L'argent - zola - résumé (chapitres 4-5-6)

 Par marocagreg  (Admin)  [msg envoyés : 2213le 17-08-09 à 12:24  Lu :48691 fois
     
  
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Résumé des chapitres 1-2-3


Chapitre IV, (138-173)
Après cinq mois d'efforts, la banque universelle n'est pas encore née. Saccard s'adresse à la princesse d'Orviedo pour l'inviter à participer à son affaire comme actionnaire, en avançant "le rêve fou de la papauté à Jérusalem" afin de titiller sa sensibilité religieuse. malgré son enthousiasme, la princesse refuse son offre en donnant un exemple éloquent de ce que Simmel affirme en évoquant la pauvreté, cette haine de l'argent perçu comme tentateur, comme incarnation du diable. La princesse ne veut pas s'écarter de son projet initial : tarir la source maudite, l'argent pollué de la spéculation qui lui a été légué par son mari. Pourtant le projet religieux (une quasi croisade) avancé par Saccard, pousse la princesse à accepter l'établissement de la maison de crédit dans son hôtel. Ce chapitre IV est d'abord une réflexion sur la spéculation, mais introduit une description des mauvaises pratiques, des infractions à la loi commises par les gros syndicataires qui comptent faire crier la vache avant de la traire, vendre la peau de l'ours avant même de le chasser et ce sur le compte du troupeau de petits actionnaires (à l'instar de la comtesse de Beauvilliers, de Dejoie) qui voient dans l'affaire de Saccard une occasion pour gagner un peu plus d'argent.
Mme Caroline qui n'est pas du tout dupe puisqu'elle a mis le doigt sur les infractions commises par Saccard et ses associés, exprime ses inquiétudes surtout que son frère est engagé dans le projet : "cela me ferait in gros chagrin de vous voir vous engager dans des trafics louches, où il n'y a, au bout, que désastre et que tristesse... Ainsi, tenez ! puisque nous en sommes là-dessus, la spéculation, le jeu à la Bourse, eh bien ! j'en ai une terreur folle." (143)C'est pour cela d'ailleurs qu'elle suggère à Saccard de se tourner vers les obligations, c'est-à-dire vers des investissements sûrs qui ne sont pas tributaires des fluctuations du marché. Mais Saccard se fait l'avocat de la spéculation et du mouvement des capitaux (commerce de l'argent) qu'il considère comme le sang qui alimente l'économie et permet la réalisation des grands projets, alors que les obligations et la propriété terrienne sont considérées par lui comme "de la matière morte" (144). Pour lui, le jeu (la spéculation boursière) est l'âme qui rend possible tous les rêves : "vous partez en guerre contre le jeu, contre le jeu, Seigneur ! qui est l’âme même, le foyer, la flamme de cette géante mécanique que je rêve !" (146), mais il reconnaît aussitôt que cette danse des millions, cette quête effrénée de la fortune ne se fait pas sans victimes "il nous faut la grêle des pièces d’or, la danse des millions, si nous voulons, là-bas, accomplir les prodiges annoncés !… Ah ! dame ! je ne réponds pas de la casse, on ne remue pas le monde, sans écraser les pieds de quelques passants." (146) Il dira ensuite toujours à caroline qui était contre la nomination de son frère comme président " Vous pouvez être tranquille, la spéculation ne dévore que les maladroits" (169). Le même raisonnement sera tenue par Saccard devant la comtesse de Beauvilliers qui a osé - encouragée par la princesse d'Orviedo-, et malgré tous les préjugés de l'ancienne noblesse qui considère la terre comme la valeur sûre, s'adresser à Saccard dans l'espoir de fructifier les 20 milles francs de dot de sa fille : "Mais, madame, personne ne vit plus de la terre… L’ancienne fortune domaniale est une forme caduque de la richesse, qui a cessé d’avoir sa raison d’être. Elle était la stagnation même de l’argent, dont nous avons décuplé la valeur, en le jetant dans la circulation, et par le papier-monnaie, et par les titres de toutes sortes, commerciaux et financiers." (158)
Après avoir convaincu Sabatani d'être un prête-nom dans sa société (complètement illégal), Saccard accueille Jantrou qui lui propose d'acheter un journal catholique (l'espérance) pour transformer sa ligne éditorial et en faire une arme publicitaire au service du projet. Il accueille aussi la baronne Sandorff, joueuse attirée par l'appât du gain qu'il tente de séduire, ensuite Dejoie qui veut acheter des actions pour marier sa fille de 18 ans. Saccard est séduit par cette clientèle modeste qui donne à son projet une dimension fervente, quasi religieuse, les allures d'une mission.
A partir de la page 164, on commence la description des démarches administratives nécessaire à la constitution de la banque ( l'acte de la société signé chez le notaire, ensuite la tenue de l'assemblée générale constitutive qui détermina les membres du conseil d'administration, le directeur de la banque (Saccard). La fin du chapitre contient alors un autre morceau de bravoure (170-171) où Saccard se fait le chantre de la spéculation qu'elle représente comme la flamme qui entretient l'éternel désir de lutter et de vivre. Le chapitre se termine pourtant par un signe de mauvais augure. Superstitieux, Saccard avait considéré dans le chapitre précédent que le son de l'or est bon présage, mais dans ce chapitre, l'arrivée du oiseau de malheur, de la Méchain avec son sac plein de valeurs dépréciées et de titres déclassés, ne manque pas de causer un frisson chez le nouveau banquier.
Quelques passages importants du chapitre

Texte 1 : Le vœu de pauvreté et la haine de l’argent

Le succès lui semblait assuré, foudroyant. Son estime s’en accrut pour l’ingénieur Hamelin, qu’elle traitait avec considération, ayant su qu’il pratiquait. Mais elle refusa nettement d’être de l’affaire, elle entendait rester fidèle au serment qu’elle avait fait de rendre ses millions aux pauvres, sans jamais plus tirer d’eux un centime d’intérêt, voulant que cet argent du jeu se perdît fût bu par la misère, comme une eau empoisonnée qui devait disparaître. L’argument que les pauvres profiteraient de la spéculation ne la touchait pas, l’irritait même. Non, non ! la source maudite serait tarie, elle ne s’était pas donné d’autre mission.

