La fiction du savoir : dissertation 9 (problématisation)

 Par Mohamed Semlali  (?)  [msg envoyés : 1le 13-04-13 à 21:48  Lu :1671 fois
     
  
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Sujet: « l'activité esthétique ne crée pas une réalité entièrement nouvelle. À la différence de la connaissance et de l'acte, qui créent la nature et l'humanité sociale, l'art célèbre, orne, évoque cette réalité préexistante de la connaissance et de l'acte -la nature et l'humanité sociale -, les enrichit et les complète, et, avant tout, crée l'unité concrète, intuitive de ces deux mondes, place l'homme dans la nature, comprise comme son environnement esthétique, humanise la nature et naturalise l'homme. » Bakhtine Esthétique et théorie du roman, Gallimard

Bakhtine définit dans cette affirmation la nature et la fonction de l'oeuvre artistique. Il commence par un constat: l'oeuvre d'art ne crée pas une réalité entièrement nouvelle, c'est-à-dire qu'elle ne fait que reproduire ce qui existe déjà ou, ce qui est présupposé dans l'affirmation, elle a toujours besoin du réel, de ce qui existe déjà pour pouvoir le transformer ou le compléter pour en tirer quelque chose de nouveau. L'art et l'activité esthétique sont donc, de nature, dépendants du réel qui les précède: L'art est une machine qui ne peut fonctionner à vide. C'est là toute la différence, selon Bakhtine, entre l'activité artistique d'un côté, et la connaissance et l'acte de l'autre. La connaissance et l'acte auquel elle donne naissance créent la nature et l'humanité sociale alors que l'art ne crée rien de rien: il a besoin de la nature et de l'humanité sociale pour entrer en activité : on en déduit que la connaissance et l'acte précèdent forcément l'art, lequel ne survient que dans une seconde étape pour se greffer sur la nature et l'humanité sociale et s'incruster en elles pour les transformer à sa guise. Le discours artistique est donc par essence un discours second, un discours parasite, non pas au sens négatif, mais au sens biologique, comme discours qui ne peut exister qu'aux dépens des autres organismes et des autres discours. En fait, on assiste ici à un clivage entre la nature qui relève de la connaissance et qui ne peut être créée que par elle, et la culture qui relève de l'art comme discours ancré sur la nature. Ainsi, selon, Bakhtine, l'art, à défaut de créer de rien, «orne, évoque» la réalité préexistante de la connaissance et de l'acte, de la nature et de l'humanité sociale, «les enrichit et les complète». Ce faisant, Bakhtine entreprend ici d'inventorier les fonctions de l'art et de l'activité artistique. Si l'oeuvre d'art a besoin d'un support (matière) qui lui préexiste, une fois ce support trouvé, elle assure plusieurs fonctions qui ne touchent pas à l'essence des choses qui reste de l'ordre de la connaissance, mais permettent d'utiliser le support (évoquer), de le transformer extérieurement (orner), de lui ajouter des choses (compléter, enrichir): l'art exploite le support que l'on peut à ce stade assimiler au savoir (connaissance), l'orne et l'enrichit d'autres perspectives, mais il reste malgré tout extérieur à son essence, confiné dans la sphère du paraître, de l'enveloppe. En s'appropriant le savoir du monde et le monde lui-même, l'art ne sert donc pas à créer un autre savoir, ou un monde parallèle, mais il se limite à redécouvrir indéfiniment le monde qui existe, à multiplier les perspectives pour en faire montrer des aspects encore insoupçonnés, à dévoiler toutes les potentialités d'un être toujours détenteur d'un certain mystère. Si l'art ne crée pas le monde lui-même, ni la connaissance qui se trouve à son origine, Bakhtine soutient cependant que l'activité artistique crée «l'unité concrète», le lien dialectique (aux accents visiblement marxistes) qui fait que la nature (acte) et l'humain (connaissance) se réalisent mutuellement, en plaçant l'homme dans la nature et la nature dans l'homme. Ainsi, bien qu'il ne crée pas le monde ou le savoir, l'art assure néanmoins cette fonction primordiale, quasi chimique, d'agent de liaison qui transforme le rapport théorique entre la connaissance et l'acte, entre l'homme et la nature en rapport effectif. L'art permet, en tant qu'activité humaine qui vient se greffer sur la nature qui lui préexiste, d'imprimer l'humain au naturel et de transformer ce naturel selon ses besoins, ce qui, de facto, transforme ce naturel en objet esthétique, l'esthétique étant une valeur ajoutée et subjective qui vient, après coup, enrichir le naturel, de transformer, pour tout dire, la nature à son image; mais d'un autre côté, l'art met l'humain au service de la nature et le transforme en objet entièrement voué à son service: il inscrit son existence même dans l'objectivité des choses et de ce fait le naturalise. En permettant une meilleure connaissance de la nature, l'art garantit en même temps à l'homme une meilleure connaissance de lui-même. De cette sorte, sans prétendre lui-même créer une connaissance, l'art, comme lien (legaro), se révèle comme un facteur essentiel de la vie, voire comme ce qui donne son sens ultime tant à la connaissance qu'à la nature (sauvant l'homme lui-même de l'aliénation: perte du sens, en donnant à son activité une finalité). C'est ainsi que l'art permet à l'humain comme au naturel de trouver leur compte dans ce rapport de symbiose qui se révèle dès lors comme l'ultime fonction de toute activité artistique.

