Journal d'une jeune prof

 Par Hassoun Oumaima  (Prof)  [msg envoyés : 107le 13-12-13 à 08:36  Lu :4491 fois
     
  
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Jour 1:
Je murmure ces mots-là, ma tête sous l'eau, ces paroles sont portées en des bulles qui éclatent au contact de l'air, j'arrive à peine à ouvrir mes yeux, une anxiété au niveau de la poitrine, je sais que ce n'est pas mes poumons atrophiés ni le trou béant dans mon cœur qui me font ça, ou peut être si. Un peu, ils sont le résultat d'une aventure que je vais bientôt Vivre.
Je débarque au lycée portant le nom du quartier dans lequel il se trouve: Al-Azzouzia qui se situe d'ailleurs à quelques kilomètres de l'ancienne Médina de Marrakech. Les salutations faites, la bienvenue souhaitée, le directeur me demande de signer des papiers qui contenaient éventuellement la confirmation d'acceptation de poste.
Nouvelle enseignante de littérature française, cela paraîtrait dérisoire si l'on était en pleine ville. Oui! Parce qu'en ville, et pour les mauvais élèves, un professeur reste un métier minable, le métier de ceux qui n'ont pas eu suffisamment de chance pour choisir un avenir meilleur, un avenir qui leur permettrait de récolter un peu plus d'argent. Les cons, ils ne savent pas que si tout le monde pensait de la sorte et n’œuvrait rien que pour en avoir dans la poche, il n'y aura pas de personnes qui se chargeraient de leur apprentissage et souvent de leur éducation!
Éduquer, en voilà un verbe bien difficile à conjuguer!
Difficile pour moi en particulier. Pour moi qui durant cinq années d'études, je n'ai eu droit à prendre en charge une classe qu'une seule semaine et moins encore, pour quelques heures. Parce qu'en formation comme celle que j'ai suivie, à savoir l'agrégation, on ne nous apprend jamais comment enseigner, comment transmettre aux gens nos connaissances; Même en Didactique, il fallait toujours imaginer une classe idéale (ayant acquis tout le savoir du monde). A l'agrégation, il n'y avait pas de contact direct avec les gens, on était supposé lire, bien lire pour bien analyser et donc bien Vivre par la suite... Ce qui, on ne peut plus, philosophique à mon sens ; Un programme chaque année, à tourner et retourner pour problématiser et déceler une valeur humaine que peu ou personne n'ira appliquer dans la réalité. Un idéalisme de l'Homme, de ce qu'il a pu faire du Monde et de l'Histoire, voilà ce à quoi ma formation a abouti. C'est probablement cela que je devrais transmettre à mes futurs élèves! Qui sait?!
M'enfin, moi qui n'ai jamais véritablement eu un grand public (à part mes lecteurs que je peux compter au bout des doigts), serais-je entendue maintenant? Va-t-on me consacrer un peu de temps pour comprendre ce que j'ai à dire? Je n'en sais rien mais je continue d'espérer!
Entre temps, ça devient urgent. L’espoir. L'espoir, la croyance à un lendemain meilleur, entraînant simplement La Vie. Nouveau regard de la vie. Avec ces déménagements, avec le temps, avec les nouvelles découvertes. J’ai l’impression de devenir maman de toutes ces classes, de tous ces élèves ! Une mère par substitution ; Me souciant des notes, de la compréhension, de la façon de dire, d’informer et d’expliquer sans endoctriner !Me souciant simplement de "CE QU'IL FAUT FAIRE!"
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 Réponse N°1 33164

Jour 2
  Par   Hassoun Oumaima  (Profle 13-12-13 à 09:18



Jour 2:

Dans ce chapiteau , le rouge brique ainsi que le brun dominaient considérablement les lieux, le tout nuancé de paillettes ensoleillées, c'était un décor assez frappant mais cette lumière adoucissait l'endroit, des voix et des rires obscures se mêlaient à ces voiles arachnéens, je m'avançais et observais attentivement chaque parcelle, du maquillage de clown, des couleurs, des silhouettes, des jardins épars, toute la panoplie de la parfaite scène de théâtre mais en beaucoup plus gaie, j'arrivai au centre du spectacle, situé bien au milieu ; des corps apparaissent tout autour, ils semblaient badauds et nous prêtaient toute l'attention!

Des voix chuchotaient ainsi:

« -Winou, winou! Elles sont très jeunes, et avec leurs blouses, on dirait nos camarades de classe! »

« -Oui! Comment elles ont fait pour arriver là à un si jeune âge? »

« -Elles sont peut-être pistonnées! »

« -Elles ont dû passer une seule année après le baccalauréat pour être dans notre lycée! »

« -Petites! Trop petites »

En effet, ma collègue (professeur de mathématiques) et moi sommes vraiment petites de taille et un peu trop jeunes pour enseigner des gens qui ont à peu près notre âge, je l'avoue. Cela alimentait pas mal les discussions dans la cour de récré. Dès que nous avons signé nos PV, les élèves ont commencé à bavarder à notre sujet. Il y en a même qui nous affichaient un sourire amusé, un regard d'étonnement et au fond d'admiration (Je me le répétais dans ma tête pour ne pas être brusquée par leur réaction). Je peux donc résumer en faisant appel à la qualification de mon amie Rawaa: «Pour ces gamins, on était à ce moment-là, un véritable objet de curiosité ». Savoir comment on allait enseigner préoccupait tout le monde, y compris nous!

Il ne fallait pas perdre, en revanche, l'idée que nous sommes bel et bien les profs, semblables à Alice au pays des "Merveilles", nous étions conscientes des surprises énormes qu'une aventure comme celle-ci allait nous réserver. Une aventure au goût marrakchi* c'est à dire dans une ville où la plupart des gens se servent de leurs talents de comédiens, au sens théâtral du terme, pour atteindre leurs buts!

On devait alors rivaliser avec eux! Ah oui! Parce qu’être professeur c'est surtout user de tous ses masques "humains" afin de persuader/convaincre son spectateur: Savoir sourire au moment convenable! Exprimer son indignation tout en gardant son sang-froid et le plus important c’est d’aimer son interlocuteur pour avoir de bons résultats! Un élève qui ne reçoit pas d'amour, j’ai entendu dire, (au sens: d'attention, d'encouragement parfois même de reconnaissance) n'est pas un mauvais élève mais le résultat d'un mauvais enseignant! A bon entendeur...

Voilà, et je récapitule en retranscrivant ce que j’aurai souhaité dire à mes élèves : "Je suis votre professeur, votre "servitrice"*. Je ne suis pas payée pour vous cracher des leçons toutes faites et sortir ensuite comme s'il ne s'agissait que de Ça*. Je suis payée pour vous apprendre, pour répondre à vos questions et surtout pour vous donner envie de Savoir. Vous n'êtes pas cons, vous avez toute la possibilité de découvrir le monde sous ses multiples facettes! Vous êtes jeunes et rien ne doit vous être impossible! Soyez ambitieux! Soyez créatifs! Exigeants! La langue n'appartient à personne. Il est vrai que dans souffrance il y a France (clin d'œil) mais le français n'appartient pas uniquement aux Français! La langue appartient à l'homme! Il peut en faire ce qu'il veut tant qu'il maîtrise ses bases. S'il-vous plaît! Ayez confiance en vous! Participez un peu plus! Pensez à votre Avenir et sachez surtout qu'un bel Avenir nécessite une bonne connaissance des langues, des sciences, des lettres et de Soi!"





 Réponse N°2 33180

Jour 3
  Par   Hassoun Oumaima  (Profle 14-12-13 à 15:37

Quand on devient professeur, la vie entière prend un nouveau sens. Qu'on le veuille ou pas, elle devient un peu plus chargée, un peu plus signifiante mais peut-être un peu moins passionnante pour le professeur en question. Pourquoi? Parce qu'on s'intéresse strictement à l'éducation de ceux qu'on enseigne, la discipline de ceux qu'on enseigne, souvent la Vie de ceux qu'on enseigne. Oui! Quand je réalise que ces petites gens passent les deux tiers de leur semaine avec moi, une espèce de vent fort me fouette le visage et me rappelle à quel point cette tâche est sinon délicate du moins difficile.

