L'argent - zola - résumé (chapitres 7-8-9)

 Par marocagreg  (Admin)  [msg envoyés : 2213le 20-08-09 à 18:58  Lu :40781 fois
     
  
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chapitre VII (pp.259-287)
Le narrateur enchaîne avec le chapitre précédent en évoquant les chagrins d'amour éprouvés par Caroline depuis qu'elle a surpris Saccard en train de la trahir avec la baronne Sandorff, une souffrance (jalousie) qui sera alimentée par deux confessions successives : d'abord, celle du cocher Charles qui a été renvoyé par Saccard, et qui, de dépit, met Caroline au courant des aventures de son employeur/colocataire avec la baronne: Saccard visite régulièrement sa nouvelle conquête dans un hôtel par le procureur général Delcambre qui entretient la baronne. Clarisse, la servante de la baronne et l'amante de Charles, s'est justement mise d'accord avec ce dernier pour offrir à Delcambre une scène de flagrant délit, en lui permettant contre 200 francs, de surprendre sa maîtresse "cette chair qu'on lui volait" (266) avec son autre amant (Saccard). Nous avons alors droit à une scène crue d'alcôve lorsque Delcambre entre brusquement dans la chambre de la baronne pour découvrir deux personnages complètement nus. S'ensuit alors une longue scène d'insultes entre les deux rivaux qui se partagent le corps de la baronne (sans tenir en compte le mari absent bien sûr): nous avons droit à une véritable querelle de charretiers. Menacé de provoquer un véritable esclandre qui nuirait à son image et à son métier, Delcambre se retire non sans avoir menacé Saccard de lui faire payer cher son coup.
On retrouve ensuite Mme Caroline qui regrettait d'avoir envoyé une lettre rassurante à son frère car la jalousie lui ouvert les yeux, en remarquent avec plus de crainte toutes les irrégularités commises par Saccard en dirigeant les affaires de l'Universelle. Elle est terrifiée par l'inconscience morale de Saccard, ce vice à peine soupçonné qui le gangrène : "elle avait un frisson à tâcher de lire en lui, dans cette âme obscure d'un homme d'argent, ignorée de lui-même, où l'ombre cachait de l'ombre, l'infini boueux de toutes les déchéances. Ce qu'elle n'y distinguait pas encore nettement, elle le soupçonnait, elle en tremblait" (273). Mais ses pleurs sont surtout provoqués par sa jalousie renforcée par les révélation du cocher. C'est à ce moment-là que s'introduit Maxime (le fils de Saccard)qui l surprend en train de sangloter, pour lui faire une autre confession qui va lui permettre de lever enfin le voile sur la déchéance morale de l'homme qu'elle aime, sur son passé peu réjouissant. Tout un passage (voir les extraits importants de ce chapitre en bas) représente alors Saccard comme un prodigue égoïste qui vendrait n'importe quoi et n'importe qui pour obtenir toutes les jouissances qu'il désire : "Que voulez-vous ? il a ça dans le sang, il nous vendrait, vous, moi, n'importe qui, si nous entrions dans quelque marché. Et cela en homme inconscient et supérieur, car il est vraiment le poète du million, tellement l'argent le rend fou et canaille, oh ! canaille dans le très grand !" (276) Chose qui révolte Caroline qui commence à voir dans l'argent, comme les pauvres évoqué par Simmel, une créature hideuse, un empoisonneur des âmes " Ah ! l'argent, cet argent pourrisseur, empoisonneur, qui desséchait les âmes, en chassait la bonté, la tendresse, l'amour des autres ! Lui seul était le grand coupable, l'entremetteur de toutes les cruautés et de toutes les saletés humaines. A cette minute, elle le maudissait, l'exécrait dans la révolte indignée de sa noblesse et de sa droiture de femme." (276). Caroline, voulant aller jusqu'au fond de l'âme de son amant, demande alors à Maxime de lui donner d'autres détails sur le passé de Saccard (les événements qui constituent le sujet d'un roman antérieur de la série des Rougon-Macquart: La curée). Elle apprend alors la relation incestueuse qui avait eu lieu entre maxime et sa belle-mère Renée, et comment Saccard avait toléré une telle relation en extirpant à Renée, malade et presque folle, le reste de sa fortune. Ces dernières révélations montrent Saccard comme un véritable diable, un homme totalement dépourvu de sens moral qui épouvante Caroline et lui donne un instant l'idée de tout laisser et de s'enfuir en Orient pour rejoindre son frère : Saccard n'apparaît désormais pour elle que comme l'incarnation de "l'horrible argent qui salit et dévore " (279), comme un monstre qui se repaît des autres pour faire de l'argent : "Saccard à nu, cette âme dévastée d'un homme d'argent, compliquée et trouble dans sa décomposition, il était en effet sans liens ni barrières, allant à ses appétits avec l'instinct déchaîné de l'homme qui ne connaît d'autre borne que son impuissance. Il avait partagé sa femme avec son fils, vendu son fils, vendu sa femme, vendu tous ceux qui lui étaient tombés sous la main ; il s'était vendu lui- même, et il la vendrait elle aussi, il vendrait son frère, battrait monnaie avec leurs coeurs et leurs cerveaux. Ce n'était plus qu'un faiseur d'argent, qui jetait à la fonte les choses et les êtres pour en tirer de l'argent." (279).
Cependant, alors qu'elle était sur le point de s'enfuir pour s'éloigner du monstre, Caroline reçoit une lettre de son frère où il lui parle d'une manière élogieuse et fière des projets qui ont été accomplis en Orient, des villes qui ont été créées de rien, des routes et chemins de fer qui ont été tracés, de la vie qui a été introduite au désert, et tout ça grâce à l'Universelle. La lettre de Hamelin dressa devant les yeux de sa soeur "des cités prospères, des campagnes cultivées, toute une humanité heureuse. Et elle les voyait, et elle entendait la rumeur travailleuse des chantiers, et elle constatait que cette vieille terre endormie, réveillée enfin, venait d'entrer en enfantement." (282).Caroline qui s'était jusque-là concentré sur le côté diabolique de Saccard et de l'argent, prend enfin conscience de l'autre côté positif : elle " eut la brusque conviction que l'argent était le fumier dans lequel poussait cette humanité de demain" (283). L'argent, perçu tou à l'heure comme l'empoisonneur et le destructeur, se révèle subitement comme "le ferment de toute végétation sociale, (...) [le] terreau nécessaire aux grands travaux dont l'exécution rapprocherait les peuples et pacifierait la terre." (283). je soulignerait ici une phrase-clef qui peut très bien servir de sujet de dissertation: Caroline découvre enfin la duplicité de l'argent, sa nature trop complexe pour être complètement condamné ou complètement innocenté : "Tout le bien naissait de lui, qui faisait tout le mal" (283) : l'argent est à la fois (la même idée apparaît chez Simmel et chez Molière) la pire et la meilleure des choses, ce qui fait le malheur et ce qui fait le bonheur. Cette réflexion philosophique amène alors Caroline à de meilleurs sentiments à l'égard de Saccard qu'elle refuse désormais de condamner comme un monstre, malgré son passé honteux et ses trahisons. Caroline a pris conscience que "La bonté était donc partout, même chez les pires, qui sont toujours bons pour quelqu'un, qui ont toujours, au milieu de l'exécration d'une foule, d'humbles voix isolées les remerciant et les adorant." (284). Cette découverte ramène une certaine joie dans l'âme de Caroline qui, non seulement décide de rester à côté de Saccard malgré la menace réelle d'une chute prochaine, mais se résigne, conformément à son caractère, à continuer à se donner à Saccard tout en sachant qu'elle le partage avec d'autres : "C'était l'amour triomphant, ce Saccard, ce bandit du trottoir financier, aimé si absolument par cette adorable femme, parce qu'elle le voyait, actif et brave, créer un monde, faire de la vie." (287)
Quelques passages importants de ce chapitre

