L'espace imparti aux femmes!

 Par Jaafari Ahmed  (Prof)  [msg envoyés : 943le 28-04-13 à 10:27  Lu :1013 fois
     
  
 accueil


Concernant les représentations des femmes dans la littérature, comme dans l'imaginaire social d'ailleurs, j'avais interrogé Mon professeur de littérature Mme Iraqi,sur l'espace réservé aux femmes dans les écrits des auteurs marocains d'expression française!
- Nous essayons de nous intéresser aux représentations des femmes chez nos romanciers marocains d’expression française. Et nous voudrions aborder la notion de l’espace dans leurs récits. L’espace dans le récit est généralement considéré comme un élément de composition secondaire par rapport aux éléments principaux tels que la psychologie et l’histoire des personnages. Toutefois, Cet espace dont la première fonction est d’assurer un potentiel de réalité à des êtres imaginaires ne concourt-il pas également de façon implicite à indiquer les rôles des personnages féminins ?
En effet l’espace fait d’abord signe par sa référence à une organisation sociale antérieure à celle du récit et qui a ses origines dans la réalité. Ainsi, l’imaginaire de l’écrivain puisant dans la réalité ne peut que se plier à la dialectique déjà existante entre l’espace et la conduite de l’individu qui l’occupe.
Pris dans cette perspective, il est possible de considérer l’espace comme un élément symbolique qui enrichit les personnages en donnant une touche supplémentaire à leur façon d’être.
Dans le roman marocain, l’espace joue un rôle déterminant dans la composition des personnages, notamment du personnage de la femme. Cet espace diffère selon l’appartenance de l’écrivain au sexe masculin tels que Driss Chraïbi, Ahmed Séfrioui, Tahar Ben Jelloun ou au sexe féminin tel que Halima Ben Haddou.
Pour les écrivains de sexes masculin l’espace constitue un élément dynamique, fondé sur la ségrégation, il est grossièrement réparti en deux : l’intérieur réservé aux femmes et l’extérieur aux hommes ;
Si l’extérieur – espace imparti aux personnages masculins, ne se présente sous aucune ambigüité et désigne des lieux publics et ouverts ; l’intérieur, espace féminin, s’avère une notion difficile à cerner car les lieux qui à priori font partie de l’extérieur se transforment sous la plume des écrivains en lieux intérieures privés et fermés dès que les personnages féminins y pénètrent.
Les lieux où l’on rencontre les femmes sont par ordre d’importance : la maison, le bain maure, les souks et les lieux saints. Mais la maison constitue le dénominateur commun des personnages féminins.
La maison, qui représente le lieu des femmes par excellence, est pourtant habitée également par les hommes. Or, les écrivains ne lui attribuent de valeur significative qu’en rapport avec les personnages féminins. En effet, la psychologie des personnages masculins ne dépend d’aucune façon de cet espace : ils peuvent tout aussi bien y rester ou le quitter sans que la notion de liberté ou d’emprisonnement n’intervienne.
En revanche cette notion est manifeste dans les récits, et la description de la maison est toujours fonction de celles qui y vivent. Dans l’ensemble des roman, la maison apparaît triste et sombre.

- Oui, dans Le Passé Simple, au moment où le père et ses enfants installés dans la salle à manger attendent le fils aîné pour s’attabler, la mère est assise toute seule dans la cuisine où « Il n’y avait de lumière que le rougeoiement du braséro »

