Journal d'une jeune prof (qui grandit) - saison 4

 Par Hassoun Oumaima  (Prof)  [msg envoyés : 107le 05-09-16 à 23:42  Lu :270 fois
     
  
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Jour 1
Le début de l'année s'annonce sous de bizarres auspices. Cela exige presque des futilités, des minauderies et des signatures (4 au total) pour dire à l'ensemble du corps éducatif que je suis prête pour la rentrée, un tout petit peu.
Au beau matin, j'arrive aux prépas, M. Khalid me souhaite pour la deuxième fois la bienvenue et me demande d'aller à l'administration pour le procès verbal (ça fait plus peur que l'abréviation). Ma démarche semble atteinte d'un vacillement tremblé d'une rêveuse et de l'assurance de plomb d'une courtisane. Un équilibre flou, une limite absurde, une subtilité superbe. Je me pavane, je me regarde dans le miroir que je mets dans mon sac, m'observe l'espace de cinq secondes et je me laisse aller comme poussée par une main invisible au bureau du directeur d'études. Six hommes sont sur place; deux professeurs de Mathématiques, un de Traduction, un autre des Sciences de l'Ingénieur, un de l'Economie et un dernier de l'Informatique, tous assis sur des chaises autour de l'office du directeur. Je salue par la main (parce que dans ma tête, on est des adultes, on n'a pas de préjugés. Et qu'un contact entre collègues se fait, en temps normal, de façon fluide hélas! Il y en a qui croient encore au malheur de toucher la main d'une femme et pensent que Dieu les puniraient pour...ça!). Etant sensible aux mouvements des gens, et voulant sauver mon amour-propre, j'ai pu épargner l'Enfer à certains en pensant surtout que c'est très hygiénique et que c'est tant mieux.
Je reste debout, buvant de temps à autre une gorgée d'eau, et j'écoute. Une charmante scène d'instituteurs qui me rappelle soudainement ces moments hilarants d'échanges entre Don Quichotte et son écuyer Sancho Pansa. Une discordance de voix autour d'un même sujet: L'Education au Maroc ou encore les bêtises du Ministère de l'Enseignement. J'attends qu'un instant de silence soit rétabli pour évoquer, à mon tour, une des bêtises dont beaucoup sont victimes: La rémunération des colles. On me regarde et, pareil à une chorale, on me dit tous: «Tu as raison, il faut qu'on bouge!».
Evidemment, personne n'a bougé. Chacun gardait sa place et se contentait de recourir à la valeur performative du langage (quand on accomplit une action en l'énonçant). J'émets donc un son très bas pour dire au revoir et je quitte l'assemblée.
Dans le petit espace vert qui sert de jardin, je m'arrête et contemple l'établissement. Il semble ne rien signifier sans les élèves. Ces petits êtres qui occupent et préoccupent nos esprits le long d'une année pour ensuite disparaître à tout jamais. Je me sens tout soudainement primitive* et esseulée, puis mondaine et délicate. Perdue. Avec l'impression d'entendre les voix de mes anciens MPSI qui détestaient le monde et ses passions.
Jadis, on disait à la fille qu'il faut souffrir pour être belle et on tirait, tirait, on lui tirait ses petits cheveux tressés d'enfant. Mais ce qu'on ne lui disait pas, le peigne brisé finalement dans les mèches, c'est que ça ne s'arrêterait jamais tant qu'elle acquiesce. Au lieu de cela, on devait lui dire que pour être belle, il suffisait d'agir comme telle. Prendre goût à la vie, sans se tuer à la fin, sans avoir à se tordre les chevilles sur le pavé des rues et le plancher des bals. Etre soi pleinement, avec ses douleurs, ses douceurs, ses silences et ses paroles. Ah la parole! Je vois d'ici mes ECT s'arracher les cheveux. Et je dis à ceux qui sont partis dans de nouveaux centres, pour de nouvelles aventures: «Volez! Sur une destinée loin d'être hasardeuse, où vous aurez des rôles à jouer. Sans passer par des prestations scéniques, sans effort physique. Soyez juste vous-même, avec tout le monde. Et sachez qu'il est assez facile de se laisser pousser des ailes, d'apprendre la Légèreté quand on a soif de connaissances.»
A Suivre...

