L’attrait du luxe est-il un mal ?

 Par Somoué Zineb  (?)  [msg envoyés : 3le 15-09-10 à 21:07  Lu :4077 fois
     
  
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Analyse du sujet à la loupe
Le luxe :
On peut qualifier de luxe tout ce qui dépasse le strict nécessaire, voir la précision de Mandeville sur ce point .
Le luxe recouvre tout ce que l’on juge superflu et inutile. (cf. l’expression « C’est du luxe ! »)
Mais le sens usuel signifie le faste et le raffinement dans les manières de vivre (art de la table, toilette élégante, décor somptueux)
Le luxe s’acquiert et s’entretient par de grandes dépenses, ce qui lui valut d’être soit vanté soit vilipendé par les penseurs politiques. Voltaire y voit le soutien essentiel de l’économie ; Rousseau un principe d’exploitation du petit peuple et le ressort de toutes les perversions, car le luxe est fait pour être admiré, il éblouit.
La débauche d’ornements servant souvent d’écrin à la débauche des sens, les sermons religieux qualifièrent de luxure l’abandon déréglé aux plaisirs sexuels et la tint pour un péché capital s’opposant aux vertus de pureté et de chasteté.
Le Robert historique rappelle que le terme latin « Luxus » a d’abord signifié « le fait de pousser de travers » et par suite le « fait de pousser avec excès » : on parle ainsi d’une forêt luxuriante. « Luxuria » a été appliquée aux animaux et aux hommes avec l’idée de fougue, d’ardeur excessive. Ce pan de signification intéressa particulièrement G. Bataille. Voir L’Erotisme
L’attrait :
C’est l’attirance de quelqu’un pour quelque chose qui, par sa nature propre, suscite le désir : l’attrait est ressort de séduction. Mais il ne séduit que ceux qui ont un goût pour la chose. (L’attrait vient-il du luxe ou le luxe n’est-il attrayant que pour ceux qui ont un goût pour lui ?)
être un mal
L expression appartient au registre de l’ examen de conscience et du diagnostic. Dire que quelque chose est « un » mal, c’est notifier une condamnation mais en même temps la restreindre : si le goût pour le luxe est « un mal parmi d’autres » c’est qu’il n’est ni le ressort ni le principe du mal dans le monde. Mais certains auteurs ont eu un jugement plus sévère (Rousseau notamment).
Exemple d’introduction
La condamnation ou l’apologie du luxe est une question classique et récurrente dans l’histoire des idées politiques et morales. Dès la République de Platon (II, 372), l’ascétisme et la frugalité de Socrate se heurtent aux revendications de confort et de raffinement de Glaucon. Au XVIIIème siècle, le débat resurgit, accentué par les développements du commerce et de l’industrie. La prise de position sur le luxe est révélatrice de système de valeurs contraires. Au souci de vertu et d’égalité d’un Rousseau, qui condamne le luxe comme facteur de corruption politique, s’oppose l’apologie du commerce et de la consommation développée par exemple par Mandeville ou Voltaire ; la figure du bourgeois, même patriote, dépasse alors le cadre étroit de la Nation. Le goût du luxe ouvre les frontières. La question de savoir si « L’attrait pour le luxe est un mal ? » déborde donc largement la sphère privée du «sermon moral ». Elle questionne la valeur du travail et le sens de la civilisation.
Plan de développement
I ) Le goût pour le superflu qui accompagne et suscite le développement des techniques rend l’homme esclave de son confort et prisonnier d’une logique d’accumulation indéfinie. Collectivement, l’économie du luxe pervertit la valeur du travail, amollit la vigueur militaire et provoque le déclin du sentiment patriotique. Celui qui n’a de goût que pour le luxe fuira sa patrie dès les prémices d’une crise nationale. «ubi bene, ubi patria !»
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II) Mais ne peut-on objecter que le goût de briller en alimentant sans cesse la demande, donne du travail à tous et produit une prospérité collective qui dépasse les frontières : même les plus pauvres connaissent une amélioration relative de leur niveau de vie. Il serait absurde de condamner le luxe en le coupant de ses conséquences bénéfiques.
III) Toutefois, au- delà de la logique de l’accumulation (aisément récupérable par la pensée économique et politique), l’aspect de gaspillage volontaire dans le goût du luxe fait écho, en l’homme, à une part de comportement irréductible au calcul rationnel et mondain. « C’est cette part maudite » que nous évoquerons avec G. Bataille.
