L'argent - zola - résumé (chapitres 10-11-12)

 Par marocagreg  (Admin)  [msg envoyés : 2213le 25-08-09 à 15:42  Lu :36234 fois
     
  
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Chapitre X (pp.369-414) : la bataille décisive
Ce qui devait arriver, arriva : le chapitre X est le lieu de la bataille décisive. Le champ de bataille, c'est la Bourse où se passe la plus grande partie des événements de ce chapitre. Les inquiétudes qui planaient sur l'Universelle s'aggravent encore à cause de la démence du jeu comme l'affirme Moser le baissier "L'état du marché était trop prospère, d'une prospérité pléthorique qui ne valait rien, pas plus que la mauvaise graisse des gens trop gras." (370) La bulle spéculative menace d'exploser à tout moment. Le champ lexical de la bataille envahit le chapitre. Tout le monde est conscient que la bataille finale aura définitivement lieu, "cette journée s'annonçait si chaude, c'était que tous croyaient, répétaient que la bataille allait enfin être pour ce jour-là, une de ces batailles sans merci où l'une des deux armées reste par terre, détruite." (371) Les deux armées sont dirigées par Gundermann qui se trouve à la tête des baissiers qui veulent provoquer la dégringolade des actions de l'universelle et par Saccard qui n'hésite pas à jouer sur les actions de sa société, à vider ses caisses pour soutenir les cours de l'Universelle et les empêcher de chuter. On a donc droit à la représentation minutieuse d'une première séance de bourse, à la description de la tension qui règne sur cette séance vu l'importance des craintes, et les soupçons d'un effondrement prochain. On assiste alors à une première bataille: les attaques des baissiers et les ripostes des haussiers (notamment les ordres d'achat de Saccard), les bruits de la Bourse qui accompagnent ces échauffourées, les hauts et les bas de l'action sous l'action des deux camps rivaux. Cette première séance se termine par une autre victoire de Saccard et par une défaite supplémentaire qui aggrave encore plus les déficit du camp des baissiers : L'universelle a derechef remonté à 3060, "La déroute des baissiers était complète, la liquidation allait une fois de plus être désastreuse pour eux, car les différences de la quinzaine se solderaient par des sommes considérables." (388)
Le rapprochement entre Saccard et Napoléon est permanent dans ce chapitre. la victoire du directeur de l'Universelle est comparée à celles de Bonaparte :"toute la sale juiverie qui se trouvait là, hargneuse, le vît lui- même, transfiguré, dans la gloire de son succès. Ce fut sa grande journée, celle dont on parle encore, comme on parle d'Austerlitz et de Marengo." (389) Le triomphe de Saccard porte un coup dur au camp de Gundermann, mais cet ultime succès ne fait qu'exaspérer encore plus les craintes "Quand tout marche trop bien, c'est que tout va craquer." (390), la culbute ne sera que plus douloureuse, d'autant plus que Saccard, pour maintenir les cours de l'Universelle, a dû vider les caisses de la société (plus de 200 millions déjà engloutis) pour racheter ses propres actions. L'Universelle est sur le bord de l'asphyxie, elle se dévore elle-même. La logique du marché dit que "Toute société qui veut être maîtresse à la Bourse, pour maintenir le cours de ses actions, est une société condamnée." (392-3) Ce premier triomphe de Saccard est donc mensonger et ne fait que retarder un peu le moment de vérité, la débâcle définitive. le commencement de cette chute a lieu juste après ce triomphe miné de l'intérieur. La débâcle qui se prépare est d'ailleurs représentée comme étant la débâcle du régime politique lui-même : le règne qui a favorisé ces formes exagérées de spéculation est pourri, dégénéré, et il est lui-même en train d'agonir. L'assaut acharné contre l'Universelle est donc perçu comme attaque du règne corrompu lui-même "On allait la prendre pour le bouc émissaire, lui faire expier la folie de tous, les crimes des autres affaires moins en vue, de ce pullulement d'entreprises louches, surchauffées de réclames, grandies comme des champignons monstrueux dans le terreau décomposé du règne." (394)
La bourse où ont lieu ses batailles continues est décrite alors comme un lieu inhumain où se donne libre cours une férocité muette, un champ de bataille miné, plein de guet-apens, embusqué partout (395): c'est le lieu où se révèle un capitalisme sauvage où le faible nourrit le fort "Dans ces batailles de l'argent, sourdes et lâches, où l'on éventre les faibles, sans bruit, il n'y a plus de liens, plus de parenté, plus d'amitié c'est l'atroce loi des forts, ceux qui mangent pour ne pas être mangés." (395) Cette loi de la forêt rend Saccard de plus en plus seul même s'il ne cesse de brûler sa vie dans les lieux mondains de Paris pour affirmer sa solidité factice aux yeux de tous. Des trahisons et des conspirations commencent à prendre forme : Jantrou qui dirige le journal de l'Universelle et la baronne Sandorff deviennent complices et se promettent de quitter le navire avant son naufrage en trahissant s'il le faut Saccard au compte de ses ennemis, ce que la baronne fera effectivement en apprenant à Gundermann une information capitale (l'état désastreux des finances de l'Universelle), une information qui décidera le milliardaire juif à donner l'estocade finale à son adversaire, à préparer le coup de grâce pour la séance du lendemain. Une autre trahison capitale finira de sceller le sort de l'Universelle. Daigremont qui a promis à Saccard d'ameuter des renforts pour redresser les cours et porter à un coup dur aux baissiers, décide, en apprenant de son agent Delarocque l'assaut que prépare Gudnermann, de vendre toutes ses actions : "Défaites, défaites, mon cher... Ah ! non, par exemple ! je ne reste pas dans les maisons qui croulent, c'est de l'héroïsme inutile... N'achetez pas, vendez ! J'en ai pour près de trois millions chez vous, vendez, vendez tout. " (403)
La séance boursière décisive commence alors avec une chute brutale des actions de l'Universelle. Nous assistons alors à un Waterloo boursier, à une véritable déroute. Saccard, double de Bonaparte, subira une culbute vertigineuse "Comme à Waterloo, Grouchy n'arrivait pas, et c'était la trahison qui achevait la déroute. Sous ces masses profondes et fraîches de vendeurs, accourant au pas de charge, une effroyable panique se déclarait." (409). L'action de l'Universelle qui était à 3060 descendra rapidement, malgré les dernières tentatives de résistance de Saccard, à 830. La trahison de Daigremont dont on attendait vainement le renfort, accélère encore plus la chute. A l'issue de cette séance ultime, c'est le drame effroyable de l'argent, c'est le champ de bataille jonché de cadavres ; les cadavres de tous ces modestes actionnaires (à l'instar de Dejoie, les Beauvilliers, les Maugendre et les actionnaires de province) qui ont gardé foi dans le bon sens et la gloire de Saccard. Le désastre a eu lieu et Saccard a subi une défaite mémorable : "lorsqu'il avait entendu les cours s'effondrer, tout en ne s'expliquant pas la cause du désastre, il s'était raidi pour mourir debout. Un froid de glace montait du sol à son crâne, il avait la sensation de l'irréparable, c'était sa défaite, à jamais ; et le regret bas de l'argent, la colère des jouissances perdues n'entraient pour rien dans sa douleur : il ne saignait que de son humiliation de vaincu, que de la victoire de Gundermann, éclatante, définitive, qui consolidait une fois de plus la toute-puissance de ce roi de l'or." (412) Un vent de mort souffle sur le tableau avant sa clôture.
Quelques passages importants de ce chapitre

