La linguistique comme projet d'analyse des manifestations langagières

 Par Idoubiya Rachid  (Prof)  [msg envoyés : 1316le 29-11-16 à 18:14  Lu :245 fois
     
  
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Dans quelle mesure pourrait-on affirmer que la linguistique, avec ses principes fondamentaux, s'est progressivement constituée en un projet d'analyse des différentes manifestations langagières ?


Par Idoubiya Rachid

Contextualisation de la citation :

Le monde des sciences du langage connait aujourd'hui un essor sans précédent. Plusieurs recherches se succèdent et les travaux foisonnement de part et d'autres à tel point qu'on ne peut même pas parler d'une discipline comme la sémantique ou la pragmatique, mais d'une micro-spécialisation dans un champ du savoir qui interroge les « différentes manifestations langagières » dans ses moindres détails, jusqu'à l'effritement et l'atomisation… : «L'index de l'Annuaire des Sciences du Langage (une association française) compte par exemple plus de cent domaines. » Ainsi, un nombre impressionnant d'objet de recherche en linguistique connait le jour, et l'engouement envers le sondage des différentes manifestations langagières est très marqué : linguistique génétique, géolinguistique, linguistique de terrain, neurolinguistique, interaction verbale, dysfonctionnement langagier, traitement automatique des langues, etc.

Poser la problématique :

« Dans quelle mesure pourrait-on affirmer que la linguistique structurale, avec ses principes fondamentaux,» a provoqué « progressivement » un tel intérêt pour l'analyse des manifestations langagières ? Sur quelles bases théoriques et pratiques la linguistique s'est fondée pour devenir une discipline scientifique ? Ces bases théoriques ont-ils traités toutes les manifestations langagières ou il s'agit seulement d'un souci purement méthodologique de la part de de Saussure, qui veut maîtriser cette « hétérogénéité », cette « diversité » et cette « multiplicité formelle » des « manifestations du langage », en instaurant une linguistique structurale, interne? Qu'en est-il de la linguistique dite externe ? A-t-elle été réhabilitée après avoir été exclue, dans un premier temps du champ de la linguistique dite structurale ? Qu'en est-il aussi du STATUT de la linguistique aujourd'hui ? Quels sont ses domaines et ses champs d'investigation ? Pourrions-nous parler aujourd'hui de la mort de la linguistique tout cours, d'un projet qui finit aujourd'hui par s'effriter ?

Plan :

Il sera question d'interroger en trois moments distincts la progressivité du champ de la linguistique et sa constitution en tant qu'un projet ambitieux qui vise à analyser « les différentes manifestations langagières », en commençant par le moment décisif de rupture avec la tradition de la philologie par l'avènement du CLG, celui du dépassent avec la réhabilitation de la linguistique externe et celui finalement de l'éclatement du projet d'analyse « des différentes manifestations langagières. »

C'est à partir de la rupture au niveau épistémologique avec la philologie, cette science historique qui a pour objet : 1- la connaissance des civilisations anciennes grâce à l'analyse de documents écrits qu'ils ont laissés ; 2- la comparaison des textes de différentes époques ; 3- l'interprétation des textes ; 4- l'usage correct de la manière d'écrire ou de parler que De Saussure a eu l'idée d'instaurer une méthodologie rigoureuse pour faire avancer le travail sur la matière de la linguistique, qui se définit comme étant « l'ensemble des manifestations du langage » : langage veut dire : langue et parole. Ces manifestations qui sont: « hétérogènes- diverses- multiformes : insaisissables dans leur totalité. » Il choisit donc cette méthodologie pour mieux cerner l'objet de la linguistique, qui est l'étude scientifique des manifestations du langage. Pour cela, il bâtit un arsenal théorique fondé sur trois règles scientifiques : 1- l'exhaustivité (pertinence de la méthode et des procédures envisagés) ; 2- la cohérence (absence de contradictions entre les différentes parties) ; 3- l'économie (au niveau de la formulation et de l'explication). De Saussure dans ce sens a permis aux linguistiques de travailler dans un esprit qui évite l'éclatement ou le tâtonnement dans les recherches. Cela en bâtissant, via son CLG, six principes qui -à mon sens- constituent une sorte de révolution copernicienne. Ces principes découlant de l'objet de la linguistique sont :

L'étude scientifique des manifestations du langage « à travers les langues naturelles » :

Principe 1: la linguistique structurale affirme le primat de la langue à la parole : « une science qui a pour objet la langue envisagée en elle-même et pour elle-même. »

Cette étude doit définir son (objet : la langue) comme un tout cohérent : « un système de signes.»

Principe 2 : la linguistique structurale conçoit la langue comme un système de signes.

Cette étude s'intéresse aux signes qui entrent en relation les uns avec les autres de façon « successive » et « associative ».