Texte 1 : Exécrable argent







" Voyez-vous, il faut comprendre papa. Il n'est pas, mon Dieu ! pire que les autres. Seulement, ses enfants, ses femmes, enfin tout ce qui l'entoure, ça ne passe pour lui qu'après l'argent... Oh ! entendons- nous, il n'aime pas l'argent en avare, pour en avoir un gros tas, pour le cacher dans sa cave. Non ! s'il en veut faire jaillir de partout, s'il en puise à n'importe quelles sources, c'est pour le voir couler chez lui en torrents, c'est pour toutes les jouissances qu'il en tire, de luxe, de plaisir, de puissance... Que voulez-vous ? il a ça dans le sang, il nous vendrait, vous, moi, n'importe qui, si nous entrions dans quelque marché. Et cela en homme inconscient et supérieur, car il est vraiment le poète du million, tellement l'argent le rend fou et canaille, oh ! canaille dans le très grand ! "
C'était bien ce que Mme Caroline avait compris, et elle écoutait Maxime, en approuvant d'un hochement de tête. Ah ! l'argent, cet argent pourrisseur, empoisonneur, qui desséchait les âmes, en chassait la bonté, la tendresse, l'amour des autres ! Lui seul était le grand coupable, l'entremetteur de toutes les cruautés et de toutes les saletés humaines. A cette minute, elle le maudissait, l'exécrait dans la révolte indignée de sa noblesse et de sa droiture de femme. D'un geste, si elle en avait eu le pouvoir, elle aurait anéanti tout l'argent du monde, comme on écraserait le mal d'un coup de talon, pour sauver la santé de la terre.

Zola,l’argent, p.276


Texte 1 : le fumier qui nourrit le bien







Mme Caroline eut la brusque conviction que l'argent était le fumier dans lequel poussait cette humanité de demain. Des phrases de Saccard lui revenaient, des lambeaux de théories sur la spéculation. Elle se rappelait cette idée que, sans la spéculation, il n'y aurait pas de grandes entreprises vivantes et fécondes, pas plus qu'il n'y aurait d'enfants, sans la luxure. Il faut cet excès de la passion, toute cette vie bassement dépensée et perdue, à la continuation même de la vie. Si, là-bas, son frère s'égayait, chantait victoire, au milieu des chantiers qui s'organisaient, des constructions qui sortaient du sol, c'était qu'à Paris l'argent pleuvait, pourrissait tout, dans la rage du jeu. L'argent, empoisonneur et destructeur, devenait le ferment de toute végétation sociale, servait de terreau nécessaire aux grands travaux dont l'exécution rapprocherait les peuples et pacifierait la terre. Elle avait maudit l'argent, elle tombait maintenant devant lui dans une admiration effrayée : lui seul n'était-il pas la force qui peut raser une montagne, combler un bras de mer, rendre la terre enfin habitable aux hommes, soulagés du travail, désormais simples conducteurs de machines ? Tout le bien naissait de lui, qui faisait tout le mal. Et elle ne savait plus, ébranlée jusqu'au fond de son être, décidée déjà à ne pas partir, puisque le succès paraissait complet en Orient et que la bataille était à Paris, mais incapable encore de se calmer, le coeur saignant toujours.