Texte 1 : Bataille pour la royauté de l'argent



Et l'on causait, on calculait les sommes considérables qu'il devait déjà avoir englouties, à faire avancer ainsi, le 15 et le 30 de chaque mois, pareils à des rangées de soldats que les boulets emportent, des sacs d'écus qui fondaient au feu de la spéculation. Jamais encore, il n'avait subi, en Bourse, une si rude attaque à sa puissance, qu'il y voulait souveraine, indiscutable ; car ; s'il était, comme il aimait à le répéter, un simple marchand d'argent, et non un joueur, il avait la nette conscience que, pour rester ce marchand, le premier du monde, disposant de la fortune publique, il lui fallait être le maître absolu du marché ; et il se battait, non pour le gain immédiat, mais pour sa royauté elle-même, pour sa vie. De là, l'obstination froide, la farouche grandeur de la lutte. On le rencontrait sur les boulevards, le long de la rue Vivienne, avec sa face blême et impassible, son pas de vieillard épuisé, sans que rien en lui décelât la moindre inquiétude. Il ne croyait qu'à la logique. Au dessus du cours de deux mille francs, la folie commençait pour les actions de l'Universelle ; à trois mille, c'était la démence pure, elles devaient retomber, comme la pierre lancée en l'air retombe forcément ; et il attendait. Irait-il jusqu'au bout de son milliard ? On frémissait d'admiration autour de Gundermann, du désir aussi de le voir enfin dévorer ; tandis que Saccard, qui soulevait un enthousiasme plus tumultueux, avait pour lui les femmes, les salons, tout le beau monde des joueurs, lesquels empochaient de si belles différences, depuis qu'ils battaient monnaie avec leur foi, en trafiquant sur le mont Carmel et sur Jérusalem. La ruine prochaine de la haute banque juive était décrétée, le catholicisme allait avoir l'empire de l'argent, comme il avait eu celui des âmes. Seulement, si ses troupes gagnaient gros, Saccard se trouvait à bout d'argent, vidant ses caisses pour ses continuels achats. De deux cents millions disponibles, près des deux tiers venaient d'être ainsi immobilisés : c'était la prospérité trop grande, le triomphe asphyxiant, dont on étouffe. Toute société qui veut être maîtresse à la Bourse, pour maintenir le cours de ses actions, est une société condamnée. Aussi, dans les commencements, n'était-il intervenu qu'avec prudence. Mais il avait toujours été l'homme d'imagination, voyant trop grand, transformant en poèmes ses trafics louches d'aventurier ; et, cette fois, avec cette affaire réellement colossale et prospère, il en arrivait à des rêves extravagants de conquête, à une idée si folle, si énorme, qu'il ne se la formulait même pas nettement à lui-même. Ah ! s'il avait eu des millions, des millions toujours, comme ces sales juifs ! Le pis était qu'il voyait la fin de ses troupes, encore quelques millions bons pour le massacre. Puis, si la baisse venait, ce serait son tour de payer des différences ; et lui, ne pouvant lever les titres, serait bien forcé de se faire reporter. Dans sa victoire, le moindre gravier devait culbuter sa vaste machine. On en avait la sourde conscience, même parmi les fidèles, ceux qui croyaient à la hausse comme au bon Dieu. C'était ce qui achevait de passionner Paris, la confusion et le doute où l'on s'agitait, ce duel de Saccard et de Gundermann dans lequel le vainqueur perdait tout son sang, dans ce corps à corps des deux monstres légendaires, écrasant entre eux les pauvres diables qui se risquaient à jouer leur jeu, menaçant de s'étrangler l'un l'autre, sur le monceau des ruines qu'ils entassaient.