  



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 Réponse N°1 36592

Jour 2
  Par   Hassoun Oumaima  (Profle 21-09-16 à 22:51



Désigner, décrire et développer. Parler. Parler avec clarté. C’est ce que l’on exige des profs. C’est facile, dit-on, il suffit d’aimer l’exercice et foncer jusqu’à en perdre la voix. Je commence à m’habituer à l’idée. L’idée de s’inscrire dans la solitude de l’enseignant; Sentir que l’on trace soi-même les carrés de l’échiquier, que l’on crée soi-même les pions et surtout que l’on mène tout seul la bataille contre une équipe impitoyable. De l’automutilation presque. Car, l’adversaire est un groupe mais un groupe silencieux.

C’est fou ce que les élèves –produits du système marocain- craignent de parler. La majorité. Même aux prépas. Je ne saurai dire à quel point cela me dérange, me stresse et me fatigue. Une classe où règne le silence, est une classe de morts-vivants, alors pour palier à ce manque, je me retrouve dans l’obligation de trop parler quitte à ennuyer. Il m’arrive de poser des questions, or attendre les réponses peut prendre une éternité. C’est comme si mon travail consistait à chercher un moyen de matérialiser la souffrance (qu’ils subissent), de l’extraire de leurs esprits, de leurs cœurs, de pouvoir hurler et sentir physiquement la raison. Se donner une raison.

Il est vrai que la thématique de l’année à savoir la parole (ironie du sort!) nécessite de l’attention, des recherches cependant, quel que soit l'endroit où l'on emprisonne le corps ou les exercices auxquels on le contraigne, l'esprit doit demeurer libre de s'envoler, de voguer vers d'autres espaces, d'appeler encore à lui des visions enchanteresses, de communiquer ses pensées. De faire de l’apprentissage un moment de magie bon sang! Mais la vie cérébrale, celle de mes élèves je veux dire, semble aussi intense qu’elle se retrouve muette devant la réalité.

On le sent, à la porte de la classe, où la tension sent fort, où tout le monde paraît absent, se retrouvant déjà sur un banc quelque part en train d’imaginer l’épreuve. Au moment où je rêve d’un minimum d'exaltation de leur part, de l’expression d’un quelconque amour envers la connaissance. Une sensibilité, rien! Ils prennent des notes, ils s’interrogent sur un ou deux concepts et cela leur suffit.

Lorsque je réalise que je partage avec eux le même souci, la même classe voire le même monde et qu’ils me donnent l’impression d’être perdus malgré cela, d’avoir des ambitions très lointaines des miennes (les concernant), lorsque je réalise que nous avons la capacité d’accepter l’idée selon laquelle il est possible de passer du temps ensemble sans connaître nos existences respectives, ces pleurs le soir, ces rêveries au bord de la fenêtre, ces pensées jetées vers les cieux, un soir d'été, la migraine, le parfum des jardins des voisins, la douceur d'une brise, le ciel rougeoyant, je prends conscience de la possibilité de se retrouver, ne serait-ce que pour aimer ce que l’on fait avant de l’apprendre parce que c’est utile. Avoir une appréciation plutôt que de chercher uniquement à trouver de l’intérêt. Hélas! Mes élèves sont beaucoup trop absorbés par une surestime également de l’échec et de la réussite. D’où cette lutte contre le présent. Le présent qu’ils ont.

Ces instants où il faut penser à changer de méthode, de style pour les aider à vivre le moment me saisissent quelques fois. Comme l'arrivée du printemps et l'impression de jeunesse qui coule dans mes veines, qui s'insuffle et qui me permet de croire encore, en la vie, aux possibilités, aux lendemains qui en valent la peine.

Si seulement je pouvais leur enseigner la musique de Mozart plutôt que l’idéal(isme) de Socrate.





 Réponse N°2 36612

Jour 3
  Par   Hassoun Oumaima  (Profle 06-10-16 à 22:06



Avant Facebook, les gens avaient de la recherche, de la profondeur, de la découverte, des sentiments. Et cela me consolait. Je préférais la psychanalyse, les réflexions, les coups de cœur artistiques. Je ne dis pas que ça n'existe plus mais, j'ai l'impression que c'est plus occasionnel (ou alors je n'ai pas les bonnes références). J'ai la nostalgie des années passées où j'apprenais à découvrir une personne et non pas toute une série d'amis, d'ajouts, de "produits". J'ai l'impression de voir de la publicité de la chair en masse à tout bout de champ. En fait, je m'attache moins aux gens et je fais presque ce qu'ils me demandent de faire "je consomme rapidement" et puis je "jette". Par conséquent, je trouve mes relations plus creuses. Je ne prends même plus la peine d'échanger. Je trouve que tout a évolué et comme je n'aime pas trop qu'on bouscule mes habitudes, je me détache de plus en plus.

