La mahakama de casablanca: histoire d'un édifice

 Par Jaafari Ahmed  (Prof)  [msg envoyés : 943le 28-07-13 à 16:06  Lu :875 fois
     
  
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La Mahakama de Casablanca: Histoire d'un édifice

Au coeur du quartier des Habous, caractérisé par son style architectural traditionnel, se dresse cette imposante bâtisse qu'est la MAHAKAMA DE CASABLANCA.

Cet ouvrage mérite l'intérêt de l'architecte, de l'historien aussi bien que celui de tous ceux qui se préoccupent des questions de la tradition et de la modernité ou encore du défi technologique (dans le domaine de la construction). En effet, voilà un bâtiment construit dans les années cinquante, avec les mêmes techniques de celles employées à l'Alhambra de Grenade ou dans le tombeau des Saâdiens à Marrakech, et qui répond à toutes les exigences techniques et de fonctionnalité requises par les temps modernes. Comment une telle réalisation fut-elle rendue possible? Quelle portée peut-elle revêtir? Et quels enseignements peut-on en tirer? Ce sont là les préoccupations de la présente intervention qui, après un bref survol de l'évolution de l'activité de la construction sous le protectorat, fera l'historique de l'édification de la MAHAKAMA et tentera de soulever quelques questions livrées à la réflexion de tous.

I- Bref aperçu de l'évolution du secteur de la construction sous le protectorat

L'activité de la construction a constitué – pour utiliser une terminologie moderne – un secteur de pointe à traves l'histoire du Maroc et notamment dans les grands centre urbains. On se doute bien que cette performance (de laquelle de nombreuses édifications apportent jusqu'à nos jours de très heureux témoignages) n'est point le fruit d'un quelconque hasard, mais bien la convergence dans le cadre bâti de nombreux facteurs économiques, culturels, religieux, techniques caractérisant la société marocaine dans son ensemble.

L'évolution et l'organisation interne de ce secteur (à l'instar de tous les autres) étaient assurées par les corporations de métier regroupant tous les intervenants dans l'acte e bâtir selon une hiérarchie bien établie et des règles séculaires. Les corporations ont non seulement parmi l'organisation et la défense des intérêts de leurs membres mais également et surtout la préservation, l'adaptation progressive et la transmission de génération en génération des techniques de la construction au grand bonheur des utilisateurs et des bâtisses elles-mêmes.

Les «oumanas» des différents corps du métier étaient d'éminents techniciens et de grands spécialistes que l'on pouvait , sans hésiter, comparer aux architectes et autres ingénieurs d'aujourd'hui. Loin d'être des ignorants, ces oumanas ainsi que les grands maâlems (véritables ancêtres et de l'architecte et de l'entrepreneur urbain) avaient pour habitude, une fois leur journée de travail terminée , d'assister aux cours d'algèbres , d'astronomie ou de géométrie dispensés dans les grandes universités telle la Qarawiyin de Fès.

C'est pourtant cette évolution de l'acquis architectural et technique qui va se trouver interrompue, marginalisée, voire combattue avec la pénétration coloniale. En effet, le protectorat va prendre toute une série de mesures d'ordre juridique , économique, fiscal , administratif et technique qui auront pour retombées de confiner la profession locale dans l'espace le plus étroit qui soit afin d'ouvrir les champs à l'intervention des entrepreneurs «modernes». à cet égard la mesure qui a constitué le plus grand danger, dont les répercussions ont été des plus graves et que nous subissons jusqu'à aujourd'hui fut l'imposition du ciment et du béton armé comme quasi unique matériaux de construction. L'introduction de ces matériaux ont pour corollaire, du fait de ses contingences techniques et architecturales, non seulement de marginaliser les opérateurs nationaux dans la bâtiment, mais une transmutation radicale dans l'acception même du cadre bâti. Acception donc nouvelle qui nécessite de nouveaux intervenants à savoir les entrepreneurs étrangers rompus aux techniques et exigences de ce mode de construction , et qui vont se tailler la part du lion des nouveaux marchés.

Pour leur part, les maîtres artisans vont «résister» de plusieurs manières que ce soit au niveau organisationnel (on a vu des corporations élire clandestinement leur amine et se conformer à ses directives à l'insu de l'administration coloniale) ou au niveau de leurs méthodes de travail qu'ils vont essayer de garder intactes en les mettant au service des particuliers ou de la seule administration des Habous.