Oui, en effet, sa solitude et sa tristesse sont traduites non seulement par la faiblesse de l’éclairage, mais aussi par l’absence de couleurs autour d’elle ; on apprend par ailleurs que la cuisine a un carrelage blanc et noir, tel échiquier sur lequel se joue le destin de cette pauvre reine esseulée. Terne et triste, la maison est perçue comme un lieu étouffant peu propice à la gaieté. La maison est carrée, haute, blanche, elle est en ciment armé .Cette description aurait été sans grande importance si elle n’était précédée d’un long discours dénonçant la condition de la mère, implicitement le narrateur établit un rapport étroit entre ce lieu théoriquement commun à toute la famille et le personnage de la mère. Ainsi, les termes de la description prennent tout leur sens ; le matériau de la construction, l’absence de rondeur et de couleur, tout en signifiant l’aspect imposant du lieu témoignent de la tristesse vécue par la mère.
- À ce sentiment de tristesse s’ajoute la solitude des femmes à l’intérieur de la maison ?
En effet, même la présence des autres membres de la famille ne comble pas le vide qui s’installe autour d’elles ; aussi de sa cohabitation avec son mari, la mère dans Harrouda de Taher Benjelloun, dit : « nous partagions la maison où je devais faire l’apprentissage de la solitude eu silence »
On retrouve des propos analogues dans La Civilisation Ma Mère !...
Tristes et seules, les femmes ne disposent pas d’un espace personnalisé comme c’est le cas des personnages masculins. Dans le Passé Simple, Driss occupe une chambre aménagée à son goût, où il se retire pour rêver ou réfléchir. À l’opposé, la mère passe son temps entre la cuisine et la chambre conjugale et ni l’une ni l’autre ne se présentent sous un aspect accueillant. Tout en étant l’espace des femmes, les maisons sont déshumanisées dès que leur description est en rapport avec la situation des femmes, et le même lieu est perçu différemment par les écrivains selon s’il s’agit de la présentation d’un personnage masculin ou d’un personnage féminin.
D’autre part, ces maisons sont privées d’ouverture vers l’extérieur. Dans la Boîte à Merveilles où une liberté est accordée aux femmes, les fenêtres, bien qu’existantes, donnent sur un lieu qui forme qui forme un tout avec la maison, le patio. Cour intérieure, elle représente le dehors du dedans, un dehors statique, sans imprévu, sans surprise, offrant aux femmes un spectacle immuable.
- Ce qui caractérise aussi « la maison des femmes », c’est la porte qui sépare le dedans du dehors ?
La porte, qu’elle soit ouverte ou fermée, elle joue un rôle déterminant notamment dans les romans de Ben Jelloun et de Chraïbi où elle symbolise l’emprisonnement. Ainsi la maison est considérée comme une véritable forteresse de laquelle ne peuvent et ne doivent surtout pas sortir les femmes, sous peine d’être punies par celui qui en possède les clefs.
En revanche, si les femmes sont barricadées, si elles étouffent dans les limites imposées, il est un lieu intermédiaire qui leur permet de s’oxygéner sans enfoncer la porte : il s’agit de la terrasse qui tout en faisant partie de la maison s’en détache par son aspect externe. Entre le dedans et le dehors, la terrasse est un lieu totalement féminin qui procure aux femmes quelques satisfactions.
Tout d’abord, c’est un lieu de rencontres et de confidences : dans cet endroit, à l’écart des regards de l’homme, elles se parlent, elles échangent leurs réflexions, elles s’évadent. C’est là que les personnages de Moha Le Fou, Moha Le Sage dévoilent leur véritable visage, c’est là que Dada et Aïcha réintègrent leur identité en se souvenant de leur passé. « La nuit, elle montait ( Dada) à la terrasse de la grande maison et racontait sa vie aux étoiles ».
Espace –refuge dans lequel les femmes sont libres d’être et de s’exprimer, la terrasse assume également une autre fonction. Située en hauteur, elle permet aux femmes d’assister à des spectacles qui passent ailleurs, au-delà des portes, et elle apparaît ainsi comme une tour de vigie de laquelle elles regardent sans être vues
- Il arrive dans des circonstances particulières que la porte cède, qu’elle s’ouvre et que les femmes sortent. Mais dans la rue, comme sur les terrasses où elles voient à l’insu des autres, les femmes sont protégées par de longs vêtements et par des voiles ?
Hors de leur élément- dans l’espace interdit- les femmes éprouvent un sentiment de malaise mêlé à un sentiment d’angoisse.
En fait, nos personnages n’investissent pas réellement la rue, celle-ci reste un lieu de passage de la maison à d’autres lieux traditionnellement réservés à la femme tels que les lieux saints, les souks et le bain maure.
Dans la Boîte à Merveilles, le saint Sidi Ali Boughaleb est reconnaissable par la multitude des chats et « son essaim de femmes ».
Lieu de l’invocation – donc espace ouvert aussi bien aux hommes qu’aux femmes- il n’est pourtant fréquenté que par ces dernières qui s’y rendent pour soulager leur cœur et demander à des force occultes la satisfaction de leurs désirs et la réalisation de leurs rêves. Ce lieu devenu par tradition féminin reflète l’angoisse et la profonde insatisfaction des femmes, sentiments que l’on trouve rarement réunis chez un personnage masculin.

- De même que les lieux saints, les souks qui sont en principes des espaces ouverts et publics prennent l’aspect opposé. Dans La Boîte à Merveilles, nous lisons : « Le gazouillis des femmes prêtai à ce lieu je ne sais quelle atmosphère d’intimité. Les marchands eux-mêmes ne ressemblaient pas à ceux des autres souks. La plupart était des jeunes gens, beaux de visage, très soignés dans leur mise, courtois dans leur langage ».
Ainsi le narrateur en décrivant les femmes dans la Kissaria ne transforme-t-il pas magiquement ce lieu en espace intérieur ?