Appelée à gérer mon temps, plutôt leur temps, à assurer l'ordre et par-dessus tout expliquer un cours qui n'intéressera pas forcément tout le monde, je prends conscience non pas uniquement de la gravité de ce métier mais de son essence-même : Tenter de se surpasser, donner tout en sachant que cela sera toujours peu suffisant, voilà le secret. C'est ce qu'explique d'ailleurs une affirmation comme celle de Wittgenstein (je cite: Le but ultime de l'éducation se résume dans cette formule :"J'ai compris, je peux continuer"). Mais sans être trop pédagogue, je pourrais simplement dire que ma vie n'est plus la même, et ce, en raison d'un contact direct avec la vie des autres. Un contact que je qualifierais de déterminant.

Je me rappelle le premier jour en classe; Des silhouettes assises circonspectes. Parce qu'un spectacle assez ‘’sérieux’’ se jouera désormais devant elles. En me voyant, on aurait pensé à une actrice tombée du ciel; un tablier d'une blancheur de neige, des espadrilles neuves et peu attirantes cependant, une malle à la main contenant donc le scénario qu'elle a elle-même écrit pour mener à bien son rôle.

Entre temps, un brouillard épais s'était installé pour me couvrir les yeux, ma curiosité était autant excessive que celle de ces futurs apprenants. Je me posais les mêmes questions ; que va-t-on faire cette année? Comment va-t-on travailler? Quelle serait la nature de notre relation mis à part le couple ‘’Élève/Instituteur’’ ? Mais au lieu de cogiter longtemps, je repris mon courage et posai ma main sur l'une de ces personnes, elles se retournèrent toutes en même temps, le tableau devenait si clair, ces visages-là étaient des élèves, des êtres en chair et en os qui animeraient dorénavant ma vie au quotidien. Ils me fixaient sans aucun mouvement, un sourire malicieux au coin des lèvres, je dois avouer.

Je retourne au tableau et écris ‘’Module I - Le Roman autobiographique: La Boîte à Merveilles d'Ahmed Sefrioui-‘’ tout en marmonnant: «Nous avons deux mois à rattraper, je m'excuse de mon retard et j'espère vous voir tous motivés et prêts au boulot !». Certains comprennent, d'autres non. Certains recopient dans un cahier réservé au cours, d'autres sont fatigués déjà! Et moi alors, curieuse de constater que ma carrière commencera par l'étude d'une autobiographie, je reviens en arrière comme pour battre en retraite mais devant quoi ? Une impression de ne plus exister parmi eux, dans ce monde, mon regard face au sol, je contemple l'effacement de mon être abject et laisse naître ainsi une autre existence plus élaborée, et plus importante sans doute!




 Réponse N°3 33246

Jour 4
  Par   Hassoun Oumaima  (Profle 20-12-13 à 23:13

Jour 4:

Quand un orage se déclare, il y a souvent coupure de courant chez moi, je m'assieds alors dans ce noir que peignent les nuits sans lune, contre ces murs froids, une lampe en main et j'écoute cette pluie qui tombe «sur la ville, comme il pleure dans mon cœur », j'ai l'impression qu'elle vient nettoyer mes erreurs, mes frayeurs et emporter mes soucis. Mais, tiraillée entre la scène et l'obscène, je vois pourtant une lueur juste là, d'où vient-elle? Un pied sur le sol mouillé et puis l'autre, j'arrive enfin à cette porte fermée, je l'ouvre, tel un rideau qui se lève pour me laisser entrer dans le monde... des autres. Ces autres qui, contrairement à ce que pensait Sartre, pourraient être aussi un Paradis (rire).

Avides de connaissance mais souvent distraits par le monde qui se trouve à l'autre rive, ces gamins sont les épices de ma vie, ces petites saveurs dont on peut se passer quand même (afin de garder son corps et son esprit en bonne santé) mais qui s'avèrent indispensables au déroulement de l'histoire. En effet, j'ai été affectée à Marrakech non pas uniquement parce que je l'ai choisi, mais parce qu'ils avaient mené une grève revendiquant un professeur de français. J'ai donc répondu d'une façon ou d'une autre à leur appel. Fallait-il que cela me rende heureuse ou bien désolée? Désolée de voir s'écouler deux mois sans qu'ils puissent profiter du moindre cours, de la moindre phrase, du moindre mot venu de l'Hexagone ?!

Confuse et perplexe, j'ai décidé de voir la moitié pleine du verre en me disant que le point d'interrogation accolé à ma naissance, autrement, au début de mon existence était hélas destiné à m'accompagner également au début de ma carrière professionnelle. Bon signe pour un professeur appelé avant tout à proposer des problématiques que les autres vont devoir élucider? Belle illusion en tous cas! 
Car, voyez-vous, quand on se heurte à la réalité, quand on prend en charge une classe le plus souvent hétérogène, l'illusion se transforme en désillusion et la problématique se réduit à des problèmes médiocres, insignifiants, tellement légers que Ça* devient insoutenable (pour emprunter le qualificatif à Kundera)! Problèmes liés au niveau intellectuel, à la psychologie qui manque de façonnement, à la discipline qui s'absente de temps en temps bref, des ennuis qui n'ont pas lieu d'être cependant continuent de persister tel un marteau électrique qui tape et qui tape pour que tout explose...un jour.

En attendant, moi, je refuse de désespérer. Et malgré le manque d'assurance qui me hante parfois, je continue de rédiger mes fiches, d'essayer de pallier les défaillances dont on souffre tous, de proposer des cours incitant à un minimum de réflexion! Réflexion! O combien grand est ce mot! O combien écrasé sous le poids d'un système qui le veut enterré voire réduit à néant! Je rêve en revanche de participer à sa résistance !

D'ailleurs, ne dit-on pas que les plus solides d'entre nous, les plus déterminés sont ceux qui s'accrochent le plus à leurs rêves pour changer la réalité?!...

...A suivre




 Réponse N°4 33276

5ème Jour
  Par   Hassoun Oumaima  (Profle 27-12-13 à 18:17

5ème Jour

Hier, j'étais une étudiante, j'entrais en classe, m'asseyais auprès de mes camarades et observais telle une louve mes professeurs; leurs manières d'expliquer, de parler, de bouger, bref leur gestuelle! Tout me captivait chez eux! Hier, je faisais partie du groupe, je tentais de me diluer dans le tas pour ne pas être brusquée par les regards qui tuent. Hier, hier me manque. Parce qu'aujourd’hui, les rôles se sont inversés. Aujourd'hui, les projecteurs sont braqués sur moi, moi et personne d'autre. Aujourd'hui, quand j'entre en classe, je sais que c'est moi qui vais m'asseoir devant, de l'autre côté de la barrière...

A l'exception de ces jours consacrés aux examens où je regagnais ma naïveté estudiantine (clin d'œil) et exerçais ma passion d'observatrice (sans être tout à fait tortionnaire): Voir toutes ces têtes "brûlées" en train de se casser pour répondre aux questions, ces dos courbés sur les pupitres dans l'espoir sinon de réussir du moins comprendre le contrôle et ce silence qui remplit la pièce comme s'il s'agissait d'un jugement final, ou encore entendre ces voix qui murmurent : « -Que veut dire cette question? -Ce D.S est difficile ! -Je pense que "que" ici est un pronom! » , ma foi combien cela était angoissant et passionnant à la fois! Éventuellement, je devais assurer le bon déroulement du devoir mais mon lot d'imaginaire était persistant. La scène était juste charmante! Un charme que la correction allait certainement rompre! (rire)

Il est vrai que cela rend fière quand on se rend compte du nombre d'obstacles qu'on a dû surmonter pour être là, le goût amer de l'échec qui remonte à la gorge pour nous apprendre, sous un regard optimiste, que « le jour naît de la nuit ». Et si seulement j'avais pu transmettre cela à mes élèves. Qu'ils comprennent que "le possible existe" et qu'il suffit de l'envisager pour l'atteindre! Hélas! Ces minimes leçons ne se conçoivent bien que si elles sont tirées d'une expérience personnelle. Je suis consciente de l'importance des mots mais consciente davantage de la nécessité des choses, de la Vie tout simplement.