Exemple de développement intégralement rédigé
Dans la remarque L de la fable des Abeilles, Mandeville, qui défend, dans la fable, la thèse selon laquelle les vices privés font le bonheur public, revient sur la définition usuelle du luxe pour signifier qu’elle ne signifie rien ! « S’il faut appeler luxe ( et à strictement parler il le faut) tout ce qui n’est pas immédiatement nécessaire à la subsistance de l’homme en tant qu’être vivant, on ne trouve que du luxe au monde, même chez les sauvages tout nus ». Le propre de l’homme est d’avoir rompu avec la simplicité naturelle du mode de vie animal : les premières manifestations de l’intelligence technicienne ont doté l’homme de commodités qui sont devenues de véritables besoins par l’habitude d’en jouir. Dans le Discours sur les origines des inégalités parmi les hommes, Rousseau remarquait l’effet pervers de l’accoutumance au luxe (alors même qu’il ne s’agissait encore que du luxe d’un lit de paille ou d’une récolte de miel…) « ces commodités ayant par l’habitude perdu tout leur agrément, et étant en même temps dégénérés en de véritables besoins, la privation en devint beaucoup plus cruelle que la possession n’en était douce, et on était malheureux de les perdre, sans être heureux de les posséder ». Le premier mal causé par le luxe serait donc dans cette dépendance qui aliène l’homme. Celui qui a contracté le goût du luxe devient capable des pires malversations pour continuer à le satisfaire. Dans une société où tout s’achète, il sera avide d’argent Dans une société où tout se fait par relation, il sera flatteur et courtisan. L’attrait du luxe engendre toutes les dépravations morales et les entretient puisque le propre de ce goût est d’être insatiable.
L’habitude ternissant l’attrait des commodités devenues usuelles, l’homme est pris dans une quête indéfinie de nouveautés luxueuses. Il envie tous ceux qui le devancent dans ces acquisitions. C’est « le règne de l’opinion et de la vanité » ( ce que nous appelons aussi les effets de modes et de tendances) Dans le Chapitre III de l’Emile, Rousseau profite de la nécessité de donner à son élève un métier pour disserter sur les aberrations que le goût du luxe produit sur l’estime accordée aux différents arts : l’opinion publique les honore en proportion inverse de leur utilité réelle : « Les arts les plus utiles sont ceux qui gagnent le moins parce que le nombre des ouvriers se proportionne aux besoins des hommes et que le travail nécessaire à tout le monde reste forcement à un prix que le pauvre peut payer.» Par opposition tous ceux qui font profession de luxe ne s’adressant qu’à des individus aisés mettront un prix d’autant plus élevé à leur production que ce prix participe à l’évaluation du mérite de leur œuvre. Le goût du raffinement n’étant finalement que la volonté de se distinguer, il renverse les principes de saine économie qui voudraient qu’on évalue les choses à l’aune de leur utilité.
De plus, Rousseau dénonce la débauche d’énergie humaine imposée par ce culte du futile. Lors d’une scène de banquet auquel Emile est invité, le précepteur amène le lecteur à réfléchir aux trésors d’industrie qu’il a fallu dépenser pour servir à cette table les saveurs exotiques qui fleurissent à l’autre bout des mers.
« Pensera-t-il au luxe quand il trouvera que toutes les régions du monde ont été mises à contribution[…]qu’il en a coûté la vie à peut-être un million d’hommes et tout cela pour lui apporter en grande pompe à midi ce qu’il va déposer le soir dans sa garde robe . Pour Rousseau un tel déchaînement de moyens est vain ; c’est mal utiliser les potentialités offertes par le progrès. Et puisque tel est l’effet du développement des arts et des sciences, il faut douter de leur valeur. Rousseau est, au siècle des lumières, le seul à contester leur utilité. Cette condamnation des lumières n’est que la conséquence de sa condamnation du luxe. Car «le goût du luxe va rarement sans les sciences et les arts et jamais ils ne vont sans lui […]Que ferions-nous des arts sans le luxe qui les nourrit » Selon Rousseau l’attrait pour le luxe a aussi perverti l’orientation de l’intelligence : puisqu’il s’agit de se distinguer et de briller par la richesse de son verbe, il n’est pas besoin de penser droit ni de bâtir sa philosophie sur les évidences de sentiment que tous retrouvent dans leur cœur dès qu’ils ne pensent que pour eux-mêmes. L’attrait pour la pompe serait donc également responsable de la corruption des Lettres.
