L'argent - zola - résumé (chapitres1-2-3)

 Par marocagreg  (Admin)  [msg envoyés : 2213le 13-08-09 à 19:24  Lu :84421 fois
     
  
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On ne le rappellera pas assez, rien ne peut remplacer votre lecture personnelle des oeuvres. Ces résumés ne doivent donc en aucun cas vous dispenser de lire vous-même l'oeuvre et de faire l'expérience du plaisir du texte, d'autant plus que l'écriture de Zola sait capte l'attention du lecteur et facilite sa lecture.
Au fur et à mesure de ma lecture de ce livre, je compte vous donner un résumé de chaque chapitre de ce livre + les personnages principaux + les passages importants.
Chapitre I (pp.1-60)
Ce chapitre pose le cadre général de l'action : Aristide Saccard est ruiné, il n'ose même plus entrer dans l'enceinte de la bourse, mais il espère que son frère, le ministre Eugène Rougon, viendra à son secours pour le sortir de sa mauvaise passe et l'aider à se relever. Mais Eugène Rougon lui propose une fonction administrative dans une colonie française d'outre-mer, ce qui n'est pas du goût de Saccard qui voit là une tentation de le déporter et de l'éloigner de Paris. Trop ambitieux et voulant mettre Paris "sous les talons" (60) de sa toute puissance, Saccard, dont le nom évoque des sacs d'argent compte se relever de sa chute et retrouver le chemin de la fortune. Il est décidé plus que jamais à "tout recommencer pour tout reconquérir, de monter plus haut qu'il n'était jamais monté, de poser enfin le pied sur la cité conquise" (17). Il prépare une nouvelle affaire. Dans tout le chapitre 1, il fait le tour de la bourse, "cette grande loterie de la spéculation " (60) lieu du jeu financier où, en peu de temps, se construisent des fortunes et s'effondrent d'autres. Grâce à son regard, on découvre non seulement les différentes partie de cette bourse (palais de brongniard), les différents métiers (agent de change, remisier, baissier, haussier, actionnaires, coulissier, etc.), les différentes actions et pratiques financières, mais aussi le côté sombre de l'édifice, les les chiffonniers de la dette, les usuriers, les charognards et les rapaces (à l'instar du juif Busch et de sa collaboratrice La Méchain) qui vivent des spéculations sur les créances, sur les banqueroutes et les faillites, et qui animent une bourse parallèle, la petites bourse des "Pieds humides".
Saccard nous mène dans une tournée pour appréhender l'édifice imposant de la bourse de tous les côtés. Nous avons même droit à vue en plongée lorsque le protagoniste principal, en visite à sigismond - traducteur marxiste et frère de Busch qui partage avec celui-ci son bureau situé au cinquième étage d'un immeuble proche de la bourse, parvient à percevoir la bourse à partir d'en haut. Cette tournée circulaire qui donne à la fin une vue panoramique de ce coeur monétaire de l'Empire, n'a pas seulement pour fonction de présenter un lieu capital du jeu "ce coeur énorme qui bat au milieu" (27), cette nichée où se brassent des milliards et où va se dérouler l'action, mais elle permet aussi de révéler les ambitions démesurées et la soif insatiable de richesse qui dévore Saccard. en témoigne cette phrase-clef qui se trouve à la dernière page du premier chapitre : "Il (Saccard) avait achevé d'enserrer la place, il donnerait l'assaut. C'était le serment d'une lutte sans merci : il ne quitterait pas la France, il braverait son frère, il jouerait la partie suprême, une bataille de terrible audace, qui lui mettrait Paris sous les talons, ou qui le jetterait au ruisseau, les reins cassé!" (p.60) Cette phrase truffée d'un lexique de guerre prépare l'action qui va avoir lieu dans le reste du roman. Saccard est prêt à jouer le tout pour le tout pour acquérir la fortune : ça passe ou ça casse ! Sa randonnée autour de la bourse (matière principale de ce chapitre) est loin d'être une simple promenade, c'est une véritable reconnaissance des lieu qui précède la bataille décisive. Le rapport du personnage à l'espace est donc un rapport métaphorique, un rapport basé sur la conquête.
En plus de cette dimension principale, le chapitre 1 déclenche d'autres amorces narratives : notamment l'histoire de Sigismond (en correspondance avec Karl Marx) qui introduit d'emblée une pensée et une théorie alternative à celle du capitalisme sauvage représenté par la bourse. Mais ce personnage, frère d'un rapace de la bourse, est représenté déjà comme un tuberculeux.
Deuxième amorces : Le passé rattrape Saccard : Busch reconnaît en lui celui qui a autrefois séduit la petite cousine de la Méchain, Rosalie (une jeune de 16 ans) et l'avait engrossé avant de s'enfuir sans honorer ses engagements financiers et ses créances. Saccard ne sait pas encore qu'il a un fils (Victor) et que Busch se prépare à le chanter.
Les personnages principaux :
Aristide Saccard : cinquantenaire ruiné par le jeu mais toujours assoiffé de fortune. Il se lance dans une véritable conquête. (portraits pp.16-17-)
Bush : banqueroutier et usurier cupide qui a le flaire des affaires véreuses (portrait p.40)
La Méchain, femme corpulente qui vient d'un bidonville voisin (Naples) et qui collabore avec Busch et joue à la bourse. (portrait p.30)
sigismond, frère de Busch marxiste malade qui rêve de mener une révolte contre le capitalisme. (portrait p.51)
Gundermann, banquier milliardaire qui semble détester Saccard (portrait p.25)
Autres personnages de la bourse (Mazaud, amadieu, Massias, Moser, Pillerault, etc...
Quelques passages importants de ce premier chapitre :