La mienne en l'occurrence semble toujours aussi palpitante. Il faut dire que je commence petit à petit à entrer dans « le vif du sujet »; à assumer des responsabilités qui se multiplient à une vitesse incalculable. Eh! Oui! J'entame les jours noirs indubitablement, comme tout enseignant: Ces jours où l'on corrige les copies, je veux dire, les perles qui n'en finissent pas! Des perles qui ont réussi à me pousser à remettre en cause ma seule certitude et poser ainsi la question: « Est-ce que j'enseigne vraiment la littérature française à ces mioches ? »




 Réponse N°5 33343

Jour 6
  Par   Hassoun Oumaima  (Profle 05-01-14 à 15:41



Jour 6:

Dans ma chambre, la fenêtre était ouverte, il n'y avait pas d'étoiles ce soir-là. Assise avec ce journal sur mes genoux, je me dirige vers le bord et je l'ouvre, toutes les feuilles s'envolent, les pages de ma vie, je les croyais attachées! Hélas... je restais à les voir partir, j'imagine que je pleurais. Des centaines de feuilles garnissaient le plafond, une partie de mon passé s'est éteinte. Une partie qui représentait des êtres que j'ai aimés et avec qui le destin n'a pas donné plus!

Et!

Il faisait nuit, il faisait froid mais la chaleur qui jaillissait des 156 copies à corriger était à elle-seule capable de me faire oublier la saison hivernale et me projeter dans la canicule marrakchie qui m'attend vers la fin de l'année scolaire. J'entends par canicule non seulement l'aspect thermique-physique-chimique du climat mais surtout l'effet ardent des notes que vont avoir mes chers élèves au régional. Mes élèves que j'aime, ces petites victimes de la maison, de la rue, de l'école, bref du système mondial qui nous gouverne.

A chaque fois que je les regarde dans les yeux, je retrouve de l'espoir, du désespoir, de la force, de la faiblesse; un arsenal de sentiments contradictoires et par moment malheureux. Et même si Marivaux affirme qu’ « il n’y a rien de si trompeur que la mine des gens », je reconnais que les gens que j’enseigne ont toujours ce je ne sais quoi capable de me bouleverser !

L'autre jour, à la fin d'une séance de correction d'un devoir, un élève âgé de seize ans est venu vers moi, les larmes aux yeux, le visage presque pâle : « Mademoiselle, je suis triste, mon niveau en français n'est pas bon. Je comprends ce que vous dîtes mais seulement quand vous le dîtes. Je n'ai pas de contact avec les livres. Du papier, on en a à la maison pour faire les comptes de crédits de mes parents. Puis, j'ai peur du livre, le Fqih nous dit toujours qu'il faut se méfier des textes, surtout des textes qui viennent de l'Occident! ». J'ai eu éventuellement une urgente envie de crier...: «NON!» mais au lieu de laisser surgir mon côté enfantin, impulsif, furieux, je lui ai demandé gentiment de retourner me voir après les vacances, le temps de réfléchir (excusez la colère!) à ce qu'il m'a craché à la figure!

Pour être honnête, je n'ai pas pu y penser, tellement cela dépassait mon entendement! Réaliser que j'avais affaire à des personnes qui entrent en classe chargées d'idéologies et de morales (ou pas) m'a tout simplement secouée. Je croyais enseigner des personnes qui savent dire non mais j'avais tort. Aucun de mes élèves, à l'exception de cinq ou six, n'est prêt à endosser le rôle d'Antigone c'est-à-dire se débarrasser de la peau de l'enfant pour faire face au monde et en assumer les conséquences! Certes, il leur arrive de penser, d'essayer de comprendre ce qui se passe autour d'eux mais ils sont tellement imprégnés d'une forme de "bêtise humaine" que les résultats restent les mêmes, autrement, mauvais.

Malgré cela, je les aime, à ces petits! Je les aime parce que contrairement à ce que je pensais, le destin n'est pas si cruel que cela. S'il n'a pas donné grand-chose avec les adultes, c'est certainement parce qu'il attend de nous un effort avec ces chenilles qui doivent bientôt éclore devant nos yeux. Je l’espère en tous cas, je l’espère profondément !

Ceci étant dit, inutile de vous rappeler que j'enseigne dans un lycée nouveau, public et/mais* marocain…Puis ce Fqih! Qu'entendait-il par "se méfier"?

To be continued…





 Réponse N°6 33347

sublime
  Par   BARZANI ABDELMJID  (CSle 05-01-14 à 17:55



J'ai beaucoup aimé ce journal. La narration est sublime.





 Réponse N°7 33363

:)
  Par   Hassoun Oumaima  (Profle 07-01-14 à 18:15



Je vous en remercie M. Barzani :)





 Réponse N°8 33367

agréable
  Par   RAJA REDA  (CSle 07-01-14 à 20:04



journal m'a vraiment retenu .





 Réponse N°9 33410

la réalité ne change pas, c'est à nous de changer!
  Par   azhar asmaa  (CSle 16-01-14 à 20:36



ce qui m'a beaucoup interpellé c'est de voir que chacun des professeurs avait ses propres inquiétudes et craintes... après une expérience de sept ans vous me révélez une autre réalité, je préfère dire une autre perception de la vie d'un jeune professeur. tout votre/ ton discours (permet moi de te tutoyer :) c'est plus facile à taper sur le clavier) semble se pencher sur les élèves ... alors que mon cas -n'est pas si différent, l'élève demeure toujours notre unique préoccupation d'un point de vue pédagogique, et pire encore, d'un point de vue personnel même... c'est fatiguant, je le sais; mon esprit pendant toute mon expérience jusqu'aujourd'hui est attaché à eux , ils y créent une tempête de questionnements même quand je suis chez moi, sirotant du thé ou envisageant de dormir... ma tête ne cessait de réfléchir à des situations à des solutions et des propositions pour enseigner, faciliter et surtout se rapprocher des élèves sans manquer de respect.... bref c'est presque devenu un problème pour moi que j'essaie de faire diminuer ou seulement dissimuler... Cependant, et là ce qui est DIFFERENT... c'est l'autre aspect de la vie du professeur quand il est joliment catapulté aux antipodes du royaume! et sans ESPOIR de retourner , je ne dis pas à sa ville natale, mais à la stabilité, une vie normale.. j'entends par normal, la vie qu'on menait avant ou qu'on imaginait avoir. eh oui! les craintes dans ce cas se redoublent, les souffrances aussi, les pleurs dans le noir, et des murs pour te consoler et te rappeler que c'est sans issu... heureusement pour moi, je ne suis pas longtemps restée toute seule, j'ai de la compagnie mais la mutation devient impossible, je remercie quand même Allah, car d'autres, comme des filles célibataires qui passent jusqu'à 12 ans loin de tout le monde, de la famille, de la vie... de leur milieu, leur propre entourage...!!! c'est un calvaire crois-moi.

quand je défile mon passé, 6ans d'études pour m'éloigner à la fin de TOUT... ironie du sort... peut importe, mais la vie nous rend fort des fois et surtout quand nous avons un soutien.

ton journal a éveillé chez moi l'envie de parler de ces souvenirs qui nous enchaînent et pour moi sont toujours un moment présent... j'ai tellement besoin et envie de partager ces moments qui passent et qui nous changent.. mais je n'ai ni le souffle (comme toi) ni les mots pour le dire.

merci pour ta générosité de t'exprimer et de nous permettre de nous y identifier ...





 Réponse N°10 33420

Merci...
  Par   Hassoun Oumaima  (Profle 17-01-14 à 22:19



A vous d'avoir lu et apprécié. Ensuite, votre texte me semble un bon début pour un autre journal! ;) Les mots sont toujours là, il suffit d'aller vers eux...