Zola,l’argent, pp.392-393


Texte 2 : la débâcle



A cette seconde, Mazaud sentit passer la mort sur sa face. Il avait reporté Saccard pour des sommes trop considérables, il eut la sensation nette que l'Universelle lui cassait les reins en s'écroulant. Mais sa jolie figure brune, aux minces moustaches, resta impénétrable et brave. Il acheta encore, épuisa les ordres qu'il avait reçus, de sa voix chantante de jeune coq, aiguë comme dans le succès. Et, en face de lui, ses contreparties, Jacoby mugissant, Delarocque apoplectique, malgré leur effort d'indifférence, laissaient percer plus d'inquiétude ; car ils le voyaient désormais en grand danger, et les paierait-il, s'il sautait ? Leurs mains étreignaient le velours de la rampe, leurs voix continuaient à glapir, comme mécaniquement, par habitude de métier, pendant que, dans leurs regards fixes, s'échangeaient toute l'affreuse angoisse du drame de l'argent.
Alors, pendant la dernière demi-heure, ce fut la débâcle, la déroute s'aggravant et emportant la foule en un galop désordonné. Après l'extrême confiance, l'engouement aveugle, arrivait la réaction de la peur, tous se ruant pour vendre, s'il en était temps encore. Une grêle d'ordres de vente s'abattit sur la corbeille, on ne voyait plus que des fiches pleuvoir ; et ces paquets énormes de titres, jetés ainsi sans prudence, accéléraient la baisse, un véritable effondrement. Les cours, de chute en chute, tombèrent à 1 500, à 1 200, à 900. Il n'y avait plus d'acheteurs, la plaine restait rase, jonchée de cadavres. Au-dessus du sombre grouillement des redingotes, les trois coteurs semblaient être des greffiers mortuaires, enregistrant des décès. Par un singulier effet du vent de désastre qui traversait la salle, l'agitation s'y était figée, le vacarme s'y mourait, comme dans la stupeur d'une grande catastrophe. Un silence effrayant régna, lorsque, après le coup de cloche de la clôture, le dernier cours de 800 francs fut connu. Et la pluie entêtée ruisselait toujours sur le vitrage, qui ne laissait plus filtrer qu'un crépuscule louche ; la salle était devenue un cloaque, sous l'égouttement des parapluies et le piétinement de la foule, un sol fangeux d'écurie mal tenue, où traînaient toutes sortes de papiers déchirés ; tandis que, dans la corbeille, éclatait le bariolage des fiches, les vertes, les rouges, les bleues, jetées à pleines mains, si abondantes ce jour-là, que le vaste bassin débordait.

Zola,l’argent, pp.410-411


Texte 3 : la chute de Saccard



Mais, dans la salle, la panique venait surtout de souffler autour de Saccard, et c'était là que la guerre avait fait ses ravages. Sans comprendre au premier moment, il avait assisté à cette déroute, faisant face au danger. Pourquoi donc cette rumeur ? n'étaient-ce pas les troupes de Daigremont qui arrivaient ? Puis, lorsqu'il avait entendu les cours s'effondrer, tout en ne s'expliquant pas la cause du désastre, il s'était raidi pour mourir debout. Un froid de glace montait du sol à son crâne, il avait la sensation de l'irréparable, c'était sa défaite, à jamais ; et le regret bas de l'argent, la colère des jouissances perdues n'entraient pour rien dans sa douleur : il ne saignait que de son humiliation de vaincu, que de la victoire de Gundermann, éclatante, définitive, qui consolidait une fois de plus la toute-puissance de ce roi de l'or. A cette minute, il fut vraiment superbe, toute sa mince personne bravait la destinée, les yeux sans un battement, le visage têtu, seul contre le flot de désespoir et de rancune qu'il sentait déjà monter contre lui. La salle entière bouillonnait, débordait vers son pilier ; des poings se serraient, des bouches bégayaient des paroles mauvaises ; et il avait gardé aux lèvres un inconscient sourire, qu'on pouvait prendre pour une provocation.
D'abord, au milieu d'une sorte de brouillard, il distingua Maugendre, d'une pâleur mortelle, que le capitaine Chave emmenait à son bras, en lui répétant qu'il l'avait bien prédit, avec une cruauté de joueur infime, ravi de voir les gros spéculateurs se casser les reins. Puis, ce fut Sédille, la face contractée, avec l'air fou du commerçant dont la maison croule, qui vint lui donner une poignée de main vacillante, en bon homme, comme pour lui dire qu'il ne lui en voulait point. Dès le premier craquement, le marquis de Bohain s'était écarté, passant à l'armée triomphante des baissiers, racontant à Kolb, qui se mettait prudemment à part, lui aussi, quels doutes fâcheux ce Saccard lui inspirait, depuis la dernière assemblée générale. Jantrou, éperdu, avait disparu de nouveau, à toutes jambes, pour porter le dernier cours à la baronne Sandorff, qui allait sûrement avoir une attaque de nerfs dans son coupé, comme la chose lui arrivait les jours de grosse perte.
Et c'était encore, en face de Salmon toujours muet et énigmatique, le baissier Moser et le haussier Pillerault, celui-ci provocant, la mine fière, malgré sa ruine, l'autre, qui gagnait une fortune, se gâtant la victoire par de lointaines inquiétudes.
" Vous verrez qu'au printemps nous aurons la guerre avec l'Allemagne. Tout ça ne sent pas bon, et Bismarck nous guette.
-- Eh ! fichez-nous la paix ! J'ai encore eu tort, cette fois, de trop réfléchir... Tant pis ! c'est à refaire, tout ira bien. "
Jusque-là, Saccard n'avait pas faibli. Le nom de Fayeux, prononcé derrière son dos, ce receveur de rentes de Vendôme, avec lequel il se trouvait en rapport, pour toute une clientèle d'infimes actionnaires, venait seulement de lui causer un malaise, en le faisant songer à la masse énorme des petits, des capitalistes misérables qui allaient être broyés sous les décombres de l'Universelle. Mais, brusquement, la vue de Dejoie, livide, décomposé, porta ce malaise à l'aigu, en personnifiant toutes les humbles et lamentables ruines dans ce pauvre homme qu'il connaissait. En même temps, par une sorte d'hallucination, s'évoquèrent les pâles, les désolés visages de la comtesse de Beauvilliers et de sa fille, qui le regardaient éperdument de leurs grands yeux noirs pleins de larmes. Et, à cette minute, Saccard, ce corsaire au coeur tanné par vingt ans de brigandage, Saccard dont l'orgueil était de n'avoir jamais senti trembler ses jambes, de ne s'être jamais assis sur le banc, qui était là, contre le pilier, Saccard eut une défaillance et dut s'y laisser tomber un instant. La cohue refluait toujours, menaçait de l'étouffer. Il leva la tête, dans un besoin d'air, et il fut tout de suite debout, en reconnaissant, en haut, à la galerie du télégraphe, penchée au-dessus de la salle, la Méchain qui dominait de son énorme personne grasse le champ de bataille. Son vieux sac de cuir noir était posé près d'elle, sur la rampe de pierre. En attendant d'y entasser les actions dépréciées, elle guettait les morts, telle que le corbeau vorace qui suit les armées, jusqu'au jour du massacre.