Texte 1 (l'incipit) proposé en lecture - commentaire (voir ici)

Texte 2 : La hyène de la bourse (portrait de la Méchain)

Et il fut interrompu par l’arrivée d’une femme énorme, Mme Méchain, bien connue des habitués de la Bourse, une de ces enragées et misérables joueuses, dont les mains grasses tripotent dans toutes sortes de louches besognes. Son visage de pleine lune, bouffi et rouge, aux minces yeux bleus, au petit nez perdu, à la petite bouche d’où sortait une voix flûtée d’enfant, semblait déborder du vieux chapeau mauve, noué de travers par des brides grenat ; et la gorge géante, et le ventre hydropique, crevaient la robe de popeline verte, mangée de boue, tournée au jaune. Elle tenait au bras un antique sac de cuir noir, immense, aussi profond qu’une valise, qu’elle ne quittait jamais. Ce jour-là, le sac gonflé, plein à crever, la tirait à droite, penchée comme un arbre.

« Vous voilà, dit Busch qui devait l’attendre.

Oui, et j’ai reçu les papiers de Vendôme, je les apporte.

Bon ! filons chez moi… Rien à faire aujourd’hui, ici «

Saccard avait eu un regard vacillant sur le vaste sac de cuir. Il savait que, fatalement, allaient tomber là les titres délassés, les actions des sociétés mises en faillite, sur lesquelles les Pieds humides agiotent encore, des actions de cinq cents francs qu’ils se disputent à vingt sous, à dix sous, dans le vague espoir d’un relèvement improbable, ou plus pratiquement comme une marchandise scélérate, qu’ils cèdent avec bénéfice aux banquiers désireux de gonfler leur passif. Dans les batailles meurtrières de la finance, la Méchain était le corbeau qui suivait les armées en marche ; pas une compagnie, pas une grande maison de crédit ne se fondait, sans qu’elle apparût, avec son sac, sans qu’elle flairât l’air, attendant les cadavres, même aux heures prospères des émissions triomphantes ; car elle savait bien que la déroute était fatale, que le jour du massacre viendrait, où il y aurait des morts à manger, des titres à ramasser pour rien dans la boue et dans le sang. Et lui, qui roulait son grand projet d’une banque, eut un léger frisson, fut traversé d’un pressentiment, à voir ce sac, ce charnier des valeurs dépréciées, dans lequel passait tout le sale papier balayé de la Bourse.

Zola, l’argent, pp.29-30


Texte 3 : Le chiffonnier de la dette (portrait de Busch)

Mais, outre l’usure et tout un commerce caché sur les bijoux et les pierres précieuses, il s’occupait particulièrement de l’achat des créances. C’était là ce qui emplissait son cabinet à en faire craquer les murs, ce qui le lançait dans Paris, aux quatre coins, flairant, guettant, avec des intelligences dans tous les mondes. Dès qu’il apprenait une faillite, il accourait, rôdait autour du syndic, finissait par acheter tout ce dont on ne pouvait rien tirer de bon immédiatement. Il surveillait les études de notaire, attendait les ouvertures de successions difficiles, assistait aux adjudications des créances désespérées. Lui-même publiait des annonces, attirait les créanciers impatients qui aimaient mieux toucher quelques sous tout de suite que de courir le risque de poursuivre leurs débiteurs. Et, de ces sources multiples, du papier arrivait, de véritables hottes, le tas sans cesse accru d’un chiffonnier de la dette : billets impayés, traités inexécutés, reconnaissances restées vaines, engagements non tenus. Puis, là-dedans, commençait le triage, le coup de fourchette dans cet arlequin gâté, ce qui demandait un flair spécial, très délicat. Dans cette mer de créanciers disparus ou insolvables, il fallait faire un choix, pour ne pas trop éparpiller son effort. En principe, il professait que toute créance, même la plus compromise, peut redevenir bonne, et il avait une série de dossiers admirablement classés, auxquels correspondait un répertoire des noms, qu’il relisait de temps à autre, pour s’entretenir la mémoire. Mais, parmi les insolvables, il suivait naturellement de plus près ceux qu’il sentait avoir des chances de fortune prochaine : son enquête dénudait les gens, pénétrait les secrets de famille, prenait note des parentés riches, des moyens d’existence, des nouveaux emplois surtout, qui permettaient de lancer des oppositions. Pendant des années souvent, il laissait ainsi mûrir un homme, pour l’étrangler au premier succès. Quant aux débiteurs disparus, ils le passionnaient plus encore, le jetaient dans une fièvre de recherches continuelles, l’œil sur les enseignes et sur les noms que les journaux imprimaient, quêtant les adresses comme un chien quête le gibier. Et, dès qu’il les tenait, les disparus et les insolvables, il devenait féroce, les mangeait de frais, les vidait jusqu’au sang, tirant cent francs de ce qu’il avait payé dix sous, en expliquant brutalement ses risques de joueur, forcé de gagner avec ceux qu’il empoignait ce qu’il prétendait perdre sur ceux qui lui filaient entre les doigts, ainsi qu’une fumée.

Zola, l’argent, pp.41-42


Texte 4 : le projet socialiste (marxiste) de Sigismond

Et, peu à peu, il s’anima, il déborda du sujet dont il était plein. Un besoin de prosélytisme le lançait, au moindre mot, dans l’exposition de son système.


