L'espace "sudique"

 Par Jaafari Ahmed  (Prof)  [msg envoyés : 943le 30-04-13 à 12:59  Lu :1329 fois
     
  
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Chez Mohammed Khaïr-Eddine, Par Zohra MEZGUELDI
S’interrogeant sur son retour au Maroc, après quinze ans d’exile volontaire :
« et qu’as-tu gagné à ce brusque retour, opéré , sans doute sur un coup de tête ? »
Khaïr-Eddine le commentait ainsi :
« la liberté de courir intensément ces solitudes impeccables qui ont toujours nourri mon œuvre, sans les quelles celle-ci ne serait pas ce qu’elle est, n’aurait pas cette coloration mouvementée, caractéristique du commencement du monde. J’y ai gagné au moins une maturité sereine, plus le flux très riche de nouvelles images capables à elles seules de donner des textes miroitants » « le retour au Maroc in Ruptures, sept-oct. 1981, N°2, P.13
Expression de l’appel de la terre natale et de l’ancrage d’une œuvre dans espace auquel l’écrivain semble venir se ressourcer, ces propos annoncent, d’emblée, la place essentielle de l’espace comme source de création, réservoir d’images, ainsi que le fondement , la nature topologique de l’image et par voie de conséquence de l’écriture .
L’espace génère donc l’écriture, celle, par exemple, de Légende et vie d’Agoun’chich (seuil ,1984), annoncé lors du retour de Khair-Eddine sous le titre : » redécouverte du Sud ». En fait ; conçue dans l’exil et pour cette raison même, l’œuvre de Khair-Eddine est toute entière rivée à un espace qu’elle nomme et par lequel elle prend sa signification, me sud marocain qui devient, selon l’expression de l’écrivain, la terre « sudique ».
Si l’espace est un creuset d’images suscitant la génération du texte, son expression par l’écriture va donner lieu à une constellation d’images et à une représentation multiple. Source de la fonction créatrice, il est çà son tour investi par l’imaginaire et, d’objet contemplé , devient par cette investigation objet transformé. L’écriture de l’espace , qui puise ses images dans celui-ci, va renvoyer de cet espace l’image du Même et de L’Autre- Khair-Eddine ne parlait-il pas de « textes miroitants » ?
Ainsi , l‘écriture de l’espace « sudique » chez Khair-Eddine laisse apparaitre une double construction. Espace concret et organique, il se manifeste dans l’ouvre par « son caractère unique (qui) le différencie nettement des terres du Nord (car) à mesure que l’on s’en approche, il s’annonce géologiquement " , écrit-il dans Légende et vie d’Agoun'chich (P.9). Caractère unique donc de ce lieu élu qui inscrit sa différence ,,et surtout dimension géologique de cet espace dont la description physique annonce déjà le glissement vers l’imaginaire, vers le fantastique :
« Tout est à l’échelle cosmique en ces lieux où la géologie et la métaphysique se mêlent en de multiples images qui vous laissent en mémoire une marque indélébile comme le sceau magique de la sérénité blanchie par les souffles purs de la genèse ». (légende et vie  d’Agoun’chich, (p.1)
Source d’un langage poétique qui emprunte à la langue berbère sa force suggestive comme ce « laurier –rose de mon pays qu’on appelle la pierre du vent » dans Soleil Arachnide (p.20) ; source aussi d’un bestiaire tout aussi fantastique , peuplé notamment par ces animaux légendaires que sont la hyène et le chacal qui hantent les régions « sudiques » et l’imaginaire berbère.
« Arbres épineux , mille fois vaincus et mille fois ressuscités, (…) , sans doute le symbole le plus représentatif de ce pays montueux que la légende auréole de ses mythes patinées et de ses mystères » (idem, pp.9-10)
L’arganier symbolise à lui seul le Sud , dans sa lutte pour la survie, sa capacité de résistance , son combat pour la terre, la culture et l’identité.