Interroger le rapport entre la fiction et le savoir à la lumière de cette représentation revient donc à mettre en valeur les fonctions de la fiction comme appropriation du savoir (connaissance) à la fois comme matière romanesque (orner, évoquer) et comme objet critique (compléter, enrichir le savoir humain), mais aussi comme tentative de donner un sens à l'humain et à la nature en plaçant les deux dans le cadre de la représentation de la vie, c'est-à-dire de l'interaction de la nature et de la culture. Cette interaction qui se réalise dans l'oeuvre d'art, et donc dans le roman, peut justement constituer le sens recherché par la fiction qui peut se confondre finalement avec une forme de connaissance propre à la fiction.

Problématique: Il serait alors intéressant de voir comment la fiction, tout en restant dépendante de la connaissance et de la nature comme des prérequis de sa naissance, parvient à donner un sens à l'existence de cela même qui l'engendre, à l'homme tout autant qu'à la nature.

Plan possible:

I- La fiction comme discours second engendré et nourri à la fois par la connaissance et par la nature.

II- La fiction comme rapport dialectique entre l'homme (son savoir) et le monde (la nature), donc comme représentation de la vie.

III- Si la connaissance (le savoir) et la nature précèdent l'art, l'art est ce qui leur donne leur sens plein en devenant lui-même incarnation du sens.



  



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 Réponse N°1 30896

Réflexivité avant tout!
  Par   Hassoun Oumaima  (Profle 14-04-13 à 18:53



La fiction sera donc, selon votre analyse, le synonyme de la philosophie. Les deux tentent de ''contenir et communiquer'' comme le pense Camus. Et c'est la meilleure façon de se présenter comme un Savoir des savoirs, un savoir qui se nourrit de l'extérieur pour retrouver son essence, sa raison d'être. Elle devient la critique de la pensée plutôt que la pensée elle-même, de celà ses tentatives de naturaliser l'homme ne peuvent se lire que comme un simple prétexte pour invalider justement ces tentatives. Non?





 Réponse N°2 30897

re
  Par   marocagreg  (Adminle 14-04-13 à 20:09



Non, pas exactement. Dire que la fiction est "synonyme" de la philosophie serait totalement stérile pour notre réflexion. Mais, on dira plutôt que la philosophie et la fiction ont cela de commun d'être des discours qui se greffent sur des discours ou des actes qui leur préexistent et dont ils ont besoin pour se construire. D'ailleurs, la philosophie, contrairement à l'art, ne vise pas vraiment à orner ni à célébrer ses supports, mais tente surtout de les décortiquer pour les comprendre ou en montrer la logique interne. Cela dit, l'art peut se greffer sur le discours philosophique et vice versa, la philosophie peut décortiquer le discours artistique et littéraire, l'esthétique étant justement une branche importante de la philosophie. Comme tu l'as bien montré, l'art, comme le souligne Bakhtine (naturaliser l'homme, humaniser la nature), établit une dialectique (réflexivité) entre lui-même comme culture et le monde comme nature, introduisant la nature dans la culture et la culture dans la nature, la fiction dans le savoir et le savoir dans la fiction. L'art (la fiction) chercherait-il à s'affirmer au détriment des faits (nature/savoir) ? je ne pense pas qu'il s'agisse là d'un simple prétexte, car ce serait pour l'art trahir sa fonction de lien et se priver du support qui lui donne une finalité. je pense plutôt qu'il s'agit d'une sorte de symbiose. Le parasite suce la substance de son hôte, mais sans aller jusqu'à le tuer, car, ce faisant, il se condamnerait lui-même. L'art se nourrit des savoirs, les parodie,les tourne en dérision, les critique, mais sans jamais prétendre leur substituer complètement son propre discours. Il est vrai que l'art se célèbre lui-même dans cette dialectique, mais il n'oublie jamais sa dépendance des supports externes. C'est pour cela que son discours est foncièrement un discours relatif, en perpétuel changement, car, inscrit dans la dialectique nature/culture, il ne peut avoir de sens finalement que celui qu'on accorde au moyen, au rapport, et jamais celui (absolu) qui se rattache à la finalité. En y pensant, l'art serait comme l'argent, il n'aurait pas de valeur pure, mais sa valeur dépend de ses supports. (ces idées ne sont pas très claires dans ma tête, il faut les discuter sans doute !!!!)




