L'émigré dans les boucs de chraïbi, entre quête d'amour et expulsion.

 Par AMMARI Najlae  (Prof)  [msg envoyés : 83le 18-10-15 à 16:50  Lu :581 fois
     
  
 accueil

Des hommes qui ont tellement souffert qu'ils se sont transformés en êtres insensibles aux misères les plus cruelles. Des charognes qui vivent à la marge de la société, du temps et de l'espace et qui meurent lentement après avoir été dépouillés de leur espérances, après avoir perdu leurs illusions et leurs foi en  cette Europe des Lumières et des droits humains les plus simples. Tel est le portrait des émigrés Nord-Africains dans "Les Boucs", roman de Driss Chraïbi qui ne se contente pas de transmettre l'image forgée des émigrés et de mettre à nu leur misère  mais donne naissance à une nouvelle écriture du moi profond présenté comme un siège d'une lutte atroce et acharnée, reflet de cette permanente torture intérieure d'un moi déchiré qui a  heurté le mur raciste le séparant et l'isolant du monde extérieur. A l'image de cet écrivain marocain, le personnage principal Waldik Yalann lutte avec ténacité dans le but de reconstruire l'homme nouveau à travers son roman "les Boucs". Or, une lutte individuelle saura-t-elle libérer des êtres désespérés et muselés qui cohabitent avec leur agonie éternelle? A travers cette mise en abîme Chraïbi arrivera-t-il à  garder intacte sa position de témoin/observateur neutre?
Ce texte original et séduisant qu'il se voit incapable de reproduire serait-il une incitation des hommes à se voir sans recours aux préjugés? Interrogation sur le statut d'hommes sans identité, mise en exergue de contenus de consciences tourmentées, remise en question d'un univers où la vie de l'homme est pleine d'angoisse  , voici ce qu'est ce livre qui secoue brutalement  le lecteur Français ou Arabe et dérange ses clichés inébranlables.
Tout en traduisant le drame profond de émigré, l'écriture arrivera-t-elle donc à racheter l'émigré Nord-Africain vis-à-vis d'une société qui le méprise ?  Il serait difficile de trouver une réponse à cette problématique sans  analyser cette crise d'identité dont souffre le Nord-Africain. Il faudrait également détailler les résultats néfastes de cette crise: des conséquences qui n'épargnent ni l'Autre ni l'émigré lui-même pour étudier enfin le drame personnel de l'écrivain qui veut dépasser sa condition de Bicot.
    Le portrait des Maghrébins qui ont quitté leur pays natal pour réaliser leurs rêves à l'Europe met en scène des êtres qui ont dépassé cette douleur qui résulte d'une crise d'identité ou d'un tiraillement entre deux cultures totalement différentes. On est face à des émigrés qui ont perdu tout sentiment d'appartenance et toute identité. 
     Les boucs dans le livre de Chraïbi sont des êtres à la fois déracinés et inadaptés. Leur origine et la civilisation occidentale leur sont étrangères. "Est-ce que je suis une fonction du temps? Ici, je ne suis pas encore né". Cette réponse de Yalann au commissaire français nous permet de déceler ce malaise éprouvé par l'émigré qui a perdu tous les repères spatio-temporels. Les Arabes continuent d'évoquer leur passé qui semble "une antiquité brumeuse, peuplée d'ombres et d'échos " Une nostalgie pleine d'amertume comme le cas de l'arabe qui surveillait attentivement la lampe à pétrole et des vieux émigrés dont les cœurs s'amolissent l'écoute de la voix d'un cheikh chantant le koran:"cet incantatoire koranique dépassait les mots,les idées et les valeurs humaines ". Ces Arabes "pleuraient. Sans bruit et sans larmes". Cette nostalgie est associé également une ironie qui démystifie le passé comme l'exemple des Arabes jouant aux cartes en"pariant la chamelle du pays, le lopin de terre que légueraient les vieux un jour (...) pariant la soeur, la mère.." Bref un passé pareil à "un conte de fées propre à meubler une veillée " un