travaux» (Ministère de l'intérieur, po. cit. p. 25) a bel et bien influencé la recherche géographique pour laquelle il y a eu même un changement de cap. Comme nous allons le voir plus loin, les problèmes de l'urbanisation et de l'aménagement de l'espace attirent depuis la période du C.E.R.F. (1967-1973) de plus en plus de chercheurs pour la préparation de thèses.

La deuxième décennie du Maroc indépendant fut aussi marqué par le développement de la coopération française sous forme d'encadrement de la recherche géographique. La présence française, amoindrie par la disparition du C.E.R.F., a trouvé dans l'encadrement des thèses de géographie préparées par des français ou des marocains, un moyen très efficace pour se perpétuer. Ainsi le nombre des thèses de Géographie sur le Maroc , soutenues en France n'a cessé de croitre depuis le débuts des années 70. Il est passé de la moyenne d'une thèse tous des deux ans, au cours de s années soixante, à une moyenne de trois par an au cours des années 70, pour atteindre la proportion de 16 par an entre 1980 et 1985. Ainsi les quelques 150 thèses de géographie sur le Maroc, soutenues en France jusqu'en 1986, contre seulement 18 soutenues au Maroc, soulignent clairement la consolidation de la présence française qui s'écarte franchement du but avoué de la coopération dans ce domaine. Si l'on sait que la majorité écrasante de ces thèses n'est pas disponible au Maroc, on se rend compte que ce volet de la coopération ne sert plus ni la recherche géographique au Maroc ni la maîtrise de l'espace dans ce pays. En plus, la recherche géographique tend , dans ces conditions à perdre son véritable aspect opératoire pour devenir de plus en plus dépendante de la France, qui devient un passage obligatoire dans ce domaine. Autrement dit, ce volet de la coopération renforce la position de la France, en tant que partenaire de grande taille dans le domaine de la recherche scientifique et de l'action de maitrise de l'espace . Le tableau suivant montre que les thèses soutenues en France sont de plus en plus orientées vers les domaines où le Maroc rencontre davantage de difficultés.


Domaine de la recherche

Nombre de thèses par an (moyenne)

 

  (1970- 1979)                                           (1980-1985)

Questions économiques

0,6                                                                   2

 

Aspects physiques

1                                                                      3

 

Monde rural

0,7                                                                   3

 

Aménagement de l'espace

0,4                                                                   4

 

Régionalisation

1,5                                                                    5

 

Urbanisation

0,6                                                                    5

(Source: R.G.M. Vol. 10 n° 1-2, 1986, pp. 271- 286)

Il se dégage de ce tableau que e sont les problèmes de l'urbanisation qui n'ont cessé de se compliquer et de se ramifier au Maroc, qui font de plus en plus l'objet de la recherche géographique encadrée à partir de la France: 29 % des thèses ont directement porté sur ces problèmes contre seulement 16% des thèses soutenues au Maroc. Les aspects physiques qui ne sont plus privilégiés par les thèses soutenues en France (24%) concernent près de la moitié de celles soutenues au Maroc. Mais, si 48% des thèses de géographie physique soutenues en France datent d'avant 1980, seulement 15% de celles consacrées aux problèmes de l'urbanisation remontent à cette époque.

En ce qui concerne le caractère opératoire de ces thèses , le souci de contribution à l'action d'aménagement de l'espace l'emporte , non seulement par le taux de croissance du nombre de thèses consacrées directement à ce domaine, mais surtout par sa présence au sein de la majorité des autres domaines de la recherche géographique. Si l'on croit les titres des thèses soutenues ne France, en majorité elles se réclament de l'aménagement déjà au niveau de l'intitulé. Et dans ce domaine aussi, les thèses soutenues en France, l'emportent également sur celles soutenues au Maroc. Ce qui revient à dire que la coopération française n'a pas donné les résultats escomptés en aidant au développement de la recherche scientifique nationale, au contraire, elle tend à se substituer à elle. Certes, elle a favorisé le renforcement de l'implication de la géographie dans l'action de maîtrise de l'espace, mais tout en renforçant la présence française. Et si l'on sait que l'enseignement ne constitue plus l'unique débouché pour les jeunes géographes formés en France, on se rend compte que cette présence tend à se ramifier et à consolider l'implication de ce pays dans toute action de maîtrise de l'espace au Maroc.