 Réponse N°3 30899

l'art, serait à l'origine de la connaissance?
  Par   Jaafari Ahmed  (Profle 14-04-13 à 22:19



parce que la première représentation de l'univers a commencé à travers une vision artistique!

les hommes primitifs tentèrent d'appréhender le monde, de donner du sens à leur vécu, à travers ce sens intuitif, d'une certaine harmonie.

donc, ne peut-on pas dire que l'art préexiste à la connaissance, : comme matière d'abord, et puis comme sens ensuite.

l'ordre naturel est-il artistique? est-ce que l'équilibre établi, n'est-il pas venu, d'une certaine harmonie? mais, dit-on que l'homme, l'artiste ne fait que copier la nature: mais est-ce que l'art de la nature ne serait qu'accidentel?

L'art découvre-t-il les accents, entre les choses? ou les crée-t-il?

Notre rapport à la connaissance elle-même, est-il objectif?

C'est quoi la réalité vécu? toute connaissance n'est -elle pas fiction?

qu'est-ce qui pousse l'artiste à faire oeuvre d'art? ne serait-ce pas cette tentative d'échapper au temps? d'échapper à la mort? l'art ne serait-il pas une réalité atemporelle?

l'artiste crée-t-il? ou découvre-t-il?

Ne dit-on pas que les peuplades primitives, sont des artistes qui gardent un rapport naturel avec l'univers?

enfin, un artiste n'est-il pas un créateur, qui tente de rivaliser avec Dieu? il se joue des destins, et dispose du temps, qu'il n'a pas, mais qu'il recrée à sa guise? Vivre ou écrire? créer ou vivre? n'est-ce pas un dilemme? se soustraire au temps, pour recréer le temps de l'art, n'est-ce pas une tentative de remettre les pendules à l'heure de la création?





 Réponse N°4 30900

re
  Par   marocagreg  (Adminle 15-04-13 à 09:47



L'art est un aboutissement et non une origine. La nature précède l'art (la culture) comme la terre précède l'agriculture. L'art, comme tu le dis toi-même est une "représentation", et une représentation ne peut présenter que ce qui est déjà présent (la nature). Aristote n'a pas dit autre chose quand il a parlé de l'art comme mimésis, comme imitation. L'art, selon Bacon, c'est l'homme ajouté à la nature (lat. Ars est homo additus naturae) (le Robert). L'art est un additif et non une base : un artiste et un artisan travaillent forcément sur un support qui doit être déjà là. Leur tâche, même créatrice, ne crée pas du néant contrairement à l'acte divin qui, comme l'énergie qui devient matière, transforme la connaissance en mondes (con-être = être = exister). Mais cela n'amoindrit en rien le statut de l'art (l'artifice) puisqu'il assure justement cette fonction essentielle de liaison entre l'homme, comme être conscient, et le monde comme représentation. C'est pour cela que l'art et la philosophie se rejoignent, en adoptant des moyens différents, comme deux discours qui trahissent la volonté de l'homme de comprendre le monde et de se situer par rapport à lui. L'art est une conscience du monde et cette con-science, même lorsqu'elle se manifeste chez les peuples les plus primitifs, relève de la culture.





 Réponse N°5 30901

Oui, cher ami!
  Par   Jaafari Ahmed  (Profle 15-04-13 à 10:08



je veux dire que l'art est derrière toute compréhension du monde, et donc derrière toute connaissance! dans n'importe quel génie ,il y a de l'art. c'est grâce à l'art que le monde évolue, et que la connaissance se transforme de l'état de nature à l'état de culture.





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