passé fabuleux  qui a perdu son caractère sacré et réel. Ces hommes ne sont "situés ni dans le temps ni dans l'espace". Cette transplantation dans un présent différent dans lequel ils se voient incapables de s'intégrer pousse certains à rompre avec leur passé comme le cas de Yalann Waldik qui veut tout reprendre par le commencement, vivre "à partir d'une mauvaise greffe " souligne son ami algérien Raus. Cette rupture avec les racines atteint son paroxysme chez le condamné à mort qui a changé la structure de son visage, cuit les   empreintes digitales et changé son nom!Le même désir anime les deux: renaître de leur cendre, brûler et sacrifier leur passé En se modifiant radicalement.
Qu'est-ce qui obligera alors un homme de s'expatrier sinon la quête d'une vie moins pénible et plus honnête? Les émigrés Nord-Africains sont en quête du bonheur et de la vie.
     S'il abandonnent leur patrie et frappent à la porte de l'Europe c'est qu'ils étaient séduits par cette Europe "mirage du Nord".  Les Arabes découvrent à leur arrivée que la réalité ne ressemble guère à ce qu'annonçaient les panneaux publicitaires en Algérie.  Le désenchantement de Waldik qui n'est qu'un exemple parmi d'autres est très profond dès la scène de son arrivée en France  où il sera dépouillé de son argent, de ses rêves, voire de "sa puberté sexuelle" , ce qui résulte du sentiment d'impuissance et de l'humiliation qu'il se voit incapable d'envisager. L'image de l'Europe des droits humains est remise en question par Yalann Waldik qui lance en repartant à son pays: "quel absolu nous avons tous de cette Europe! " mais également par le commissaire français qui avoue qu'(il n'y a pas de travail,  pas de gîte, pas de fraternité. Que des interrogations d'identité, des cartes de chômage et des promesses. Rien d'autre". Chraïbi bat en brèche  les valeurs humaines,fraternité, liberté et égalité, fruits de la révolution. Cette désillusion devient plus atroce à cause du racisme . Le Nord-Africain est un être  rejeté que personne n'essaie de comprendre ou de "voir". Il y a même une conception européenne du "bicot standard". Raus est conscient du poids des préjugés séculaires et de la haine ancrée dans la mémoire des Européens et transmise d'une génération à l'autre. C'est pourquoi il ne cesse de répéter cette vérité devant Waldik "tu es un Bicot et j'en suis un, même sac même contenu, avec une telle force du préjugé que Simone (la concubine de Yalann) ne s'apercevrait pas de la différence,  si par exemple un soir je prenais ta place dans le lit". Mais Dès les premières pages le préjugé aveugle l'européen qui met tous les Nord-Africains dans le même panier , notamment lors du vol du morceau de la viande, le boucher "donne un signalement précis de son voleur: Nord-Africain" Celui-ci, pour un Européen,  est forcément un criminel dangereux. 
Tahar Ben Jelloun dans son livre < "La plus haute des solitudes" met en lumière  la misère psychique de l'émigré Nord-Africain en ces termes: " la misère matérielle.(.. ) est de plus en plus connue et dénoncée. Mais que dire de l'autre misère, moins visible,  plus évidente,  celle de la solitude,  celle qu'ils subissent dans la rue, dans la chambre, dans le sommeil? On n'en parle jamais."  De son côté, Chraïbi jette des lumières sur le regard des Français plein de mépris et d'étonnement à la vue de ces étrangers avec leur "pas pesant,  les bras ballants et la face effarée". Ces créatures vues comme des esclaves ou des automates, ces sisyphes des temps modernes que "pas une prison, pas un asile, pas une croix Rouge" n'a daigné accueillir,  concrétisent "la faillite de la civilisation,  sinon de l'humanité". Le protagoniste explique que la souffrance des émigrés découle non pas de (leur incapacité de s'adapter, mais de l'acharnement que l'on déploie a vouloir les adapter )
        