Zola, L’argent, p.283


  




 Réponse N°1 1677

Chapitre VIII (pp.288-326)
  Par   marocagreg  (Adminle 21-08-09 à 22:19

C'est l'exposition universelle de 1867 à Paris. C'est l'orgie à Paris. C'est la manifestation d'un Empire qui est à son apogée : "Jamais règne, à son apogée, n'avait convoqué les nations à une si colossale ripaille. Vers les Tuileries flamboyantes, dans une apothéose de féerie, le long défilé des empereurs, des rois et des princes, se mettait en marche des quatre coins de la terre." (288) Cet apogée, c'est aussi celui de la banque universelle de Saccard qui s'est tellement repu de l'argent de la spéculation qu'elle se trouvait à l'étroit dans l'ancien siège situé à l'hôtel d'Orviedo. Saccard vient d'offrir à l'Universelle un siège bien plus somptueux digne des contes de fées : "les peuples avec leurs rois, en marche vers l'Exposition, pouvaient venir et défiler là : c'était prêt, l'hôtel neuf les attendait, pour les aveugler, les prendre un à un à cet irrésistible piège de l'or, flambant au grand soleil." (289) Tout au long de ce chapitre (voire dans le roman entier), on assiste ainsi à une représentation parallèle de l'Empire de Napoléon III et de l'Universelle de Saccard, tous deux accédant au sommet de la richesse et de la gloire et tous deux menacés d'un krach énorme qui les réduirait au néant(peur omniprésente dans ce chapitre surtout avec Caroline). Le train de vie impérial mené par Saccard et le coup de fouet que celui-ci ne cesse donner à la maison de crédit augmentent de plus en plus les craintes de Caroline d'autant plus qu'elle ne peut plus surveiller Saccard depuis que l'Universelle a déménagé : elle a ce sentiment qu'à n'importe quel moment l'inévitable se produirait, cette "lézarde dont périrait l'édifice" (291) Caroline, dotée d'une réelle sagesse puisqu'elle est la philosophe illuminée du roman, "avait, au milieu du succès brutal qui se déclarait chaque jour davantage, la sensation d'un danger sourd, une crainte irraisonnée, dont elle n'osait même parler" (302). Cette crainte sourde est d'autant plus persistante que Saccard, "avec son flair de coupeur de bourses" (291), enivré par l'excitation qui règne à Paris, par la fièvre de spéculation aggravée par l'illusion de la prospérité du régime, décide de pomper encore plus d'argent dans les campagnes publicitaire, de faire tinter plus de cloches en faveur de l'Universelle pour engranger plus de millions, attirer plus de fortunes : il en résulte une véritable fièvre : "sous cette poussée formidable de publicité, dans ce milieu exaspéré, mûr pour toutes les folies, l'augmentation probable du capital, cette rumeur d'une émission nouvelle de cinquante millions, acheva d'enfiévrer les plus sages." (293).

Saccard est devenu aux yeux de tous cet alchimiste qui change tout ce qu'il touche en lingots d'or, surchauffant les imaginations face à la conquête de l'Orient, à la nouvelle croisade économique que l'Universelle est en train de réussir, notamment avec le lancement prochain de la Compagnie des chemins de fer d'Orient , un authentique conte des Mille et une nuits. Saccard dans son nouveau cabinet luxueux est maintenant traité comme un roi : "Paris à plat ventre" (296) vient le courtiser, solliciter son aide et ses conseils, et lui le traitant avec mépris. Pourtant, Saccard continue à jouer le rôle de vendeur de rêves, notamment en conseillant à la comtesse de Beauvilliers de vendre son domaine pour acheter des actions lors de la nouvelle émission, en demandant à Dejoie de garder ses actions qui vont encore redoubler de valeur. Mme Caroline hantée de plus en plus par une angoisse de la catastrophe, consciente de la prodigalité de Saccard, entre les mains duquel des millions avaient déjà craqué, hésite à avouer ses craintes à son frère qui est rentré de l'Orient pour présider l'assemblée générale qui va décider d'une autre augmentation du capital de la banque. L'ingénieur Hamelin, lui-même, sent de plus en plus le risque encouru par l'Universelle à cause du rythme d'enfer que lui donne leur associé, sans oublier les multiples irrégularités commises par celui-ci. Mais Saccard, en véritable orateur, parvient encore une fois, grâce à ses facultés prodigieuses à convaincre les autres et à vendre ses idées, à influencer les Hamelins, à calmer leurs craintes: une certaine grandeur se révèle alors chez ce petit homme, en forçant l'admiration de ses interlocuteurs : "Il gesticulait, il était debout, se grandissant sur ses petites jambes ; et, en vérité, il devenait grand, le geste dans les étoiles, en poète de l'argent que les faillites et les ruines n'avaient pu assagir. C'était son système instinctif, l'élan même de tout son être, cette façon de fouailler les affaires, de les mener au triple galop de sa fièvre. Il avait forcé le succès, allumé les convoitises par cette foudroyante marche de l'Universelle."(306) et le narrateur d'ajouter que tout ce succès qui engendre autant de passions et de convoitises est une sorte de château de cartes (un grand mensonge, une grande illusion) qui risque de s'écrouler à tout instant : "le surchauffement mensonger de toute la machine, au milieu des souscriptions fictives, des actions gardées par la société pour faire croire au versement intégral, sous la poussée que le jeu déterminait à la Bourse, où chaque augmentation du capital exagérait la hausse !" (306) N'importe ! Saccard parvient malgré toutes les craintes à calmer leur conscience (parce qu'ils ils ont un peu honte d'avoir gagné un million après l'affaire de Sadowa), en leur demandant de ne pas avoir l'air de cracher sur l'argent, car, selon lui, "il n'y a que les impuissants qui dédaignent une force. Ce serait illogique de vous tuer au travail pour enrichir les autres, sans vous tailler votre légitime part." (309). Les Hamelins continuent cependant à éprouver un certain malaise, "un sourd mécontentement d'eux-mêmes, le remords inavoué d'une complicité salissante." (311).

La réunion du conseil et l'assemblée générale de la banque sont décrites comme une mascarade: Saccard a déjà acheté la plupart des membres. ceux-ci ne font plus qu'applaudir les décisions du directeur sans aucun examen. L'action de l'Universelle, soutenue par une publicité sans cesse grandissante, atteint maintenant la barre des deux milles francs, créant chez les actionnaires et le large public l'impression d'un succès sans fin, un enchantement "C'étaient les cavernes mystérieuses des Mille et une Nuits qui s'ouvrirent, les incalculables trésors des califes qu'on livrait à la convoitise de Paris. Tous les rêves, chuchotés depuis des mois, semblaient se réaliser devant l'enchantement public : le berceau de l'humanité réoccupé, les antiques cités historiques du littoral ressuscitées de leur sable, Damas, puis Bagdad, puis l'Inde et la Chine exploitées, par la troupe envahissante de nos ingénieurs. Ce que Napoléon n'avait pu faire avec son sabre, cette conquête de l'Orient, une Compagnie financière le réalisait, en y lançant une armée de pioches et de brouettes." (317-8). Nous reconnaissons là un discours démagogique destiné à alimenter les passions et les convoitises de la multitude : l'Universelle est représentée comme une conquête de l'Orient par la science, un Orient qui devient pratiquement un jardin parisien où l'on peut récolter des milliards, sans oublier le projet fou d'établir le Pape à Jérusalem qui est sans cesse rappelé comme le but ultime de l'entreprise, mais aussi comme une justification religieuse d'une spéculation immorale et insatiable.