Zola,l’argent, pp.412-414


  




 Réponse N°1 1706

Chapitre XI (pp.415-449)
  Par   marocagreg  (Adminle 28-08-09 à 15:32

Après l'ouragan, c'est l'heure de constater l'ampleur des dégâts. Le chapitre 11 passe en revue les malheurs immenses qui résultent du krach financier de l'Universelle. Mme Caroline est le personnage central de ce chapitre : c'est grâce à elle que nous découvrons une à une les différentes histoires désastreuses, la déchéance des différents personnages qui ont cru au succès de Saccard et qui ont culbuté avec lui au fond de l'abîme. Certains de ces personnages rendent visites à Caroline et pour d'autres c'est Caroline qui leur rend visite pour compléter le cortège des malheurs.

Le chapitre commence par les reproche vifs que les Hamelins font à Saccard : en moins d'un mois, celui-ci a transformé en poudre, en néant, une société florissante qui brassait des millions à la pelle : "la société était par terre, en poudre, il n'y avait plus rien qu'un trou noir, où le feu semblait avoir passé. Sa stupeur (Hamelin) croissait, il exigeait violemment des explications, voulait comprendre quelle puissance mystérieuse venait de pousser Saccard à s'acharner ainsi contre l'édifice colossal qu'il avait élevé, à le détruire pierre par pierre d'un côté, tandis qu'il prétendait l'achever de l'autre." (417-8). Mais Saccard se défend encore, affirmant qu'il a encore la possibilité de redresser la situation : " Dormez tranquilles... Je ne puis encore parler, mais j'ai l'absolue certitude de tout remettre à flot avant la fin de l'autre semaine. ". En disant cela, il pensait à l'aide de son puissant frère, le ministre Rougon. Il ignorait que Rougon avait décidé d'exploiter cette déchéance de Saccard pour en finir : " Rougon venait de prendre l'énergique parti d'en finir, avec ce membre gangrené de sa famille, qui, depuis des années, le gênait, dans d'éternelles terreurs d'accidents malpropres, et qu'il préférait enfin trancher violemment. Si la catastrophe arrivait, il était résolu à laisser aller les choses. Puisqu'il n'obtiendrait jamais de Saccard son exil, le plus simple n'était-il pas de le forcer à s'expatrier lui-même, en lui facilitant la fuite, après quelque bonne condamnation ? Un brusque scandale, un coup de balai, ce serait fini." (421) Delcambre, qui est devenu garde des sceaux (ministre de la justice), a enfin l'occasion espérée pour se venger de celui qui l'a maltraité dans un chapitre précédent. Et pour couronner le tout Busch est allé déposer plainte contre Saccard (l'affaire de Victor et les 4 milles francs), affaire qui est rapidement exploitée par un proche de Delcambre en affaire d'escroquerie : l'affaire est bâclée et le lendemain Saccard et Hamelin se sont retrouvés derrière les barreaux.

Dès cet instant, va commencer la transformation de l'amour secret de Caroline pour Saccard en exécration, une haine qui sera renforcée progressivement par le cortège de malheurs qui vont passer en revue devant ses yeux. Ce cortège commence par :

- Les Beauvilliers : Pour ces deux vestiges de la noblesse classique c'est l'écroulement effroyable. La chute de l'Universelle a emporté avec elle toute la fortune qui leur reste : plus de dot, plus de propriété terrienne, plus d'argent liquide, rien que des dettes, c'est une véritable tragédie : " Même en vendant leurs actions, comment vivre désormais, comment faire face à tous les besoins, avec ces dix-huit mille francs, l'épave dernière du naufrage ? Une nécessité s'imposait, que la comtesse n'avait pas voulu encore envisager résolument quitter l'hôtel, l'abandonner aux créanciers hypothécaires, puisqu'il devenait impossible de payer les intérêts, ne pas attendre que ceux-ci le fissent mettre en vente, se retirer tout de suite au fond de quelque petit logement pour y vivre une vie étroite et effacée, jusqu'au dernier morceau de pain. Mais, si la comtesse résistait, c'était qu'il y avait là un arrachement de toute sa personne, la mort même de ce qu'elle avait cru être, l'effondrement de l'édifice de sa race que, depuis des années, elle soutenait de ses mains tremblantes, avec une obstination héroïque."

- Dejoie (la cupidité châtiée) : Ce personnage vient rendre visite à Caroline pour lui apprendre la fugue de sa fille, qui égoïste et désespérée, n'ayant plus d'espoir de se marier, s'est enfuie avec un monsieur. Dans sa conversation avec Caroline, Dejoie reconnaît sa faute, sa cupidité fatale : ayant voulu avoir à la fois le beurre et l'argent du beurre, il a tout perdu (la dot de sa fille et la rente qui lui aurait permis de passer ses derniers jours sans avoir besoin de travailler).