    Ainsi, face à toutes les formes de haine et d'expulsion les boucs envisagent leur condition de Bicots avec résignation. Ils ne se révoltent jamais contre les systèmes racistes  mais préfèrent plutôt se retirer et accepter leur sort de minoritaires victimes en se persuadant que " de tout temps,  en tout lieu,  toujours il y avait eu un lot d'hommes- et non seulement les Africains en France - promus au sacrifice : Nègres en Amérique,  Juifs dans le Proche-Orient, musulmans de l'Inde.." C'est une manière de se consoler que de croire que  "les misères, les hargnes, les haines, la faim et la cruauté des hommes étaient aussi nécessaires qu'un émondement  ou une taille d'arbre". L'émigré essaie ainsi de forger une explication qui donne sens à son drame absurde. À cette apparente réconciliation avec leur réalité vient s'ajouter une exclusion volontaire des boucs rassemblés en troupeau pour subir la même souffrance.
En effet, Tahar Ben Jelloun qualifie les Nord-Africains , qui sont venus le consulter dans le centre de médecine psychologique, "d'hommes qui prennent l'initiative de l'exclusion  face à la répression, à la haine et au racisme ordinaire". De même, les Boucs abandonnées par la société refusent  tout ce qui puisse les lier à l'humanité. L'image qui revient souvent dans le roman est celle d'animaux regroupés  dans un même espace isolé du monde, une sorte de troupeau  rejeté par la société et guidé par le Caporal,un vieil émigré. Waldik se trouve  obligé de supporter les pires conditions de vie " comme n'importe quel animal se fiant à ses instincts ". Les lieux auquels il recourt afin de dormir font allusion à cette identité tiraillée entre son passé vulnérable et son futur dont les traits ne sont pas encore évidents: "une vieille maison en démolition ou dans un bâtiment en construction" voire "une voiture cellulaire arrêtée à la porte du commissariat". Les émigrés se sont réduits comme les bêtes à deux instincts: 'l'estomac et le toit". La  sexualité, quant à elle,  est passée sous silence dans (Les Boucs ). Serait-ce une allusion au refoulement de cet instinct qui se transforme en "une abstinence forcée"? L'image de primitifs ou de sauvages retirés volontairement se répète surtout lors de la fête du sacrifice,  leurs cris de joie, leurs chants d'initiations et sorcellerie africaine, leur danse en rond  et leur feu gigantesque. Isabelle, la française invitée par Yalann à voir les vingt-deux   boucs "n'avait pas même besoin de parler" pour découvrir qu'ils sont des hommes qui se sont servis de leur misère "comme d'un couteau " pour couper "tout ce qui pouvait les relier encore à l'homme, à un passé,à un avenir et à une vie d'homme".
       Par conséquent , face à toutes les formes de discrimination et de pression sociale exercée sur lui, l'émigré ne se révolte jamais verbalement mais sa rébellion et sa revanche prennent une forme plus violente.
       Le Nord-Africain dans (Les Boucs) finit par intérioriser la structure mentale qui fait de lui la figure du dominé et du subalterne. Le Chrétien est perçu par le protagoniste comme le Sauveur: "un homme ayant non seulement un emploi et un sens de vie, mais procurant la vie ou le moyen de vivre à d'autres".Cette valorisation de l'autre s'oppose à une sous-estimation abusive de soi. le complexe d'infériorité et le sentiment d'avilissement semblent inhérents au Nord-Africain et c'est ce qui lui est reproché à la fin du roman: accepter cette condition de boucs émissaires victimes de l'injustice et de l'oppression. Cette vérité quoique difficile à digérer par l'Arabe est déclarée par Isabelle: "vous vous êtes toujours laissé faire. Vous avez toujours été en état d'exploitation,  vous aimez bien qu'on vous exploite ".  Cette infériorité est mise en évidence également lors de la visite de l'écrivain Mac O'Mac où Waldik devient un simple invité dans son propre foyer. Il se comporte comme un robot en présence du Français: "il m'indiqua la porte, la chaise. Je fermai l'une, me rassis sur l'autre". D'ailleurs, la chaise est un objet omniprésent dans le roman, ce qui accentue cet état d'homme/objet qui se laisse manipuler: la description de cette posture d'automate "j'étais toujours sous l'effet de la stupeur, posé sur ma chaise plutôt qu'assis" souligne que Waldik se métamorphose en une marionnette,on le voit bien,  qui se contente d'exécuter les ordres du Français. Ce sentiment d'infériorité est la source principale de cette passivité qui devient un trait qui caractérise l'Arabe selon Waldik: "Un Bicot est toujours prêt à partir, à se résigner(...) il en a tellement de résignations, comme une espèce de ferrailles.) Les bicots sont habitués à l'attente avant même  d'émigrer. Même chez eux ils ne possédaient qu'un récépissé de demande de carte d'identité. Ce qui les attend en Europe est pire : une carte de chômage "un semblant d'espoir". D'où les propos ironiques des Arabes restés chez eux:" Nos fils sont payés par les français pour ne rien faire". Voici la description des boucs lors de la recherche d'un travail : ils attendent longuement l'ouverture du chantier "silencieux, patients, ne battant pas de la semelle, avalant soigneusement leur salive" le commentaire du narrateur lucide souligne qu'ils "semblaient faits pour attendre; leur vie, leur destin, leur substance même était une suite d'attente,ils le comprenaient parfaitement,  jamais ils ne s'en étaient révoltés" conscients également qu'ils ne sont que des "déchets de la civilisation en marche".
      