Saccard, déconcerté, ne put qu’utiliser sa sympathie pour obtenir d’elle une autorisation, vainement sollicitée jusque-là. Il avait eu la pensée, dès que la Banque universelle serait fondée, de l’installer dans l’hôtel même ; ou du moins c’était Mme Caroline qui lui avait soufflé cette idée, car, lui, voyait plus grand, aurait voulu tout de suite un palais. On se contenterait de vitrer la cour, pour servir de hall central ; on aménagerait en bureaux tout le rez-de-chaussée, les écuries, les remises ; au premier étage, il donnerait son salon qui deviendrait la salle du conseil, sa salle à manger et six autres pièces dont on ferait des bureaux encore, ne garderait qu’une chambre à coucher et un cabinet de toilette, quitte à vivre en haut avec les Hamelin, mangeant, passant les soirées chez eux ; de sorte qu’à peu de frais on installerait la banque d’une façon un peu étroite mais fort sérieuse. La princesse, comme propriétaire, avait d’abord refusé, dans sa haine de tout trafic d’argent : jamais son toit n’abriterait cette abomination. Puis, ce jour-là, mettant la religion dans l’affaire, émue de la grandeur du but, elle consentit. C’était une concession extrême, elle se sentait prise d’un petit frisson, lorsqu’elle songeait à cette machine infernale d’une maison de crédit, d’une maison de Bourse et d’agio, dont elle laissait ainsi établir sous elle les rouages de ruine et de mort.

Zola, l’argent, pp.139-140


Texte 2 : chantre de la spéculation

« Des obligations, des obligations ! mais jamais !… Que voulez-vous fiche avec des obligations ? C’est de la matière morte… Comprenez donc que la spéculation, le jeu est le rouage central, le cœur même, dans une vaste affaire comme la nôtre. Oui ! il appelle le sang, il le prend partout par petits ruisseaux, l’amasse, le renvoie en fleuves dans tous les sens, établit une énorme circulation d’argent, qui est la vie même des grandes affaires. Sans lui, les grands mouvements de capitaux, les grands travaux civilisateurs qui en résultent, sont radicalement impossibles… C’est comme pour les sociétés anonymes, a-t-on assez crié contre elles, a-t-on assez répété qu’elles étaient des tripots et des coupe-gorge. La vérité est que, sans elles, nous n’aurions ni les chemins de fer, ni aucune des énormes entreprises modernes, qui ont renouvelé le monde ; car pas une fortune n’aurait suffi à les mener à bien, de même que pas un individu, ni même un groupe d’individus, n’aurait voulu en courir les risques. Les risques, tout est là, et la grandeur du but aussi. Il faut un projet vaste, dont l’ampleur saisisse l’imagination ; il faut l’espoir d’un gain considérable, d’un coup de loterie qui décuple la mise de fonds, quand elle ne l’emporte pas ; et alors les passions s’allument, la vie afflue, chacun apporte son argent, vous pouvez repétrir la terre. Quel mal voyez-vous là ? Les risques courus sont volontaires, répartis sur un nombre infini de personnes, inégaux et limités selon la fortune et l’audace de chacun. On perd, mais on gagne, on espère un bon numéro, mais on doit s’attendre toujours à en tirer un mauvais, et l’humanité n’a pas de rêve plus entêté ni plus ardent, tenter le hasard, obtenir tout de son caprice, être roi, être dieu ! »

Zola, l’argent, pp.144-145


Texte 3 : rêves de spéculateur

Eh bien, sans la spéculation, on ne ferait pas d’affaires, ma chère amie… Pourquoi diable voulez-vous que je sorte mon argent, que je risque ma fortune, si vous ne me promettez pas une jouissance extraordinaire, un brusque bonheur qui m’ouvre le ciel ?… Avec la rémunération légitime et médiocre du travail, le sage équilibre des transactions quotidiennes, c’est un désert d’une platitude extrême que l’existence, un marais où toutes les forces dorment et croupissent ; tandis que, violemment, faites flamber un rêve à l’horizon, promettez qu’avec un sou on en gagnera cent, offrez à tous ces endormis de se mettre à la chasse de l’impossible, des millions conquis en deux heures, au milieu des plus effroyables casse-cou ; et la course commence, les énergies sont décuplées, la bousculade est telle, que, tout en suant uniquement pour leur plaisir, les gens arrivent parfois à faire des enfants, je veux dire des choses vivantes, grandes et belles… Ah ! dame ! il y a beaucoup de saletés inutiles, mais certainement le monde finirait sans elles. »

Mme Caroline s’était décidée à rire, elle aussi ; car elle n’avait point de pruderie.

« Alors, dit-elle, votre conclusion est qu’il faut s’y résigner, puisque cela est dans le plan de la nature… Vous avez raison, la vie n’est pas propre. »

Et une véritable bravoure lui était venue, à cette idée que chaque pas en avant s’était fait dans le sang et la boue. Il fallait vouloir. Le long des murs, ses yeux n’avaient pas quitté les plans et les dessins, et l’avenir s’évoquait, des ports, des canaux, des routes, des chemins de fer, des campagnes aux fermes immenses et outillées comme des usines, des villes nouvelles, saines, intelligentes, où l’on vivait très vieux et très savant.