- Les Maugendre : Jordan et sa femme Marcelle (le couple heureux du roman) rendent visite à Caroline et lui apprennent le désastre de leurs parents Les Maugendre. comme leur nom l'indique, ceux-ci ont maltraité leur gendre (Jordan) et comme Dejoie, ils ont payé cher leur cupidité et leur folie du jeu. Eux qui refusaient à leur fille quelques centaines de francs, viennent d'engloutir une fortune colossale dans le Krach. Ils sont dans l'obligation de quitter leur hôtel particulier et c'est Jordan qu'ils ont méprisé qui, généreusement, prend l'initiative de les entretenir, de leur trouver un logement décent, car entre temps, Jordan a eu le succès tant escompté; son premier roman vient d'être publié et il compte en faire d'autres. Caroline les félicite comme les seuls personnages qui offrent, dans ce flots de malheurs, un contre-exemple, un espoir de bonheur parce qu'ils n'ont pas cédé à la folie du jeu : " Ah ! mes chers enfants, aimez-vous bien, vous êtes les seuls raisonnables et les seuls heureux ! " (435)

- La baronne et Jantrou : Avant de prendre congé de Caroline, Jordan lui apprend une autre déchéance : Jantrou est devenu un ivrogne meurt-de-faim, se cramponnant à l'épave de l'Espérance, le journal de l'Universelle qui ne vaut plus rien, tandis que la baronne Sandorff qui méprisait Jantrou (son père le chassait autrefois avec des coups sur le derrière), s'est donnée à lui après la catastrophe qui a emporté sa fortune aussi. C'est un autre membre de la noblesse classique qui déchoit. La passion du jeu " qui ronge et pourrit tout, qui fait de la créature de race la mieux élevée et la plus fière une loque humaine, le déchet balayé au ruisseau " l'a enfin entraîne au plus profond de l'abîme : maîtresse d'un ivrogne qui était son valet...

Mais le cortège des malheurs n'est pas encore complet :

- Le remisier Massias : ce personnage assez sympathique qui avait cru au succès a lui aussi subi une chute violente. Il est obligé de revenir à son sale métier pour passer sa vie à payer ses dettes.

-Le fabriquant de soie Sédille : c'est la faillite. Cet industriel qui a passé trente ans de labeur pour se constituer une fortune respectable a lui aussi été emporté par le torrent de la passion du jeu. le labeur de trente ans est tombé en poudre en moins de trois ans. le crash de l'Universelle lui a rompu le dos et l'a laissé sans le sou. Son malheur s'accroît encore du trainde vie dissolu de son fils Gustave qui est lui aussi endetté jusqu'au cou.

- Les victimes sans nom : Mme Caroline a surtout de la peine pour les milliers de gens du peuple qui habitent en province et qui ont eux aussi perdu tout ce qu'il possèdent, toutes leurs économies, tous leurs espoirs à cause de la cupidité de Saccard. On évoque les effroyables drames muets des petits rentiers pauvres, des petits actionnaires qui se retrouvent brusquement sur le pavé. Leur malheur est aggravé par la fuite de Fayeux (receveur de rentes de Vendôme) qui a emporté tout ce qui reste avec lui, laissant autour de Vendôme un champ de larmes et de misère.

- Mazaud (le suicide) : le meilleur est laissé pour la fin. L'agent de change prospère qui a fait confiance à Saccard reçoit des coups de toutes parts : Des clients comme le marquis de Bohain et la baronne Sandorff refusent de payer les sommes considérables qu'ils doivent; d'autres comme Saccard ne sont plus en mesure d'honorer leurs dettes. Flory, l'employé de Mazaud, lui aussi ruiné par le jeu et par l'Universelle a mis la main dans la caisse en volant son employeur pour payer ses dettes à d'autres agents de change. Au bord de la ruine, lui qui a eu jusqu'ici une vie heureuse et beaucoup de chance, Mazaud ne résiste pas et met fin à sa vie d'une balle dans le crâne.

Ce cortège de malheurs est rapproché, à la fin du chapitre de la fin du Second Empire lui-même comme le montre la dimension apocalyptique que prend l'événement : " cette fois, derrière cette fumée rousse de l'horizon, dans les lointains troubles de la ville, il y avait comme un grand craquement sourd, la fin prochaine d'un monde. " (449)

Texte 1 : cortège de malheurs





Mme Caroline avait dressé une liste des désastres. La catastrophe de l'Universelle venait d'être une de ces terribles secousses qui ébranlent toute une ville. Rien n'était resté d'aplomb et solide, les crevasses gagnaient les maisons voisines, il y avait chaque jour de nouveaux écroulements. Les unes sur les autres, les banques s'effondraient, avec le fracas brusque des pans de murs demeurés debout après un incendie. Dans une muette consternation, on écoutait ces bruits de chute, on se demandait où s'arrêteraient les ruines. Elle, ce qui la frappait au coeur, c'était moins les banquiers, les sociétés, les hommes et les choses de la finance détruits, emportés dans la tourmente, que tous les pauvres gens, actionnaires, spéculateurs même, qu'elle avait connus et aimés, et qui étaient parmi les victimes. Après la défaite, elle comptait ses morts. Et il n'y avait pas seulement son pauvre Dejoie, les Maugendre imbéciles et lamentables, les tristes dames de Beauvilliers, si touchantes. Un autre drame l'avait bouleversée, la faillite du fabricant de soie Sédille, déclarée la veille. Celui-là, l'ayant vu à l'oeuvre comme administrateur, le seul du conseil, disait- elle, à qui elle aurait confié dix sous, elle le déclarait le plus honnête homme du monde. L'effrayante chose, que cette passion du jeu ! Un homme qui avait mis trente ans à fonder par son travail et sa probité une des plus solides maisons de Paris, et qui, en moins de trois années, venait de l'entamer, de la ronger, au point que, d'un coup, elle était tombée en poudre !