      Le mépris et l'humiliation amplifient le sentiment de solitude et déclenchent un désir de s'absenter aussi physiquement que moralement. L'effacement physique et spatial est mis en exergue par le biais du portrait des Bicots qui ont "une prédilection pour des impasses, désaffectés comme eux, terriers, ternes de jour et de nuit, ils n'en sortent que la nuit mais ne s'en éloignent guère,  le jour les blesse, la dignité les guette, il rasent les murs vêtus de manteaux ternes comme eux et comme leurs terriers et s'en retournent bien vite à leurs terriers, exactement ce qui leur faut, ces animaux blessés qui ont honte de mourir au grand jour" . Cette description détaillée met le doigt sur le sentiment de honte éprouvé par ces clandestins qui refusent de "se voir" et qui camouflent leur blessure en créant leur propre territoire à la marge d'une société castratrice. C'est ce qui expliquerait leur recours aux caves où toute lumière est strictement défendue par eux  et aux mines pour travailler: ils n'aimaient pas se voir ou voir leur misère". En plus, on remarque que les boucs baignent dans un état d'assoupissement et de léthargie pendant la saison de l'hiver, ce qui les réduit à des cadavres n'ayant pas "d'âge, pas de sexe, vêtus de grisaille et de brume, indistincts même de la détresse qui les entourait", des charognes qui attendent patiemment l'écoulement d'un temps qui semble élastique . Ces espaces fréquentés par les boucs font d'eux des hommes qui ont appris à mourir lentement.
Certes l'auto-destruction et le retrait sont les fruits de la discrimination mais la revanche des émigrés atteint également la civilisation du pays qui les a mal accueillis.
       La vengeance des boucs a pour cible principale cette civilisation qui les a niés et dépossédés de ce qu'ils ont de plus humain. D'où cette violence qui n'épargne ni les personnes ni les objets qui appartiennent à l'Occident. Aux yeux de l'émigré, tout ce qui l'entoure lui rappelle son infériorité, même la nature semble l'insulter : "Bicot, disait le vent, malfrat,arabe, crouillat,sidi noraf..) injures auxquels répond le cri désespéré de Raus qui justifie cette relation logique entre le racisme et l'exclusion d'un côté et la haine et la violence de l'autre :" je chômerai, je vagabonderai, je volerai, je tuerai...puisque le monde, l'Europe, le Chrétien ne veulent nous considérer, nous Bicots, que par ce petit vasistas ouvrant sur nos mauvais instincts, sur nos déchéances à nos propres yeux " les vingt-deux  Boucs tiennent à cette promesse ou plutôt "profession de foi" en assassinant l'entrepreneur français qui a refusé de les employer. Le trouer de vingt-deux coups de couteau  prouve que cette revanche collective n'a assouvi leur colère qu'en y participant tous. Cette violence se traduit chez Yalann d'abord par son sadisme et son hostilité à l'égard de tout ce qui est occidental. En tuant le chat qui lui était fidèle, sa "prescience criait: virtuellement, tu étrangles Simone,virtuellement". Mais, refusant cette réalité, il justifie  et légitime cet acte par l'accusation du chat d'avoir des crises d'épilepsie qui ont causé la maladie de son enfant. Ensuite, la haine de Yalann vise tous les symboles de la civilisation:  en introduisant la chaise dans la cheminée il rappelle que "l'Arabe n'a jamais su s'asseoir que par terre et qu'à son sens une chaise, produit de cette civilisation...ne représente somme toute que des bouts de bois" . Plus tard, Raus lui dévoile que sa haine déguisé vise tout ce qui appartient à cet Autre qui l'écrase même les arbres  qu'il a "abattus.. à coups de haine".
5
        Dans (Les Boucs), la lutte contre le racisme et la volonté de réhabiliter l'image d'un Arabe civilisé digne du respect reste individuelle, donc dérisoire.  Menée par le personnage principal Yalann Waldik, elle vient corroborer son extranéite et le sentiment d'absurde qui l'envahit.
       L'idéal de dépasser sa condition de Bicot affermit l'étrangeté du protagoniste qui paraît aux autres boucs un personnage insondable et mystérieux.  