« Oui, oui, vous travaillez pour nous, sans vous en douter… Vous êtes là quelques usurpateurs, qui expropriez la masse du peuple ; et quand vous serez gorgés, nous n’aurons qu’à vous exproprier à notre tour… Tout accaparement, toute centralisation conduit au collectivisme. Vous nous donnez une leçon pratique, de même que les grandes propriétés absorbant les lopins de terre, les grands producteurs dévorant les ouvriers en chambre, les grandes maisons de crédit et les grands magasins tuant toute concurrence, s’engraissant de la ruine des petites banques et des petites boutiques, sont un acheminement lent, mais certain, vers le nouvel état social… Nous attendons que tout craque, que le mode de production actuelle ait abouti au malaise intolérable des ses dernières conséquences. Alors, les bourgeois et les paysans eux-mêmes nous aideront. »


Saccard, intéressé, le regardait avec une vague inquiétude, bien qu’il le prît pour un fou.


« Mais enfin, expliquez-moi, qu’est-ce que c’est que votre collectivisme ?


Le collectivisme, c’est la transformation des capitaux privés, vivant des luttes de la concurrence, en un capital social unitaire, exploité par le travail de tous…. Imaginez une société où les instruments de la production sont la propriété de tous, où tout le monde travaille selon son intelligence et sa vigueur, et où les produits de cette coopération sociale sont distribués à chacun, au prorata de son effort. Rien n’est plus simple, n’est-ce pas ? une production commune dans les usines, les chantiers et les ateliers de la nation ; puis, un échange, un paiement en nature. Si il y a surcroît de production, on le met dans des entrepôts publics, d’où il est repris pour combler les déficits qui peuvent se produire. C’est une balance à faire… Et cela, comme d’un coup de hache, abat l’arbre pourri. Plus de concurrence, plus de capital privé, donc plus d’affaires d’aucune sorte, ni commerce, ni marchés, ni Bourses. L’idée de gain n’a plus aucun sens. Les sources de la spéculation, les rentes gagnées sans travail, sont taries.

Oh ! oh ! interrompit Saccard, ça changerait diablement les habitudes de bien du monde ! Mais ceux qui ont des rentes aujourd’hui, qu’en faite vous ? Ainsi, Gundermann, vous lui prenez son milliard ?


Nullement, nous ne sommes pas des voleurs. Nous le rachèterions son milliard, toutes ses valeurs, ses titres de rente, par de bons de jouissance, divisés en annuités. Et vous imaginez-vous ce capital immense remplacé ainsi par une richesse suffocante de moyens de consommation en moins de cent années, les descendants de votre Gundermann seraient réduits, comme les autres citoyens, au travail personnel ; car les annuités finiraient bien par s’épuiser, et ils n’auraient pu capitaliser leurs économies forcées, le trop-plein de cet écrasement de provisions, en admettant même qu’on conserve intact le droit d’héritage… Je vous dis que cela balaie d’un coup, non seulement les affaires individuelles, les sociétés d’actionnaires, les associations de capitaux privés, mais encore toutes les sources indirectes de rentes, tous les systèmes de crédit, prêts, loyers, fermages… Il n’y a plus, comme mesure de la valeur, que le travail. Le salaire se trouve naturellement supprimé, n’étant pas, dans l’état capitaliste actuel, équivalent au produit exact du travail, puisqu’il ne représente jamais que ce qui est strictement nécessaire au travailleur pour son entretien quotidien. Et il faut reconnaître que l’état actuel est seul coupable, que le patron le plus honnête est bien forcé de suivre la dure loi de la concurrence, d’exploiter ses ouvriers, s’il veut vivre. C’est notre système social entier à détruire… Ah ! Gundermann étouffant sous l’accablement de ses bons de jouissance ! les héritiers de Gundermann n’arrivant pas à tout manger, obligés de donner aux autres et de reprendre la pioche ou l’outil, comme les camarades ! »

Zola, l’argent, pp.54-56


Texte 5 (clôture du chapitre 1) Saccard à l’assaut de la fortune

Et lui, toujours immobile et debout, les yeux sur la mêlée, là-haut, remâchait sa vie, hanté par le souvenir de ses débuts, que la question de Busch venait de réveiller.


Il se rappelait la rue de la Harpe, puis la rue Saint-Jacques, où il avait traîné ses bottes éculées d’aventurier conquérant, débarqué à Paris pour le soumettre ; et une fureur le reprenait, à l’idée qu’il ne l’avait pas soumis encore, qu’il était de nouveau sur le pavé, guettant la fortune, inassouvi, torturé d’une faim de jouissance telle, que jamais il n’en avait souffert davantage. Ce fou de Sigismond le disait avec raison : le travail ne peut faire vivre, les misérables et les imbéciles travaillent seuls, pour engraisser les autres. Il n’y avait que le jeu, le jeu qui, du soir au lendemain, donne d’un coup le bien- être, le luxe, la vie large, la vie tout entière. Si ce vieux monde social devait crouler un jour, est-ce qu’un homme comme lui n’allait pas encore trouver le temps et la place de combler ses désirs, avant l’effondrement ?


Mais un passant le coudoya, qui ne se retourna même pas pour s’excuser. Il reconnut Gundermann faisant sa petite promenade de santé, il le regarda entrer chez un confiseur, d’où ce roi de l’or rapportait parfois une boîte de bonbons d’un franc à ses petites-filles. Et ce coup de coude, à cette minute, dans la fièvre dont l’accès montait en lui, depuis qu’il tournait ainsi autour de la Bourse, coude, à cette minute, dans la fièvre dont l’accès montait fut comme le cinglement, la poussée dernière qui le décida. Il avait achevé d’enserrer la place, il donnerait l’assaut. C’était le serment d’une lutte sans merci : il ne quitterait pas la France, il braverait son frère, il jouerait la partie suprême, une bataille de terrible audace, qui lui mettrait Paris sous les talons, ou qui le jetterait au ruisseau, les reins cassés.