On le voit, cette évocation du Sud espace concert, physique , n’échappe pas à l’emprise de l’imaginaire. L’écriture va ainsi transformer cet espace en univers fantasmatique, lieu fui et rêvé , perdu et retrouvé, » soi-aimé et redouté » - écrit Khair-Eddine dans légende et vie d’Agoun’chich (p.20)- espace donc de l’ambivalence.
Si les propos ci-dessus insistent sur la permanence du lieu, sur son caractère indomptable voire éternel et sa capacité de résistance , celui-ci n’en reste pas moins un espace menacé , abandonné, trahi même. Menace du Nord, »victime de l’aliénation extérieure » , lieu de la modernité néfaste vers lequel émigrent ceux qui abandonnent le Sud- notamment le père- sur un Sud terrien qui « tend à s’effriter comme sous l’effet d’un rejet collectif », s’inquiète de dire l’auteur (p ;15)- de ce point de vue , le séisme qui frappe Agadir ne serait-il pas symbolique de cet effritement du Sud gagné par la modernité ?_ le Sud devient alors « terre orpheline », délaissée par les siens , en danger de mort. De là, l’écriture du lieu rejeté, trahi, fui. Mais si l’écrivain dénonce la trahison des autres, son œuvre est travaillée par son propre rejet, sa propre trahison et sa propre fuite.
Je n’insisterai pas ici sur un aspect de l’œuvre , maintes fois dégagé : la rupture avec l’ordre tribal , celui des ancêtres et du père, expression de la soumission , de la décadence du Sud vaincu, visage honni et violemment pris à partie par l’écriture de l’écrivain. Toutefois, là encore, l’ambivalence fait loi en ce qui concerne le versant , disons « patrilinéaire » , de cette représentation symbolique et identitaire de l’espace « sudique ». En effet, malgré son rejet pour les raisons évoquées ci-dessus, et aussi parce qu’il renvoie à un discours patriarcal sur l’identité , parole de pouvoir fondée sur la peur qu’elle cherche à inspirer :
« Aie peur de moi, je suis ton père ! aie peur de Dieu ! Bref, aie peur ! » (Moi, L’aigre, p.38)
Malgré son rejet donc par l’écriture , celle-ci reconnait qu’il est cet « ombilic réel qui (me)relie encore aux Berbères » dans Une vie, un rêve, un peuple, toujours errants (p.80). D’où cette impossibilité avouée par l’écrivain « d’en finir avec cette image du père , tellement obsédante « ; d’où aussi cette ambivalence dans le rapport avec l’espace « sudique », tantôt lieu identitaire et culturel , rapport tout aussi problématique donc que le lien avec le père lequel est à la fois celui qui transmet et celui qui rompt le lien avec le Sud pour le trahir avec le Nord, celui qui par ailleurs a répudié , donc trahi la mère.
De là , la thématique de la répudiation et de la trahison de la mère en rapport étroit avec l’abandon même de la terre » sudique ». « Ombilic réel qui relie encore aux Berbères », le père n’en reste pas moins l’éternel absent du liue « Sudique » , où la mère et le fils sont répudiés par le père. L’espace « sudique » devient alors lieu d’exil . « On m’exila dans le Sud », écrit Khair-Eddine dans le Déterreur (p.119) où la mère est répudiée ; celui-ci se transforme ainsi en espace maternel, coupé de la vile où se trouve le père qui répudie. Chargé de négativité parce qu’il marque cette » répudiation »du fils par le père- c’est –à-dire l’exclusion de son monde et l’expression de son pouvoir – et la résignation de la mère, laquelle révolte le fils, le Sud est aussi vécu comme lieu paisible , exil sécurisant , associé positivement à la mère :
« le Sud ! le Sud ! Ma mère ; la vraie (…) ma mère répudiée vivant seule (…) ma mère que je retrouvai qui m’appartenait qu’à moi seul errant dans la montagne chassant la perdrix, la colombe et les lièvres, grâce à quoi je me sui nourri . Sa maison surplombait une ravine , devant c’étaient des arganiers(…) Et, très loin, la montagne, le silence. On appelle cette contrée le Ventre du Torrent. Deux chaînes de montagne s’y font face., l’une humide et violette, l’autre rouge, corrodée , jaunissant à minuit quand la lune transfigure le paysage ».