Paris est devenu grâce à la fièvre de la spéculation et grâce à l'exposition universelle le terrain d'une orgie universelle (paris est comparée aux cités maudites de la bible Sodome, Babylone, Ninive), mais un événement introduit déjà une fausse note dans cette Orgie de l'Empire (la catastrophe du Mexique). Encore une fois, la comparaison avec Saccard s'impose : "il sembla, au milieu de cette gloire, que l'astre de Saccard, lui aussi, montât encore à son éclat le plus grand. Enfin, comme il s'y efforçait depuis tant d'années, il la possédait donc, la fortune, en esclave, ainsi qu'une chose à soi, dont on dispose, qu'on tient sous clef, vivante, matérielle ! Tant de fois le mensonge avait habité ses caisses, tant de millions y avaient coulé, fuyant par toutes sortes de trous inconnus ! Non, ce n'était plus la richesse menteuse de façade, c'était la vraie royauté de l'or, solide, trônant sur des sacs pleins ; et, cette royauté, il ne l'exerçait pas comme un Gundermann, après l'épargne d'une lignée de banquiers, il se flattait orgueilleusement de l'avoir conquise par lui-même, en capitaine d'aventure qui emporte un royaume d'un coup de main." (320). Mais, derrière ce triomphe, cet accès à la royauté de l'or par un roturier parvenu, cette passion effrénée, il y a déjà quelque chose qui se prépare puisque le narrateur a multiplié dans ce chapitre l'expression d'une angoisse sourde qui annonce l'imminence du krach : "C'était sa passion qui élevait ainsi Saccard, et sa passion qui devait le perdre." (322), une passion de prodigue fou qui le pousse à s'acheter une nuit avec Mme de Jeumont à deux cents milles francs qu'il verse à son mari pour s'afficher avec elle au sein des invités de l'exposition universelle, pourtant une autre femme (Mme Conin) lui fait comprendre que l'argent n'achète pas tout, et refuse de coucher avec lui même pour cent mille francs.

Quelques passages importants de ce chapitre

Texte 1 : L'exposition







Ce fut le 1er avril que l'Exposition universelle de 1867 ouvrit, au milieu de fêtes, avec un éclat triomphal. La grande saison de l'empire commençait, cette saison de l'empire commençait, cette saison de gala suprême, qui allait faire de Paris l'auberge du monde, auberge pavoisée, pleine de musiques et de chants, où l'on mangeait, où l'on forniquait dans toutes les chambres. Jamais règne, à son apogée, n'avait convoqué les nations à une si colossale ripaille. Vers les Tuileries flamboyantes, dans une apothéose de féerie, le long défilé des empereurs, des rois et des princes, se mettait en marche des quatre coins de la terre.

Et ce fut à la même époque, quinze jours plus tard, que Saccard inaugura l'hôtel monumental qu'il avait voulu, pour y loger royalement l'Universelle. Six mois venaient de suffire, on avait travaillé jour et nuit, sans perdre une heure, faisant ce miracle qui n'est possible qu'à Paris ; et la façade se dressait, fleurie d'ornements, tenant du temple et du café-concert, une façade dont le luxe étalé arrêtait le monde sur le trottoir. A l'intérieur, c'était une somptuosité, les millions des caisses ruisselant le long des murs. Un escalier d'honneur conduisait à la salle du conseil, rouge et or, d'une splendeur de salle d'opéra. Partout, des tapis, des tentures, des bureaux installés avec une richesse d'ameublement éclatante. Dans le sous-sol, où se trouvait le service des titres, des coffres-forts étaient scellés, immenses, ouvrant des gueules profondes de four, derrière les glaces sans tain des cloisons, qui permettaient au public de les voir, rangés comme les tonneaux des contes, où dorment les trésors incalculables des fées. Et les peuples avec leurs rois, en marche vers l'Exposition, pouvaient venir et défiler là : c'était prêt, l'hôtel neuf les attendait, pour les aveugler, les prendre un à un à cet irrésistible piège de l'or, flambant au grand soleil.