Zola, l’argent, pp.59-60


  




 Réponse N°1 1641

Chapitre II (61-102)
  Par   marocagreg  (Adminle 15-08-09 à 12:12

Après la découverte du champ de bataille (la bourse) dans le chapitre précédent, le chapitre II va nous faire découvrir d'autre personnages et surtout les premières démarches entreprises par Saccard qui entretient "le rêve d'une grande fortune" (63). Nous découvrons ainsi plusieurs histoires enchâssées dans le récit cadre et qui sont toutes liées à l'argent :

1- l'histoire de la princesse d'Orviedo.

2- l'histoire des Hamelins.

3- l'histoire des Beauvilliers.

1- Ruiné, Saccard tente d'abord de se loger chez son fils Maxime, mais celui-ci le rejette. Il loue alors une partie de l'hôtel de la princesse d'Orviedo, un veuve qui a hérité une fortune colossale, les 300 millions de son mari. On découvre rapidement que le prince d'Orviedo a ramassé cette fortune d'une manière louche (voir page 64) puisqu'il a mené "toute une vie de vols effroyables, non plus au coin des bois, à main armée, (...) mais en correct bandit moderne, au clair soleil de la Bourse, dans la poche du pauvre monde crédule, parmi les effondrements et la mort." (64) La riche veuve décide, en découvrant "l’origine abominable des trois cents millions" (65) de rendre aux pauvres cet argent, en le dépensant à tour de bras dans des projets de charité, de restituer aux pauvres et aux déshérités les millions volés "en pluis d'aumônes" (66) retrouvant par là même dans l'amour du pauvre un substitut de l'amour maternel qu'elle n'a pas pu éprouver. On retrouve ici quelques accents du discours socialiste déjà tenu par Sigismond : Orviedo veut démocratiser le luxe : "elle avait eu le luxe, elle voulait le donner aux pauvres, pour qu’ils en jouissent à leur tour, eux qui font le luxe des riches" (68) . Saccard, qui est aussi un homme prodigue, (selon Simmel, le prodigue est un homme qui trouve du plaisir dans la dépense) offre alors ses services à la princesse dans laquelle il retrouve une âme semblable " une prodigalité folle dans la charité " (67) En tant que directeur de l'Oeuvre du Travail (projet charitable qui consiste à réinsérer les jeunes en difficulté), Saccard se rapproche de la Princesse et s'investit entièrement dans son projet, voulant "devenir le dispensateur de cette royale charité, canaliser ce flot d’or qui coulait sur Paris" (69), trouvant même du plaisir dans ce projet qui représente pour lui une autre manière de conquérir Paris, de remporter une victoire sur la misère, de satisfaire son ego, de devenir "le roi de la charité, le Dieu adoré de la multitude des pauvres, devenir unique et populaire, occuper de lui le monde, cela dépassait son ambition" (69) Emporté par ce désir fou, Saccard ose alors formuler une demande de mariage à la princesse qui refuse son offre et lui propose de se contenter de rester son conseiller et son collaborateur.

2- C'est là qu'on introduit la deuxième histoire enchâsssée(Les Hamelins) (à partir de la page 71): ses colocataires (l'ingénieur Hamelins et sa soeur Mme Caroline) vont bientôt éveiller sa curiosité. Zola raconte alors l'histoire de ces deux personnages, le mariage raté de Caroline avec un riche ivrogne et la séparation qui en résulte, puis le voyage des deux frères vers l'Orient (Egypte, syrie, Turquie, Liban, Jérusalem) qui a permis à l'ingénieur de se constituer un véritable portefeuille de projets qui sont censés rapporter des millions pourvu qu'il trouve un financement surtout après leur retour à paris. Un rapprochement s'opère donc entre Saccard et les Hamelins qui trouvent auprès de lui l'encouragement et le soutien qu'ils recherchent, alors que Saccard retrouve auprès d'eux ses rêves de fortune, et flaire la bonne affaire en écoutant les explications de l'ingénieur. "L'argent, aidant la science, faisait le progrès" (96) Saccard, dont l'imagination est enflammée par "la pensée gigantesque de la conquête de l'Orient" (97), a l'impression euphorique d'avoir retrouvé le bon filon pour brasser les milliards. Caroline, une femme cultivée et gaie, devient "la gouvernante d'un prodigue" et réduit les dépenses ménagères de Saccard (une petite aventure a lieu entre les deux personnages à un moment de faiblesse de la gaillarde qui apprend le mariage de son amant. Caroline qui refuse par la suite les avances de Saccard et lui propose de rester de grands amis, retrouve un soulagement à son malheur en observant la triste "comédie du luxe" (85) que chaque jour la comtesse de Beauvilliers et sa fille dans l'hôtel voisin.