Dans Le Discours sur les sciences et les arts , Rousseau ajoute un nouvel argument à l’encontre du luxe : loin d’être, comme certains le pensent, une cause de prospérité pour la nation, il tarit toute valeur militaire et tout attachement à la patrie. La critique du luxe débouche sur une critique plus générale de la prédominance de l’économie et du commerce en politique: « Les anciens politiques parlaient sans cesse de mœurs et de vertus ; les nôtres ne parlent que de politique et d’argent[….] Selon eux un homme ne vaut à L’Etat que la consommation qu’il y fait… Que nos politiques daignent suspendre leur calcul et qu’ils apprennent…qu’on a tout avec de l’argent hormis des mœurs et des citoyens ». Revenant sur l’histoire des peuples, il montre que tous ont « dégénéré » et furent asservis dès que le goût du luxe se répandit en leur sein. « Rome jadis le temple de la vertu, devint le Théâtre du crime, l’opprobre des nations et le jouet des barbares ». Selon Rousseau, les vertus martiales sont incompatibles avec l’amollissement des mœurs qui est l’effet du luxe. « L’homme de bien est un athlète qui se plait à combattre nu. Il méprise tous ces vils ornements qui gêneraient l’usage de ses forces et dont la plupart n’ont été inventés que pour cacher quelques difformités ».
Le goût pour le luxe, signe de décadence, est un mal politique tel que les remèdes légaux pour l’enrayer ne font que l’empirer : les lois somptuaires qui veulent interdire le luxe ne font qu’en exciter l’envie. Le goût pour le luxe, quand il est devenu en l’homme un besoin dominant, étouffe tout attachement national : « Celui qui dit UBI BENE IBI PATRIA » est un apatride en puissance, il abandonne son pays natal menacé par l’ennemi pour se recomposer ailleurs un cadre de vie aussi luxueux.
*
Donc, dans l’analyse de Rousseau, non seulement l’attrait du luxe est un mal moral qui a des conséquences physiologiques (la langueur, l’amollissement) mais il est à l’origine de tous les maux de la cité.
A cet anathème contre le luxe Mandeville a répondu par avance point par point. Mais avant de développer ses arguments nous remarquons que le luxe n’est critiquable comme un mal que pour une morale qui sacralise comme vertu suprême le patriotisme et le souci d’égalité ; un autre code de valeur ( et d’autres priorités) produisent un jugement contraire.
Trente ans avant Le Discours sur les Sciences et les arts, Mandeville prend parti en faveur du luxe. Le goût du luxe, en relançant sans cesse la demande, alimente la production et produit la prospérité collective en donnant du travail à tout le monde. Cet affairement produit une croissance du niveau de vie de tous :« les pauvres eux-mêmes vivent mieux que les riches de jadis ». La fable des abeilles
Quant à l’idée que le luxe corrompt la valeur guerrière des nations, Mandeville s’attache à montrer qu’il n’en est rien et ses analyses gardent leur validité à l’époque des guerres hautement technologiques que nous connaissons.
A supposer que la commodité du luxe ôte l’endurance physique, de toute façon: « ce ne sont pas les riches qui vont se battre, ils se contentent de payer l’impôt ».
Quant aux chefs militaires, si on parle des stratèges, il est clair que « la vigueur des muscles est inutile « ce sont des intelligences supérieures qui peuvent détruire une ville sans quitter leur lit et ravager des régions entières pendant un dîner. On n’est pas un chef moins sagace pour être impotent ».
En ce qui concerne les officiers de grade inférieur, « tant qu’ils porteront en eux le désir de se distinguer, ils se battront bien ». Mandeville fait partie des moralistes dotés d’une lucidité mordante pour lesquels « la vertu se perd dans l’intérêt comme les fleuves dans la mer » ; la vertu n’est donc par altérée par le goût du luxe.
Mandeville remarque d’ailleurs que les plaisirs des gens raffinés ne font pas de mal à leur santé ; la qualité des mets et des boissons, ainsi que le confort quotidien, augmentent l’espérance de vie.
Le fait qu’il existe dans toutes les couches sociales des ivrognes et des licencieux qui ruinent leur santé dans les excès ne doit pas servir de prétexte pour incriminer le luxe. Ce sont la corruption du cœur humain et les puissances des passions qui sont en cause.