(Le déterreur, pp. 119-120)

Lieu naturel , de l’enfance , de l’errance et de la liberté retrouvée, l’espace « sudique » est alors inaccessible pour l’écrivain en exil et apparaît comme un lieu mythique , soustrait au temps , objet de désir auquel seules l’écriture , désir tendu vers une projection mythique , et la parole imaginaire permettent le retour en même temps qu’elles en expriment la perte : » Elle ( associant la mère, la montagne, le ventre du torrent) n’est plus dans mes rêves qu’un feu follet vite dissipé , pas même une ombre , et chaque fois que j’essaie de l’approcher , de me plonger de nouveau dans son sourire , elle se dématérialise , s’effilochant complètement , me rejetant dans es songes confus où rien jamais rien ne sanctionne ma quête , mais où tout fuit , dérivant peut-être d’une poussière de cimetière tel qu’il en existe ici »

( Le déterreur, p.120)

Lieu perdu- en cela il s’inscrit de façon obsessionnelle dans l’œuvre , rappelons qu’il s’agit de la perte de la grandeur passée, de celle de l’enfance et de la mère et enfin de l’abandon de la terre – le Sud est désir et manque générateurs de l’écriture, lieu d’émanation qui se fait parole et corps , lei maternel et féminin d’un dire- désir suscitant l’écriture.
Lieu féminin car c’est la femme – berbère , précise l’écrivain dans Légende et vie d’Agoun’ chich- qui :
« a été tout temps pourvoyeuse des significations cachées du monde ( et qui nourrissait) le cerveau de l’enfant de légendes symboliques tout en lui faisant connaître les beautés diverses et immédiates de la terre , (…) , en déesse bienveillante car elle composait avec les éléments , était les éléments , (…) , se confond(ant) avec la renaissance de la Nature ( sudique), ( elle initiait) aux changements de saisons (qui) se transformaient en festivités dionysiaques où le désir vital acquérait une dimension propre aux mythologies les plus envoûtantes ».
Ainsi, la femme berbère –« qui vit sa montagne »- transmet une part identitaire enfouie , occultée et sacrifiée dans l’individu, pourtant première , une culture qui renvoie dans légende et vie d’Agoun’chich (p.12) à la « terre et connaissance viscérale de cette terre ». Celle-ci s’ancre dans un espace , lequel est l’écrivain « d’abord une langue (puis) il s’annonce géologiquement , c’est aussi l’habit des femmes pourvoyeuse des significations cachées du monde » (idem, pp.9-10).
Langue , espace et imaginaire disent le Sud et constituent les thèmes matriciels autour desquels le récit s’organise. L’espace « sudique « est alors champ symbolique , sphère culturelle marqués par la figure maternelle, lieu dans lequel prennent place la culture et l’imaginaire berbère, celui d’une mémoire culturelle, espace-corps premier et inaugural, espace de l’oralité.
Si retrouver le Sud , c’est fusionner avec ce corps inaugural, maternel, quitter le Sud , c’est abandonner la mère. Ainsi, il est à chaque fois question de l’errance loin de la mère et de la « culture terrienne, organique,(…) , base de toute connaissance » dont elle est l’initiatrice. L’écriture est ainsi travaillée par cet abandon de la mère et de la terre et par l’effritement de la culture terrienne , inquiète de cette mort-trahison ( rappelons que la scène de la mère malheureuse , attendant le retour du fils obsède Khaïr-Eddine et ce à travers des récits légendaires : le saint Sidi Hmad ou Moussa, Hamou ou Namir ; Agoun’chich abandonne tout pour entreprendre son voyage vers le Nord).
Aussi l’évocation du Sud conduit-elle inévitablement à la constatation d’une réalité contraignante et décevante, celle d’un espace : terre et culture, abandonné par les siens- à l’instar de la mère délaissée par le fils, répudiée par le père – et donne lieu , une fois de plus, à une double écriture, celle de la mauvaise conscience d’une part , d’un Sud réinventé, production d’une autre image plus séduisante, plus gratifiante , compensation et revanche sur le réel, d’autre part.
Écriture de la culpabilité, celle d’avoir trahi à son tour la mère et la terre pour rejoindre le père et le Nord, qui se traduit à travers cette inscription obsessionnelle de l’espace « sudique » dans l’œuvre , à travers aussi cette ambiguïté caractérisant la relation de l’écrivain avec le monde « sudique » qui obsède d’autant plus son écriture qu’il l’a volontairement fuie. Mauvaise conscience enfin lorsque l’écrivain ne peut pas faire autrement que de chanter cet espace sur lequel il a tant « craché » par ailleurs, que ce soit dans Une odeur de mantèque, le Déterreur ou encore Une vie, un rêve, un peuple, toujours errants qui s’en prend à » cette engeance qui ne torche le cul qu’avec un caillou sec « (p.82).
