L'orient comme lieu de l'imaginaire

 Par Jaafari Ahmed  (Prof)  [msg envoyés : 943le 18-05-13 à 22:45  Lu :1195 fois
     
  
 accueil


L’Orient dans l’imaginaire de Pierre Loti, à travers la lecture d’ « Aziyadé », Par Ahmed LAAFIFI
Le phénomène de l’exotisme joue un rôle important dans l’histoire de la littérature française parce qu’il a contribué à renouveler la thématique littéraire, tout en permettant la production d’un certain nombre d’images, de représentations de l’Autre.
À cet égard, Pierre Loti est un écrivain intéressant à étudier parce que la majeure partie de son œuvre repose sur l’inspiration exotique. À l'intérieur de celle-ci , l’Orient occupe une place remarquable en tant qu’espace de prédilection de l’écrivain.
Par de petites touches brèves, je vais essayer de souligner , ou plutôt de donner quelques repères sur les caractéristiques fondamentales de l’Orient turc , tel qu’il est appréhendé par Pierre Loti.
I- Des personnages emblématiques :
Concernant les personnages, la première image qui se dessine à la lecture de l’œuvre « Aziyadé » , c’est sans contexte la représentation qui va connaître longtemps après le XIX siècle , le plus de succès et se faire le plus insistante : celle du turc indolent et fataliste. Si l’on se réfère de cette manière à ce qui nous est dit des orientaux, nous remarquons qu’ils ont l’air mélancoliques et résignés, à l’image de ce muezzin « qui chante tristement en l’honneur d’Allah, sa complainte séculaire ». Ainsi , par un système de renvois assez remarquables, il s’opère entre le narrateur et le narré – ici le personnage turc- un jeu subtil et équivoque : le lecteur désorienté ne sait plus si c’est l’orient mélancolique qui influe sur le narrateur, ou si ce dernier prête au personnage oriental un sentiment qu’il éprouve lui-même. À notre niveau de lecture qui privilégie plutôt la représentation de l’Autre, c’est , nous semble-t-il , à une manipulation – consciente ou pas- que nous assistons.
Le fait d’entendre une langue étrangère , ici l’arabe pour l’appel à la prière , que l’on ignore et qui de plus est déclamé d’une manière caractéristique , peut entraîner la tentation d’une traduction toute personnelle , et c’est ce qui semble bien être le cas ici.
Comme d’autre part, les Turcs « ont l’amour du passé, l’amour de l’immobilité et de la stagnation », le doute n’est plus permis , ce que confirme la lecture d’Aziyadé qui ne représente ( et d’une manière négative) des Turcs en mouvements qu’à deux reprises, alors que l’ensemble des autres occurrences donne des orientaux une image statique et très rétrograde.
L’Orient turc se présente ainsi comme une sorte de vaste scène peuplée de personnages à moitié irréels auprès desquels le narrateur va s’asseoir parfois avec son compagnon du jour, tous deux se retrouvant alors « comme deux bons Orientaux » dans une sorte d’identification illusoire.
Chez Loti , c’est surtout la fréquentation d’aristocrates turcs , « tous enfants de la vieille Turquie » qui emporte son adhésion totale, alors que le côté cruel de ce peuple est plutôt représenté par des hommes du peuple « à peine vêtus », courants et criant , « à moitié armés , à moitié sauvages ».
Mais le rêve reprend de temps à autre le dessus et, se mêlant à la réalité, provoque la vision « d’eunuques (qui sont surtout terribles dans les opéras comiques) », ou dérive vers une vision idéalisé des Orientaux parce qu’attachés au passé.
Particulièrement représenté chez Loti, ce désir du passé fait des Turcs – réellement représentatifs à ses yeux – des individus tout à fait anachroniques.
« J’examinai les vieillards qui m’entouraient : leurs costumes indiquaient la recherche minutieuse des modes du bon vieux temps ; tout ce qu’ils portaient étaient « eski », jusqu’à leurs grandes lunettes d’argent, jusqu’aux lignes de leur vieux profils »