Selon Mandeville, et contrairement aux préjugés des ascètes, l’attrait pour le luxe n’aurait donc aucune des conséquences dommageables qu’on lui attribue. En revanche ceux qui prêchent la frugalité et espèrent conduire les hommes vers une réforme intérieure qui éradique en eux le goût du luxe « doivent être aussi friands de glands que d’honnêteté ». Un peuple qui serait exclusivement composé d’ascètes ne pourrait donner naissance à une civilisation. Il faut de tout (et donc aussi des êtres épris de luxe) pour faire une société prospère : c’est le sens de la célèbre image du bol de Punch. Cet excellent cocktail est composé d’ingrédients de nature opposée et qu’on pourrait croire incompatibles mais l’ensemble s’équilibre -comme les folles dépenses luxueuses et les dettes des uns compensent (et entretiennent) l’avarice et la frugalité des usuriers. L’attrait pour le luxe fait partie de l’économie générale. Le Jugement moral qui voudrait condamner cette attitude en particulier méconnaît les grands équilibres.
Cette intuition est développée par Voltaire dans Babouc où le monde comme il va (texte que l’auteur rédigea en même temps que Madame du Châtelet, une de ses amies, tâchait de traduire La fable des abeilles de Mandeville) : « il y a souvent de très bonnes choses dans les abus ». Babouc un Scythe sage et vertueux, est missionné par un génie (ange) pour savoir s’il faut ou non détruire Persépolis à cause de ses vices. Voltaire invente une scène où Babouc après avoir acheté un bijou pour une somme conséquente rentre chez lui où l’attend un ami qui lui apprend qu’il a payé l’objet quatre fois le prix de sa valeur. Au même moment, le commerçant fait irruption pour rapporter à Babouc la bourse qu’il avait oubliée dans son échoppe. Babouc est étonné qu’autant d’honnêteté et de scélératesse puissent se rencontrer dans un même homme. Il remercie pour la bourse, mais conteste le prix du bijou. C’est l’occasion pour le marchand ( et pour le négociateur que fut Voltaire) de présenter une justification du coût du luxe :« on vous a trompé quand on vous a dit que je vous ai vendu ce que vous avez pris quatre fois plus qu’il ne vaut ; je vous l’ai vendu dix fois plus. C’est si vrai que si dans un mois vous voulez le revendre vous n’en aurez pas le dixième. Mais rien n’est plus juste : c’est la fantaisie des hommes qui met le prix à ces choses frivoles. C’est cette fantaisie qui fait vivre cent ouvriers que j’emploie. C’est elle qui me donne une belle maison, une chaise commode, des chevaux. C’est elle qui excite l’industrie, qui entretient le goût, la circulation et l’abondance. Je vends aux nations lointaines les mêmes bagatelles plus chèrement qu’à vous et par-là je suis utile à l’empire ».
Le goût pour le luxe et son exploitation commerciale sont valorisés (et donc déculpabilisés) comme facteur de prospérité sociale, nationale et internationale : le commerçant, pourvoyeur de luxe et d’abondance, est pensé comme le nouveau « chevalier des temps modernes » (cf. Le parfait négociant de Savary 1675) ou le Négociant patriote, anonyme (1784) Dans sa lettre anglaise sur le commerce et dans le Mondain, Voltaire consacre aussi cette nouvelle image de la bourgeoisie. Le commerçant est «l’Atlas nouveau » qui soutient à lui seul le réseau d’échanges qui enveloppe le monde et transforme des nations, hier étrangères, en partenaires : « le superflu, chose très nécessaire, a réuni l’une et l’autre hémisphère. »
Derrière l’opposition entre Rousseau et Voltaire, ce sont bien deux systèmes de valeurs contraires qui s’affrontent. La bourgeoisie commerciale qui vit d’exploiter le goût des hommes pour le luxe admet les inégalités de fortune et les utilise. Faut-il la condamner comme scélérate ? Voltaire défend cette bourgeoisie entreprenante qui parie sur le développement des arts et pressent l’évolution corrélative du niveau de vie de tous. A l’apologie de la vertu et des prestiges militaires dont l’effet historique (n’en déplaise à Rousseau) a toujours été une politique de conquêtes sanglantes s’oppose l’apologie des échanges commerciaux qui vulgarise les aspirations cosmopolitiques.