Cette tendance est pleine de risques pour le Maroc, surtout que beaucoup de facteurs plaident en faveur davantage d'implication de la géographie dans l'action de maîtrise de l'espace. Sur le plan politique, de la nécessité d'une action d'aménagement de l'espace qui ne fut pas posée en termes clairs qu'avec le plan de relance de 1981-1985, a découlé des difficultés rencontrées par la politique de régionalisation. Et on commence à se rendre compte, à tous les niveaux, que l'aménagement de l'espace est une action de longue haleine et qui nécessite la collaboration de toutes les parties concernées. Si « la mise en oeuvre d'une politique volontariste d'aménagement du territoire» (Ministère du Plan, de la formation des cadres et de la Formation Professionnelle: Plan de relance 1981-1985 , rabat, p.10) figure parmi les options du Plan de relance , une Note d'Orientation adressée par le Ministère du Plan aux Assemblées régionales pour la préparation du Plan de 1988-1992, va plus loin en stipulant que «décideurs et élus, tout le monde doit être suffisamment imprégné de la nécessité , non seulement d'élaborer des programmes d'action régionaux…mais d'introduire progressivement l'aménagement du territoire dans le plan de développement lui-même» (Ministère du Plan: note d'orientation pour les assemblées régionales Consultatives. Parie I: les principales réalisations du Plan quinquennal 1881-1985 et le stratégie du plan d'orientation au niveau régional, p. 30). Les études de base et l'élaboration des instruments nécessaires à toute action d'aménagement depuis l'échelle nationale à celle des collectivités régionales et locales, définissent à la géographie un rôle et un devoir qu'elle doit accomplir. Sur le plan scientifique, la géographie bouche et change.

Elle bouge dans la mesure où une nouvelle «carte» de la recherche géographique est en train de prendre forme, avec la décentralisation progressive de l'université marocaine et avec de nouveaux horizons aux géographes en dehors du milieu universitaire et loin des départements étatiques centraux. Dans ce sens , les géographes ont été les premiers universitaires à créer des entités de recherches spécialisées et plus adaptées à d'éventuelles nouvelles formes de collaborations entre l'Université et les instances de décision et d'action en matière d'espace . Tout ceci laisse à croire que la géographie bouge pour aller à la rencontre des nouvelles orientations dans le domaine de la maîtrise de ‘espace. Et ce n'est pas un hasard, somme il se dégage du tableau précédent, si les thèses à dimension régionale et à penchant pour l'aménagement se sont fortement multipliées depuis le début des années 80. Ce n'es pas un hasard, non plus sil es géographes adoptent de plus en plus les entités territoriales administratives comme cadres d'investigation et de référence. D'un autre côté, la géographie change, dans le sens de l'affirmation de son caractère scientifique, en faisant les premiers pas en vue de dépasser la fausse querelle opposant le concret et l'abstrait. En effet, les géographes sont de plus en plus nombreux à trouver inadmissible de faire de la géographie, la science du seul concret. Les progrès accomplis par les sciences voisines ne cessent de démontrer que le concret peut être dissocié de l'abstrait. Les prolongements pratiques de la recherche géographiques ont eux aussi démontré qu'on ne peut s'attaquer au concret en vue de rationaliser son fonctionnement sans hypothèses explicites relevant à la fois de travaux théoriques et empiriques. En ^plus, il va sans dire, que toute action de maîtrise de l'espace obéit à une politique dont il faut comprendre les mobiles et les fondements.