Mais de façon générale, l'architecture nationale s'est vue , du fat de l'introduction de l'architecture dite moderne européenne , confinée à a=sa seule dimension décorative. Ce fut là une grande erreur que continuent hélas à comme très bon nombre de nos jeunes architectes d'aujourd'hui. Par contre, nos entrepreneurs/architectes de jadis ont toujours intimement lié dans leurs réalisations , la double fonction structurelle et décorative.

- La fonction structurelle: L'ensemble des édifices réalisés depuis le VIII siècle l'ont été sur le principe des murs porteurs en pisé fortement damé et radis aux angles soit par des briques rouges pleines soit par assemblage de pierres de taille (de carrières) lorsque celles-ci devaient rester apparentes. Pour augmenter la résistance de ces murs porteurs aux intempéries, ils étaient recouverts d'un enduit hydrofuge obtenu à partir de la terre fine et de la chaux vive.

Au plan horizontal, et en l'absence d'armature en fer, il y avait recours à des planches en chevrons et hattes appelés «Barchla» sur lesquels on coulait une dalle de taff écrasé et de chaux fortement damée pour assurer une grande évaporation et obtenir un bon niveau de compacité et une résistance agrandie.

Signalons que cette «barchla» remplissait une double fonction de coffrage (structure) et d'ornement (décor).

- La fonction décorative: Ici aussi on pourrait multiplier les exemples. Retenons seulement qu'il est très rare de rencontrer un élément qui ne joue qu'un simple rôle décoratif. Le jellidje qui recouvre les murs remplit également la fonction d'étanchéité et d'isolation. Le bois sculptés ou peints assume également le rôle de poutres etc…

Pour résumer disons que la double action qu'a connue le secteur de la construction lors du protectorat (marginalisation et étouffement d'un côté , «résistance» et «adaptation» de l'autre) ont fait que e secteur a su dans certaines limites préserver le gros de ses performances techniques à défaut de les faire évoluer. Avec une tendance générale à la déperdition dont témoigne l'évolution des nombres de maâlems traditionnels à Fès.

Tableau comparatif (1)

Corporations

Année

Nombre

Les maîtres-maçons: Bennaya

1896

1923

1985

150

229

7

Les chaufourniers: Jiyara

1923

1985

22

0

Les piseurs du pisé: Twaba

1923

1985

18

3

Les carriers: Fessala

1923

1985

17

0

(Les carrières de Fès sont toutes abandonnées

Dameurs de terrasses: Jassassa (Rkza)

1923

1985

17

4

Briquetiers: Lwajria

1923

1978

12

9 Maâlems (26 ouvriers)

L'histoire du quartier des habous et en son coeur la MAHAKAMA illustre la vivacité et la qualité qu'a su préserver la profession du bâtiment jusqu'aux années cinquante.

II- La MAHAKAMA: historique et enseignements (2)

La rapide situation de la vielle médina marocaine de Casablanca (abritant la grande mosquée, la Mahakama et dar EL Makhzen) a poussé l'administration dès 1937 à entamer la construction d'une autre au quartier dit habous ( du fait que les terrains le composant appartenaient aux Habous).

Cette nouvelle médina devrait avoir quatre composantes principales: le palais royal, le derb Soltane (petite cité pour le personnel du palais) , le derb El Hajeb (petite cité pourvue d'un four et d'un bain maure) et la nouvelle Dar El Makhzen (3) comportant la demeure et les services du pacha, la Mahakama et les salons destinés aux réceptions officielles (4). L'interdépendance entre les divers locaux nécessitait une conception architecturale à caractère somptueux. Ce caractère constitue la dominance artistique malgré les nombreuses modifications ultérieures du programme. Pour réaliser un tel ouvrage, le concours des artisans et artistes marocains s'imposait, même de réaliser ce «dernier grand édifice construit avec les mêmes moyens qu'utilisaient les bâtisseurs des médersas, il y a quelques sept cents ans» (5).

La réalisation dura onze ans (1941-1952) et souffrit de nombreuses modifications du fait de la guerre (rareté des matériaux) et des réformes administratives (agrandissement des locaux et multiplications des surfaces construites par quatre).

Ainsi et dès 1942, le manque absolu e fer et de ciment entraînera d'une façon définitive l'obligation de construire uniquement au moyen de matériaux locaux. Et donc de techniques locales.