Zola, l’argent, pp.170-171


  




 Réponse N°1 1648

Chapitre V (pp.174-215)
  Par   marocagreg  (Adminle 18-08-09 à 14:26

Le gros de ce chapitre nous déplace vers une intrigue parallèle : Busch et la Méchain passent à l'assaut et comptent bien profiter de la nouvelle ascension de Saccard pour en tirer profit. Les deux corbeaux de la Bourse avaient découvert dès le chapitre I que Saccard est le père d'un fils naturel (Victor) dont il ne soupçonne même pas l'existence. La Méchain avait élevé le garnement après la mort de sa cousine Rosalie qui en est la mère.La Méchain et Busch avaient également mis la main sur les billets que Saccard avait signés (au nom de Sicardot, le nom de sa femme morte) en guise de dédommagement ; des billets et qu'il n'a pas finalement honorés puisqu'il s'est enfui.

Busch et La Méchain avaient attendu que la situation financière de Saccard s'améliore pour lui révéler l'existence de son fils naturel et exiger de lui un remboursement des billets et des autres charges, sachant bien que Saccard, en tant que veuf, n'a pas vraiment à craindre un scandale. Busch s'adresse alors à Mme Caroline pour lui révéler toute l'affaire. Pour s'assurer des dires de Busch, Caroline se déplace alors vers le bidonville de Naples dont la Méchain est la propriétaire : c'est l'occasion de présenter aux lecteurs l'autre visage de Paris et du Second Empire, à travers la description de la misère affreuse qui sévit dans ce cloaque, et à travers la mise en scène des laissés pour compte de la société ( voir 186-188). Face aux projets pharaoniques de la Bourse et de la banque universelle où se brassent des milliards, le bidonville nous donne à voir "l'abjection humaine dans l'absolu dénuement." (188). Ce dénuement n'est pas seulement financier, mais il déteint aussi lourdement sur la morale : le bidonville est non seulement un gros tas de détritus et de puanteur, il est aussi le lieu où sévit le vice et la débauche. Le petit Victor, déjà homme à 12 ans, couche avec la scrofuleuse et grosse Eulalie qui a dépassé la quarantaine qui ne tardera pas d'ailleurs à rendre à l'âme alors que Victor couche entre ses bras. Ce chapitre établit non seulement une comparaison entre le beau Paris des affaires et la banlieue misérable de la cité où vivotent les marginaux, mais on a droit aussi à une comparaison entre le luxe où vit Maxime et la misère où se meut Victor : "Était-ce possible que l’existence, si dure à l’enfant de hasard, là-bas, dans le cloaque de la cité de Naples, se fût montrée si prodigue, pour celui-ci, au milieu de cette savante richesse ? Tant de saletés ignobles, la faim et l’ordure inévitable d’un côté, et de l’autre une telle recherche de l’exquis, l’abondance, la vie belle !" (193-194) Les deux fils de Saccard sont en quelque sorte les deux visages contradictoires de la même société, du même Empire, mais aussi le signe d'une instabilité du sort à l'image du destin de Saccard lui-même qui passe de la richesse la plus prodigue à la misère la plus affreuse et vice-versa. Chez les deux fils, on découvre quand même la même voracité propre à leur race, les mêmes passions, le même désir de croquer la vie à grandes dents sans faire trop d'efforts (Saccard compte sur la spéculation pour y arriver, Maxime se contente de dévorer tranquillement l'héritage de sa femme morte). Victor ne déroge pas à la règle :"de sa face d’enfant mûri trop vite, ne sortaient que les appétits exaspérés de sa race, une hâte, une violence à jouir, aggravées par le terreau de misère et d’exemples abominables dans lequel il avait grandi." (197) Caroline qui a décidé de cacher momentanément son existence à saccard, avait payé deux milles francs à la Méchain (en attendant de payer le reste 4000 francs) pour pouvoir libérer l'enfant du bidonville maudit et le loger à l'Oeuvre du Travail, dans l'espoir de le décrasser et d'atténuer les vices qu'il a acquis dès sa naissance (sa mère, débauchée par nécessité, lui a donné le mauvais exemple). Mais l'attitude de Victor montre d'emblée la nature du personnage, l'influence des gènes. Lorsque Caroline lui parle de la nécessité d'apprendre un métier comme tous les locataires de l'orphelinat, sa nature de loup remonte à la surface : "Il ne répondit pas, et ses yeux de jeune loup ne jetèrent plus sur ce luxe étalé, prodigué, que des regards obliques de bandit envieux : avoir tout ça, mais sans rien faire ; le conquérir, s’en repaître, à la force des ongles et des dents. Dès lors, il ne fut plus là qu’en révolté, qu’en prisonnier qui rêve de vol et d’évasion." (198). Toute cette histoire a introduit des doutes dans l'âme de Caroline vis-à-vis de Saccard, mais elle va rapidement les dépasser puisqu'elle reconnaît aussi les aspects lumineux du personnage qui capable du meilleur comme du pire. Elle n'hésite pas alors à entretenir une relation quasi conjugale avec lui (surtout que son frère est parti depuis des mois en Orient pour conclure des affaires au nom de la banque universelle).

