L’amour de l’argent

 Par  hadj nabil  (?)  [msg envoyés : 5le 29-12-09 à 23:00  Lu :7107 fois
     
  
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L’amour de l’argent
Pourquoi les hommes aiment-ils autant l’argent ? Il y a bien ici et là quelques indifférents, une certaine affectation de mépris pour l’argent – mais le mépris est souvent secrète adoration : nous nous défions de ce que nous aimons. Alors, honteuse ou assumée, d’où vient cette passion pour l’argent ?
En un sens, la réponse est simple : l’argent n’est rien, mais par lui nous pouvons tout, ou presque. L’argent, échangeable contre les choses, a la valeur des objets, il brille de tout ce que par lui nous possédons. Il a l’aura de nos désirs, la puissance de nos souhaits, il reluit de toutes les satisfactions que nous imaginons – ce pourquoi il semble indécent : l’argent est sale parce qu’il est lié au plaisir et à la quantité. Plus on en a, plus on peut jouir.
Pourtant, curieusement, nous ne l’aimons pas pour maintenant, mais en nous projetant. Il compte davantage au futur qu’au présent. Il sert à garantir l’avenir, à apprivoiser l’inconnu, à s’assurer dans le temps. Il y a donc aussi quelque chose de morbide dans l’argent, car à travers lui c’est l’idée de limite, ou de fin que nous refusons. On a toujours un futur quand on a de l’argent.
Mais ce qui nous rassure, nous condamne en même temps : car ne pas accepter la limite, c’est n’être jamais satisfait, n’en avoir jamais assez, être sans cesse au-delà de ce que l’on fait. Or, l’argent est l’objet par excellence qui se prête à cette course en avant. Comme le remarquait Epicure, il n’y a pas de limite intrinsèque à la possession de l’argent, aucune raison d’en avoir assez, aucune raison de se raisonner. Non, il n’y a pas de degré raisonnable, pas de possession sage, pas de satiété naturelle : on peut toujours en avoir encore, encore et encore…
L’amour de l’argent est donc amour de l’illimité. Il est passionnant, parce qu’il est fou et défie le temps, les normes et les quantités, mais il est risqué parce que la satiété lui est toujours refusé.
L'argent
"L'argent n'est qu'une fiction et toute sa valeur celle que la loi lui donne. L'opinion de ceux qui en font usage n'a qu'à changer, il ne sera plus d'aucune utilité et ne procurera pas la moindre des choses nécessaires à la vie. On en aurait une énorme quantité qu'on ne trouverait point, par son moyen, les aliments les plus indispensables. Or il est absurde d'appeler « richesse » un métal dont l'abondance n'empêche pas de mourir de faim ; témoin ce Midas à qui le ciel, pour le punir de son insatiable avarice, avait accordé le don de convertir en or tout ce qu'il toucherait. Les gens sensés placent donc ailleurs les richesses et préfèrent (en quoi ils ont raison) un autre genre d'acquisition. Les vraies richesses sont celles de la nature ; elles seules font l'objet de la science économique."
Aristote, La politique.
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"L'argent, qui possède la qualité de pouvoir tout acheter et tout s'approprier, est éminemment l'objet de la possession. L'universalité de sa qualité en fait la toute-puissance, et on le considère comme un être dont le pouvoir est sans bornes. L'argent est l'entremetteur entre le besoin et l'objet, entre la vie et les moyens de vivre. mais ce qui sert de médiateur à ma vie médiatise aussi l'existence des autres pour moi. Pour moi, l'argent, c'est autrui. [...]
Ce que je peux m'approprier grâce à l'argent, ce que je peux payer, c'est-à-dire ce que l'argent peut acheter, je le suis moi-même, moi, le possesseur de l'argent. Telle est la force de l'argent, telle est ma force. Mes qualités et la puissance de mon être sont les qualités de l'argent ; elles sont à moi, son possesseur. Ce que je suis, et ce que je puis, n'est donc nullement déterminé par mon individualité. Je suis laid mais je puis m'acheter la plus belle femme ; aussi ne suis-je pas laid, car l'effet de la laideur, sa force rebutante, est annulée par l'argent. Je suis, en tant qu'individu, un estropié, mais l'argent me procure vint-quatre pattes ; je ne suis donc pas un estropié ; je suis un homme mauvais, malhonnête, sans scrupule, stupide : mais l'argent est vénéré, aussi le suis-je de même, moi qui en possède. L'argent est lebien suprême, aussi son possesseur est-il bon ; que l'argent m'épargne la peine d'être malhonnête, et on me croira honnête ; je manque d'esprit, mais l'argent étant l'esprit réel de toute chose, comment son possesseur pourrait-il être un sot ? De plus, il peut s'acheter des gens d'esprit, et celui qui en est le maître n'est-il pas plus spirituel que ses acquisitions ? Moi qui, grâce à mon argent, suis capable d'obtenir tout ce qu'un cœur humain désire, n'ai-je pas en moi tous les pouvoirs humains ? Mon argent ne transforme-t-il pas toutes mes impuissances en leur contraire ?
Si l'argent est le lien qui m'unit à la vie humaine, qui unit à moi la société et m'unit à la nature et à l'homme, l'argent n'est-il pas le lien de tous les liens ? Ne peut-il pas nouer et dénouer tous les liens ? N'est-il pas, de la sorte, l'instrument de division universel ? Vrai moyen d'union, vraie force chimique de la société, il est aussi la vraie monnaie « divisionnaire ». [...]
Si j'ai envie d'un repas, si je veux prendre la chaise de poste, n'étant pas assez fort pour faire la route à pied, l'argent me procure le repas et la chaise de poste, c'est-à-dire qu'il transforme mes vœux – êtres imaginaires – et les transfère de leur existence pensée, figurée ou voulue, dans une existence sensible, réelle ; il les fait passer de l'imagination à la vie, de l'être figuré à l'être réel. Cette fonction médiatrice fait de l'argent une puissance véritablement créatrice."
Marx, Ébauche d'une critique de l'économie politique, 1844, Avant-Propos, trad. Jean Malaquais et Claude Orsoni, in Marx, Philosophie, Folio essais, pp. 189-192.
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"On reproche fréquemment aux hommes de tourner leurs voeux principalement vers l'argent et de l'aimer plus que tout au monde. Pourtant il est bien naturel, presque inévitable d'aimer ce qui, pareil à un protée infatigable, est prêt à tout instant à prendre la forme de l'objet actuel de nos souhaits si mobiles ou de nos besoins si divers. Tout autre bien, en effet, ne peut satisfaire qu'un seul désir, qu'un seul besoin : les aliments ne valent que pour celui qui a faim, le vin pour le bien portant, les médicaments pour le malade, une fourrure pendant l'hiver, les femmes pour la jeunesse, etc. [...] L'argent seul est le bien absolu, car il ne pourvoit pas uniquement à un seul besoin « in concreto » mais au besoin en général, « in abstracto »."
Schopenhauer, Aphorismes sur la sagesse dans la vie (1851).

  



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