Zola,l’argent, p.440



Texte 2 : l'hécatombe





Le ciel pâlissait, il faisait froid, et elle marcha, lentement, de peur qu'on ne l'arrêtât, en la prenant pour une meurtrière, à son air égaré. Tout remontait en elle, toute l'histoire du monstrueux écroulement de deux cent millions, qui amoncelait tant de ruines et écrasait tant de victimes. Quelle force mystérieuse, après avoir édifié si rapidement cette tour d'or, venait donc ainsi de la détruire ? Les mêmes mains qui l'avaient construite, semblaient s'être acharnées, prises de folie, à ne pas en laisser une pierre debout. Partout, des cris de douleur s'élevaient, des fortunes s'effondraient avec le bruit des tombereaux de démolitions, qu'on vide à la décharge publique. C'étaient les derniers biens domaniaux des Beauvilliers, les sous grattés un à un des économies de Dejoie, les gains réalisés dans la grande industrie par Sédille, les rentes des Maugendre retirés du commerce, pêle-mêle, étaient jetés avec fracas au fond du cloaque, que rien ne comblait. C'étaient encore Jantrou, noyé dans l'alcool, la Sandorff noyée dans la boue, Massias retombé à sa misérable condition de chien rabatteur, cloué pour la vie à la Bourse par la dette ; et c'était Flory voleur, en prison, expiant ses faiblesses d'homme tendre, Sabatani et Fayeux en fuite, galopant avec la peur des gendarmes ; et c'étaient, plus navrantes et pitoyables, les victimes inconnues, le grand troupeau anonyme de tous pauvres que la catastrophe avait faits, grelottant d'abandon, criant de faim. Puis, c'était la mort, des coups de pistolet partaient aux quatre coins de Paris, c'était la tête fracassée de Mazaud, le sang de Mazaud qui, goutte à goutte, dans le luxe et dans le parfum des roses, éclaboussait sa femme et ses petits, hurlant de douleur.

Et, alors, tout ce qu'elle avait vu, tout ce qu'elle avait entendu, depuis quelques semaines, s'exhala du coeur meurtri de Mme Caroline en un cri d'exécration contre Saccard. Elle ne pouvait plus se taire, le mettre à part comme s'il n'existait pas pour s'éviter de le juger et de le condamner. Lui seul était coupable, cela sortait de chacun de ses désastres accumulés, dont l'effrayant amas la terrifiait. Elle le maudissait, sa colère et son indignation, contenues depuis si longtemps, débordaient en une haine vengeresse, la haine même du mal. N'aimait-elle donc plus son frère, qu'elle avait attendu jusque-là, pour haïr l'homme effrayant, qui était l'unique cause de leur malheur ? Son pauvre frère, ce grand innocent, ce grand travailleur, si juste et si droit, sali maintenant de la tare ineffaçable de la prison, la victime qu'elle oubliait, chère et plus douloureuse que toutes les autres ! Ah ! que Saccard ne trouvât pas de pardon, que personne n'osât plaider encore sa cause, même ceux qui continuaient à croire en lui, qui ne connaissaient de lui que sa bonté, et qu'il mourût seul, un jour, dans le mépris !

Mme Caroline leva les yeux. Elle était arrivée sur la place, et elle vit, devant elle, la Bourse. Le crépuscule tombait, le ciel d'hiver, chargé de brume, mettait derrière le monument comme une fumée d'incendie, une nuée d'un rouge sombre, qu'on aurait crue faite des flammes et des poussières d'une ville prise d'assaut. Et la Bourse, grise et morne, se détachait, dans la mélancolie de la catastrophe, qui, depuis un mois, la laissait déserte, ouverte aux quatre vents du ciel, pareille à une halle qu'une disette a vidée. C'était l'épidémie fatale, périodique, dont les ravages balaient le marché tous les dix à quinze ans, les vendredis noirs, ainsi qu'on les nomme, semant le sol de décombres. Il faut des années pour que la confiance renaisse, pour que les grandes maisons de banque se reconstruisent, jusqu'au jour où, la passion du jeu ravivée peu à peu, flambant et recommençant l'aventure, amène une nouvelle crise, effondre tout, dans un nouveau désastre. Mais, cette fois, derrière cette fumée rousse de l'horizon, dans les lointains troubles de la ville, il y avait comme un grand craquement sourd, la fin prochaine d'un monde.

Zola,l’argent, pp.448-449





 Réponse N°2 1708

Chapitre XII (pp.450-495)
  Par   marocagreg  (Adminle 30-08-09 à 15:30

Au risque de dire une lapalissade, ce dernier chapitre boucle la boucle : après l'écroulement de tout, c'est un vent d'espoir qui souffle et qui promet une renaissance, un recommencement de tout.

L'instruction du procès de Saccard et de Hamelin connaît une certaine lenteur. Mais le chapitre commence d'abord par un retour à la princesse d'Orviedo qui a plus au moins disparu du roman depuis plusieurs chapitres. La princesse atteint enfin son but : Grâce à sa prodigalité charitable, elle a consumé toute la fortune maudite "ramassé dans la boue et dans le sang du brigandage financier" (452), cette fortune qui lui a été léguée par son mari en permettant aux pauvres gens de profiter du luxe qui est réservé aux riches : "elle était bien heureuse, soulevée par le grand bonheur d'avoir désormais les mains nettes, sans un centime." (451) Désormais, la princesse, qui a mis son hôtel en vente, se prépare à se retirer définitivement de la vie en se cloîtrant dans le couvent des carmélites. C'est elle qui apprend à Mme Caroline la terrible nouvelle, la catastrophe qui vient encore de s'abattre sur la race des beauvilliers : Victor, fruit du viol et rejeton d'une race luxurieuse, a violé et volé Alice de Beauvilliers après l'avoir étranglée et l'a laissée pour presque morte. Le jeune sauvage (il a 15 ans, mais il est très précoce lui qui couchait avec la vieille Eulalie)s'est ensuite évadé de l'Orphelinat pour disparaître dans les ruelles de Paris. (On retrouve les prémices de ce viol dès le chapitre V). Mais ce n'est pas le seul malheur qui s'abat encore sur cette race antique des Beauvilliers : on apprend aussi que le fils Ferdinand Beauvilliers, faible de santé, était mort sans gloire à Rome. La comtesse, écrasée sous tous ces coups, est obligée enfin de cesser la comédie de la richesse et de céder son hôtel aux créanciers pour aller se réfugier, elle et sa fille, chez une marchande à la toilette qui leur sous-loue une chambre misérable. C'est dans cette chambre que vient les retrouver le loup Busch en apportant le billet signé par le comte, exigeant une somme de 10000 francs : "l'acharnement du sort" (458) continue donc. Busch qui menace de déclencher un scandale qui emporterait le dernier bien des Beauvilliers (l'honneur de leur nom) parvient en définitive à emporter les bijoux de la comtesse, les seuls vestiges d'une prospérité tombée en poudre.