A la fin du chapitre, on revient donc à cette affaire de la maison de crédit, aux tracas qu'elle rencontre à ses débuts. Saccard a décidé d'augmenter le capital de la société en le doublant. Hamelin est revenu de l'orient pour présider l'assemblée et pour annoncer les gros projets qui sont sur le point d'être lancés ce qui justifie la nécessité de donner à la banque des moyens supplémentaires à la mesure des investissements qu'elle compte faire. En attendant les actions de la banque continuent à grimper dans la Bourse, à alimenter les désirs : "Le terrain était préparé, le terreau impérial, fait de débris en fermentation, chauffé des appétits exaspérés, extrêmement favorable à une de ces poussées folles de la spéculation" (214)

Quelques passages importants de ce chapitres

Texte 1 : La descente aux enfers (l’autre visage de Paris)

Le cœur serré, Mme Caroline examinait la cour, un terrain ravagé, creusé de fondrières, que les ordures accumulées transformaient en un cloaque. On jetait tout là, il n’y avait ni fosse ni puisard, c’était un fumier sans cesse accru, empoisonnant l’air ; et heureusement qu’il faisait froid, car la peste s’en dégageait, sous les grands soleils. D’un pied inquiet, elle cherchait à éviter les débris de légumes et les os, en promenant ses regards aux deux bords, sur les habitations, des sortes de tanières sans nom, des rez-de-chaussée effondrés à demi, masures en ruine consolidées avec les matériaux les plus hétéroclites. Plusieurs étaient simplement couvertes de papier goudronné. Beaucoup n’avaient pas de porte, laissaient entrevoir des trous noirs de cave, d’où sortait une haleine nauséabonde de misère. Des familles de huit et dix personnes s’entassaient dans ces charniers, sans même avoir un lit souvent, les hommes, les femmes, les enfants se pourrissant les uns les autres, comme les fruits gâtés, livrés dès la petite enfance à l’instinctive luxure par la plus monstrueuse des promiscuités. Aussi des bandes de mioches, hâves, chétifs, mangés de la scrofule et de la syphilis héréditaires, emplissaient-elles sans cesse la cour, pauvres êtres poussés sur ce fumier ainsi que des champignons véreux, dans le hasard d’une étreinte, sans qu’on sût au juste quel pouvait être le père. Lorsqu’une épidémie de fièvre typhoïde ou de variole soufflait, elle balayait d’un coup au cimetière la moitié de la cité.

« Je vous expliquais donc, Madame, reprit la Méchain, que Victor n’a pas eu de trop bons exemples sous les yeux, et qu’il serait temps de songer à son éducation, car le voilà qui achève ses douze ans… Du vivant de sa mère, n’est-ce pas ? il voyait des choses pas très convenables, attendu qu’elle ne se gênait guère, quand elle était soûle. Elle amenait les hommes, et tout ça se passait devant lui… Ensuite, moi, je n’ai jamais eu le temps de le surveiller d’assez près, à cause de mes affaires dans Paris. Il courait toute la journée sur les fortifications. Deux fois, j’ai dû aller le réclamer, parce qu’il avait volé, oh ! des bêtises seulement. Et puis, dès qu’il a pu, ç’a été avec les petites filles, tant sa pauvre mère lui en avait montré. Avec ça, vous allez le voir, à douze ans, c’est déjà un homme. Enfin, pour qu’il travaille un peu, je l’ai donné à la mère Eulalie, une femme qui vend à Montmartre des légumes au panier. Il l’accompagne à la Halle, il lui porte un de ses paniers. Le malheur est qu’en ce moment elle a des abcès à la cuisse… Mais nous y voici, madame, veuillez entrer. »

Mme Caroline eut un mouvement de recul. C’était, au fond de la cour, derrière une véritable barricade d’immondices, un des trous les plus puants, une masure écrasée dans le sol, pareille à un tas de gravats que des bouts de planches soutenaient. Il n’y avait pas de fenêtre. Il fallait que la porte, une ancienne porte vitrée, doublée d’une feuille de zinc, restât ouverte, pour qu’on vît clair ; et le froid entrait, terrible. Dans un coin, elle aperçut une paillasse, jetée simplement sur la terre battue. Aucun autre meuble n’était reconnaissable, parmi le pêle-mêle de tonneaux éclatés, de treillages arrachés, de corbeilles à demi pourries, qui devaient servir de sièges et de tables. Les murs suintaient, d’une humidité gluante. Une crevasse, une fente verte dans le plafond noir, laissait couler la pluie, juste au pied de la paillasse. Et l’odeur, l’odeur surtout était affreuse, l’abjection humaine dans l’absolu dénuement.

Zola, l’argent pp.187-188



Texte 2 : Victor (la race vorace)

De la cité de Naples à l’Oeuvre du Travail, boulevard Bineau, Mme Caroline ne put tirer que des monosyllabes de Victor, dont les yeux luisants dévoraient la route, les larges avenues, les passants et les maisons riches. Il ne savait pas écrire, à peine lire, ayant toujours déserté l’école pour des bordées sur les fortifications ; et, de sa face d’enfant mûri trop vite, ne sortaient que les appétits exaspérés de sa race, une hâte, une violence à jouir, aggravées par le terreau de misère et d’exemples abominables dans lequel il avait grandi. Boulevard Bineau, ses yeux de jeune fauve étincelèrent davantage, lorsque, descendu de voiture, il traversa la cour centrale, que le bâtiment des garçons et celui des filles bordaient à droite et à gauche. Déjà, il avait fouillé d’un regard les vastes préaux plantés de beaux arbres, les cuisines revêtues de faïence, dont les fenêtres ouvertes exhalaient des odeurs de viandes, les réfectoires ornés de marbre, longs et hauts comme des nefs de chapelle, tout ce luxe royal que la princesse, s’entêtant à ses restitutions, voulait donner aux pauvres. Puis, arrivé au fond, dans le corps de logis que l’administration occupait, promené de service en service pour être admis avec les formalités d’usage, il écouta sonner ses souliers neufs le long des immenses corridors, des larges escaliers, de ces dégagements inondés d’air et de lumière, d’une décoration de palais. Ses narines frémissaient, tout cela allait être à lui.