Bien à vous :)





 Réponse N°11 33422

7ème Jour
  Par   Hassoun Oumaima  (Profle 18-01-14 à 09:15

7ème Jour 
Parfois, l'on découvre qu'il n'y a plus de place pour la lucidité, plus d'espace pour une réflexion sur cette nouvelle aventure dont l'effet est inexorable et souvent démoniaque. La distraction consume mes élèves et la colère me dévore. J'ai beau résister, j'ai beau lutter contre mais le poids est lourd et ma capacité à supporter est légère, encore légère. Le peu de mots qui peut sans doute me rendre espoir, cet espoir de transformer les élèves en des têtes pensantes (au moins dans l'illusion) s'entête à disparaître. 
 
Quand une amie a su que j'étais enseignante au lycée, elle m'a tout de suite sorti le fameux: «C'est un noble métier, vous avez beaucoup de vacances et surtout vous n'avez pas de boss* pour vous mettre les bâtons dans les roues.» J'ai pensé: « Il est facile à ce point ‘’mon’’ métier? Est-il véritablement dépourvu de contraintes ? Bon sang ! » J'ai donc eu la politesse de répondre par un ‘’oui’’ tout en ayant l'horrible envie de rectifier ce qu'elle avançait, et au fond de moi, il y avait cette voix qui ronchonnait : « C'est un métier noble, c'est un métier dur, c'est un métier où l'humain joue un rôle capital, bref c'est un métier où...il y a un conseil disciplinaire quand même!» 


On est lundi, à la première heure, avec la classe de la sixième le cours se déroule dans le calme. Normal! Les deux têtes bavardes sont arrivées en retard en conséquence le portier les a laissées dehors. Le coup de 15h sonne et les voilà qui tapent (et non pas frappent, je signale) à la porte avec un billet d'entrée! Abdelghafour et Adnane, les têtes baissées, quelques excuses avancées, ils regagnent leurs places. Même pas deux minutes passées, ils commencent à faire le mariol ! Comme à leur habitude : indisciplinés, fanfarons, insoucieux. J'essaye de les rappeler à l'ordre, ils me négligent et continuent leurs rires. J'appelle donc le surveillant général qui les fait sortir de la classe en me demandant d'écrire un rapport devant les convoquer au conseil disciplinaire. Le surveillant était, parait-il, fatigué d'être appelé tout le temps par les professeurs pour renvoyer ces deux-là. Leurs bêtises dépassaient les limites: Rideaux des fenêtres déchirés ; tableaux cassés ; pupitres troués et, cerise sur le gâteau, insulte à l'encontre de la prof de physique; ‘’What the hell is that?’’ 


 Cela m'avait en fait amenée à réfléchir non pas aux dégâts qu'ils ont provoqués mais aux raisons qui pourraient bien pousser deux adolescents âgés de 17, 18 ans à "commettre tels crimes" sans même les nier. «Oui, ce lycée mérite bien qu'on le détruise! Et ces profs sont tous bêtes de toutes façons.» avaient-ils dit à leurs camarades de classe. C'est quand même difficile d'entendre des propos pareils! Avoir des délinquants en classe n'est visiblement pas flattant. (Rire)



J'aurais pourtant aimé leur parler comme une sœur, comme une mère qui afficherait un intérêt et un amour inconditionnel à leur égard. J'aurais souhaité qu'ils ne soient pas ainsi, qu'ils ne se comportent pas avec cette rage, cette volonté de ne plus avoir de "bonnes volontés". Mais aucun mot ne sera jamais assez fort pour les aider... 


Sans que je ne le veuille, je pense à eux la plupart du temps. Et, je garde cet espoir inouï de leur expliquer certaines choses le jour de l'audition, c'est-à-dire, demain! 


A suivre…




 Réponse N°12 33423

salut
  Par   azhar asmaa  (CSle 18-01-14 à 18:06



j'avoue que nos expériences foisonnent de "Abdelghafour et Adnane"! une solution miracle n'existe pas, mais au cours des années, on acquit le sixième sens qui repère les futurs malins. fait des tes ennemis tes meilleurs amis! eh oui, déjà au premier semestre j'applique cet 'adage' en les aidant à répondre à un exercice par exemple, à encourager leur participation,si médiocre qu'elle soit! leur murmurer une remarque... mais sans trop les gâter. le sérieux doit ponctuer les moments de la séance et la sévérité bien sûr pour voir qu'on ne vient pas pour s'amuser quand même... maintenant au 2ème semestre, c'est plus la peine de dresser des stratégies... si ça réussit tant mieux, sinon plan B. eh oui comme vient de signaler "ton amie", on fait le cours sans se soucier de leur présence. on leur fait changer de place quand il le faut. car en fin de compte c'est notre vie, notre santé qui est en jeu. mais n'imagine pas que je suis ces étapes à la lettre, il m'arrive de m'emporter (en punissant tout la classe -c'est pas juste!! -hélas!)ou de laisser tomber en essayant d'oublier mais à l'intérieur je me ronge les sangs! le travail de groupe est un moyen efficace aussi pour leur permettre de se défouler (ainsi que moi!!)

Bonne chance à nous, faites qu'il y ait plus de studieux que d'idiots :), que notre métier soit "noble" et non une abnégation totale.





 Réponse N°13 33447

A Madame Azhar
  Par   Hassoun Oumaima  (Profle 22-01-14 à 14:36

Merci pour tes précieux conseils :) Il m'arrive de m'emporter également mais j'ai toujours cette voix en tête qui me répète: "Attention! Tu enseignes une langue, s'ils te détestent, c'est fichu!" Maintenant, j'essaye de doser sympathie et autorité, hélas! Certains cas restent insolvables, en témoignera mon prochain jour ;)




 Réponse N°14 33448

Jour 8
  Par   Hassoun Oumaima  (Profle 22-01-14 à 14:38

Les membres du conseil étaient tous réunis; Cinq professeurs de différentes matières, le délégué de la classe, le surveillant général, le censeur, le directeur et enfin Abdelghafour un des deux élèves devant passer à l'audition.

Voici donc comment les choses se sont passées.

-Le Directeur: «Alors, M. Abdelghafour, sais-tu pourquoi sommes-nous réunis autour de cette table?

-L'élève: Oui monsieur, "nous le savons"! (le "nous" dans le dialecte marocain, quand il est employé par les petits, il connote immédiatement une provocation)

-Le Directeur: Quelle est cette façon de parler? "Nous" qui?

-L'élève: Moi, monsieur!

-Le Directeur (essayant de garder son sang-froid): Voilà! C'est comme cela qu'il faut répondre! Sais-tu que les plaintes contre toi se multiplient chaque jour? Manque de respect (prof d'arabe), insolence (prof de français), Insulte (prof de physique), Irresponsabilité et turbulence (prof de l'éducation islamique)...etc. Ce sont-là les mots de tes profs! Sans évoquer les dégâts matériels que tu as causés au lycée. Pourquoi tout cela? Tu te crois dans un film d'actions? Tu veux te venger de quelqu'un? Qu'est-ce qui t'arrive? L'élève (silencieux)

-Le Directeur: Parle! On est là pour t'écouter!

-L'élève: Je ne sais pas quoi dire monsieur, je crois que je ne suis pas fait pour étudier! Le lycée ne me plaît pas, je ne comprends pas grand-chose aux cours de toutes façons. Je décroche vite, la plupart de ces profs m'ennuient, trop de sujets, trop de discours. Quand j'attaque quelqu'un ce n'est pas par manque de respect vis-à-vis de sa personne mais de son statut de "prof". Ils nous répètent tous la même chose: "Travaillez! Aidez-nous!" Oui, mais eux aussi doivent changer leurs méthodes, leurs comportements! Personnellement, je suffoque en classe et la seule manière d'évacuer cela est de parler, bouger, rire avec mes amis. Je ne le nie pas. Je suis un élément indésirable parce que je perturbe et demandez à madame la raison pour laquelle je l'ai insultée!

-La prof de physique: Ils le savent. Ils savent que je t'ai traité de "stupide"!