Le désir de nier la présence des hommes aux côtés des femmes est manifeste dans ce passage où la description des marchands se démarque de celles des autres personnages masculins où virilité et force sont soulignées.
Ces hommes à qui doivent nécessairement s’adresser les femmes se caractérisent par les critères de la beauté féminine, ce qui a pour effet d’éliminer un quelconque plaisir du groupe féminin au contact de l’espace masculin.
Mais, c’est au bain maure, lieu féminin par excellence que les femmes peuvent réellement s’exprimer.
À L’inverse de la terrasse, de laquelle les femmes assistent passivement aux rares spectacles qui s’offrent à leur regard, le bain maure se transforme en espace théâtral, et du statut de spectatrices placées sur des tribunes, les femmes passent à celui d’actrices sur scène. Les chamailleries entre femmes font l’objet de longues descriptions notamment dans La Boîte à Merveilles où le narrateur conclut :
« On voyait naître le drame, on le voyait se développer, atteindre son paroxysme et finir dans les embrassades ou dans les larmes »
Ce Lieu de la liberté d’expression , il est également celui de l’expression corporelle . Espace chauffé et sombre, il permet aux femmes de découvrir leur corps et de l’éveiller à la sensualité. Dans Harrouda, il apparaît comme le lieu de la transgression de l’ordre, de la norme :
« Nous nous retrouvions souvent au bain(…) dans l’obscurité , nos corps se touchaient parfois »
Même dans la boîte à Merveille, récit imprégné de pureté, cet aspect se retrouve en filigrane :
« Je me demandais ce que pouvaient faire toutes ces femmes qui tournoyaient partout(…) Ma mère prise dans le tourbillon émergeait de temps à autre d’une masse de jambes et de bras ».
Lieu du jeu théâtral et des jeux érotique, l’espace du bain à l’égard de celui de la terrasse s’oppose à l’espace limité et statique, de la maison.
- Ce tour d’horizon permet de constater que quelle que soit leur fonction, les différents espaces féminins sont tous définis par leur aspect fermé. Même la rue mobile aux événements imprévus devient  pour nos personnages féminins une autre sorte d’espace intérieur marqué par l’immuabilité. Mais qu’en est-il du personnage de Aïcha, chez Halima Ben Haddou ?
L’espace choisi par Halima Ben Haddou pour son héroïne dans Aïcha La Rebelle s’opposé diamétralement à ceux évoqués jusqu’alors .
En effet, Aïcha vit dans un espace rural : à aucun moment, elle n’est décrite à l’intérieur d’une maison ou d’un quelconque espace spécifiquement féminin. Bien au contraire, ce qui la caractérise, c’est le contact permanent avec la nature.
De plus, excellentecavalière, elle ne se déplace qu’à cheval , et les promenades équestres nombreuses dans le texte semblent vouloir insister sur la totale indépendance de Aïcha. Le choix même du loisir en principe masculin est significatif dans la mesure où il permet à la romancière d’affermir le caractère autonome de son personnage.
Dans ce récit, les flâneries d’Aïcha dans la nature ne se présentent jamais sous le signe de la neutralité ou de l’angoisse ; elles sont toutes marquées par la profonde adhésion du personnage à la nature, espace symbolisant la liberté. De tous les personnages féminins, Aïcha est sans aucun doute le seul à ne pas éprouver de sentiment de malaise à l’intérieur de son espace.
Comme si l’espace citadin, qui repose sur un code culturel défini et organisé par les hommes avec ses délimitations spatiales entre le dedans et le dehors, serait en dysharmonie avec le désir des femmes ; et que La nature espace sans frontières stables, serait le seul espace susceptible de symboliser le bien-être de la femme .

- Quelle signification renferme donc la récurrence des espaces fermés chez les romanciers ?

Qu’il soit intérieur ou extérieur, l’espace imparti aux personnages féminins, et notamment aux mères, est celui de l’intériorité : maternité et intériorité semblent indissociables dans nos récits.
Les mères, vivant dans les foyers au cadre triste , apparaissent non pas en tant que personnes libres de leur choix, mais en gardiennes involontaires d’un espace en dysharmonie avec leur désir d’être.s
La rue, seul espace réellement extérieur représente pour nos personnages féminins un lieu étranger qu’elles se hâtent de traverser pour se retrouver dans un espace intérieur.
Comme si les auteurs , tout en déplorant la claustration féminine , se dépêchent de renvoyer leurs personnages féminins dans des espaces limitées, présentés, malgré leur aspect négatif, comme le seul lieu sécurisant.
Comme si cette unanimité signifie-t-elle que la femme n’est vouée qu’à l’intériorité. Les écrivains, alors, ne répondent-ils pas à leur insu, par le choix du cadre spatial, à un désir secret et peut-être commun à tous les hommes : celui de garder la femme à l’intérieur, afin de préserver leur propre intériorité ? Et dans ce cas les personnages féminins ne deviennent-ils pas eux même un espace intérieur sécurisant pour les hommes ? Espaces fermés dans des lieux tout aussi fermés!

  



Vous aimez cet article ?
Partagez-le sur
  Djc: chapitre xiii!
  Mettre la production écrite à l'esprit du temps
  Tous les messages de Jaafari Ahmed

InfoIdentification nécessaire
Identification bloquée par
adblock plus
   Identifiant :
   Passe :
   Inscription
Connexion avec Facebook
                   Mot de passe oublié


confidentialite Google +