Ceux-ci l'ont "toujours considéré comme un étranger,  un cas à part". Même Les tentatives de son ami intime Raus pour le comprendre se révèlent vaines: "Parfois Raus saisissait à deux mains le visage de son compagnon et, le dirigeant vers la lueur de la lampe à pétrole, le jaugeait longuement " avec "l'indécision et l'acharnement à vouloir comprendre : ce visage-là est soit d'un bourreau, soit d'un saint" conclut-il. Cette absence de profondeur psychologique est source d'embarras pour Simone et ses compagnons qui partagent sa misère. Ce qui les oblige de le rejeter et les empêche de l'aimer ou de le prendre en pitié. Son égocentrisme est lisible à partir de sa tentative de suicide. N'arrivant pas à supporter sa réalité de mari cocu,il décide d'exhiber sa mort et de la dramatiser afin de susciter les remords de Simone et de tout l'Occident. Même son regard du monde diffère des autres boucs. Il refuse de partager leur rêve collectif de partir pour New York, "un voyage qu'ils n'avaient jamais fait ou une libération qu'ils ne vivraient jamais". Dans cette scène "Waldik assistait, ne participait pas". Jugeant leur rêve d'idiot et se prenant pour un observateur, les boucs finissent par le considérer "comme un chrétien". Il est vrai que Yalann mène la mène vie qu'eux mais il a ce rêve qui n'appartient dorénavant qu'à lui:celui de changer un jour, c'est pour cette raison qu'il tente de déculpabiliser en se persuadant "qu'un jour il aurait 84 francs pour aller payer le boucher" qu'il a agressé.
       Par ailleurs, ce qui élargit cette distance entre l'écrivain et les autres boucs c'est cette lucidité qui fait son tragique. L'intelligence est le mur qui le sépare de ses origines et des autres bicots. C'est une "germe de déracinements et de dégénérescences" à la fois salvatrice et douloureuse. Un "bourreau de l'âme" hérité de l'Occident.  Le doute ou "la connaissance" font de lui un être déculturé qui a perdu les qualités naturelles de sa race et de son espèce. Yalann a cru que  l'intelligence le sauvera du mépris et du regard raciste mais il découvre qu'on "ne nourrit pas un Arabe, fût -il intellectuel, avec des mots d'amour, de concepts d'amour, de foyer , de famille". Ses propos témoignent de ce besoin d'affection ou même de pitié dont il se voit privé .la France n'a jamais été cette mère adoptive dont il a rêvé  avant de faire vendre le dernier bouc de son père pour rejoindre les Boucs arabes.
   Le rêve de rachat et d'appartenance   hante l'esprit du protagoniste qui cherche à échapper à la misère et à devenir homme civilisé. Yalann Waldik s'érige non pas en porte-parole des Nord-Africains mais en témoin capable de "traduire leurs misères, leurs détresses". Raus l'accuse d'avoir jeté à la face des boucs "des mots dangereux tels que liberté, bonheur, idéal : comme l'on jetterait à un mendiant des louis d'or". L'écriture de son roman "Les Boucs" provient du désir de transmettre les souffrances des boucs à une société qui les ignorent.  En évoquant des notions chrétiennes comme le rachat, le sauveur, la pitié et l'amour, le roman de Chraïbi bat en brèche cette Europe qui se croit apte à sauver les Arabes. Le prêtre qui convainc Yalann âgé de dix ans qu'en France "(il) apprendrait le latin,le grec et dans dix ans il serait un homme " n'est que le symbole de cet Occident porteur de croyances et d'espérances qui seront détruites une fois l'émigré y frôlera le sol. L'écrivain est conscient de l'impossibilité de " se racheter individuellement ", ce qui augmente sa torture et son amertume. Il croit à une renaissance qui n'aura lieu que si les boucs admettent de "crier, se révolter, faire n'importe quoi plutôt que de croupir". Cependant, ces derniers pensent qu'ils sont faits pour souffrir et c'est à un Mac O'Mac d'exprimer leur souffrance et leurs troubles. En d'autres termes, les boucs ont fini par comprendre que Yalann ne peut jamais les représenter car son rêve de trouver le salut a pour but de changer sa propre destinée. Les propos du Caporal à cet égard sont assez significatifs:"Emmenez-le et donnez-lui des enfants, un foyer,une stabilité d'homme civilisé :c'est à cela qu'il a toujours tendu..et rien d'autre " la quête de l'amour est son ultime but.
 Pour conclure, on peut affirmer que Chraïbi a donné une justification aux actes agressifs des émigrés en prouvant que ce ne sont que le résultat le plus attendu de la haine et l'humiliation qui les ciblent de toute part. Il faut rappeler cependant que les vingt-deux boucs dont il parle ne sont qu'un échantillon qui dévoile la faillite de l'Occident et la ruine de ses valeurs. En mettant à nu l'injustice de la société française, l'écrivain reste neutre à travers la remise en question de la passivité des Arabes qui refusent d'exprimer leur détresse et leur révolte par un autre moyen que la violence et la résignation.
    
      
      
      
 

  



Vous aimez cet article ?
Partagez-le sur
  Mon panier virtuel
  De l'amitié :)
  Tous les messages de AMMARI Najlae

InfoIdentification nécessaire
Identification bloquée par
adblock plus
   Identifiant :
   Passe :
   Inscription
Connexion avec Facebook
                   Mot de passe oublié


confidentialite Google +