J'ai peur. Je sais que je ne suis pas invincible et que l'horloge tourne bien plus rapidement qu'on ne l'imagine. D'autant que dernièrement, j'étais en pleine introspection, et certes, des choses qui me paraissaient insurmontables par le passé sont devenues banales à affronter. C'est sûrement ça, grandir. Et si ça se trouve, demain je vais traverser la rue et un camion va m'écraser. Et ce serait tellement con de mourir maintenant. On m'aurait posé la question il y a plus de dix ans, je n'aurais jamais pensé vivre jusque là. Mais une phrase qu'une vieille amie m'a dit un jour résonne encore: «Avoir peur ne t'empêchera pas de souffrir mais seulement de vivre». Donc craindre l'inévitable n'a rien de bénéfique. Autant se concentrer sur le positif et profiter du mieux que l'on peut.

Le temps nous éloigne des êtres qu'on a chéris au fur et à mesure. Comme s'il fallait que la mémoire se vide pour pouvoir s'emplir de nouveaux événements, de nouvelles personnes, d'incessantes péripéties. Comme si je devais traverser toutes les lignes, et de page en page, poursuivre la quête du sens du roman-fleuve dont je fais partie. Du mien. Enfance, adolescence et moi, c'est complètement différent.

On ne se rend pas forcément compte des changements qui s'opèrent en nous, toujours malgré nous. La vie suit son court sans nous demander notre consentement. Et certains ont sûrement plus de mal à accepter le changement qui, quoiqu'il en soit, reste toujours constructif. Plus encore, nous en avons besoin, pour ne pas rester sur nos acquis, devenir suffisants ou paresseux. L'esprit doit se construire en permanence. C'est régresser qu'il faut craindre. Ne pas défaillir et s'oublier.

Depuis que je suis devenue professeur, je me suis oubliée, un peu quand même. La flamme incandescente qui brûlait en moi, un amour perdu, un papa enfoui et toutes ces histoires que le coup de zoom de ma mémoire rapprochait jusqu'à me torturer. J'avoue avec peine, plus encore avec honte, que je me suis égarée, je me suis perdue en restant en retrait dans une période où je devais avoir la force de dépasser toutes les frontières, de n'épargner aucune barrière, aucun obstacle hélas! Il a fallu que je rencontre des gens plus petits que moi, moins expérimentés, plus ardents, il a fallu que j'enseigne pour mieux accepter d'apprendre. Et changer ma vision du monde.

Je suis reconnaissante à mon métier. Trop. Je ne sais si le cas de mes collègues. J'ignore s'ils ont, eux aussi, eu ces moments de doute, de fatigue, de désespoir?! Ces moments où la faiblesse de l'homme l'emporte sur sa raison. Où il stoppe dans son élan, dans sa course, pour un espoir déçu, un mal-être, une routine. Pour des conventions. Où, au lieu, de prendre les choses en main, il se laisse emporter par les vagues des news, de la politique, des guerres, de la religion, de ces petites dames qui ont rejoint le clan des morts parce qu'incapables de supporter celui des vivants. Des femmes! Oh! Que c'est moche de voir la beauté se transformer en laideur! J'ai l'impression que le tableau de Botticelli est déjà là. La Divine Comédie. Cependant, il n’y a pas que l’Enfer qui est peint. Il y a également le Paradis. Cet espace que nous créons, que nous préservons, pour lequel nous continuons.

Et à nouveau je revoie l'image d'une scène rayonnante où mon élève partit: «Madame, ne me coupez pas la parole! Laissez-moi expliquer mon point de vue» Rien que cela. Un élève qui sait ce qu'il fait, ce qu'il pense. Un élève qui utilise sa voix, son esprit. Un élève qui parle et me fait taire.

C'est surtout ça ce que mon travail m’apprend : Mieux écouter les autres.





 Réponse N°3 36630

Jours 4 et 5
  Par   Hassoun Oumaima  (Profle 22-10-16 à 12:01



Journal d’une jeune prof

Jour 4

____ Mon quatrième jour est vide donc je le meuble comme suit:

LE SPHINX : Et je parle, je travaille, je dévide, je déroule, je calcule, je médite, je tresse, je vanne, je tricote, je natte, je croise, je passe, je repasse, je noue et dénoue et renoue, retenant les moindres nœuds qu'il me faudra te dénouer ensuite sous peine de mort ; et je serre, je desserre, je me trompe, je reviens sur mes pas, j'hésite, je corrige, enchevêtre, désenchevêtre, délace, entrelace, repars ; et j'ajuste, j'agglutine, je garrotte, je sangle, j'entrave, j'accumule, jusqu'à ce que tu te sentes, de la pointe des pieds à la racine des cheveux, vêtu de toutes les boucles d'un seul reptile dont la moindre respiration coup.