En évoluant dans ce sens, la géographie doit accorder de plus en plus d'importance aux aspects théoriques de la recherche en approfondissant l'oeuvre de définition de ses concepts et ses champs théoriques. Cette évolution qui doit se confirmer avec le temps, se traduit déjà par le refus de la tendance voulant faire de la géographie une simple technique de maîtrise de l'espace. La vague de «géographie appliquée» qui s'est propagée depuis le début des années 60, n'a fait que retarder la confirmation du caractère scientifique de la géographie, en l'éloignant de la recherche théorique. Et elle n'a d'adeptes, actuellement que parmi les utilitaristes à outrance qui refusent tout travail théorique. Mais la conjoncture générale an sein de laquelle évolue la géographie au Maroc qui est derrière l'échec de cette tendance, dicte à la géographie une redéfinition de ses rapports avec les instances responsables de la maîtrise de l'espace et avec les sciences voisines. Et même si la recherche géographique est toujours tributaire du «système de la thèse» (SAUTTER.G, La géographie en question, in l'Espace Géographique, n°1, 1985, p.64) qui reste son principal mobile, les géographes-universitaires sont de plus en plus sensibles aux études à caractère opératoire et au travail en équipe pluridisciplinaire pour. D'autre part l'importance prise par l'espace comme objet de recherche scientifique pour d'autres sciences sociales et en tant que centre d'intérêt économique et politique amène la recherche géographique à mieux se positionner sur toutes les questions relatives à l'espace. Un courant d'idées est en formation dans ce sens , au Maroc et nous pensons y participer par une modeste contribution de définition des nouvelles orientations de la recherche géographique.

Il ne s'agit pas, ici pour nous de mettre en évidence les éventuelles qualités opératoires de la géographie, mais d'exposer rapidement quelques nouvelles orientations qui, croyons-nous, seront d'une grande utilité pour notre discipline sur le plan scientifique et pratique. La première orientation de plus en plus évidente concerne la séparation entre géographie physique et géographie humaine, toutes deux devenues adultes pour ne plus dépendre complètement l'une de l'autre. Cette séparation, malgré qu'elle n'est pas totalement effective, tend à nuancer le caractère écologique par le biais duquel certains cherchent à réunifier les deux géographies. La géographie humaine devenant davantage sociale ne peut plus aborder les problèmes écologiques qu'en tant qu'une des innombrables conséquences des différents modes de production de l'espace. Par contre, la géographie physique peut trouver dans ces problèmes un champ d'investigation prometteur. Ainsi cette branche de géographie doit cesser de faire de la sous-traitance au profit de la géographie humaine, pour déboucher sur un effort de compréhension de la configuration des différentes unités spatiales , aider au dépassement des contraintes de la nature et faire ressortir ses limites et ses atouts. Elle doit fournir dans ce sens une explication théorique et non pas formuler des solutions techniques qu'elle ne peut aborder qu'avec le concours d'autres sciences comme, l'hydrologie, l'agronomie etc…. Bref, c'est aux différentes branches de la géographie physique que revient l'ancienne mission de la géographie tout entière, concernant l'effort de compréhension et d'explication des rapports de la société avec son environnement. Il y a beaucoup à faire dans ce domaine et nous en laissons le soin aux spécialistes.

En ce qui concerne la géographie humaine, en n'étant plus dissociée de la société dans sa globalité, les problèmes spatiaux traduisent une évolution certaine de la recherche géographique. Aussi, cette dernière ne reconnait plus à l'espace sa seule portée économique, mais elle le considère comme un enjeu social et politique de première importance. Et à partir de là, il n'est plus un simple support de l'activité humaine mais un produit social. L'intérêt de la géographie humaine pour l'espace ne relève plus uniquement des qualités propres à ce dernier mais aussi des relations sociales qu'il traduit et à la reproduction desquels il participe. Quand la géographie se penche sur les questions d'aménagement, elle s'occupe essentiellement de la production de l'espace en étudiant les mécanismes avant les structures. Ce qui lui donne une vision plus approfondie et nettement globale par rapport aux techniques d'aménagement qui privilégient le fonctionnement de l'espace. En plus, la géographie qui s'occupe aussi des aspects théoriques de la production et de la structuration de l'espace, aide à mettre en lumière les différents fondements et implications des actions d'aménagement. C'est dans ce sens que la géographie en matière urbaine ne s'accorde plus pour principal but, l'étude du développement et du fonctionnement de l'espace urbain. Ce dernier est actuellement considéré comme un produit social qui ne peut être examiné en dehors de ses implications économiques, sociales, politiques, culturelles…ce qui donne à la contribution de la géographie en matière d'aménagement d'autres dimensions. La même contribution peut porter sur l'espace rural et régional où la géographie ne peut plus continuer à explorer dans le seul but de dévoiler les particularités locales ou régionales inhérentes au Mode de Production dominant qui tend à uniformiser le marché. D'autre part, en cessant d'être un répertoire des données spatiales, la géographie a commencé à voir autre chose que la diversité. De même «la géographie régionale ne peut servir la politique d'aménagement du territoire qu'en renonçant au discours encyclopédique» (CHAUVET. A, Une écriture de la géographie régionale du Maghreb. L'espace Géographique, n°4, 1987, p. 257).