Mais, comme Mme Caroline, redescendue au rez-de-chaussée pour la signature d’une pièce, lui faisait suivre un nouveau couloir, elle l’amena devant une porte vitrée, et il put voir un atelier où des garçons de son âge, debout devant des établis, apprenaient la sculpture sur bois.

« Vous voyez, mon petit ami, dit-elle, on travaille ici parce qu’il faut travailler, si l’on veut être bien portant et heureux… Le soir, il y a des classes, et je compte, n’est-ce pas ? que vous serez sage, que vous étudierez bien… C’est vous qui allez décider de votre avenir, un avenir tel que vous ne l’avez jamais rêvé. »

Un pli sombre avait coupé le front de Victor. Il ne répondit pas, et ses yeux de jeune loup ne jetèrent plus sur ce luxe étalé, prodigué, que des regards obliques de bandit envieux : avoir tout ça, mais sans rien faire ; le conquérir, s’en repaître, à la force des ongles et des dents. Dès lors, il ne fut plus là qu’en révolté, qu’en prisonnier qui rêve de vol et d’évasion.

Zola, l’argent pp.187-198



Texte 3 : jusqu’à l’explosion

Et, en effet, Hamelin, ayant dû retarder son départ, assista avec surprise à une hausse rapide des actions de l’Universelle. A la liquidation de la fin de mai, le cours de sept cents francs fut dépassé. Il y avait là l’ordinaire résultat que produit toute augmentation de capital : c’est le coup classique, la façon de cravacher le succès, de donner un temps de galop aux cours, à chaque émission nouvelle. Mais il y avait aussi la réelle importance des entreprises que la maison allait lancer ; et de grandes affiches jaunes, collées dans tout Paris, annonçant la prochaine exploitation des mines d’argent du Carmel, achevaient de troubler les têtes, y allumaient un commencement de griserie, cette passion qui devait croître et emporter toute raison. Le terrain était préparé, le terreau impérial, fait de débris en fermentation, chauffé des appétits exaspérés, extrêmement favorable à une de ces poussées folles de la spéculation, qui, toutes les dix à quinze années, obstruent et empoisonnent la Bourse, ne laissant après elles que des ruines et du sang. Déjà, les sociétés véreuses naissaient comme des champignons, les grandes compagnies poussaient aux aventures financières, une fièvre intense du jeu se déclarait, au milieu de la prospérité bruyante du règne, tout un éclat de plaisir et de luxe, dont la prochaine Exposition promettait d’être la splendeur finale, la menteuse apothéose de féerie. Et, dans le vertige qui frappait la foule, parmi la bousculade des autres belles affaires s’offrant sur le trottoir, l’Universelle enfin se mettait en marche, en puissante machine destinée à tout affoler, à tout broyer, et que des mains violentes chauffaient sans mesure, jusqu’à l’explosion.

Zola, l’argent pp.213-214





 Réponse N°2 1658

Chapitre VI (216-258)
  Par   marocagreg  (Adminle 19-08-09 à 23:22

D'emblée, le chapitre VI nous déplace aux locaux du journal l'espérance que Saccard avait acheté pour faire la réclame à sa banque. C'est l'occasion de voir comment les sociétés manipulent l'opinion via des journaux ou des publications (les feuilles de la Bourse par exemple) de toutes sortes. Saccard qui s'est réservé un bureau dans le local de l'Espérance commence par un coup d'éclat contre Huret qui a publié encore une fois un article trop laudatif à l'égard du ministre Rougon. Saccard reproche à son puissant frère son refus de lui rendre la pareille, en lui divulguant par exemple quelques secrets qui l'avantageraient à la Bourse. Mais avant de représenter la discussion importante entre Saccard et Huret, le narrateur développe une histoire parallèle, celle de Jordan et de sa femme Marcelle et les tracas financiers que ce couple rencontre, notamment avec le terrible chiffonnier de la dette Busch (la dette jadis contractée 300 francs a maintenant presque doublé). On apprend dans ce même chapitre que les Maugendre, parents de Marcelle, qui ont jusqu'ici refusé d'aider Jordan et leur fille, sont progressivement, eux qui étaient des gens de travail, pris au piège de la spéculation, à la fièvre du jeu boursier, perdant de plus en plus d'argent lors de chaque liquidation.

L'arrivée de Huret au journal laisse libre cours à une colère de Saccard qui refuse de continuer à être le chantre d'un ministre qui ne lui rend pas la pareille. La discussion entre Saccard et Huret permet de souligner les rapports étroits et les complicités qui se tissent entre l'argent (le milieu des finances) et la politique. Saccard qui a jusque-là accepté que son journal encense les politiques de son frère, se retourne brusquement contre lui, en critiquant violemment ses choix et ses décisions, notamment sur le plan de la politique étrangère (les rapports avec l'Italie, l'Autriche et la Prusse). Cédant à sa haine de Gundermann, il critique la complicité de Rougon avec la "juiverie" (la haute banque). Il demande alors à Huret et à Jantrou de se mettre en sourdine, d'arrêter momentanément les louanges adressées au ministre pour lui faire comprendre la nécessité d'une contrepartie. En fait toute la colère de Saccard contre Huret se révèle en définitive comme un simple rôle joué et bien calculé pour faire comprendre à Huret qu'il doit faire plus d'efforts pour tirer profit de ses rapports avec le ministre. Ce coup d'éclat ne restera pas sans effet puisque Huret, conscient des bénéfices qu'il tire lui-même de la prospérité de la banque universelle, finira par rapporter en exclusivité une information essentielle à Saccard (une information qu'il a dérobée au ministre, en faisant croire à Saccard que c'est son frère qui la lui a envoyée) : la nouvelle de la paix entre l'Autriche et l'Italie. Conscients de l'importance d'un tel scoop sur les cours de la Bourse, Saccard et Huret se mettent incontinent sur un pied de guerre pour faire un grand coup financier. La Bourse connaît depuis plusieurs jours, à cause de la guerre, une tendance baissière. Les deux personnages achètent à coups de millions toutes les actions mises en vente, en faisant attention à ne pas alerter les autres boursiers, à ne pas réveiller leurs soupçons (ce faisant, ils commettent un véritable délit d'initiés): la description de la séance boursière (à partir de la page 248 - voir passage en bas) prend alors les allures d'une véritable bataille qui débouche sur un désastre immense pour la plupart des spéculateurs, y compris Gundermann qui perd 8 millions d'un seul coup. Quant à Saccard et à ses associés, ils engrengent une somme faramineuse : le premier triomphe de Saccard.