Les personnes ainsi décrites n’ont donc pas d’autonomie, d’ailleurs ce n’est pas ce qui intéresse le narrateur : elles ne sont mises en relief, soulignées, que par rapport à cette recherche du temps qui n’est plus. Le costume n’a donc plus de rapport avec la culture de l’Islam turc, mais sert plutôt de point d’appui à une réflexion globale sur l’Oriental et sur son attitude vis-à-vis du passé.
D’autre part, une autre image contribue à faire des orientaux une sorte d’idéal humain, quitte à donner des indications erronées sur l’organisation de la cité musulmane . Ainsi, le Héros d’Aziyadé qui se mêle à loisir aux orientaux dans les cafés, constate que tous les Musulmans sont bons et font preuve de « sentiments exagérés d’honnêteté et d’honneur ». À la fois porte-parole et interprète des Orientaux, le narrateur nous en dresse un tableau idyllique auquel l’occident sert de repoussoir.
« Dans les cafés turcs, le soir, même dans les plus modestes se réunissent indifféremment les riches et les pauvres, les pachas et les hommes du peuple…(O Égalité , inconnue à notre nation démocratique , à nos républiques occidentales.) »
Chez loti, le mythe du progrès est ainsi battu en brèche au profit d’une sorte d’Orient édénique.
II- L’animation pittoresque comme espace privilégié
La description des costumes, par exemple, va se faire par le biais d’un esthétisme particulier.
« Tout est blanc comme neige dans les cours du palais(…) les gardes du sultan en costume écarlate , les musiciens vêtus de bleu ciel et chamarrés d’or, les laquais vert pomme doublé de jaune capucine tranchent en nuances crues sur cette invraisemblable blancheur ».
Beaucoup plus avant dans l’œuvre , le narrateur nous présente une « foule bariolée, vêtue des couleurs les plus voyantes de l’arc en ciel ». Or cet excès de couleur semble jouer un rôle encore plus important que celui de la retransposition d’une atmosphère particulière. Il souligne d’une manière très nette l’aversion qu’à le narrateur pour les « habits noirs » censés représenter l’Occident. Pour Loti, la couleur orientale accentue le portrait positif du Turc sans – bien sûr- le faire intervenir . Cela a-t-il d’ailleurs la moindre importance puisque cet Orient ne recèle aucun secret pour lui , en tous cas pas cet Orient humain, chaud et coloré auprès duquel « les plus luxueuses foules d’Occident paraîtraient laides et tristes » . Par ailleurs , l’usage d’une synecdoque remarquable va permettre au narrateur de ne plus désigner l’Oriental que par un tout ou une partie de ses effets vestimentaires : les Turcs âgés ne sont bientôt plus que des « vieux turbans ».
III- L’Orient comme espace du mystère et de l’interdit
Dans tout ce qui nous est rapporté sur Constantinople , il est un domaine où le rêve devient roi : celui de l’évocation de l’univers fascinant des harems. Ce thème qui a passionné les lecteurs occidentaux depuis le 16 ème siècle , et qui a connu une certaine recrudescence depuis la traduction des Mille et Une nuits, se retrouve ici illustré d’une manière particulière.
L’intrigue la plus caractéristique et la plus captivante est celle qui met directement en présence l’Européen et une femme du harem, qu’elle soit musulmane ou pas. Ceci ce retrouve parfaitement illustré dans Aziyadé . L’histoire rocambolesque relatée par cette œuvre reflète tout à fait ce vieux mythe littéraire qui consiste à transgresser un interdit, d’autant plus fort qu’il a lieu dans un pays musulman.
L’aventure de Loti, héros d'Aziyadé, est très remarquable en ce sens que le mythe de l’aventure orientale dépasse le cadre de la simple péripétie pour devenir l’objet même de l’œuvre. Autrement dit , cette dernière se plie totalement à la libération du phantasme qui consiste – pour un Européen- à recréer un autre univers oriental au sein même de Constantinople. D’ailleurs Aziyadé , en tant que symbole de la femme turque, apparaît bien comme un personnage irréel, à la lisière de deux mondes.