-Le prof d'arabe: Serait-ce une raison de l'insulter? De la menacer? Et moi, je ne t'ai rien fait, je t'ai simplement demandé d'aller t'asseoir au fond de la classe parce que justement, tu fais trop de bruit!

-L'élève: Vous savez, je ne vous supporte plus. Je ne veux même plus vivre!»

Il sortit en claquant la porte, et nous laissa dans un silence assourdissant. Mes yeux se mouillèrent, mes collègues eurent une de ces tristesses qui tordent l'âme, et le directeur comme blessé dans son amour-propre vue l'échec visible de sa tentative de dialogue, fit tomber le verdict: «Ce garçon n'a plus de place parmi nous! Informez ses parents! Et dites-leur qu'il lui faut ou un suivi psychologique ou carrément un centre de redressement. La fin de ce petit désespéré s'annonce mal! »

A suivre…





 Réponse N°15 33491

Jour 9
  Par   Hassoun Oumaima  (Profle 29-01-14 à 20:28



Jour 9

Abdelghafour n'est pas arrivé à se démerder; Il avait toujours cette rage contre les profs, contre l'administration, contre le système entier. Il est allé jusqu'à essayer de frapper une prof, heureusement que ses amis l'ont arrêté.

Cette affaire a eu un drôle d'impact sur moi; Je n'ai pas cessé d'y penser, ça* m'a presque poussé à remonter dans le passé, à cette époque où j'étais lycéenne; «où les injustices étaient (pour nous, élèves) l'œuvre des grands. Où les profs ne faisaient pas leur travail, n'expliquaient pas bien les cours, bref où tous les gens passaient pour "Folcoche", cette mauvaise, froide, et insaisissable mère de Bazin». Certes, notre représentation du monde n'était pas ex nihilo mais elle avait quand même cette tendance à s'ancrer dans nos têtes au point d’encourager certains d'entre nous à manquer de respect à ces êtres qui n'y étaient pour rien! Vraiment ! M'enfin!

...

A part cela, j'avais remarqué l'impasse que je faisais sur les comportements de mes élèves, dans mes Jours précédents. C'est qu'ils m'épatent parfois, m'énervent trop souvent et me surprennent constamment. Aujourd'hui, à titre d'exemple, une fille, au lieu de se contenter de me souhaiter une bonne journée, me fait la bise.

Ils n'arrivent certainement pas à assimiler le fait qu'une créature comme moi, d'une très petite taille, d'un assez jeune âge, apparemment, et d'une folle humeur puisse être professeur au lycée. Pourtant, je suis arrivée bien armée de valeurs, de vertus, de bon sens, j'ose dire! J'avais même décidé de prêter ce serment avant de commencer:

«Je jure devant Dieu d'apprendre à mes élèves l'amour qu'il faut porter à la patrie, l'importance d'y travailler et de continuer à y croire. Sur l'honneur de mon père, je ferai de mon mieux pour qu'ils sachent l'utilité de la culture et la nécessité d'avoir des comptes Facebook/ Twitter/ Instagram et tous ces réseaux "wlad la7ram" pour partager, commenter et par-dessus tout dénoncer les sottises que je leur répète en classe. Je jure de fournir tous les efforts possibles dans le seul but de leur apprendre à séparer Livre et Réalité, Valeur et Immoralité, sérieux et banalité! Je donne ma parole, Je participerai activement au bel égarement, je veux dire, à la passionnante orientation de ces petites gens.»

Voilà, à la limite de la bêtise, en prenant tardivement conscience de la morale stipulant qu'Au bout du fossé la culbute, je conclus par un  #Ave Maria!





 Réponse N°16 33492

re
  Par   elaouadi med  (Profle 29-01-14 à 22:24



MERCI C'est très intéressent

POURQUOI PAS UNE PUBLICATION





 Réponse N°17 33510

nice idea
  Par   azhar asmaa  (CSle 01-02-14 à 12:16



exactement, penses-y, ça mérite, je serai ta première lectrice !





 Réponse N°18 33517

Merciiiiii
  Par   Hassoun Oumaima  (Profle 01-02-14 à 18:09



De vos encouragements :)





 Réponse N°19 33533

Jour 10
  Par   Hassoun Oumaima  (Profle 04-02-14 à 09:26



Jour 10

Ça m'arrive de me taire, et même si les mots s'épanchent avec lenteur, ma cervelle bouillonne, mes opinions brûlent et je suis comme un chaudron prêt à exploser, en permanence. Depuis toujours, je prône l'authenticité et je la maintiendrai éternellement, tant elle me semble indispensable à mon rythme de vie. Et on pourrait remonter les années, rien ne contredirait mes convictions, ni mes principes. Comme quoi, même quand on pense devoir se chercher, changer ... On se retrouve plus rapidement que prévu. Parce qu'en réalité, on ne change pas vraiment ou complètement.

Je ne suis plus une adolescente torturée encore moins une enfant blessée, et je garde quand même cet épanouissement au contact des autres, à la brillance des yeux qui élève l'âme malgré ce côté réaliste que je préserve et qui voit que le monde s'éteint dans des banalités! Un sentiment qui s'éclipse toutefois, un peu comme il est arrivé aujourd'hui.

A ce propos, et en guise de production écrite, j'ai demandé à mes élèves de brosser le portrait des personnes qu'ils aiment. Les descriptions foisonnaient de couleurs, de sentiments, d'odeurs même. J'ai donc eu envie de rencontrer cet «oncle, ce pêcheur artiste dont le regard rappelle la profondeur de l'océan », de devenir amie à cette «sœur franche et adorable que tout le monde aime », d'embrasser le front de cette « maman qui sacrifie tout pour ses enfants », de saluer le «père combattant et digne»; comme une spectatrice non-avertie, j'ai eu presque le désir de faire la connaissance de tous ces personnages, de tous ces êtres "de papier"!

Et au fur et à mesure que j'avançais dans la correction, je suis tombée sur ça:

«La personne dont j'aimerai parler est une personne que j'admire. Elle est brune, elle a de beaux yeux et une belle taille. Elle porte des vêtements simples et elle est presque toujours élégante. Elle est intelligente, sérieuse dans son travail et ce qui la distingue des autres, c'est sa sensibilité. Même si elle cache ce sentiment sous ses lunettes d'intello, sous sa voix grave, j'arrive à percevoir ce trait à travers ses comportements. Cette femme s'appelle Oumaima HASSOUN, ma prof de français.»

Mise à part les quelques fautes de langue, pour être sincère, une part de moi s'attendait à une peinture pareille. Je craignais, le cas échéant, le regard de mes élèves! Voir ma propre liberté, mon identité réelle émergeant des profondes ténèbres qui m'empêcheraient de m'extérioriser, Dieu sait combien c’est difficile à vivre! Comme si l'intérieur avait besoin de se refléter sur mon visage, pour prouver au monde que ça y est, je suis là, comme ça, j'assume mon existence, j'assume ma personnalité!

C’est drôle ! Moi qui croyais être la seule personne capable d’observer, analyser et décortiquer la psychologie des autres. Me voilà, décrite telle que j’étais, telle que je suis !

A suivre….

Texte : Oumi





 Réponse N°20 33578

Jour 11
  Par   Hassoun Oumaima  (Profle 12-02-14 à 16:51

Jour 11

Et puis j'attends, encore un peu. Que je me surprenne moi-même, que j'arrive à leur apprendre à penser par eux-mêmes, pour eux-mêmes. Mais peut-être qu'il faut encore du temps, le temps de bien les connaître, de bien les lire, à ces gosses. Peut-être que j'ai plus de travail que je ne l'aurais imaginé. Comme souvent, quand j'espère plus et que ce n'est jamais suffisant. Retour à la réalité. Toujours en gardant ce grain d'optimisme procuré par ceux qui viennent à la fin de chaque cours vous demander un éclaircissement, ceux qui vous écoutent quand ils jugent important de savoir, un peu plus!