Aussi la totalité du gros oeuvre fut réalisée en maçonnerie de pierre hourdée au mortier de sable de mer et de chaux vive. Les pierres dures furent utilisées à la confection des colonnes et de leurs chapiteaux ainsi que pour les dallages des patios de la réception et de la cour es plaideurs.

Les divers marbres et travertins servirent pour les dallages des salons et des salles d'audience. Pour les planchers et leurs poutres ainsi que les charpentes, simples ou décorées, il a été utilisé du bois de cèdre provenant des forêts d'Itzer de Khénifra. Le même bois servait pour les menuiseries simples ou sculptées y compris les portes des deux entrées monumentales ayant 6 mètres de haut et ouvrant à deux vantaux. Les ferronneries, verrous et clous en fer ainsi que les cuivres ciselés, heurtoirs, poignées ont été fondus et travaillés par des artisans nationaux.

Enfin, «les quelques données statistiques suivantes compléteront ces indications sur la construction:

- La surface totale du terrain occupé par la construction est de: 6200m2

- La surface couverte est de: 4023m2

- Le cube total construit s'élève à: 79900m3

- Au rez-de-chaussée les hauteurs de plafond varient de 7 m 50 à 10 et 12 m.

- L'ensemble est servi par un escalier monumental, 3 escaliers secondaires, 5 escaliers de services» (6).

Par ailleurs et de par une petite enquête menée auprès des quelques entrepreneurs ayant participé à la réalisation, et encore en vie, ou leurs fils, nous pouvons affirmer que toutes les difficultés techniques qui ont surgi en cours de construction et même les plus complexes d'entre elles, ont été surmontées par des solutions proposées par les artisans et les entrepreneurs nationaux ou avec l'architecte maître d'oeuvre. C'est ainsi et à titre d'exemple, que les escaliers colimaçons ont été réalisés avec des dalles posées les unes sur les autres et fixées par un système de mâle/femelle autour d'une poutre centrale en pierres dures arrondies. Les dalles horizontales quant à elles, furent coulées sur les système de la «barchla» et certaines ont été voûtées prenant appui sur les pierres de tailles formant les poutres ou les murs porteurs.

Ainsi libéré des contraintes inhérentes au mode de construction européen, le savoir-faire architectural et technique national a pu donner le meilleur de lui même réalisant l'un des ouvrage les plus grandiose du Maroc moderne et apportant la preuve que les techniques dites traditionnelles n'étaient n discrètes ni inadaptées à la réalisation d'ouvrage aussi importants.

En conclusion de cette intervention, il nous semble intéressant de soulever quelques questions livrées à la réflexion de tous:

- Dans quelle mesure les techniques et méthodes «modernes» de construction constituèrent-elles un réel apport au secteur de la construction an Maroc tel qu'il a vécu pendant longtemps?

- L'introduction du ciment et du fer à béton comme matériaux de construction était-elle inéluctable et imposée par des nécessités techniques ou était-elle plutôt un moyen de dépendance technique aux multiples répercussions que nous ne cessons de subir à plus d'un niveau?

- La «déchéance» et la marginalisation de l'architecture et des techniques de construction est-elle le fruit de son inadaptabilité aux exigences de la vie moderne ou celui de la méconnaissance de ses principes de base et de ses fonctions de structures et du fait que nous n'en ayons gardé que l'aspect décoratif externe?

Enfin, et pour éviter tout malentendu, précisons qu'il ne s'agit point ici d'une naïve apologie de ce qui fut ni d'un appel à un retour pur et simple aux méthodes et techniques traditionnelles de construction. Il s'agirait plutôt d'un appel à une réflexion commune multidisciplinaire sur l'ensemble de la question et plus particulièrement aux orientations et évolutions à imprimer à ces techniques et méthodes pour les réhabiliter d'abord et les rendre les plus performantes possibles ensuite.

Par Mouhcine AYOUCHE

Secrétaire général de la Fédération Nationale du Bâtiment et des Travaux Publics.

Notes:

1- Amahane: Communication au séminaire sur la réhabilitation des anciennes médinas, organisé à Fès par le LPEE.

2- Pour l'Historique de La Mahakama, nous nous sommes référé à l'ouvrage de l'architecte maître d'oeuvre A. Cadet intitulé: LA MAHAKAMA de Casablanca (sans année ni éditeur).

3- In A. ADAM – CASABLANCA, p.70.

4- À noter que le Pacha assumait la double fonction de gouverneur de la ville et e juge.

5- A. Cadet, op. cit.

6- A. Cadet OP. cit.



  



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