3- Ces deux femmes appartiennent, en effet, à une noblesse en décadence qui se repaît encore des gloires passées et qui s'entête à afficher un certain luxe, une "apparence menteuse de la fortune" (85), un train de vie qui dépasse largement ses moyens. Grâce au regard de Mme caroline, on assiste alors à une véritable comédie de la misère. La comtesse de Beauvilliers et sa fille (le fils aussi engagé comme soldat du Pape) n'ont pas hérité d'une grande fortune à cause de la débauche du mari. Pour entretenir le mensonge, sont obliger de consentir à des sacrifices frustrants, vivement chichement : "c’étaient toutes sortes de pratiques avaricieuses, infimes et touchantes, le vieux cocher recousant les bottines trouées de mademoiselle, la cuisinière noircissant a l’encre les bouts de gants trop défraîchis de madame ; et les robes de la mère qui passaient à la fille après d’ingénues transformations, et les chapeaux qui duraient des années, grâce à des échanges de fleurs et de rubans." (86) Caroline décrit alors le tableau d'un véritable effondrement, une noblesse jadis très riche qui n'arrive même plus à assurer ses besoins les plus élémentaires "C’était un douloureux et puéril héroïsme quotidien, tandis que, chaque jour, la maison croulait un peu plus sur leurs têtes" (88)

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Les personnages importants de ce chapitre II :

- La princesse d'Orviedo, veuve qui dilapide la fortune de son mari dans des oeuvres de charité (portrait : 63-65)

- Les Hamelins :

* Georges Hamelin, ingénieur malchanceux qui a beaucoup de projets

* Caroline Hamelin, femme très gaie qui a consenti beaucoup de sacrifice pour soutenir son frère

- Les beauvilliers : la comtesse et sa filles (noblesse en déclin qui joue une comédie du luxe)

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Les passages importants de ce chapitre II :

Au milieu de son désastre, Saccard traînait une queue de serviteurs, les débris de son trop nombreux personnel un valet de chambre, un chef de cuisine et sa femme, chargée de la lingerie, une autre femme restée on ne savait pourquoi, un cocher et deux palefreniers ; et il encombra les écuries et les remises, y mit deux chevaux, trois voitures, installa au rez-de-chaussée un réfectoire pour ses gens. C’était l’homme qui n’avait pas cinq cents francs solides dans sa caisse, mais qui vivait sur un pied de deux ou trois cent mille francs par an. Aussi trouva-t-il le moyen de remplir de sa personne les vastes appartements du premier étage, les trois salons, les cinq chambres à coucher, sans compter l’immense salle à manger, où l’on dressait une table de cinquante couverts. Là, autrefois, une porte ouvrait sur un escalier intérieur, conduisant au second étage, dans une autre salle à manger, plus petite ; et la princesse, qui avait récemment loué cette partie du second à un ingénieur, M. Hamelin, un célibataire vivant avec sa sœur, s’était contentée de faire condamner la porte, à l’aide de deux fortes vis. Elle partageait ainsi l’ancien escalier de service avec ce locataire, tandis que Saccard avait seul la jouissance du grand escalier. Il meubla en partie quelques pièces de ses dépouilles du parc Monceau, laissa les autres vides, parvint quand même à rendre la vie à cette enfilade de murailles tristes et nues, dont une main obstinée semblait avoir arraché jusqu’aux moindres bouts de tenture, dès le lendemain de la mort du prince. Et il put recommencer le rêve d’une grande fortune.

Zola, L’argent, p.63



Texte 2 : la princesse d’Orviedo : la prodigalité dans la charité

Depuis cinq ans qu’elle se trouvait veuve, était-ce en effet pour obéir à un ordre venu de l’au- delà, était-ce plutôt dans une simple révolte d’honnêteté, lorsqu’elle avait eu en main le dossier de sa fortune ? la vérité était qu’elle ne vivait plus que dans une ardente fièvre de renoncement et de réparation. Chez cette femme qui n’avait pas été amante et qui n’avait pu être mère, toutes les tendresses refoulées, surtout l’amour avorté de l’enfant, s’épanouissaient en une véritable passion pour les pauvres, pour les faibles, les déshérités, les souffrants, ceux dont elle croyait détenir les millions volés, ceux à qui elle jurait de les restituer royalement, en pluie d’aumônes.



Dès lors, l’idée fixe s’empara d’elle, le clou de l’obsession entra dans son crâne elle ne se considéra plus que comme un banquier, chez qui les pauvres avaient déposé trois cents millions, pour qu’ils fussent employés au mieux de leur usage ; elle ne fut plus qu’un comptable, un homme d’affaires, vivant dans les chiffres, au milieu d’un peuple de notaires, d’ouvriers et d’architectes. Au-dehors, elle avait installé tout un vaste bureau avec une vingtaine d’employés. Chez elle, dans ses trois pièces étroites, elle ne recevait que quatre ou cinq intermédiaires, ses lieutenants ; et elle passait là ses journées, à un bureau, comme un directeur de grandes entreprises, cloîtrée loin des importuns, parmi un amoncellement paperasses qui la débordait. Son rêve était de soulager toutes les misères, depuis l’enfant qui souffre d’être né jusqu’au vieillard qui ne peut mourir sans souffrance. Pendant ces cinq années, jetant l’or à pleines mains, elle avait fondé, à la Villette, la Crèche Sainte-Marie, avec des berceaux blancs pour les tout-petits, des lits bleus pour les plus grands, une vaste et claire installation que fréquentaient déjà trois cents enfants ; un orphelinat à Saint-Mandé, l’Orphelinat Saint-Joseph, où cent garçons et cent filles recevaient une éducation et une instruction telles qu’on les donne dans les familles bourgeoises ; enfin, un asile pour les vieillards à Châtillon, pouvant admettre cinquante hommes et cinquante femmes, et un hôpital de deux cents lits dans un faubourg, l’Hôpital Saint-Marceau, dont on venait seulement d’ouvrir les salles. Mais son œuvre préférée, celle qui absorbait en ce moment tout son cœur, était l’Oeuvre du Travail, une création à elle, une maison qui devait remplacer la maison de correction, où trois cents enfants, cent cinquante filles et cent cinquante garçons, ramassés sur le pavé de Paris, dans la débauche et dans le crime, étaient régénérés par de bons soins et par l’apprentissage d’un métier. Ces diverses fondations, des dons considérables, une prodigalité folle dans la charité, lui avaient dévoré près de cents millions en cinq ans. Encore quelques années de ce train, et elle serait ruinée, sans avoir réservé même la petite rente nécessaire au pain et au lait dont elle vivait maintenant. Lorsque sa vieille bonne, Sophie, sortant de son continuel silence, la grondait d’un mot rude, en lui prophétisant qu’elle mourrait sur la paille, elle avait un faible sourire, le seul qui parût désormais sur ses lèvres décolorées, un divin sourire d’espérance.