Zola,l’argent, pp.288-289



Texte 1 : Tapage médiatique







Le bruit se répandit, vague et léger encore, que Saccard préparait une nouvelle augmentation du capital. De cent millions, il voulait le porter à cent cinquante. C'était une heure de particulière excitation, l'heure fatale où toutes les prospérités du règne, les immenses travaux qui avaient transformé la ville, la circulation enragée de l'argent, les furieuses dépenses du luxe, devaient aboutir à une fièvre chaude de la spéculation. Chacun voulait sa part, risquait sa fortune sur le tapis vert, pour se décupler et jouir, comme tant d'autres, enrichis en une nuit. Les drapeaux de l'Exposition qui claquaient au soleil les illuminations et les musiques du Champ-de-Mars, les foules du monde entier inondant les rues, achevaient de griser Paris, dans un rêve d'inépuisable richesse et de souveraine domination. Par les soirées claires, de l'énorme cité en fête, attablée dans les restaurants exotiques, changée en foire colossale où le plaisir se vendait libre ment sous les étoiles, montait le suprême coup de démence, la folie joyeuse et vorace des grandes capitales menacées de destruction. Et Saccard, avec son flair de coupeur de bourses, avait tellement bien senti chez tous cet accès, ce besoin de jeter au vent son argent, de vider ses poches et son corps, qu'il venait de doubler les fonds destinés à la publicité, en excitant Jantrou au plus assourdissant des tapages. Depuis l'ouverture de l'Exposition, tous les jours, c'étaient, dans la presse, des volées de cloche en faveur de l'Universelle. Chaque matin amenait son coup de cymbales, pour faire retourner le monde : un fait divers extraordinaire, l'histoire d'une dame qui avait oublié cent actions dans un fiacre ; un extrait d'un voyage en Asie Mineure, où il était expliqué que Napoléon avait prédit la maison de la rue de Londres ; un grand article de tête, où, politiquement, le rôle de cette maison était d'Orient ; sans compter les notes continuelles des journaux jugé par rapport à la solution prochaine de la question spéciaux, tous embrigadés, marchant en masse compacte. Jantrou avait imaginé, avec les petites feuilles financières, des traités à l'année, qui lui assuraient une colonne dans chaque numéro ; et il employait cette colonne, avec une fécondité, une variété d'imagination étonnantes, allant jusqu'à attaquer, pour le triomphe de vaincre ensuite. La fameuse brochure qu'il méditait venait d'être lancée par le monde entier, à un million d'exemplaires. Son agence nouvelle était également créée, cette agence qui, sous le prétexte d'envoyer un bulletin financier aux journaux de province, se rendait maîtresse absolue du marché de toutes les villes importantes. Et L'Espérance enfin, habilement conduite, prenait de jour en jour une importance politique plus grande. On y avait beaucoup remarqué une série d'articles, à la suite du décret du 19 janvier, qui remplaçait l'adresse par le droit d'interpellation, nouvelle concession de l'empereur, en marche vers la liberté. Saccard, qui les inspirait, n'y faisait pas encore attaquer ouvertement son frère, resté ministre d'Etat quand même, résigné, dans sa passion du pouvoir, à défendre aujourd'hui ce qu'il condamnait hier ; mais on l'y sentait aux aguets, surveillant la situation fausse de Rougon, pris à la Chambre entre le tiers parti affamé de son héritage, et les cléricaux, ligués avec les bonapartistes autoritaires contre l'empire libéral ; et les insinuations commençaient déjà, le journal redevenait catholique militant, se montrait plein d'aigreur, à chacun des actes du ministre. L'Espérance passée à l'opposition, c'était la popularité, un vent de fronde achevant de lancer le nom de l'Universelle aux quatre coins de la France et du monde.

Zola,l’argent, pp.291-293



Texte 1 : La conquête







En quinze jours, à la Bourse, on atteignit le cours de quinze cents ; et, dans la dernière semaine d'août, par bonds successifs, il était à deux mille. L'engouement s'était encore exaspéré, l'accès allait en s'aggravant à chaque heure, sous l'épidémique fièvre de l'agio. On achetait, on achetait, même les plus sages, dans la conviction que ça monterait encore, que ça monterait sans fin. C'étaient les cavernes mystérieuses des Mille et une Nuits qui s'ouvrirent, les incalculables trésors des califes qu'on livrait à la convoitise de Paris. Tous les rêves, chuchotés depuis des mois, semblaient se réaliser devant l'enchantement public : le berceau de l'humanité réoccupé, les antiques cités historiques du littoral ressuscitées de leur sable, Damas, puis Bagdad, puis l'Inde et la Chine exploitées, par la troupe envahissante de nos ingénieurs. Ce que Napoléon n'avait pu faire avec son sabre, cette conquête de l'Orient, une Compagnie financière le réalisait, en y lançant une armée de pioches et de brouettes. On conquérait l'Asie à coups de millions, pour en, tirer des milliards. Et la croisade des femmes surtout triomphait, aux petites réunions intimes de cinq heures, aux grandes réceptions mondaines de minuit, à table et dans les alcôves. Elles l'avaient bien prévu Constantinople était prise, on aurait bientôt Brousse, Angora et Alep, on aurait plus tard Smyrne, Trébizonde, toutes les villes dont l'Universelle faisait le siège, jusqu'au jour où l'on aurait la dernière, la ville sainte, celle qu'on ne nommait pas, qui était comme la promesse eucharistique de la lointaine expédition. Les pères, les maris, les amants, que violentait cette ardeur passionnée des femmes, n'allaient plus donner leurs ordres aux agents de change qu'au cri répété de : Dieu le veut ! Puis, ce fut enfin l'effrayante cohue des petits, la foule piétinante qui suit les grosses armées, la passion descendue du salon à l'office, du bourgeois à l'ouvrier et au paysan, et qui jetait, dans ce galop fou des millions, de pauvres souscripteurs n'ayant qu'une action, trois, quatre, dix actions, les concierges près de se retirer, des vieilles demoiselles vivant avec un chat, des retraités de province dont le budget est de dix sous par jour, des prêtres de campagne dénudés par l'aumône, toute la masse hâve et affamée des rentiers infimes, qu'une catastrophe de Bourse balaie comme une épidémie et couche d'un coup dans la fosse commune.