Et, il faut se l'avouer, j'apprends plus d'eux que "eux" de moi. J'apprends par exemple à ne pas sous-estimer l'autre quand il a peu d’expérience, qu'il faut être attentif à ses problèmes quand il se confie à toi, qu'il faut réorienter certains lorsqu'ils perdent les repères, d'autres qui n'en ont jamais eus, bref, j'apprends à entrer doucement dans leurs vies sans indiscrétion et sans jugements. Pour être honnête, j'espère juste pouvoir constituer ce petit maillon de la chaîne de leur éducation, de leur enseignement, de leur mode de penser et de sentir pourquoi pas! Parce que ce serait un péché (au sens religieux du terme) que d'être indifférente face à ces petites personnes* qui m'enlacent et me tracassent...

En évoquant le péché, je me suis rappelée un moment que j'ai vécu la semaine dernière et sur lequel le moins que je puisse dire est qu'il était véritablement déconcertant tant il était inattendu; En remarquant le désintérêt de quelques élèves ou pour employer le mot exact "la fatigue" morale dont ils souffrent (ce qui est dû pour la plupart aux problèmes du cœur, à ces complexes marivaudiens* avant la lettre), j'ai pensé à proposer un texte évoquant la question amoureuse ou plus précisément la psychologie et la "logique" des amoureux; Roméo et Juliette (Acte II, scène 2) de Shakespeare était parfait à mon sens.

Donc je rentre en classe, pleine d'idées en têtes, de copies dans la main (rire) et je lance: «Aujourd'hui, nous allons travailler un texte de Shakespeare; vous le connaissez certainement tous!», les filles toujours aussi prêtes à découvrir la vie des autres (l'Amour des autres) manifestent un certain enthousiasme ce qui, on ne peut plus, contagieux et inspirant par moment! Les garçons, eux, se montrent moins passionnés par le sujet.

Je commence en effet à écrire l'objectif du cours sur le tableau quand soudain j'entends un élève, assis au fond, dire : «Ceci est Haram mademoiselle! L'amour n'est pas représenté de cette manière dans notre religion!» A ce moment précis, je n'ai pu nourrir une réflexion pouvant contredire ce qu'il a dit parce que visiblement nous n'avions absolument pas la même définition des mots, la même vision du monde. Pour sortir de cette impasse, j'ai affiché un sourire déridé et lui ai demandé avec la plus grande sympathie du monde de nous préparer un exposé sur "L'Amour dans "notre" religion"...

Consciente de la délicatesse de la remarque voire du sujet, et consciente davantage de mon manque d’expérience quand il s’agit de «débat» avec les élèves, je me suis dirigée à la fin de la séance vers le professeur de l’éducation islamique pour lui faire part de cette aventure (ou mésaventure, que sais-je) ; Riant aux éclats, ce monsieur m’a tout simplement dit : «Ces gens nous sortent de ces idées parfois ! Ne t’en fais pas mademoiselle, je discuterai avec eux de l’objectivité dont tu me parles ! Oui, ils ont besoin d’être un peu secoués !!»

A suivre…





 Réponse N°21 33619

Coucou
  Par   azhar asmaa  (CSle 22-02-14 à 16:59



j'ai hâte de voir ce que ça va donner avec le prof d'éducation islamique. mais pour dire vrai, je suis un peu perturbée, si l'élève a peut être raison, s'il a lu la pièce, car on ne peut tolérer des relations amoureuses à la Roméo! mais "Amour" personne ne peut lui reprocher quoi que ce soit!

bien envoyé quand tu as proposé à ton élève de préparer un exposé sur la position de l'Islam envers le sujet. :D

j'attends impatiemment de te lire.





 Réponse N°22 33621

Jour 12
  Par   Hassoun Oumaima  (Profle 22-02-14 à 23:34



Jour 12

On travaille sur des textes qui nous parlent sournoisement, des entrainements à l'introduction pour penser logiquement. On écrit un dialogue tragique, on se retrouve soudain scénariste, metteur en scène et on fait mille exercices pour rassembler les composantes d'une seule matière! On s'embrouille, on s'emmêle, on entre dans un groupe, on s'impatiente avant les cours de langue, de lecture, on avale du Poe et du Hugo, et on n'a plus le temps de griffonner une seule ligne. Il faut le dire, le temps manque, le temps manque à ceux qui n'ont pas de patience; un peu comme mes élèves, un tout petit peu comme moi.

En revanche, on arrive quand même à faire de la patience un sourire ; Un sourire pareil à celui que j'avais affiché quand mon élève m'avait sorti son «Haram» au moment où je devais expliquer la mise à nu de Juliette (rire) dans la fameuse scène du balcon. Cette femme qui hurle, cette femme qui pleure. Cette femme mille fois touchée par un amant, femme blessée qui larmoie des océans de glace tant elle sait que son Amour n'aboutira probablement jamais. Amour? Au milieu d'une phrase, il devrait s’écrire avec un "a" minuscule n'est-ce pas? C'est en tout cas, la remarque que ce même élève voulait faire quant au sentiment des deux jeunes immatures de Shakespeare.

Dans cette même perspective, lors de la présentation de son exposé intitulé ‘’L'Amour dans l'Islam’’, Abderrachid a essayé d'éclaircir son point de vue en avançant : «Dans l'Islam, il y a une nuance qu'on a tendance à négliger, une nuance en effet entre Amour (adoration dont l'équivalent arabe serait: Al Hob) et qui référerait uniquement au rapport qui lie l'homme à Dieu et amour (tendresse : Al Mahabba) qui représenterait l'attachement que les hommes éprouvent les uns envers les autres. Si on évoque alors la question de la mort, autant se la donner à l'honneur de Celui qui nous a offert la vie, au Créateur Suprême! », c'est ce que j'aurai retenu de son travail, et qui a été, sans coup férir, bien fait et quelque peu persuasif!

Néanmoins ses propos ne sont pas à cautionner à 100%, en particulier pour moi, parce que cela m'aurait poussée à m'éteindre sur le sujet, plus profondément. Mais j'y pense toujours et je suis simplement fascinée par la capacité d'analyse chez mon élève; Croyant qu'il était dans l'erreur en partant d'un a priori à savoir: Roméo et Juliette est HARAM, je me retrouve presque dans l'embarras. Eh non! Il n'était pas stupide. Je dois le confesser, c'est moi qui l’étais !

Cela dit, en réalité, plus j’enseigne, plus j’apprends. Plus j’ai un contact avec ces petites créatures qui surprennent parfois, plus je gagne du respect (minime soit-il) pour l’Homme, l’homme bien, l’homme bon ! L’Homme tel que je l’imagine, tel que je le préfère !

A suivre…





 Réponse N°23 33667

Jour 13
  Par   Hassoun Oumaima  (Profle 06-03-14 à 23:48

Jour 13

Je continue ma route. Je continue ma folie et je n'ai plus peur. Impossible d'avoir peur quand on sent la vie prête à vous ouvrir ses bras, à vous dire : "Ne me faites pas confiance mais jouissez tant que vous pouvez!". Oui, parce que tout est question de volonté, question de choix. C'est toujours beau d'avoir ces pensées-là. Tout est bien, tout est calme. Marrakech ne l'est pas. C'est une belle ville en fait. Pleine de mythes, pleine de réalité. Faite d'Histoire, d'histoires et d'amères vérités. Marrakech était mon choix. Serait-elle ma fatalité? Je me demande. Je ne sais pas.

J'ai l'impression qu'elle se moque quand même de moi. Ce lycée nouveau, cette administration encore fraîche et ces jeunes professeurs serviables qui font à présent partie de ma vie professionnelle*, tout est génial, j'ose dire, aristocratique. Sans peine, sans méchanceté. Fantastique n'est-ce pas? Fantastique jusqu'à ce qu'on se rend compte que l'essentiel ne réside pas là. Que l'essentiel réside dans la capacité d'enseigner, de transmettre, d'être là, corps et âme! La capacité d'écouter plutôt que de parler tout le temps. Écouter ces êtres autour de qui tout grouille, autour de qui est réalisé le film.