L’exemple le plus frappant de l’expression de cette mauvaise conscience et de la constatation du réel angoissant , du glissement dans l’imaginaire compensateur , enfin, c’est Légende et vie d’Agoun’chich ( notons que ce n’est pas un hasard, s’il est aussi le livre du retour et de la réconciliation).
La fuite dans l’imaginaire vers le Sud mythique et légendaire y vient à la suite des Vingt pages qui évoquent la terre , ses traditions mais aussi – juste avant le récit de la légende- son abandon et son effritement. Elle vient aussi après la constatation qu’au bout de :
« vingt ans d’absence , on n’est plus qu’un étranger un touriste égaré=ou un flic, (…) aux yeux de ceux qu’on avait vu naître,( que) vous n’êtes plus d’ici , que votre patrie est partout sauf chez vous , (et surtout) quel régal après les vins forts de l’errance que le broc de petit-lait saupoudré de thym moulu. Cela vous émeut tellement que vous vous plongez malgré vous dans le passé » ( p.20).
Le passé évoqué est celui de la légende de l’ancêtre fondateur, Agoun’chich , qui incarne à lui seul le combat du Sud contre la colonisation, le Nord « corrupteur » et le monde moderne , combat pour la survie , la terre et la culture, pour l’identité enfin. Le texte chante , exalte , à travers la figure légendaire d’Agoun’chich , la valeur guerrière ainsi que la capacité de résistance non seulement du héros mais aussi du peuple et de la Nature « sudique », tels ces « arbres épineux (l’arganier évoqué ci-dessus) mille fois vaincus et mille fois ressuscités » (p.9).
Une fois de plus chez Khaïr-Eddine , c’est par le biais de l’imaginaire que sont célébrées les retrouvailles avec l’espace « sudique » qui ne semble être accepté que dans sa dimension mythique et symbolique , qu’en tant que Sud réinventé , créé , investi par l’imaginaire , tellement le réel semble intolérable et suscite inévitablement la fuite : exil ou plongée dans l’imaginaire . Le Sud construit devient ainsi espace-refuge , lieu de la marginalité , en rupture totale avec le Sud de la réalité évoquée ci-dessus. Espace rêvé et désiré , nommé « sudique » - néologisme significatif de la création totale- devenu espace scriptural en qu’il alimente l’écriture, la justifie même , comme si elle avait besoin de s’inventer son territoire , de s’inscrire de façon obsessionnelle , nous l’avons dit, dans ce lieu pour se donner une légitimité en quelque sore . Le Sud devient alors si mythique, si inventé qu’il n’est plus localisé , lieu si obsédant, toujours fui, toujours retrouvé- il y a toujours chez Khaïr-Eddine un car en partance pour le Sud ou de retour du Sud- auquel Khaïr-Eddine semble avoir lié le sort de son écriture, tellement il lui colle à la peau et à la plume.
Paradoxe chez cet écrivain de l’errance – car « l’amour de l’exil et de l’errance s’est de nouveau emparé » de tout berbère, dit Légende et vie d’Agoun’chich (p.23)- que cette inscription obsessionnelle du lieu (« sudique ») dans son œuvre et auquel il rêve sans cesse. Aussi , cet espace fui et par là tout puissant , jamais conquis , envahissant au point de hanter l’écriture , ne fonctionnerait-il pas comme un révélateur , un miroir dans lequel L’écrivain viendrait se chercher , tantôt se retrouvant, tantôt se fuyant et e se refusant .
D’où le va-et-vient incessant de l’écriture entre le lieu fui pour l’errance et le leiu retrouvé , fondamentalement imaginaire, en ce qu’il reste accessible uniquement par l’écriture .
En fait, la relation avec le Sud ne peut être qu’ambivalente, voire ambiguë , tant elle est liée à la question de l’identité , prise entre le refus et l’acceptation d’elle –même. Tantôt honni, tantôt sublimé , pris en charge de toute façon par l’écriture , investi par l’imaginaire pour être soustrait au devenir fatal, l’espace « sudique » est tout d’abord représentation esthétique se transformant au fil de l’écriture en lieu identitaire , espace de construction/déconstruction du « je » , et en cela problématique chez Khaïr-Eddine.

Professeur Zohra MEZGUELDI
Universuté Hassan II
Casablanca- Aïn Chok.


  



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