Principe 3 : les rapports syntagmatiques et paradigmatiques sont solidaires et étroitement imbriqués.

Cette étude s'intéresse aux relations que les signes entretiennent au sein du système.

Principe 4 : la linguistique structurelle conçoit le système comme un ensemble de relations entre les signes.

Cette étude s'intéresse à tout ce qui est inhérent/interne au système/ à la langue.

Principe 5 : la linguistique structurale doit être « une linguistique interne.»

Cette étude s'intéresse à un moment/ à un état de la langue (étude du français du XVI siècle ou du XX siècle par ex.)

Principe 6 : la linguistique structurale doit être synchronique.

Synthèse : il faut exclure la parole et la diachronie1, considérer la langue comme un système, étudier les signes horizontalement et verticalement, analyser les signes comme un ensemble de relations, aborder la langue du point de vue interne : « Le signe n'a plus la fonction de représenter quelque chose d'extérieur à soi, mais il est une entité autonome sans aucun rapport avec un référent extralinguistique. »2 Il s'agit d'appréhender le signe linguistique dans une perspective anti-référentielle : l'étude des phénomènes linguistiques externes, comme la politique, l'histoire, la littérature ne touche pas aux éléments internes car « la langue est un système qui ne connait que son ordre propre. »3 C'est un système clos de signes distinct de ses usagers et de son contexte.

De Saussure délimite donc l'objet de la linguistique structurale dans l'étude, interne et synchronique, de la langue naturelle, conçue comme un système clos de relations entre les signes. En termes plus concrets, le linguiste choisit d'étudier un aspect et/ou un domaine de la matière : (soit la phonétique- ou la phonologie- ou la morphologie- ou la syntaxe- ou la sémantique.), mais sans oublier le fait que l'objet de la linguistique doit constituer « un tout en soi »4 : les cinq domaines d'analyse ensemble n'en doivent pas être séparés que par nécessité d'ordre méthodologique : un principe de classification, qui donne une meilleure intelligibilité à la matière5. En résumé, la linguistique structurale, - hors contexte sociale-, dite interne, se focalise sur : La phonétique, qui étudie la face matérielle des sons de la langue, tels qu'ils se produits. La phonologie, qui étudie l'organisation et la fonction des sons articulés : des phonèmes. La Morphologie, qui étudie la structure interne des mots et leur formation : des monèmes lexicaux et grammaticaux. La syntaxe, qui étudie la combinaison des mots pour former des phrases. La sémantique, qui étudie les différentes significations que peut posséder un mot.

La logique interne de la méthodologie Saussurienne a donc influencé les tendances de la linguistique européenne. L'école de Prague (1926) parmi laquelle on retiendra les noms de Troubetzkoy et Jakobson définit la langue comme un système de signes et privilégie la description synchronique. L'école française dite fonctionnaliste, constituée de linguistes comme Martinet et Benveniste, travaille également dans la lignée de Saussure. Aussi, le linguiste Hjelmslev fonde la linguistique glossématique, qui « considère la langue en elle-même, abstraction faite de sa substance sémantique et phonique.»6

Mais, cette logique interne de la méthodologie Saussurienne a oublié le principe selon lequel « la langue est un objet marqué d'historicité et inscrit dans la société.»7

2- dépassement :

Ainsi est née la linguistique qui examine la langue dans son contexte social8, dite externe, en réponse à la linguistique interne dite de bureau9Celle-ci se focalise sur : La sociolinguistique, qui étudie le langage en prenant en compte des facteurs externes à la langue et non en considérant uniquement les structures ; L'ethnolinguistique, qui étudie les rapports entre les langues et les contextes socioculturels où elles fonctionnent ; La dialectologie, qui étudie les dialectes et la variation linguistique ; La psycholinguistique, qui étudie l'acquisition du langage et son utilisation ; La lexicologie, qui étudie des mots en contexte ; L'aménagement linguistique, qui étudie la réglementation des langues par des États ; La neurolinguistique, qui étudie la corrélation entre la structure langagière et la structure neurologique du locuteur, L'analyse de discours, qui étudie le contexte et le contenu du discours oral ou écrit, etc.

NB- La distinction méthodologique entre langue et parole

Aujourd'hui, la distinction méthodologique entre langue et parole est unanimement adoptée, on n'éprouve plus la nécessité de les séparer d'une manière radicale. On conçoit les choses comme un va et vient entre les deux phénomènes, on cherche à accéder à la langue par sa manifestation. On ne voit plus la langue et la parole comme deux entités si différentes mais la distinction était probablement nécessaire au départ.

NB- L'arbitraire du signe

Christophe Rico (2005) Le signe, « domaine fermé » Saussure et le Cours de linguistique générale, cent ans après, Poétique, n : 144.