Zola, L’argent, p.66-67



Texte 3 : la fièvre du prodigue

Toute une semaine, Saccard éprouva un violent chagrin, ainsi qu’à la perte d’une idée chère ; non pas qu’il se sentît retomber au gouffre du brigandage ; mais, de même qu’une romance sentimentale met des larmes aux yeux des ivrognes les plus abjects, cette colossale idylle du bien fait à coups de millions avait attendri sa vieille âme de corsaire. Il tombait une fois encore, et de très haut il lui semblait être détrôné. Par l’argent, il avait toujours voulu, en même temps que la satisfaction de ses appétits, la magnificence d’une vie princière ; et jamais il ne l’avait eue, assez haute. Il s’enrageait, à mesure que chacune de ses chutes emportait un espoir. Aussi, lorsque son projet croula devant le refus tranquille et net de la princesse, se trouva-t-il rejeté à une furieuse envie de bataille. Se battre, être le plus fort dans la dure guerre de la spéculation, manger les autres pour ne pas qu’ils vous mangent, c’était, après sa soif de splendeur et de jouissance, la grande cause, l’unique cause de sa passion des affaires. S’il ne thésaurisait pas, il avait l’autre joie, la lutte des gros chiffres, les fortunes lancées comme des corps d’armée, les chocs des millions adverses, avec les déroutes, avec les victoires, qui le grisaient. Et tout de suite reparut sa haine de Gundermann, son effréné besoin de revanche : abattre Gundermann, cela le hantait d’un désir chimérique, chaque fois qu’il était par terre, vaincu. S’il sentait l’enfantillage d’une pareille tentative, ne pourrait-il du moins l’entamer, se faire une place en face de lui, le forcer au partage, comme ces monarques de contrées voisines et d’égale puissance, qui se traitent de cousins ? Ce fut alors que, de nouveau, la Bourse l’attira, la tête emplie d’affaires à lancer, sollicité en tous sens par des projets contraires, dans une telle fièvre, qu’il ne sut que décider, jusqu’au jour où une idée suprême, démesurée, se dégagea des autres et s’empara peu à peu de lui tout entier.

Zola, L’argent, p.70-71



Texte 4 : la comédie du luxe

Alors, intéressée, Mme Caroline avait guetté ses voisines par une sympathie tendre, sans curiosité mauvaise ; et, peu à peu, dominant le jardin, elle pénétra leur vie, qu’elles cachaient avec un soin jaloux, sur la rue. Il y avait toujours un cheval dans l’écurie, une voiture sous la remise, que soignait un vieux domestique, à la fois valet de chambre, cocher et concierge ; de même qu’il y avait une cuisinière, qui servait aussi de femme de chambre ; mais, si la voiture sortait de la grand-porte, correctement attelée, menant ces dames à leurs courses, si la table gardait un certain luxe, l’hiver, aux dîners de quinzaine où venaient quelques amis, par quels longs jeûnes, par quelles sordides économies de chaque heure était achetée cette apparence menteuse de fortune ! Dans un petit hangar, à l’abri des yeux, c’étaient de continuels lavages, pour réduire la note de la blanchisseuse, de pauvres nippes usées par le savon, rapiécées fil à fil ; c’étaient quatre légumes épluchés pour le repas du soir, du pain qu’on faisait rassir sur une planche, afin d’en manger moins ; c’étaient toutes sortes de pratiques avaricieuses, infimes et touchantes, le vieux cocher recousant les bottines trouées de mademoiselle, la cuisinière noircissant a l’encre les bouts de gants trop défraîchis de madame ; et les robes de la mère qui passaient à la fille après d’ingénues transformations, et les chapeaux qui duraient des années, grâce à des échanges de fleurs et de rubans. Lorsqu’on n’attendait personne, les salons de réception, au rez-de-chaussée, étaient fermés soigneusement, ainsi que les grandes chambres du premier étage ; car, de toute cette vaste habitation, les deux femmes n’occupaient plus qu’une étroite pièce, dont elles avaient fait leur salle à manger et leur boudoir. Quand la fenêtre s’entrouvrait, on pouvait apercevoir la comtesse raccommodant son linge, comme une petite bourgeoise besogneuse ; tandis que la jeune fille, entre son piano et sa boîte d’aquarelle, tricotait des bas et des mitaines pour sa mère. Un jour de gros orage, toutes deux furent vues descendant au jardin, ramassant le sable que la violence de la pluie emportait.