Zola,l’argent, pp.317-318



Texte 1 : les deux empires







Alors, il sembla, au milieu de cette gloire, que l'astre de Saccard, lui aussi, montât encore à son éclat le plus grand. Enfin, comme il s'y efforçait depuis tant d'années, il la possédait donc, la fortune, en esclave, ainsi qu'une chose à soi, dont on dispose, qu'on tient sous clef, vivante, matérielle ! Tant de fois le mensonge avait habité ses caisses, tant de millions y avaient coulé, fuyant par toutes sortes de trous inconnus ! Non, ce n'était plus la richesse menteuse de façade, c'était la vraie royauté de l'or, solide, trônant sur des sacs pleins ; et, cette royauté, il ne l'exerçait pas comme un Gundermann, après l'épargne d'une lignée de banquiers, il se flattait orgueilleusement de l'avoir conquise par lui-même, en capitaine d'aventure qui emporte un royaume d'un coup de main. Souvent, à l'époque de ses trafics sur les terrains du quartier de l'Europe, il était monté très haut ; mais jamais il n'avait senti Paris vaincu si humble à ses pieds. Et il se rappelait le jour où, déjeunant chez Champeaux, doutant de son étoile, ruiné une fois de plus, il jetait sur la Bourse des regards affamés, pris de la fièvre de tout recommencer pour tout reconquérir, dans une rage de revanche. Aussi, cette heure qu'il redevenait le maître, quelle fringale de jouissances ! D'abord, dès qu'il se crut tout-puissant, il congédia Huret, il chargea Jantrou de lancer contre Rougon un article où le ministre, au nom des catholiques, se trouvait nettement accusé de jouer double jeu dans la question romaine. C'était la déclaration de guerre définitive entre les deux frères. Depuis la convention du 15 septembre 1864, surtout depuis Sadowa, les cléricaux affectaient de montrer de vives inquiétudes sur la situation du pape ; et, dès lors, L'Espérance , reprenant son ancienne politique ultramontaine, attaqua violemment l'empire libéral, tel qu'avaient commencé à le faire les décrets du 19 janvier. Un mot de Saccard circulait à la Chambre : il disait que, malgré sa profonde affection pour l'empereur, il se résignerait à Henri V, plutôt que de laisser l'esprit révolutionnaire mener la France à des catastrophes. Ensuite, son audace croissant avec ses victoires, il ne cacha plus son plan de s'attaquer à la haute banque juive, dans la personne de Gundermann, dont il s'agissait de battre en brèche le milliard, jusqu'à l'assaut et à la capture finale. L'Universelle avait si miraculeusement grandi, pourquoi cette maison, soutenue par toute la chrétienté, ne serait-elle pas, en quelques années encore, la souveraine maîtresse de la Bourse ? Et il se posait en rival, en roi voisin, d'une égale puissance, plein d'une forfanterie batailleuse ; tandis que Gundermann, très flegmatique, sans même se permettre une moue d'ironie, continuait à guetter et à attendre, l'air simplement très intéressé par la hausse continue des actions, en homme qui a mis toute sa force dans la patience et la logique.

Zola,l’argent, pp.320-322





 Réponse N°2 1683

Chapitre IX (pp.327-368)
  Par   marocagreg  (Adminle 23-08-09 à 23:49

Les actions de l'Universelle continuent d'augmenter d'une manière vertigineuse malgré les baissiers qui s'acharnent de plus en plus pour provoquer la chute de la banque. L'Universelle semble profiter d'une bulle spéculative qui risque d'exploser à n'importe quel moment pour entraîner la débâcle inéluctable. L'exposition universelle organisée à Paris (voir chapitre précédent) a dopé toutes les valeurs et toutes les actions d'une manière dangereuse : "Toutes les valeurs avaient monté, les moins solides trouvaient des crédules, une pléthore d'affaires véreuses gonflait le marché, le congestionnait jusqu'à l'apoplexie, tandis que dessous, sonnait le vide, le réel épuisement d'un règne qui avait beaucoup joui, dépensé des milliards en grands travaux, engraissé des maisons de crédit énormes, dont les caisses béantes s'éventrait de toutes parts. Au premier craquement, c'était la débâcle."(328) l'édifice est miné de l'intérieur. Caroline, conformément aux conseils de son frère et suivant son propre pressentiment, va progressivement vendre ses actions ce que Saccard n'apprendra qu'à la fin de ce chapitre (il va considérer cette vente des Hamelins comme une trahison). Huret a fait de même. Celui-ci l'apprendra à Saccard en venant lui apporter un avertissement de son frère qui n'est pas prêt à le défendre en cas de chute. Huret lui apprend d'ailleurs un autre fait qui aura des conséquences : Delcambre, l'ancien amant de la baronne que Saccard a maltraité dans un chapitre précédent, est devenu ministre de la justice et ne cache pas la haine qu'il a pour Saccard. D'autres actionnaires moins avertis ou cupides continuent à garder la fausse certitude que les valeurs de l'Universelle augmenteront infiniment. Pour contrecarrer le mouvement baissier et soutenir l'ascension des actions de sa banque Saccard recourt à un procédé qui fragilise encore plus cette banque qui commence à acheter ses propres titres, "jouant sur eux, se dévorant " (330) elle-même.

Parallèlement à cette représentation de la survalorisation de l'action de l'Universelle et des craintes et espoirs qu'elle provoque chez les uns et les autres, nous avons d'autres filons de l'histoire qui sont développés dans ce chapitre. Ainsi la baronne Sandorff qui n'est plus assez estimée par Saccard (refroidissement de leur relation) et qui ne tire plus de lui des informations importantes qui lui permettent de gagner à la bourse, se rallie, dans chapitre, à Jantrou qui commence lui-même à sentir le malaise qui s'installe et qui lui conseille de jouer double jeu, en gardant de bonnes relations avec Saccard et en se rapprochant de son rival Gundermann, projet qu'elle met rapidement à exécution en rendant visite au milliardaire qui lui demande d'espionner Saccard.

Nous avons aussi l'histoire des tracas financier du couple Jordan et Marcelle(le couple parfait dans ce roman). Busch les a encore visité et Marcelle fait, à partir de la page 340, le récit de la saisie manquée menée par Busch et de sales huissiers. Busch a donné Marcelle un délai d'un jour pour lui donner son argent. C'est l'occasion pour Marcelle de rendre visite à ses parents (les Maugendre) pour leur demander de l'aide, mais elle découvre que ceux-ci sont devenus méconnaissables à cause de leur addiction au jeu à la Bourse. Ils refusent de débourser 500 francs pour sauver le ménage de leur fille alors qu'ils engagent des sommes faramineuse dans la spéculation. Jordan, lui aussi, rentre bredouille, n'ayant trouver personne pour lui avancer la somme. C'est là que Marcelle a eu l'idée de demander l'aide de Saccard qui s'est montré très gentil pour eux et a accepter d'acheter leur dette à Busch chez qui il doit se rendre, ayant lui-même reçu une lettre de Busch à cause d'une affaire ancienne.