NB- « Le principe de l'arbitrariété est essentiellement envisagé dans le Cours sous un angle synchronique. Cet ouvrage distingue l'arbitraire absolu (formes immotivées : vingt, poire) de l'arbitraire relatif (vingt-neuf, poir-ier). Dans le premier cas, les termes seraient radicalement arbitraires ; dans le second, composition et dérivation limiteraient la portée de l'arbitrariété, certains mots (vingt-neuf ) provenant en réalité d'autres formes (vingt)  Le Cours ne définit donc l'arbitraire relatif que de façon médiate : c'est l'arbitraire absolu qui représente dans cet ouvrage la référence ultime.

L'arbitraire relatif constitue pourtant le cas le plus fréquent dans la langue, ne serait-ce qu'en raison du nombre des dérivés. Maisonnée, maisonnerie, maisonnette sont indirectement motivés par rapport à maison, tandis que ce dernier terme paraît synchroniquement arbitraire. Les néologismes sont toujours motivés quand ils surgissent dans un idiome. »

NB-2 Le rapport entre le signifié et le signifiant est non arbitraire mais nécessaire car il fonde le signe lui-même. Par contre, le rapport entre une réalité elle-même et un signe (la signification) est, elle, arbitraire et elle est le résultat d'une convention entre les individus d'une communauté linguistique particulière. Ce rapport constitue la base de toute communication linguistique, alors que les mots, ou comme nous pouvons les appeler maintenant les signes, prennent vie lorsque le lien entre signifiant et signifié est effectué, ce qui nous donne une signification entre une image acoustique et une notion, une réalité mentale (signifié). http://www.sfu.ca/fren270/Semiologie/Semiologie.htm

Conclusion : La linguistique structurale a connu une très longue période de gloire grâce à la méthodologie rigoureuse exposée par Ferdinand De Saussure dans son CLG. Une telle linguistique qui a influencé un très grand nombre de disciplines de recherches, tel la phonétique, la phonologie, la morphologie, la syntaxe et la sémantique. Sans oublier la grammaire distributionnelle de Bloomfield, la grammaire transformationnelle de Harris ou la grammaire générative de Chomsky, une grammaire qui s'est largement nourrie de la méthodologie de travail structural. Mais, cette linguistique dite de bureau ne pourrait prétendre répondre à toutes les questions posées par « les différentes manifestations langagières », tant qu'elle en écarte la dimension contextuelle et situationnelle de cette manifestation langagière, tant qu'elle n'a pas accordé un intérêt à la dimension sociale de la langue10. C'est dans ce sens que la linguistique, instituée en tant qu' « un projet d'analyse » en permanence, permet de penser que d'un côté, cette branche du savoir ne pourrait délimiter son champ d'intervention, du moment où la complexité du langage humain est « hétérogène, diverses, multiforme »… Mais, d'un autre côté, ne devrait-ont pas s'attendre à une deuxième révolution copernicienne qui recadrerait cette effritement de recherches, sous la bannière d'une nouvelle méthodologie riche de par sa rigueur et de ses instruments de travail ?

1- Voir ici Katarína Chovancová, Sociolinguistique du français, qui souligne que : « Saussure se consacre surtout à la langue et à la synchronie, payant moins d‘intérêt à la parole et à la diachronie. La linguistique, jusqu‘à ces dernières années, était une linguistique du code (de la langue comme système abstrait). La parole a été souvent négligée. »

2- Georges Kleiber (1997) Sens, référence et existence : que faire de l'extra-linguistique ?

3- Fedinand De Saussure (1916) Cours de linguistique générale.

4- Catherine FUCHS, « LANGUE et PAROLE, linguistique », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 7 novembre 2016.

5- Ferdinand De Saussure, CLG : « La matière de la linguistique est constituée d'abord par toutes lesmanifestations du langage humain,… »

6- LA LINGUISTIQUE STRUCTURALE ET SES NOTIONS HISTORIQUE

7- Idem.

8- Voir ici Katarína Chovancová, Sociolinguistique du français : «La linguistique de terrain (approche sociolinguistique) travaille sur un corpus. Ce dernier est défini comme un ensemble des faits collectés, recueillis grâce à une enquête menée selon de règles établies empiriquement et conduite grâce aux techniques de l'observation directe, du questionnaire et le l'entretien. »

9- Idem, « La linguistique de bureau (approche traditionnelle structuraliste) étudie la compétence linguistique. Elle travaille souvent sur des énoncés fictifs, empruntés au corpus littéraire ou fabriqués ad hoc par le chercheur lui-même. »

10- Voir ici Katarína Chovancová, Sociolinguistique du français, qui souligne que : la linguistique externe, en l'occurrence la sociolinguistique « se donne pour l'objectif d'étudier le rapport entre la langue et la société.



  



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