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L’’opposition entre l’auteur d Emile et celui de Candide est-elle si radicale quand il s’agit de la jouissance au quotidien ?. Dans un passage des Confessions Rousseau distingue le luxe de mollesse (qu’il valorise) du luxe d’exhibition (qu’il condamne) « On fait tout pour s’enrichir mais c’est pour être considéré qu’on veut être riche. Cela se prouve en ce qu’au lieu de se borner à cette médiocrité qui constitue le bien-être, chacun veut parvenir à ce degré de richesse qui fixe tous les yeux, mais qui augmente les soins et les peines et devient presque aussi à charge que la pauvreté même[…] Il est assez évident que le désir de se distinguer est la seule source du luxe de magnificence. Car, quant à celui de mollesse, il n’y a qu’un bien petit nombre de voluptueux qui sachent le goûter et lui laisser la douceur et toute la simplicité dont il est susceptible ». Le luxe de mollesse que valorise Rousseau (parce qu’il est compatible avec toutes les vertus civiles sans transformer le citoyen en activiste du salut national) n’est pas éloigné de la conclusion de Candide. Le héros, revenu de ses folles entreprises, est édifié par le sage Derviche : ses 20 arpents bien cultivés suffisent à son confort. Il s’offre le luxe de contempler l’œuvre de sa vie assis sous un joli berceau d’orangers. Cette morale hédoniste et matérialiste qui prône comme valeur absolue le bien-être et décline en conséquence tous ses dogmes, est encore la nôtre ( cf. Le crépuscule du devoir de Gilles Lipovetski ) ; nous l’assumons comme innocente sans soupçonner souvent à quel point elle fut révolutionnaire au sortir d’un siècle marqué par la critique janséniste
Mais le luxe « petit bourgeois » est en radicale rupture avec une autre conception du luxe qui est aussi une autre valorisation de l’existence.
G.Bataille dans L’Erotisme souligne que la nature elle-même nous enseigne le luxe de la dépense dans les spectacles de dilapidation d’énergie qu’elle offre : Ainsi le soleil brûle et se consume sans rien recevoir en échange. G.Bataille rappelle que la tendance au gaspillage est inscrite instinctivement en l’homme ; elle est l’écho du processus vital. Mais l’homme ayant pris conscience de son existence d’individu singulier s’est attaché à conserver sa vie ; il a voulu se soustraire à la « fête sauvage de la violence animale » (grande dilapidatrice d’énergie). Par la mise en place d’interdits, il a institué le monde du travail, de la sécurité et de l’accumulation des ressources.( Pour plus d’informations : voir la dissertation sur la transgression et le mal et, en complément, la fiche de lecture sur l ‘Erotisme. L’individu s’est inséré dans des projets qui le commandent. Il occupe une place. Oeuvrant sur les choses, il est aussi réduit au rang de chose. « L’homme qui travaille doit renoncer à une part d’exubérance ». Mais certains goûts de l’homme manifestent qu’il y a une part en lui irréductible au calcul rationnel, une « part maudite » : l’exubérance de l’érotisme, le gaspillage festif, la violence meurtrière sont des luxes puisque à chaque fois, la dépense d’énergie est voulue pour elle-même.
La reproduction sexuée est une invention luxueuse du processus vital. Elle excède dans sa réalisation ce qui serait simplement nécessaire à la perpétuation des espèces « La reproduction des animaux… est l’occasion d’une soudaine et frénétique dilapidation d’énergie portée en un moment à l’extrême du possible. Cette dilapidation va bien au-delà de ce qui suffirait à la croissance de l’espèce. Elle est dans l’instant, semble-t-il la plus grande que l’individu ait la force d’effectuer. Chez l’homme elle rejoint le luxe et l’excès de la mort » La part maudite ; page 76 ; la « petite mort » est d’ailleurs un synonyme de l’orgasme.
Dans la mesure où l’homme ne dispose que d’une quantité limitée d’énergie, il faut bien comprendre que la part d’énergie consacrée au travail est soustraite à la débauche érotique. Mais, par contraste, il faut dire aussi que toute dépense érotique d’énergie récuse et conteste le monde du travail et ses valeurs..