En se rendant chez Busch, Saccard a encore une discussion avec Sigismond le marxiste moribond qui est sur le point d'être emporté par la tuberculose. une discussion importante entre les deux hommes tourne justement autour de l'argent. Le projet de Sigismond et des socialiste consiste à supprimer l'argent, à le remplacer des bons de travail : " Nous supprimerons l'argent monnayé... Songez donc que la monnaie métallique n'a aucune place, aucune raison d'être, dans l'Etat collectiviste. A titre de rémunération, nous le remplaçons par nos bons de travail ; et, si vous le considérez comme mesure de la valeur, nous en avons une autre qui nous en tient parfaitement lieu, celle que nous obtenons en établissant la moyenne des journées de besogne, dans nos chantiers... Il faut le détruire, cet argent qui masque et favorise l'exploitation du travailleur, qui permet de le voler, en réduisant son salaire à la plus petite somme dont il a besoin, pour ne pas mourir de faim. N'est-ce pas épouvantable, cette possession de l'argent qui accumule les fortunes privées, barre le chemin à la féconde circulation, fait des royautés scandaleuses, maîtresses souveraines du marché financier et de la production sociale ? Toutes nos crises, toute notre anarchie vient de là.... Il faut tuer, tuer l'argent ! "(356) Ce projet est perçu par Saccard comme une folie, n'imaginant pas le monde sans argent, mais en même temps, il est terrorisé par une telle perspective, par un tel projet social qui mettrait à néant tout ce qu'il est lui-même en tant qu'homme d'argent : "Je vous dis que c'est fou !... Détruire l'argent, mais c'est la vie même, l'argent ! Il n'y aurait plus rien, plus rien ! " (357) Mais Sigismond soutient que le monde progresse et les formes de fortunes changent. la spéculation a déjà remplacé la fortune qui repose sur la propriété domaniale (terrienne) et rien n'empêche le surgissement d'une nouvelle forme de fortune qui ferait disparaître l'argent.

L'arrivée de Busch met une fin à cette discussion. Saccard paie la dette de Jordan, et Busch le met enfin au courant de l'affaire qui le concerne, les billets qu'il n'a pas payé autrefois et surtout l'existence de son fils Victor. En apprenant cela Saccard refuse de payer et se dispute avec les chiffonnier de la dette. Busch le menace de porter l'affaire devant la justice. Le chapitre se clôt par le record atteint par les actions de l'Universelle qui ont atteint la somme énorme et illogique de 3000 francs. Saccard trône désormais au sommet (sommet d'un volcan peut-on dire) : on lui déroule le tapis comme à un souverain pour accéder au palais triomphal de la banque. Mais, Saccard sent de plus en plus la terre trembler au dessous de ses pieds, dans "l'angoisse inavouée de la chute" (368).

Texte 1 : la bulle spéculative







Dès qu'elle fut seule, Mme Caroline se sentit plus troublée encore par le milieu surchauffé où elle vivait. Vers la première semaine de novembre, on atteignit le cours de deux mille deux cents : et c'était, autour d'elle, un ravissement, des cris de remerciement et d'espoir illimités : Dejoie venait se fondre en gratitude, les dames de Beauvilliers la traitent en égale, en amie de dieu qui allait relever leur antique maison. Un concert de bénédictions montait de la foule heureuse des petits et de grands, les filles enfin dotées, les pauvres brusquement enrichis, assurés d'une retraite, les riches brûlant de l'insatiable joie d'être plus riche encore. Au lendemain de l'Exposition, dans Paris grisé de plaisir et de puissance, l'heure était unique, une heure de foi au bonheur, la certitude d'une chance sans fin. Toutes les valeurs avaient monté, les moins solides trouvaient des crédules, une pléthore d'affaires véreuses gonflait le marché, le congestionnait jusqu'à l'apoplexie, tandis que dessous, sonnait le vide, le réel épuisement d'une règne qui avait beaucoup joui, dépensé des milliards en grands travaux, engraissé des maisons de crédit énormes, dont les caisses béantes s'éventrait de toutes parts. Au premier craquement, c'était la débâcle. Et Mme Caroline, sans doute, avait ce pressentiment anxieux, lorsqu'elle sentait son coeur se serrer, à chaque nouveau bond des cours de l'Universelle. Aucune rumeur mauvaise ne courait, à peine un léger frémissement des baissiers, étonnés et domptés. Pourtant, elle avait bien conscience d'un malaise, quelque chose qui déjà minait l'édifice, mais quoi ? rien ne se précisait ; et elle était forcée d'attendre, devant l'éclat du triomphe grandissant, malgré ces légères secousses d'ébranlement qui annoncent les catastrophes.