Mme Caroline, qui assure le lien entre toutes les histoires dans ce roman de Zola, a assisté en témoin oculaire à cette scène d'ultime dépouillement des Beauvilliers en allant demander de leurs nouvelles. En sortant de chez ces deux loques humaines, elle décide d'aller à la recherche de Victor, victime d'"une hérédité du mal" qui a fait de lui un "loup dévorateur" (465)et qui le prédestine à l'échafaud. C'est alors qu'elle se souvient de Maxime (frère de Victor) et décide d'aller chez lui pour demander son aide. Maxime, le personnage égoïste par excellence, non seulement refuse de l'aider, mais lui apprend son départ imminent en Italie pour fuir la mauvaise publicité que lui cause son père emprisonné. C'est l'occasion pour Zola pour poser encore le rapport entre l'argent et l'éducation, en constatant que Maxime et Victor ne sont pas très différents l'un de l'autre puisqu'ils cachent la même boue humaine, la même hérédité du mal sous des aspects très différents "Pendant que celui-ci s'en allait vivre d'oubli et de paresse, sous le clair soleil de Naples, elle eut brusquement la vision de l'autre, rôdant un soir de noir dégel, affamé, un couteau au poing, dans quelque ruelle écartée de la Villette ou de Charonne. N'était-ce pas la réponse à cette question de savoir si l'argent n'est point l'éducation, la santé, l'intelligence ? Puisque la même boue humaine reste dessous, toute la civilisation se réduit-elle à cette supériorité de sentir bon et de bien vivre ?" (467)

Caroline continue son enquête sur l'affaire du viol sans vraiment arriver à Victor, avant d'aller à la conciergerie pour rendre visite à son frère emprisonné. Celui-ci, qui ne doute pas de la condamnation, se résigne pourtant et apprend à sa soeur qu'il est au courant de sa relation avec Saccard et lui demande même d'aller voir ce dernier qu'ila refusé jusqu'ici de visiter. Pour la première et dernière fois, Caroline accepte donc de rendre visite à Saccard dans sa cellule dénudée. Saccard ne montre aucun remords et se considère même comme "le bouc émissaire des illégalités de tous" (474) puisqu'il n'a fait que ce que tous les directeurs de banque font à moindre échelle. Il considère que toute l'affaire est fabriquée (dimension politique : son frère veut se débarrasser de lui, et dimension personnelle : Delcambre veut se venger). Toujours aussi passionné, Saccard, loinde reconnaître sa responsabilité du Krach affirme qu'il peut encore, si on lui laisse la possibilité, retrouver le succès et la richesse. Selon lui, son échec est dû simplement à la malchance puisqu'il n'a pas eu les 600 millions pour envahir le marché et damer le pion à ses rivaux, à la juiverie qui a maintenant le champ libre pour asseoir sa mainmise sur le domaine des finances. (Remarquons que Zola atténue les propos antisémites de Saccard par le biais de Caroline qui professe une tolérance universelle : "Pour moi, les juifs, ce sont des hommes comme les autres. S'ils sont à part, c'est qu'on les y a mis." (478) [ce propos rejoint ce que dit Simmel : c'est l'exclusion qui a poussé les juifs et les étrangers à se rabattre sur le domaine des finances pour établir un certain équilibre]. Le plus important, c'est que Saccard reconnaît c'est sa passion qui a eu raison de lui. Contrairement à Gundermann dont "les veines charrient de la glace" , affirme-t-il "Moi, je suis trop passionné, c'est évident. La raison de ma défaite n'est pas ailleurs, voilà pourquoi je me suis si souvent cassé les reins. Et il faut ajouter que, si ma passion me tue, c'est aussi ma passion qui me fait vivre. Oui, elle m'emporte, elle me grandit, me pousse très haut, et puis elle m'abat, elle détruit d'un coup toute son oeuvre. Jouir n'est peut-être que se dévorer... Certainement, quand je songe à ces quatre ans de lutte, je vois bien tout ce qui m'a trahi, c'est tout ce que j'ai désiré, tout ce que j'ai possédé... Ça doit être incurable, ça. Je suis fichu. " (477)

Caroline qui exécrait Saccard pour tout le malheur qu'il a causé à elle-même, à son frère et aux pauvres gens, retrouve pourtant une certaine joie. Cette ultime rencontre avec Saccard a apaisé sa colère contre lui, en provocant même, chez elle, une certaine admiration : "malgré elle, de son effroi, une admiration montait. Brusquement, dans cette cellule misérable et nue, verrouillée, séparée des vivants, elle venait d'avoir la sensation d'une force débordante, d'un resplendissement de l'éternelle illusion de l'espoir, l'entêtement de l'homme qui ne veut pas mourir. Elle cherchait en elle la colère, l'exécration des fautes commises, et elle ne les trouvait déjà plus." (481)