Revenant sur le rapport Kinsey, G. Bataille note que la haute fréquence de rapports sexuels est de 3 à 6 fois supérieure dans la pègre que dans les autres groupes sociaux. Le jouisseur ne travaille pas. Il exploite, fût-ce au risque de la mort, le travail des autres ; son existence est entièrement luxueuse. C’est aussi vrai des héros de Sade que Bataille a longuement étudiés. Ils appartiennent à la classe des maîtres ou des brigands. Tout en eux récuse la réduction de la vie humaine aux dimensions étriquées et sécurisées du monde du travail et de ce que l’on pourrait appeler le petit bonheur bourgeois.
Si la domestication de l’homme par l’homme a étouffé en la plupart d’entre nous l’audace de la violence meurtrière. Le goût pour la fête et ses dilapidations rappelle (comme les joies de la sexualité) que nous portons en nous une part d’excès que Bataille qualifie de sacrée.
« Dans le temps profane du travail, la société accumule les ressources ». Dans le temps sacré de la fête elle « consume sans mesure les ressources accumulées dans le temps du travail ». C’est le temps de l’économie générale, celle qui laisse place aux valeurs surgies de l’anéantissement volontaire et de la destruction ( cf le Potlatch) par opposition aux valeurs étriquées de l’économie de production (dite économie restreinte). La fête consume les richesses accumulées :la fête est luxueuse en dépenses de toutes sortes. Aux préoccupations de rentabilité et de sécurité se substituent des conduites à risque qui ne se soucient pas du lendemain et du gâchis éventuel. L’homme retrouve le chemin de la fête sauvage de la vie. C’est cette dépense viscéralement excessive que manifeste archaïquement l’existence d’un Gilles de Rais, délirant et somptueux dans la violence du combat comme dans ses dépenses d’ostentation, et dans ses excès sadiques.
En guise de conclusion
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Gilles Lipovetski dans le Crépuscule du devoir, avoue que nos sociétés ont renoncé à déclarer la grandeur du renoncement à soi-même. L’évangile du bien-être a remplacé celui du salut éternel, et les aspirations collectives se sont massivement orientées vers les biens matériels. Le souci du confort n’est plus perçu comme un vice de concupiscence. Quant au luxe, lorsqu’il prend une forme consumériste susceptible d’être récupérée par l’économie de production, il est valorisé par tous les défenseurs de l’économie libérale. Nous avons montré par ailleurs comment l’anathème contre le luxe et le commerce participait d’une conception de la vertu patriotique dont on pouvait craindre les dérives ( les « sans-culottes », ennemis du luxe des possédants en donneront des démonstrations sanglantes). Mais ces périodes troublées de l’Histoire, avec leur débauche de violences, manifestent en l’homme un besoin de dépense et de destruction caractéristique de l’énergie vitale. Derrière le luxe qui procède par accumulation, sévit une forme plus originelle qui procède par dilapidation d’énergie et qui renoue avec la fête de la violence et de la sexualité. Ce goût pour la perte et la débauche gratuite d’énergie dérange fatalement l’économie du travail, mais l’empêche aussi d’aliéner toute part de nature et d’excès en l’homme. Le mal est-il dans le travail qui accumule ou dans la fête qui manifeste que l’homme est au-dessus de ses possessions et capable de les mépriser dans un gaspillage somptueux ? On sent bien que derrière la réponse ce sont deux conceptions de l’existence et de l ‘humanité qui s’affrontent. L’essentiel est que les deux mouvements (d’accumulation des possessions et de dépense) sont complémentaires et constituent toute l’ambiguïté du phénomène humain.

  



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 Réponse N°1 6263

mise au point
  Par   NAOUFI SAMIR  (CSle 16-09-10 à 17:43



le luxe est une manière de se démarquer de la classe ordinaire. en effet, les riches, pour que le fossé entre eux et les pauvres reste encore profond, déploient leur argent pour ces choses dites superflus. la principale fonctionne sociologiquement parlant de ces petites choses en plus du confort qu'elles garantissent et d'attirer l'attention d'autrui; le riche a besoin du regard du pauvre pour qu'il s'affirme à l'en croire Nietzsche




 Réponse N°2 8529

commentaire
  Par   maalmi bachir  (Profle 27-01-11 à 18:18



Le luxe est une épidemie inoculée par um marché qui étend de plus en plus son empire.Il devient une necessité pour les riches et source de plaisir pour les moins aisés.Or,quand la consommation devient ostentatoire et marqueur du statut social ,le goùt pour luxe acquiert une dimension morbide qui tourne vers la monomanie.





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