Il ressort de tout ce qui précède que tout en confirmant la scission entre géographie physique et géographie humaine, la recherche géographique tend, par la même occasion à unifier sa branche dite humaine autour d'un seul tronc central. Et comme nous venons de le voir à travers les exemples cités précédemment, l'espace est partout considéré comme un produit social. Dans toutes ses dimensions apparentes et sous-jacentes, l'espace ne peut être dissocié de la société qui l'a secrété. Il est porteur de valeurs matérielles et morales et de symboles qui pèsent lourd dans la reproduction de la société tout entière.

L'évolution récente de la recherche géographique, au Maroc et les signes avant-coureurs de son devenir, témoignent d'un changement certain de toute la science géographique dans ce pays. En effet, cette branche de la recherche scientifique ne peut être complètement en dehors de l'évolution générale des sciences, à l'échelle mondiale et des changements que connaît le Maroc à différents niveaux. Et il est certain que l'évolution de la géographie se fait dans le sens d'une grande contribution à l'action de maîtrise de l'espace. Consciemment ou non, la géographie fait beaucoup dans ce domaine. Ce qu'il lui faut aujourd'hui, c'est de savoir qu'elle le fait et d'en tirer les conclusions qui s'imposent.

Conclusion

La géographie qui a fait des questions spatiales son principal domaine d'investigation, ne s'est jamais écartée , au Maroc du sillage des centres de décisions et d'intervention en matière d'espace. Cependant, pour la géographie telle qu'elle fut léguée par la colonisation, il reste peu de choses à faire dans ce sens. L'espace étant de plus en plus convoité économiquement, scientifiquement et politiquement, il est plus qu'impératif de dépasser cette»géographie ( qui) a cru à l'efficacité de ses techniques avant d'avoir prouvé sa plausibilité scientifique» ( BAILLY. A et al , Les concepts de la géographie humaine, éd. Masson, Paris, 1984, p.186). Le mouvement de renouveau de cette science qui s'amorce actuellement peut aider à mieux positionner la géographie que le plan scientifique avant tout. L'histoire a montré que les sciences qui ont accompli les plus importants progrès sont celles qui ont accordé le plus d'intérêt à leurs dispositifs théoriques et conceptuels.

En s'intéressant davantage et de plus près au travail théorique , la recherche géographique au Maroc, paraît se débarrasser progressivement du complexe engendré par l'illusoire «rideau de fer» qu'on a voulu dresser antre le concret et l'abstrait. Aussi la vision voulant faire de la géographie la science du terrain, commence à perdre du terrain face à la montée du mouvement désavouant l'absolutisme du concret. La géographie cherche actuellement un meilleur dosage entre ce que peut offrir le terrain et ce que chaque géographe cherche dans le terrain. Autrement dit, elle cherche à ne tomber ni dans l'idéologie de la non-idéologie ni dans l'idéologie sectaire. Un équilibre vraiment difficile, amis toute tentative dans ce sens sert au moins à faire la part des choses et assure la géographie d'être sur la voie de la consolidation de son caractère scientifique, seul garant pour jouer pleinement le rôle qui lui revient en matière de maitrise de l'espace.

Mustapha CHOUIKI

Université Hassan II, casa Aïn Chok.


  



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