Ces êtres, ces élèves qui n'ont certainement pas ce niveau qu'on cherche tous, mais qui résistent encore et apprennent à s'adapter en réfléchissant à leur manière comme le montre cette scène que j'ai vécue récemment avec mes élèves de la première Bac Sc. Ex. et dans laquelle je n'ai été, parait-il, qu'une figurante:

« -Moi: ... Ainsi la nourrice semble être la véritable 《petite》dans cette scène!

-Une élève: Oui mademoiselle, Antigone se moque vraiment d'elle mais n'est-ce pas un peu méchant de sa part? Comment peut-elle être aussi inhumaine?

-Une autre élève (Chaïmae): Plutôt comment peut-on être humain?"

-Moi: Très bien, la question est bonne et je pense également qu'Antigone cherche sérieusement à devenir un être-humain!

-Chaïmae: Oui mademoiselle, c'est cela d'ailleurs qui fait d'elle un personnage tragique!

-Moi: Développe!

-Chaïmae: Je crois qu'être humain demande énormément de temps, ça demande une vie! C'est un long processus que de chercher à accomplir son devoir parfaitement. Nous avons tous une Antigone enfouie quelque part en nous; La tragédie nous accompagne tout au long de ce parcours, seulement la façon de la concevoir qui nous distingue l'un de l'autre. Il y en a qui s'entêtent un peu à la façon de l'héroïne d'Anouilh, qui vont jusqu'à la mort pour réaliser leurs rêves les plus fous; et il y a d'autres qui, malgré l'ardeur de leurs passions, essayent d'être plus pondérés. En gros, mademoiselle, être humain c'est accepter sa condition tragique avec un sourire qui permet l'apprentissage et l'ouverture sur le monde! »

Qu'il est magnifique de retrouver un grain d'espoir dans cette génération qui court jour après jour à son échec. Surtout quand la méfiance est de droit. J'espère avoir plus de chance à enseigner des êtres de ce type-là. A être enseignée par eux. J'en ai encore la force, et j'ai énormément envie de ne pas être coincée à tout jamais dans cette phrase : "leur niveau est médiocre". Vivement que cela stoppe, vivement l'espoir. Vivement!

 P.S: Je suis invitée à l'anniversaire de cette même élève ce samedi, qu'en pensez-vous? J'y vais?

A suivre...




 Réponse N°24 33675

trop tard!
  Par   azhar asmaa  (CSle 09-03-14 à 20:12



alors tu es allée à son anniv ?

il est vrai que nos élèves quoique ce soit leur niveau ne sont jamais stupides... mais ils paressent! et laissent accumuler leur retard de l'apprentissage et se plaignent après des notes et de leur niveau médiocre en langue française.

N.B: j'aurais aimé avoir une classe où les élèves discutent et s'expriment de manière claire et presque correcte. le discours de Chaîmae semble affiné de ta part... non?





 Réponse N°25 33676

Re
  Par   Hassoun Oumaima  (Profle 09-03-14 à 20:40



Oui, j'y suis allée et ça a été sympa :)

Chaïmae est, entre autres, le produit du primaire privé; elle a un bon niveau et une étonnante capacité de problématiser* sinon, j'ai quand même un peu affiné son discours, c'est sûr ^_^

Pour ce qui est du niveau, il me semble qu'on partage le même point de vue!





 Réponse N°26 33680

Accepter l'invitation d'une élève???
  Par   ABOUELFADEL KHALID  (CSle 11-03-14 à 12:35

Je me demande si le fait d'accepter l'invitation d'une élève serait minutieux mais bon l'expérience a montré que ce genre de rapport aussi sain soit-il pourrait tourner mal .D'une part parce que l'élève bénéficiant de cette faveur l'affichera devant ses semblables et là bonjour la jalousie. D'autre part vous n'aurez plus le droit de refuser l'invitation des autres à une pareille occasion .Une autre question se posera pour les garçons :"auront-ils la même chance de vous inviter ou pas? "

Remarquez que mes mots sont adressées à une chère collègue très cordialement sans aucune intention de la juger Continuez à nous raconter vos récits captivants...




 Réponse N°27 33694

Réponse
  Par   Hassoun Oumaima  (Profle 12-03-14 à 19:34



J'avoue que j'avais paniqué rien qu'en recevant l'invitation, et j'ai tout de même réfléchi avant de l'accepter. J'avais justement pensé aux risques auxquelles j'allais être exposée par la suite, mais après avoir constaté que j'étais la seule prof à être invitée, que la fête était en réalité à la fois un anniversaire et une pensée pour les femmes ( 8 mars ), je me suis dit pourquoi ne pas y aller et découvrir également la vie de mes élèves en dehors du lycée.

La question du genre est fortement présente dans mon établissement; la majorité des garçons ne croient pas à ce genre de fêtes (soit dit au passage); il y en a qui refusent même de s'asseoir auprès des filles en classe! Les barrières sont claires, le respect est, en revanche, de mise. Aussi ne devais-je craindre ni une éventuelle jalousie ni une invitation de la part de la gente masculine.

Ceci dit, cette expérience n'a pas tourné mal, au contraire, j'ai eu la chance de connaître encore plus mon élève et Dieu merci, d'être respectée davantage par elle.

Parfois, il faut juste penser à l'humain au lieu de tenter par tous les moyens de l'écraser sous prétexte qu'on est simplement professeur et que cela exige toujours des limites à ne pas dépasser! Les leçons s’acquièrent "grâce" aux erreurs certes mais aussi grâce aux bonnes expériences.





 Réponse N°28 33726

Jour 14
  Par   Hassoun Oumaima  (Profle 21-03-14 à 00:06

Jour 14

Je ne prétends absolument pas proposer une pédagogie à travers mes textes, j'essaye juste de dire ce que ce métier fait de moi. Peut-être est-ce cela ma pédagogie: Apprendre à apprendre, apprendre à aimer les moins expérimentés, les plus doués parfois. Et ma foi, il y a des moments où l'on se demande si tout ce qu'on fait leur sert à quelque chose; si ces programmes accentuent la bêtise au lieu de sauver ou au moins guider les mentalités vers le bon chemin. Difficile de répondre à de tels doutes! Vous voyez, c'est juste ça être enseignant: toujours douter, toujours se remettre en question, toujours vouloir avancer en laissant les autres, tes élèves, te dépasser volontiers.

Je suis de ces gens qui espèrent. Ces gens qui continuent en attendant. Des gens qui se veulent utiles. Pleins d'âme. Toute. Ça fait déjà longtemps que je n'existe plus que pour moi. Et avec un peu de chance, j'arriverai à les pousser de l'avant, avec aussi un peu plus de travail sur cet énorme concept: la "motivation". Parce que, des fois, j'ai juste l'impression d'enseigner des vieux qui me parlent de: souffrance d'enfance, désespoir au pays, chômage dans leur entourage, pauvreté, bref, un manque de Vie. La vie quoi! Mais, au-delà de ces ingrédients amers qui pimentent tout de même l'existence, je garde en tête l'objectif de ma profession: « Le recul par rapport à tout ce qu'on vit, tout ce qu'on ressent est le seul moyen de résister, de continuer et surtout d'apprendre ». Ça n'est pas évident de transmettre ce type d'idées, mais on tente!

En soulignant justement mes ambitions, j'ai demandé aux futurs bacheliers de rédiger une lettre de motivation aujourd'hui, et à ma grande surprise et/ou déception, je tombe sur : « Je m'appelle Amal, j'ai 22ans, je suis célibataire. S'il vous plait monsieur le Directeur, acceptez-moi au sein de votre établissement, je veux de l'argent et un mari le plutôt que possible ». Au-delà de toute fiction, de toute réalité, cette lettre m'a poussée encore une fois à baisser mes armes et à rire. Rire jusqu'au point de pleurer l'avenir de cette fille, un peu trop pragmatique!