Zola,l’argent, p.328



Texte 2 : Récit d'une saisie







D'abord, dès neuf heures, comme Jordan venait de partir pour toute une enquête sur un accident dont il devait rendre compte Marcelle, à peine débarbouillée, encore en camisole, avait eu la stupeur de voir tomber chez eux Busch, en compagnie de deux messieurs très sales, peut- être des huissiers, peut-être des bandits, ce qu'elle n'avait jamais pu décider au juste. Cet abominable Busch, sans doute abusant de ce qu'il ne trouvait là qu'une femme, déclarait qu'ils allaient tout saisir, si elle ne le payait pas sur-le-champ. Et elle avait eu beau se débattre, n'ayant eu connaissance d'aucune des formalités légales : il affirmait la signification du jugement, l'apposition de l'affiche, avec une telle carrure, qu'elle en était restée éperdue, finissant par croire à la possibilité de ces choses sans qu'on les sache. Mais elle ne se rendait point, expliquait que son mari ne rentrerait même pas déjeuner, qu'elle ne laisserait toucher à rien, avant qu'il fût là. Alors, entre les trois louches personnages et cette jeune femme, à moitié dévêtue, les cheveux sur les épaules, avait commencé la plus pénible des scènes, eux inventoriant déjà les objets, elle fermant les armoires, se jetant devant la porte, comme pour les empêcher de rien sortir. Son pauvre petit logement dont elle était si fière, ses quatre meubles qu'elle faisait reluire, la tenture d'andrinople de la chambre qu'elle avait clouée elle-même ! Ainsi qu'elle le criait avec une bravoure guerrière, il faudrait lui marcher sur le corps ; et elle traitait Busch de canaille et de voleur, à la volée oui ! un voleur, qui n'avait pas honte de réclamer sept cent trente francs quinze centimes, sans compter les nouveaux frais, pour une créance de trois cents francs, une créance achetée par lui cent sous, au tas, avec des chiffons et de la vieille ferraille ! Dire qu'ils avaient déjà, par acomptes, donné quatre cents francs, et que ce voleur-là parlait d'emporter leurs meubles, en paiement des trois cents et tant de francs qu'il voulait leur voler encore ! Et il savait parfaitement qu'ils étaient de bonne foi, qu'ils l'auraient payé tout de suite, s'ils avaient eu la somme. Et il profitait de ce qu'elle était seule, incapable de répondre, ignorante de la procédure, pour l'effrayer et la faire pleurer. Canaille ! voleur ! voleur ! Furieux, Busch criait plus haut qu'elle, se tapait violemment la poitrine : est-ce qu'il n'était pas un honnête homme ? est-ce qu'il n'avait pas payé la créance de bel et bon argent ? il était en règle avec la loi, il entendait en finir. Cependant, comme un des deux messieurs très sales ouvrait les tiroirs de la commode, à la recherche du linge, elle avait eu une attitude si terrible, menaçant d'ameuter la maison et la rue, que le juif s'était un peu radouci. Enfin, après une demi-heure encore de basse discussion, il avait consenti à attendre jusqu'au lendemain, avec l'enragé serment que prendrait tout, le lendemain, si elle lui manquait de parole. Oh ! quelle honte brûlante dont elle souffrait encore, ces vilains hommes chez eux, blessant toutes ses tendresses, toutes ses pudeurs, fouillant jusqu'au lit, empestant la chambre si heureuse, ont elle avait dû laisser la fenêtre grande ouverte, après leur départ !

Zola,l’argent, pp.340-341



Texte 3 : Supprimer l'argent !







" L'argent ! s'écria Saccard, supprimer l'argent ! la bonne folie !

-- Nous supprimerons l'argent monnayé... Songez donc que la monnaie métallique n'a aucune place, aucune raison d'être, dans l'Etat collectiviste. A titre de rémunération, nous le remplaçons par nos bons de travail ; et, si vous le considérez comme mesure de la valeur, nous en avons une autre qui nous en tient parfaitement lieu, celle que nous obtenons en établissant la moyenne des journées de besogne, dans nos chantiers... Il faut le détruire, cet argent qui masque et favorise l'exploitation du travailleur, qui permet de le voler, en réduisant son salaire à la plus petite somme dont il a besoin, pour ne pas mourir de faim. N'est-ce pas épouvantable, cette possession de l'argent qui accumule les fortunes privées, barre le chemin à la féconde circulation, fait des royautés scandaleuses, maîtresses souveraines du marché financier et de la production sociale ? Toutes nos crises, toute notre anarchie vient de là.... Il faut tuer, tuer l'argent ! "

Mais Saccard se fâchait. Plus d'argent, plus d'or, plus de ces astres luisants, qui avaient éclairé sa vie ! Toujours la richesse s'était matérialisée pour lui dans cet éblouissement de la monnaie neuve, pleuvant comme une averse de printemps, au travers du soleil, tombant en grêle sur la terre qu'elle couvrait, des tas d'argent, des tas d'or, qu'on remuait à la pelle, pour le plaisir de leur éclat et de leur musique. Et l'on supprimait cette gaieté, cette raison de se battre et de vivre !

" C'est imbécile, oh ! ça, c'est imbécile !... Jamais, entendez-vous !

-- Pourquoi jamais ? pourquoi imbécile ?... Est-ce que, dans l'économie de la famille, nous faisons usage de l'argent ? Vous n'y voyez que l'effort en commun et que l'échange... Alors, à quoi bon l'argent, lorsque la société ne sera plus qu'une grande famille, se gouvernant elle-même ?

-- Je vous dis que c'est fou !... Détruire l'argent, mais c'est la vie même, l'argent ! Il n'y aurait plus rien, plus rien ! "

Il allait et venait, hors de lui. Et, dans cet emportement, comme il passait devant la fenêtre, il s'assura d'un regard que la Bourse était toujours là, car peut-être ce terrible garçon l'avait-il, elle aussi, effondrée d'un souffle. Elle y était toujours, mais très vague au fond de la nuit tombante, comme fondue sous le linceul de pluie, un pâle fantôme de Bourse près de s'évanouir en une fumée grise.

" D'ailleurs, je suis bien bête de discuter. C'est impossible... Supprimez donc l'argent, je demande à voir ça.

-- Bah ! murmura Sigismond, tout se supprime, tout se transforme et disparaît... Ainsi, nous avons bien vu la forme de la richesse changer déjà une fois, lorsque la valeur de la terre a baissé, que la fortune foncière, domaniale, les champs et les bois, a décliné devant la fortune mobilière, industrielle, les titres de rente et les actions, et nous assistons aujourd'hui à une précoce caducité de cette dernière, à une sorte de dépréciation rapide, car il est certain que le taux s'avilit, que le cinq pour cent normal n'est plus atteint... La valeur de l'argent baisse donc, pourquoi l'argent ne disparaîtrait-il pas, pourquoi une nouvelle forme de la fortune ne régirait-elle pas les rapports sociaux ? C'est cette fortune de demain que nos bons de travail apporteront. "

Il s'était absorbé dans la contemplation du sou, comme s'il eût rêvé qu'il tenait le dernier sou des vieux âges, un sou égaré, ayant survécu à l'antique société morte. Que de joies et que de larmes avaient usé l'humble métal ! Et il était tombé à la tristesse de l'éternel désir humain.

Zola,l’argent, pp.356-357







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