Mme Caroline et son frère s'inquiètent de plus en plus à cause du train d'enfer avec lequel on fait fonctionner la banque, surtout que beaucoup d'irrégularités sont constamment commises par Saccard, notamment au moment du deuxième doublement du capital (une grande quantité d'actions émises ne sont pas souscrites, la banque spécule sur ses propres actions, etc.) Gundermann, le roi de l'or, qui vient d'essuyer une défaite douloureuse, prophétise lui aussi une imminente débâcle de la banque universselle : "devant l'engouement qui accueillait l'Universelle, il avait pris position, en observateur convaincu que les succès trop rapides, les prospérités mensongères menaient aux pires désastres." (254) Il compte d'ailleurs initier, au moment opportun, une vente à la baisse des actions de l'Universselle pour entraîner et précipiter sa chute.

Mais une chute a réellement eu lieu à la fin du chapitre : la Baronne Sandorff qui a résisté quelque temps à Saccard cède enfin à ses avances et devient sa maîtresse, fait qui cause une douleur vive à Caroline qui découvre par hasard la trahison de Saccard et la réalité des sentiments qu'elle éprouve pour lui.

Quelques passages importants de ce chapitre

Texte1 :Argent et politique (mariage d’intérêt)

" Laissez-moi donc tranquille ! Il n'a pas pu faire autrement... Mais est-ce qu'il m'a jamais averti, la veille d'une hausse ou d'une baisse, lui qui est si bien placé pour tout savoir ? Souvenez-vous ! vingt fois je vous ai chargé de le sonder, vous qui le voyez tous les jours, et vous en êtes encore à m'apporter un vrai renseignement utile... Ce ne serait pourtant pas si grave, un simple mot que vous me répéteriez.

-- Sans doute, mais il n'aime pas ça, il dit que ce sont des tripotages dont on se repent toujours.

-- Allons donc ! est-ce qu'il a de ces scrupules avec Gundermann ! Il fait de l'honnêteté avec moi, et il renseigne Gundermann.

-- Oh ! Gundermann, sans doute ! Ils ont tous besoin de Gundermann, ils ne pourraient pas faire un emprunt sans lui. "

Du coup, Saccard triompha violemment, tapant dans ses mains.

" Nous y voilà donc, vous avouez ! L'empire est vendu aux juifs, aux sales juifs. Tout notre argent est condamné à tomber entre leurs pattes crochues. L'Universelle n'a plus qu'à crouler devant leur toute- puissance. "

Et il exhala sa haine héréditaire, il reprit ses accusations contre cette race de trafiquants et d'usuriers, en marche depuis des siècles à travers les peuples, dont ils sucent le sang, comme les parasites de la teigne et de la gale, allant quand même, sous les crachats et les coups, à la conquête certaine du monde, qu'ils posséderont un jour par la force invincible de l'or. Et il s'acharnait surtout contre Gundermann, cédant à sa rancune ancienne, au désir irréalisable et enragé de l'abattre, malgré le pressentiment que celui-là était la borne où il s'écraserait, s'il entrait jamais en lutte. Ah ! ce Gundermann ! un Prussien à l'intérieur, bien qu'il fût né en France ! car il faisait évidemment des voeux pour la Prusse, il l'aurait volontiers soutenue de son argent, peut-être même la soutenait-il en secret ! N'avait-il pas osé dire, un soir, dans un salon, que, si jamais une guerre éclatait entre la Prusse et la France, cette dernière serait vaincue !

" J'en ai assez, comprenez-vous, Huret ! et mettez-vous bien ça dans la tête c'est que, si mon frère ne me sert à rien, j'entends ne lui servir à rien non plus... Quand vous m'aurez apporté de sa part une bonne parole, je veux dire un renseignement que nous puissions utiliser, je vous laisserai reprendre vos dithyrambes en sa faveur. Est-ce clair ? "

C'était trop clair. Jantrou, qui retrouvait son Saccard, sous le théoricien politique, s'était remis à peigner sa barbe du bout de ses doigts. Mais Huret, bousculé dans sa finasserie prudente de paysan normand, paraissait fort ennuyé, car il avait placé sa fortune sur les deux frères, et il aurait bien voulu ne se fâcher ni avec l'un ni avec l'autre.

" Vous avez raison, murmura-t-il, mettons une sourdine, d'autant plus qu'il faut voir venir l'événement. Et je vous promets de tout faire pour obtenir les confidences du grand homme. A la première nouvelle qu'il m'apprend, je saute dans un fiacre et je vous l'apporte. "

Déjà, ayant joué son rôle, Saccard plaisantait.

" C'est pour vous tous que je travaille, mes bons amis... Moi, j'ai toujours été ruiné et j'ai toujours mangé un million par an. "

Zola, L’Argent, pp.229-230



Texte 2 : pris au piège...