« C’est bien là cette petite personne mystérieuse , qui le plus souvent s’évanouit quand paraît le jour, et que la nuit ramène ensuite, à l’heure des djinns et des fantômes »
Ce qui importe ici, c’est la création d’un espace encore plus fortement connoté d’orientalisme que le spectacle , certainement décevant , de la réalité. Le personnage féminin intervenant à ce niveau comme une caution de plus à cette véritable « fantasmagorie orientale » d’après l’aveu même du narrateur. Ainsi Aziyadé , en tant qu’héroïne hyponyme de l’œuvre ne nous apprend rien sur les femmes turques , sinon qu’elles sont paresseuses « comme toutes les femmes élevées en Turquie ». le grand paradoxe du récit oriental de Loti , c’est qu’il met au premier plan une femme – donnée pour l’archétype de la femme orientale – tout en en lui ôtant toute personnalité , sa présence relevant plus du formel que de la signification.
« Aziyadé est le terme neutre , le terme zéro de ce grand paradigme : discursivement, elle occupe la première place ; structurellement elle est absente , elle est la place d’une absence , elle est un fait de discours, non un fait de désir ».
Dans la grande aventure orientale , la mise en avant de la femme comme personnage unique en son genre (ici Aziyadé) dépasse le simple souhait de décrire l’Orient ou la vie d’une femme dans cet espace particulier ,pour déboucher sur la tentative de réalisation du phantasme d’un narrateur au comportement ambigu.
IV- L’Orient comme espace de la simulation
L’ambiguïté repose surtout ici sur le déguisement . Le Héros Loti endosse dans Aziyadé successivement quatre identités différentes , : on retrouve ainsi mis comme un Albanais , vêtu comme un matelot turc, puis sous le nom de Marketo avant de prendre celui d’Arif-Effendi citoyen turc. Le récit d’Aziyadé , au-delà de l’intrigue mettant en scène une musulmane et un chrétien , est donc aussi l’histoire d’une série d’usurpation d’identités qui conduit l’officier de marine Loti à l’assimilation avec l’Orient dans le dernier costume d’Arif-Effendi , officier turc . Ce phénomène remarquable , auquel Barthes avait déjà fait allusion , montre à quel point l’Orient est ici considéré comme une immense scène théâtrale où le personnage principal (Loti) passe et repasse en toute impunité et sous différents aspects.
Il apparaît donc d’une manière très nette que l’Orient perd ici tout visage humain pour ne devenir qu’une sorte de décor approprié , un mélange de couleurs et de sensations au profit de l’individu orientalisé qui le traverse. Le narrateur , lui-même, n’hésite pas à utiliser les termes de « mélodrame », de changement de « décor » qui accompagnent les opérations de déguisement pendant lesquelles Loti « conserve l’air sombre et préoccupe qui convient au héros d’un drame lyrique ».
Ainsi l’Orient d’Aziyadé ne nous apprend rien sur les orientaux , sinon qu’ils sont toujours immobiles et rêveurs, ou honnêtes et vertueux. Le mythe est encore exploité ici, et poussé à la limité de l’absurde dans le désir de recréer un Orient encore plus signifiant que la réalité ; Comme en témoigne cette description baroque de la chambre de Loti.
« Un divan très bas et des coussins qui traînent à terre composent à peu près tout l’ameublement de cette chambre , empreinte de la nonchalance sensuelle des peuples d’Orient. Des armes et des objets décoratifs fort anciens sont pendus aux murailles ; des versets du Koran sont peints partout mêlés à des fleurs et à des animaux fantastiques »
Ce que Loti-Viaud nous dit de l’orient est donc à prendre comme témoignage vécu , non seulement sur le terrain même (Constantinople en 1876), mais aussi en tant que récit fait par un personnage qui s’identifie complètement avec les turcs. L’Orient est donc ici doublement interprété : le discours a pour origine le lieu oriental , tout en étant livré par un personnage devenu lui-même oriental . D’où le désir d’un double gage de fidélité et de transparence . Pour l’auteur d’Aziyadé , il y a au cœur même de l’orient , un Orient encore plus secret , qui semble être réservé à lui seul. Au travers du déguisement , ce que veut nous faire croire le narrateur c’est que l’être même se transforme . Comment expliquer autrement la désinvolture du héros qui lui permet , à la faveur de cette situation nouvelle, de :