Zola, L’argent, p.85-86







 Réponse N°2 1646

Chapitre III (103-137)
  Par   marocagreg  (Adminle 16-08-09 à 14:21

La clausule de ce chapitre, une phrase de Saccard le résume parfaitement : "Une rude journée, mais bien remplie !" (137). Saccard passe à l'attaque et va à la conquête de Paris en entamant les premières démarches pour réaliser son projet de la banque universelle. Le chapitre entier est placé sous le signe de l'argent, de cette sonorité de l'or (comparable à un chant irrésistible de sirènes) qui ouvre et ferme le chapitre: structure circulaire du chapitre évoqué à la page 136 "la fin de la journée en rejoignait le commencement". Pour mettre sur pieds son projet, Saccard contacte dans ce chapitre III une série de banquiers, de boursiers, de spéculateurs et d'industriels pour former le syndicat (assemblée de banquiers et d'industriels) qui va acheter les 4/5 des actions de la nouvelle société dont le capital de lancement et de 25 millions.

première visite : Mazaud, l'agent de change (l'occasion pour saccard d'expliquer son projet et de révéler au lecteur quelques rouages du jeu boursier.

deuxième visite : Gundermann le juif milliardaire (Rothschild dans la réalité). Le personnage est représenté comme un patriarche (une famille très nombreuses) qui règne sur les finances comme "le vrai maître, le roi tout-puissant, redouté et obéi de Paris et du monde." (114). Dans le palais de ce personnage haut en couleurs, Saccard assiste à la "bousculade des appétits" (115), à la procession de solliciteurs qui viennent rencontrer le marchand d'argent qui manoeuvre son milliard avec une force inexpugnable. cet épisode important de ce chapitre III permet de poser plusieurs questions en rapport avec l'argent :

- La confrontation entre le marchand d'argent et le spéculateur

- Le pouvoir politique que donne une grosse fortune (Simmel a analysé cet aspect en évoquant notamment le recours des juifs et des exclus aux métiers d'argent)

- Le rapport entre l'argent la satisfaction ou le bonheur (autre aspect développé par Simmel) : Gundermann a beau avoir un milliard et géré une fortune colossale, il ne peut pas en profiter et en jouir : sa santé est fragile (il est mis au régime de lait) et il passe, malgré sa maladie, des journées éprouvantes pour gérer une fortune qu'il destine à ses héritiers : en cela il est le contraire même de saccard, le prodigue, le jouisseur aux appétits insatiables, lequel considère l'or de Gundermann comme un or inutile : "On l'avait mis au régime du lait, il ne pouvait même plus toucher à une viande, ni à un gâteau. Alors, à quoi bon un milliard ?" (120)

Gundermann refuse catégoriquement de participer au projet de Saccard à qui il conseille derechef de quitter le domaine des affaires, car, explique-t-il, le caractère passionné et imaginatif de Saccard le condamne tôt ou tard à la ruine "infailliblement, vous ferez la culbute, c'est mathématique" (121). Gundermann prophétise donc la chute de Saccard et la ruine de son affaire.

troisième visite : Après le marchand d'argent milliardaire, Saccard va s'adresser à un spéculateur malfamé (à partir de la page 123) qui est passé maître dans le vol boursier : Daigremont. Le riche spéculateur accepte de faire partie du projet à condition d'une réconciliation entre Saccard le grand homme (son frère, le ministre Rougon) et de la participation d'autres personnages non moins louches.

Quatrième visite : le rapport entre la politique et l'argent se confirme. Saccard va au Corps législatif (126) pour demander l'accord du ministre : (c'est l'occasion pour Zola d'exposer les souci politique de l'empire, la montée progressive d'une opposition qui conteste les choix politiques de l'empereur , notamment l'affaire du mexique). Saccard charge Huret de parler à son frère pour obtenir son accord, en miroitant à cet assistant la possibilité d'une participation au projet.

Cinquième visite : Saccard se dirige alors rue de Babylone pour rencontrer le marquis de Bohain (129), un autre personnage excentrique connu apr son refus de payer lorsqu'il perd à la bourse, ce qui n'empêche pas les sociétés de se bousculer devant sa porte pour lui proposer de faire partie de leur conseil d'administration, car son nom suffit. Saccard obtient facilement son accord en évoquant le nom de Daigremont. C'est donc un autre personnage louche qui accepte de faire partie du sayndicat de la banque universelle.

Sixième visite : Saccard se dirige aussitôt à la maison de Sédille, un industriel de Lyon qui s'est désintéresser de son industrie florissante (soie) pour céder complètement à une addiction ruineuse du jeu boursier (c'est l'occasion d'opposer le revenu du travail sûr mais lent au revenu de la spéculation rapide mais très hasardeux). Sédille accepte lui aussi de faire partie du syndicat (c'est donc des spéculateurs qui vont faire partie du projet)

Retour alors à l'hôtel de Daigrement. Huret apprend à Saccard la réaction violente de son frère Eugène qui a répondu à la requête de Saccard "Qu'il aille se faire pendre" (134). Huret modifie les faits pour faire croire à Daigrement que le ministre a donné sa bénédiction au prjet de son frère. Daigremont accepte alors de lancer le projet avec Saccard mais lui demande en dernier lieu d'introduire un autre personnage dans l'affaire.

Septième visite : Saccard rend alors visite à Kolb dans sa fonderie des pièces d'or. il découvre en y allant l'aventure de Gustave Sédille et de la discrète Mme Conin. Kolb, un autre juif, accepte de rejoindre le projet. Brisé de fatigue, Saccard rejoint alors sa résidence.