Depuis quelque temps, les Maugendre changeaient à l'égard de leur fille. Elle les trouvait moins tendres, préoccupés, lentement envahis d'une passion nouvelle, le jeu. C'était la commune histoire le père, un gros homme calme et chauve, à favoris blancs, la mère, sèche, active, ayant gagné sa part de la fortune, tous deux vivant trop grassement dans leur maison, de leurs quinze mille francs de rentes, s'ennuyant à ne plus rien faire. Lui, n'avait eu, dès lors, d'autre distraction que de toucher son argent. A cette époque, il tonnait contre toute spéculation, il haussait les épaules de colère et de pitié, en parlant des pauvres imbéciles qui se font dépouiller, dans un tas de voleries aussi sottes que malpropres. Mais, vers ce temps-là, une somme importante lui étant rentrée, il avait eu l'idée de l'employer en reports : ça, ce n'était pas de la spéculation, c'était un simple placement ; seulement, à partir de ce jour, il avait pris l'habitude, après son premier déjeuner, de lire avec soin, dans son journal, la cote de la Bourse, pour suivre les cours. Et le mal était parti de là, la fièvre l'avait brûlé peu à peu, à voir la danse des valeurs, à vivre dans cet air empoisonné du jeu, l'imagination hantée de millions conquis en une heure, lui qui avait mis trente années à gagner quelques centaines de mille francs. Il ne pouvait s'empêcher d'en entretenir sa femme, pendant chacun de leurs repas quels coups il aurait faits, s'il n'avait pas juré de ne jamais jouer ! et il expliquait l'opération, il manoeuvrait ses fonds avec la savante tactique d'un général en chambre, il finissait toujours par battre triomphalement les parties adverses imaginaires, car il se piquait d'être devenu de première force dans les questions de primes et de reports. Sa femme, inquiète, lui déclarait qu'elle aimerait mieux se noyer tout de suite, plutôt que de lui voir hasarder un sou ; mais il la rassurait, pour qui le prenait-elle ? Jamais de la vie ! Pourtant, une occasion s'était présentée, tous deux, depuis longtemps, avaient la folle envie de faire construire dans leur jardin, une petite serre de cinq ou six mille francs ; si bien qu'un soir, les mains tremblantes d'une émotion délicieuse, il avait posé, sur la table à ouvrage de sa femme, les six billets, en disant qu'il venait de gagner ça à la Bourse : un coup dont il était sûr, une débauche qu'il promettait bien de ne pas recommencer, qu'il avait risquée uniquement à cause de la serre. Elle, partagée entre la colère et le saisissement de sa joie, n'avait point osé le gronder. Le mois suivant, il se lançait dans une opération à primes, en lui expliquant qu'il ne craignait rien, du moment où il limitait sa perte. Puis, que diable ! dans le tas, il y avait tout de même de bonnes affaires, il aurait été bien sot de laisser le voisin en profiter. Et, fatalement, il s'était mis à jouer à terme, petitement d'abord, s'enhardissant peu à peu, tandis qu'elle, toujours agitée par ses angoisses de bonne ménagère, les yeux en flammes pourtant au moindre gain, continuait à lui prédire qu'il mourrait sur la paille.

Zola, L’Argent, pp.



Texte 3 : La bataille boursière

Une heure sonna, la cloche annonça l'ouverture du marché. Ce fut une Bourse mémorable, une de ces grandes journées de désastre, d'un de ces désastres à la hausse, si rares, dont le souvenir reste légendaire. Dans l'accablante chaleur, au début, les cours baissèrent encore. Puis, des achats brusques, isolés, comme des coups de feu de tirailleurs avant que la bataille s'engage, étonnèrent. Mais les opérations restaient lourdes quand même, au milieu de la méfiance générale. Les achats se multiplièrent, s'allumèrent de toutes parts, à la coulisse, au parapet ; on n'entendait plus que les voix de Nathansohn sous la colonnade, de Mazaud, de Jacoby, de Delarocque à la corbeille, criant qu'ils prenaient toutes les valeurs, à tous les prix ; et ce fut alors un frémissement, une houle croissante, sans que personne pourtant osât se risquer, dans le désarroi de ce revirement inexplicable. Les cours avaient légèrement monté, Saccard eut le temps de donner de nouveaux ordres à Massias, pour Nathansohn. Il pria également le petit Flory qui passait en courant, de remettre à Mazaud une fiche, où il le chargeait d'acheter, d'acheter toujours ; si bien que Flory, ayant lu la fiche, frappé d'un accès de foi, joua le jeu de son grand homme, acheta lui aussi pour son compte. Et ce fut à cette minute, à deux heures moins un quart, que le tonnerre éclata en pleine Bourse l'Autriche cédait la Vénétie à l'empereur, la guerre était finie. D'où venait cette nouvelle ? personne ne le sut, elle sortait de toutes les bouches à la fois, des pavés eux-mêmes. Quelqu'un l'avait apportée, tous la répétaient dans une clameur, qui grossissait avec la voix haute d'une marée d'équinoxe. Par bonds furieux, les cours se mirent à monter, au milieu de l'effroyable vacarme. Avant le coup de cloche de la clôture, ils s'étaient relevés de quarante, de cinquante francs. Ce fut une mêlée inexprimable, une de ces batailles confuses où tous se ruent, soldats et capitaines, pour sauver leur peau, assourdis, aveuglés, n'ayant plus la conscience nette de la situation. Les fronts ruisselaient de sueur, l'implacable soleil qui tapait sur les marches, mettait la Bourse dans un flamboiement d'incendie.