Le procès a enfin lieu et les deux hommes sont condamnés à cinq ans de prison et à 3000 francs d'amende, mais, puisqu'ils se sont présentés au procès liberté provisoire sous caution, ils ont pu faire appel, et c'est Rougon lui-même, qui a facilité la fuite de Saccard en Hollande et celle de Hamelin en Italie. Cette fuite annonce alors le recommencement de tout. Hamelin est engagé comme ingénieur à Rome. Sa soeur va le rejoindre pour retrouver son métier de préceptrice (enseignante) : "C'était toute leur existence à recommencer." (483). Mais avant de finir, on assiste, encore une fois grâce aux yeux de Caroline, à l'agonie de Sigismond qui expose encore, juste avant sa mort, son projet socialiste qui apporterait un bonheur universel, qui remplacerait l'argent et toutes ses misères avec les bons de travail. Ce projet qui prend les allures d'une utopie sociale contient pourtant une dimension oraculaire, une prophétie qui annonce l'apparition des régimes socialistes au début du XXe siècle. On a également droit au spectacle tant attendu, puisqu’annoncé depuis plusieurs tableaux, les actions de l'Universelle bourrées dans le sac de la charognarde qu'est La Méchain, des actions qui ne valent même plus le prix du papier sur lequel elles sont imprimées (un sou).

Les dernières lignes du roman apportent une bouffée d'espoir, cet espoir qui est indissociable du personnage de Caroline. L'argent a provoqué beaucoup de mal, mais la vie continue avec ses rêves. Quand on touche le fond, on recommence une nouvelle aventure. Les derniers mots rendent justice à l'argent qui est souvent incriminé, accusé de tous les maux, alors qu'il est aussi le terreau qui permet la vie. L'argent est comparé à l'amour : tous deux sont indissociables d'une certaine saleté, mais tous deux donnent naissance à la vie : "Pourquoi donc faire porter à l'argent la peine des saletés et des crimes dont il est la cause ? L'amour est-il moins souillé, lui qui crée la vie ?" (495)

Texte 1 : La charognarde





" Ah ! c'est vous, ma bonne madame ! Vous tombez dans un bien vilain moment. M. Sigismond est à l'agonie. Et le pauvre M. Busch en perd la tête, positivement, tant il aime son frère. Il ne fait que courir comme un fou, il est encore sorti pour ramener un médecin... Vous voyez, je suis obligée de m'occuper de ses affaires, car voilà huit jours qu'il n'a seulement pas acheté un titre ni mis le nez dans une créance. Heureusement, j'ai fait tout à l'heure un coup, oh ! un vrai coup, qui le consolera un peu de son chagrin, le cher homme, quand il reviendra à la raison. "

Mme Caroline, saisie, oubliait qu'elle était là pour Victor, car elle avait reconnu des titres déclassés de l'Universelle, dans les papiers que la Méchain tirait à poignées de son sac. Le vieux cuir en craquait, et elle en sortait toujours, devenue bavarde, au milieu de sa joie.

" Tenez ! j'ai eu tout ça pour deux cent cinquante francs, il y en a bien cinq mille, ce qui les met à un sou... Hein ? un sou, des actions qui ont été cotées trois mille francs ! Les voilà presque retombées au prix du papier, oui ! du papier à la livre... Mais elles valent mieux tout de même, nous les revendrons au moins dix sous, parce qu'elles sont recherchées par les gens en faillite. Vous comprenez, elles ont eu une si bonne réputation, qu'elles meublent encore. Elles font très bien dans un passif, c'est très distingué d'avoir été victime de la catastrophe... Enfin j'ai eu une chance extraordinaire, j'avais flairé la fosse où, depuis la bataille, toute cette marchandise dormait, un vieux fond d'abattoir qu'un imbécile, mal renseigné, m'a lâché pour rien. Et vous pensez si je suis tombée dessus ! Ah ! ça n'a pas traîné, je vous ai nettoyé ça vivement ! "

Et elle s'égayait en oiseau carnassier des champs de massacre de la finance, son énorme personne suait les immondes nourritures dont elle s'était engraissée, tandis que de ses mains courtes et crochues, elle remuait les morts, ces actions dépréciées, déjà jaunies et exhalant une odeur rance.

Zola,l’argent, pp.484-485



Texte 1 : l'exipit ou la renaissance





Maintenant, Mme Caroline, à l'aide d'une forte ficelle nouait le paquet des plans. Son frère, qui l'attendait à Rome, où tous deux allaient recommencer une existence, lui avait bien recommandé de les emballer avec soin ; et, comme elle serrait les noeuds, l'idée lui vint de Saccard, qu'elle savait en Hollande, lancé de nouveau dans une affaire colossale, le dessèchement d'immenses marais, un petit royaume conquis sur la mer, grâce à un système compliqué de canaux. Il avait raison : l'argent, jusqu'à ce jour, était le fumier dans lequel poussait l'humanité de demain ; l'argent, empoisonneur et destructeur, devenait le ferment de toute végétation sociale, le terreau nécessaire aux grands travaux qui facilitaient l'existence. Cette fois, voyait-elle clair enfin, son invincible espoir lui venait-il donc de sa croyance à l'utilité de l'effort ? Mon Dieu ! au-dessus de tant de boue remuée, au- dessus de tant de victimes écrasées, de toute cette abominable souffrance que coûte à l'humanité chaque pas en avant, n'y a-t-il pas un but obscur et lointain, quelque chose de supérieur, de bon, de juste, de définitif, auquel nous allons sans le savoir et qui nous gonfle le coeur de l'obstiné besoin de vivre et d'espérer ?

Et Mme Caroline était gaie malgré tout avec son visage toujours jeune, sous sa couronne de cheveux blancs, comme si elle se fût rajeunie à chaque avril, dans la vieillesse de la terre. Et, au souvenir de honte que lui causait sa liaison avec Saccard, elle songeait à l'effroyable ordure dont on a également sali l'amour. Pourquoi donc faire porter à l'argent la peine des saletés et des crimes dont il est la cause ? L'amour est-il moins souillé, lui qui crée la vie ?

Zola,l’argent, pp.494-495



FIN




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