ACTE II, LA MACHINE INFERNALE de JEAN COCTEAU

Jour 5

Il m’arrive souvent de m’interroger sur le secret du plaisir que les garçons ressentent quand ils tiennent de petites voitures dans leurs mains. Et sur cette décision de les faire démarrer avec un simple coup de pouce pour les regarder marcher. Les contempler. Attendre qu’elles s’arrêtent pour reproduire le même geste mais toujours avec plus d’enthousiasme. Plus de joie on dirait. Comme si, au lieu de les conduire de l’intérieur comme les grands, ils simulaient une conduite plus signifiante, presque divine.

C’est probablement cela qui nous fait plaisir en classe; Simuler. Conduire. Ca fait un léger écho qui me laisse entendre «Oui, c’est plaisant en effet c’est vital mais épuisant » Hormis cette conclusion -dérangeante à mon esprit - il y a une espèce de faiblesse qui rend l’aventure paradoxalement moins douloureuse. J’ai comme l’impression que ce n’est qu’en faisant semblant que je me réalise, que ma légende personnelle prend forme. Vous retrouverez ici du Shakespeare usé. Moi, je tente de figer le discours de son personnage pour l’éternité. Par l’acte. L’acte d’être prof.

Depuis que j'ai dépoussiéré mon passé, décidé de garder l’épitaphe claire, arraché la dalle qui surplombait les noms de ceux qui m’ont mise au monde et creusé de toutes mes forces, pendant des heures interminables, qui n'en finissent toujours pas. Depuis que j’ai décidé de les affronter pour déterrer les racines et tuer la vermine qui me rongeait de l’intérieur. Depuis, je suis devenue une autre. Plus authentique. Je n’avais pas à faire semblant en classe pour sortir jouer un autre rôle dans la vie. J’ai dû fournir beaucoup d’efforts pour n’endosser qu’un seul. Conjuguer un seul verbe à la fois: Enseigner. Et ma foi, plus je grandis, plus les synonymes de ce verbe se multiplient. Aujourd’hui, enseigner c’est sentir.

Sentir la douleur des autres. Ces autres qu’on prend souvent pour des étrangers, des inconnus, des éloignés alors qu’il suffit d’un moment de peine pour réaliser qu’ils sont les plus proches de notre cœur.

Notre directeur d’études a perdu sa sœur. C’est la deuxième année que je bosse sous sa direction. Rares étaient les moments où on échangeait les idées. C’était toujours les élèves, les classes, les résultats. Enfin, c’était toujours officiel. Mais il a fallu qu’il perde un être cher pour que je découvre, à ma grande surprise, qu’on partage la même de vision du monde. La même colère, la même indignation et surtout les mêmes craintes. Il est normal d'admirer certains, d'une seule conversation, notamment quand le tabou professionnel est franchi! Le respect reste le mot de passe. Le respect garantit la distance de surcroît.

C’est donc grâce à la mort d’un être que j’ai découvert un vivant. Un simple musulman épaulé par sa femme, entouré par sa famille, désireux de changer ce qui reste à changer. Je suis peut-être née le jour où il a commencé à travailler mais il n'empêche qu'il y a un long dialogue, une communication. «Ce n’est pas nécessaire de dire qu’on va lutter…aussi longtemps qu’on vivra, on luttera pour la préserver à cette vie. Remarque! Même quand on perd un être cher, le silence qui nous engloutit suite à la surprise de la perte n’est autre qu’un déni, un certain souhait fou que l’être mort puisse retrouver chemin à la vie! Dieu merci, le silence ne dure pas, me voilà en train de te parler… » m’a-t-il dit.

….

Il y a des jours où je suis soulagée d'être telle que je suis devenue. Loin de tous ces faux-semblants, de tous ces liens sans profondeur et de surface. Je ne demeure pas moins extraordinaire pour la cause. Mon seul frein est ma tendance à m’isoler sans cesse, mais n'oublions pas que même si mes mots s'épanchent avec autant de facilité, ma cervelle bouillonne, mes opinions brûlent et je suis comme un chaudron prêt à exploser quand il m'est possible de l'ouvrir.

Texte : Oumi





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