Et, à la liquidation, lorsqu'on put évaluer le désastre, il apparut immense. Le champ de bataille restait jonché de blessés et de ruines. Moser, le baissier, était parmi les plus atteints. Pillerault expiait durement sa faiblesse, pour l'unique fois qu'il avait désespéré de la hausse. Maugendre perdait cinquante mille francs, sa première perte sérieuse. La baronne Sandorff eut à payer de si grosses différences, que Delcambre, disait-on, se refusait à les donner ; et elle était toute blanche de colère et de haine, au seul nom de son mari, le conseiller d'ambassade, qui avait eu la dépêche entre les mains avant Rougon lui- même, sans lui en rien dire. Mais la haute banque, la banque juive, surtout, avait essuyé une défaite terrible, un vrai massacre. On affirmait que Gundermann, simplement pour sa part, y laissait huit millions. Et cela stupéfiait, comment n'avait-il pas été averti ? lui le maître indiscuté du marché, dont les ministres n'étaient que les commis et qui tenait les Etats dans sa souveraine dépendance ! Il y avait là un de ces concours de circonstances extraordinaires qui font les grands coups du hasard. C'était un effondrement imprévu, imbécile, en dehors de toute raison et de toute logique.

Zola, L’Argent, pp.248-250





Texte 4 : Fêter la victoire

Ce premier triomphe de Saccard sembla être comme une floraison de l'empire à son apogée. Il entrait dans l'éclat du règne, il en était un des reflets glorieux. Le soir même où il grandissait parmi les fortunes écroulées, à l'heure où la Bourse n'était plus qu'un champ morne de décombres, Paris entier se pavoisait, s'illuminait, ainsi que pour une grande victoire ; et des fêtes aux Tuileries, des réjouissances dans les rues, célébraient Napoléon III maître de l'Europe si haut, si grand, que les empereurs et les rois le choisissaient comme arbitre dans leurs querelles et lui remettaient des provinces pour qu'il en disposât entre eux. A la Chambre, des voix avaient bien protesté, des prophètes de malheur annonçaient confusément le terrible avenir, la Prusse grandie de tout ce que la France avait toléré, l'Autriche battue, l'Italie ingrate. Mais des rires, des cris de colère étouffaient ces voix inquiètes, et Paris, centre du monde, flambait par toutes ses avenues et tous ses monuments, au lendemain de Sadowa, en attendant les nuits noires et glacées, les nuits sans gaz, traversées par la mèche rouge des obus. Ce soir-là, Saccard, débordant de son succès, battit les rues, la place de la Concorde, les Champs-Elysées, tous les trottoirs où brûlaient des lampions. Emporté dans le flot montant des promeneurs, les yeux aveuglés par cette clarté de plein jour, il pouvait croire qu'on illuminait pour le fêter : n'était-il pas, lui aussi, le vainqueur inattendu, celui qui s'élevait au milieu des désastres ? Un seul ennui venait de gâter sa joie, la colère de Rougon, qui terrible, avait chassé Huret, quand il avait compris d'où venait le coup de Bourse. Ce n'était donc pas le grand homme qui s'était montré bon frère, en lui envoyant la nouvelle ? Faudrait-il qu'il se passât de ce haut patronage, même qu'il attaquât le tout-puissant ministre ? Brusquement, en face du palais de la Légion d'honneur, que surmontait une gigantesque croix de feu, brasillant dans le ciel noir, il en prit la résolution hardie, pour le jour où il se sentirait les reins assez forts. Et, grisé par les chants de la foule et les claquements des drapeaux, il revint rue Saint-Lazare, au travers de Paris en flammes.

Zola, L’Argent, pp.251-252





Texte 5 : les prospérités mensongères

En décembre, le cours de mille francs fut dépassé. Et alors, en face de l'Universelle triomphante, la haute banque s'émut, on rencontra Gundermann, sur la place de la Bourse, l'air distrait, entrant acheter des bonbons chez le confiseur, de son pas automatique. Il avait payé ses huit millions de perte sans une plainte, sans qu'un seul de ses familiers eût surpris sur ses lèvres une parole de colère et de rancune. Quand il perdait ainsi, chose rare, il disait d'ordinaire que c'était bien fait, que cela lui apprendrait à être moins étourdi ; et l'on souriait, car l'étourderie de Gundermann ne s'imaginait guère. Mais, cette fois, la dure leçon devait lui rester en travers du coeur, l'idée d'avoir été battu par ce casse-cou de Saccard, ce fou passionné, lui si froid, si maître des faits et des hommes, lui était assurément insupportable. Aussi, dès cette époque, se mit-il à le guetter, certain de sa revanche. Tout de suite, devant l'engouement qui accueillait l'Universelle, il avait pris position, en observateur convaincu que les succès trop rapides, les prospérités mensongères menaient aux pires désastres. Cependant, le cours de mille francs était encore raisonnable, et il attendait pour se mettre à la baisse. Sa théorie était qu'on ne provoquait pas les événements à la Bourse, qu'on pouvait au plus les prévoir et en profiter, quand ils s'étaient produits. La logique seule régnait, la vérité était, en spéculation comme ailleurs, une force toute-puissante. Dès que les cours s'exagéreraient par trop, ils s'effondreraient : la baisse alors se ferait mathématiquement, il serait simplement là pour voir son calcul se réaliser et empocher son gain. Et, déjà, il fixait au cours de quinze cents francs son entrée en guerre. A quinze cents, il commença donc à vendre de l'Universelle, peu d'abord, davantage à chaque liquidation, d'après un plan arrêté d'avance. Pas besoin d'un syndicat de baissiers, lui seul suffirait, les gens sages auraient la nette sensation de la vérité et joueraient son jeu. Cette Universelle bruyante, cette Universelle qui encombrait si rapidement le marché et qui se dressait comme une menace devant la haute banque juive, il attendait froidement qu'elle se lézardât d'elle-même, pour la jeter par terre d'un coup d'épaule.

Zola, L’Argent, pp.254-255





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