« Partir le matin de l’Atmaïdan, pour aboutir la nuit à Eyoud ; faire un chapelet à la main, le tour des mosquées , s’arrêter à tous les cafedjis… aux mausolées, aux bains et sur les places(…) causer avec les derviches ou les passants(…). »
V- Mystère de l’architecture
Dans le récit d’Aziyadé , l’accentuation du mystère des édifices favorise la création d’une atmosphère propice à l’évasion hors la réalité .
« Si vous aviez pu suivre aujourd’hui votre ami Loti, dans les rues d’un vieux quartier solitaire , vous l’auriez vu monter dans une maison d’aspect fantastique. La porte se referme sur lui avec mystère ».
Aussi la ville de Constantinople constitue-t-elle un lieu hautement privilégié qui favorise le dépaysement mystérieux , clef (pour Loti) de la vie orientale par excellence. Ainsi la maison turque , la vraie , ne peut que renfermer « dans ses murailles noires les mystérieuses magnificences du luxe oriental ». Nous avons eu l’occasion de souligner la démarche anachronique de Loti, essayant de rechercher au cœur de Constantinople , en 1876, une Turquie encore plus ancienne , et donc mieux adaptée à sa vision . Or l’élément architectural participe lui aussi à cette démarche singulière , et la description de la visite de la mosquée d’Eyoub en est un parfait exemple.
L’auteur commence déjà par mettre son lecteur en condition en indiquant le caractère hautement sacré de ce lieu puisqu’il est situé sur l’emplacement du tombeau d’Eyoub, compagnon du prophète. Le ressort dramatique est ensuite assuré par le fait que l’entrée de la mosquée « est de tous temps interdite aux Chrétiens » ; enfin, la présentation est close par l’indication suivante : c’est là que sont sacrés les sultans. Ainsi peint , cet édifice religieux assemble et symbolise tout ce que Loti désire voir dans l’Orient : le rappel du passé , l’Interdit, et enfin la tradition exotique . Une fois cette approche soigneusement présentée, le voyageur n’a plus qu’à se mettre en scène en provoquant ( de son point de vue ) un véritable événement.
« Le 6 septembre , à 6h du matin , j’ai pu pénétrer dans la seconde cour intérieure de la mosquée d’Eyoub(…) Deux derviches m’accompagnaient , tout tremblants de l’audace de cette entreprise,(…). Ils soulevèrent la tenture de cuir qui fermait le sanctuaire, et il me fut permis de plonger un regard dans ce lieu vénéré le plus saint de Stamboul, où jamais un Chrétien n’a pu porter les yeux ».
C’est qu’à travers l’aventure orientale, Loti espère remédier à la fuite du temps qu’il ne contrôle pas. À travers la plongée dans le monde cosmopolite de Constantinople, c’est toujours cette idée qui obsède l’écrivain. Loti fabrique donc une autre temporalité , un autre monde qui échappe à la marque du temps réel et permet l’illusion de vivre un certain âge d’or.
Le cadre oriental ainsi mis à contribution va constituer le décor au sein duquel évolue le « moi » qui voudrait se dissoudre dans cet univers privilégié . Les jeux mêlés du souvenir et de la rêverie finissent par créer un Orient qui répond parfaitement aux phantasmes de Loti. L’univers représenté dans Aziyadé semble ainsi servir de compensation à une réalité mal assumée.
Ahmed LAAFIFI
Université Hassan II,
Casablanca, Aïn Chok


  



Vous aimez cet article ?
Partagez-le sur
  Djc: chapitre xiii!
  Mettre la production écrite à l'esprit du temps
  Tous les messages de Jaafari Ahmed

InfoIdentification nécessaire
Identification bloquée par
adblock plus
   Identifiant :
   Passe :
   Inscription
Connexion avec Facebook
                   Mot de passe oublié


confidentialite Google +