Quelques passages importants du chapitre III

Texte 1 : le juif milliardaire

Pendant que Saccard montait le large escalier de pierre, aux marches usées par le continuel va-et-vient de la foule, plus usées déjà que le seuil des vieilles églises, il se sentait contre cet homme un soulèvement d’une inextinguible haine. Ah ! le juif ! il avait contre le juif l’antique rancune de race, qu’on trouve surtout dans le midi de la France ; et c’était comme une révolte de sa chair même, une répulsion de peau qui, à l’idée du moindre contact, l’emplissait de dégoût et de violence, en dehors de tout raisonnement, sans qu’il pût se vaincre. Mais le singulier était que lui, Saccard, ce terrible brasseur d’affaires, ce bourreau d’argent aux mains louches, perdait la conscience de lui-même, dès qu’il s’agissait d’un juif, en parlait avec une âpreté, avec des indignations vengeresses d’honnête homme, vivant du travail de ses bras, pur de tout négoce usuraire. Il dressait le réquisitoire contre la race, cette race maudite qui n’a plus de patrie, plus de prince, qui vit en parasite chez les nations, feignant de reconnaître les lois, mais en réalité n’obéissant qu’à son Dieu de vol, de sang et de colère ; et il la montrait remplissant partout la mission de féroce conquête que ce Dieu lui a donnée, s’établissant chez chaque peuple, comme l’araignée au centre de sa toile, pour guetter sa proie, sucer le sang de tous, s’engraisser de la vie des autres. Est-ce qu’on a jamais vu un juif faisant œuvre de ses dix doigts ? est-ce qu’il y a des juifs paysans, des juifs ouvriers ? Non, le travail déshonore, leur religion le défend presque, n’exalte que l’exploitation du travail d’autrui. Ah ! les gueux ! Saccard semblait pris d’une rage d’autant plus grande, qu’il les admirait, qu’il leur enviait leurs prodigieuses facultés financières, cette science innée des chiffres, cette aisance naturelle dans les opérations les plus compliquées, ce flair et cette chance qui assurent le triomphe de tout ce qu’ils entreprennent. A ce jeu de voleurs, disait-il, les chrétiens ne sont pas de force, ils finissent toujours par se noyer ; tandis que prenez un juif qui ne sache même pas la tenue des livres, jetez-le dans l’eau trouble de quelque affaire véreuse, et il se sauvera, et il emportera tout le gain sur son dos. C’est le don de la race, sa raison d’être à travers les nationalités qui se font et se défont. Et il prophétisait avec emportement la conquête finale de tous les peuples par les juifs, quand ils auront accaparé la fortune totale du globe, ce qui ne tarderait pas, puisqu’on leur laissait chaque jour étendre librement leur royauté, et qu’on pouvait déjà voir, dans Paris, un Gundermann régner sur un trône plus solide et plus respecté que celui de l’empereur.

Zola, l’argent, pp.114-115



Texte 2 : un milliard au régime.

C’était la petite salle à manger de l’hôtel celle du matin, où la famille ne se trouvait jamais au complet. Ce jour-là, ils n’étaient que dix-neuf à table, dont huit enfants. Le banquier occupait le milieu, et il n’avait devant lui qu’un bol de lait.

Il resta un instant les yeux fermés, épuisé de fatigue, la face très pâle et contractée, car il souffrait du foie et des reins ; puis, lorsqu’il eut, de ses mains tremblantes porté le bol à ses lèvres et bu une gorgée, il soupira :

« Ah ! je suis éreinté, aujourd’hui !

Pourquoi ne vous reposez-vous pas ? » demanda Saccard.

Gundermann tourna vers lui des yeux stupéfaits ; et, naïvement :

« Mais je ne peux pas ! »

En effet, on ne le laissait pas même boire son lait tranquille, car la réception des remisiers avait repris, le galop maintenant traversait la salle à manger, tandis que les personnes de la famille, les hommes, les femmes, habitués à cette bousculade, riaient, mangeaient fortement des viandes froides et des pâtisseries, et que les enfants excités par deux doigts de vin pur, menaient un vacarme assourdissant.

Et Saccard, qui le regardait toujours, s’émerveillait de le voir avaler son lait à lentes gorgées, d’un tel effort, qu’il semblait ne devoir jamais atteindre le fond du bol. On l’avait mis au régime du lait, il ne pouvait même plus toucher à une viande, ni à un gâteau. Alors, à quoi bon un milliard ? Jamais non plus les femmes ne l’avaient tenté : durant quarante ans, il était resté d’une fidélité stricte à la sienne, et, aujourd’hui, sa sagesse était forcée, irrévocablement définitive. Pourquoi donc se lever dès cinq heures, faire ce métier abominable, s’écraser de cette fatigue immense, mener une vie de galérien que pas un loqueteux n’aurait acceptée, la mémoire bourrée de chiffres, le crâne éclatant de tout un monde de préoccupations ? Pourquoi cet or inutile ajouté à tant d’or, lorsqu’on ne peut acheter et manger dans la rue une livre de cerises, emmener à une guinguette au bord de l’eau la fille qui passe, jouir de tout ce qui se vend, de la paresse et de la liberté ? Et Saccard, qui, dans ses terribles appétits, faisait cependant la part de l’amour désintéressé de l’argent, pour la puissance qu’il donne, se sentait pris d’une sorte de terreur sacrée, à voir se dresser cette figure, non plus de l’avarice classique qui thésaurise, mais de l’ouvrier impeccable, sans besoin de chair, devenu comme abstrait dans sa vieillesse souffreteuse, qui continuait à édifier obstinément sa tour de millions, avec l’unique rêve de la léguer aux siens pour qu’ils la grandissent encore, jusqu’à ce qu’elle dominât la terre.

Zola, l’argent, pp.119-120



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