En fait, des expériences comme celle-ci m'immunisent en revanche. Il est vrai que je m'attache à mes élèves, seulement, ils me montrent, à leur tour, que l'espoir est bien mais pas trop! Leçon de réalisme, dure et alors nécessaire à la vie. Cette particule qui s'entête à se moquer de nos espérances quand elles dépassent nos potentiels. Un plaisir, une satisfaction surgit cependant lorsqu'un autre élève écrit: "Veuillez agréer mes salutations les plus sincères" sans commettre la moindre erreur d'orthographe, sans que j'aie à retranscrire l'exemple au tableau. C'est donc ainsi va la vie. Avec ces gosses; il y en a qui m'apprennent à espérer, d'autres à modérer.

Il y a enfin ceux qui me corrigent en me disant: «Mademoiselle! École, c'est avec un ''e" à la fin »

A suivre...




 Réponse N°29 33727

RE
  Par   ABOUELFADEL KHALID  (CSle 21-03-14 à 15:28

Bonjour ou bonsoir ,

Votre lucidité et votre raisonnement me surprennent, je me demande si durant votre cursus scolaire vous n'aviez pas été scientifique avant de vous embarquer dans le domaine littéraire.. Vous m'avez amplement convaincu et répondu plus particulièrement à mes interrogations qui ne sont autres que celles d'un collègue ouvert certes mais qui ne veut et n'a jamais voulu qu'un(e) de ses semblables soit impliqué(e) dans n'importe quelle situation où il serait le maillon faible...Ceci dit j'apprécie votre générosité , votre passion et votre volonté d'éradiquer la fameuse phrase" Le niveau est médiocre" qui malheureusement est devenue un cliché à bannir si notre espoir est d’orienter cette génération, qui Dieu sait combien ,elle est désarmée culturellement et déboussolée psychologiquement ,à sortir du tunnel de l’indécision , de l’ignorance... vers la lumière de la confiance , de la connaissance...




 Réponse N°30 33757

Jour 15
  Par   Hassoun Oumaima  (Profle 26-03-14 à 19:03



Jour 15

A présent cela me fait sourire, et me fait peur à la fois. Comment ai-je pu faire partie de tout ça ? Me créer une place dans un endroit qui est devenu mien. Elle était si belle cette liberté, derrière laquelle j'ai couru, et qui n'a jamais été mienne. Cette atmosphère particulière, cette impression que le monde est nôtre quand on est loin des responsabilités. Quand on est loin, des gens! Je croyais que la liberté était cela, pour une femme, la liberté c'est se sentir, tout court, exister sans douter ou encore penser. Hélas! Plus on se croit libre, plus on devient prisonnier de sa propre liberté! Pas de limites. Toutes les limites.

Longtemps ma passion pour ce métier m'a intriguée. J'ai découvert, ce milieu plus qu'impersonnel, qui parfois fait office d'abri. Ces recoins du lycée, de la classe, où l'on s'efface pour laisser les petites créatures s'épanouir. Ces recoins qui n'ont rien de sublime; Et qui, a fortiori, te rappellent ton devoir, qui te rappellent à ton service. Et même si j'essaye souvent de fuir la contemplation de ces visages dans la cour de récréation, à titre d'exemple, ces yeux qui titillent quand ils vous aperçoivent en train de les épier, je réalise que plus je m'enfuis, plus j'y suis. Un peu proche à ma manière. Qu'il est "trop" humain ce travail! Dieu qu'il est fatigant!

Et puis cela me permet de connaître un peu plus les gens. Plus malheureux que moi. Mes craintes, existentielles soient-elles, sont bien trop vives par rapport à celles qu'ils avaient enfouie au fond d'eux. Et puis, on n'est jamais plus seul, qu'au milieu d'une foule...C'est ce que j'appelle, la Descente au travail! Eh oui, maman, je travaille, et je comprends mieux tes jérémiades maintenant! Tu vois, je suis indépendante comme tu l'as toujours rêvé, désiré. J'ai mon propre appartement, ma propre vie. Euphorique! Dans ce pays où ça devient difficile de se faire une place, de se créer un statut. J'ai une chance un peu bête mais elle est là, elle me sourit aussi, n'est-ce pas?

Vous savez, rien que ça. La terre, mon travail et moi. Ou plutôt, la terre, mes élèves et moi! C'est ce à quoi je tenais jusqu'au jour consacré à la Poésie. Jusqu'au jour où j'ai été confrontée aux autres, aux collègues. Où j'ai découvert des personnes certes mâtures, gentilles mais pas moins craintives que moi, peut-être un peu trop même! Et ce professeur d'arabe qui après une époustouflante lecture de l'un de ses poèmes, a choisi de me mettre les larmes aux yeux, à dédier son œuvre à (je cite) : «La femme que j'ai aimée. Que j'ai enterrée. Et qui continuera de dépasser par tous ses sacrifices, tous ses espoirs et toute sa beauté, les femmes du monde entier. A ma bien-aimée partie rejoindre Eden avant moi!».

Que d'émotions! Je dois dire que j'ai été autant frappée par sa tentative de cacher sa souffrance derrière un sourire que je qualifierai d'élégiaque, que par les mots qu'il lui a consacré.

C'est alors cela que d'être enseignant! Oublier ou du moins être obligé de suspendre tous ses soucis, toutes ses peines en faveur d'un public qui n'a que faire de ton autre masque, du vrai! S'effacer! S'effacer parce qu'ainsi la machine roule ; Apprendre à vivre, entièrement, ne serait-ce que quatre heures par jour pour les autres et persister à "jeter son encre" (pour emprunter l'image à Lamartine) au passage cependant.

A suivre...





 Réponse N°31 33759

re
  Par   marocagreg  (Adminle 26-03-14 à 20:02



c'est sublime cette dernière journée Oumaima...





 Réponse N°32 33768

Merci
  Par   Hassoun Oumaima  (Profle 28-03-14 à 22:19



:)





 Réponse N°33 33769

Votre écriture prend de l'ampleur!
  Par   ABOUELFADEL KHALID  (CSle 29-03-14 à 13:36



Au fur et à mesure que les récits de vos journées apparaissent , nous remarquons que votre écriture prend une nouvelle dimension (TABARKA ALLAH) et que le contenu s'amplifie , s'enrichit... Continuez à nous émerveiller , on vous remercie vivement pour le partage !





 Réponse N°34 33770

:)
  Par   Hassoun Oumaima  (Profle 29-03-14 à 18:01



Je vous remercie de ces généreuses remarques. Je partagerai tant que je peux, il y a toujours quelque chose à dire de ce métier! Ce "grand" métier qui nous unit.





 Réponse N°35 33778

Bon courage
  Par   amria rachida  (CSle 01-04-14 à 08:36

Je viens de lire votre journal et j'ai adoré votre façon de vivre votre expérience d'enseignante. J'ai les larmes aux yeux, comme vous , il y'a une trentaine d'années, j'étais animée par le même amour pour le métier, la curiosité envers les élèves, l'enthousiasme de leur donner les outils leur permettant de s'épanouir , de devenir autonome , d'aimer les mots, le beau, la littérature, outils leur permettant de s'approprier l'espace classe, lycée et leur monde...etc

Cette année, j'ai décidé de quitter le métier ( retraite anticipée, j’espère qu'elle me sera accordée) non pas que je me sois lassée du métier, non que je ne croie plus à la mission d'enseignant et d'éducateur mais c'est essentiellement parce qu'à l'école, à l'image de notre société, il y'a une crise des valeurs. La génération actuelle est autre,elle est en perpétuel changement rapide, déconnectée de la réalité, démotivée, elle a ses propres codes, ses propres repères et peut être"valeurs"Une enseignante comme moi, ne peut rien leur apporter....Bon courage, il faut rajeunir les enseignants, un grand écart entre enseignés et enseignants est nuisible aux deux. Merci pour le partage et gardez cet émerveillement des débuts.




 Réponse N°36 33803

A madame Amria
  Par   Hassoun Oumaima  (Profle 06-04-14 à 02:46



Merci de me souhaiter un bon courage, Dieu sait à quel point j'en ai besoin!

:)





 Réponse N°37 33804

Jour 16
  Par   Hassoun Oumaima  (Profle 06-04-14 à 02:47

Jour 16

Dans la froideur de la nuit, j'ai peur. Serrant contre moi ce que j'ai de plus cher: mes souvenirs, mon passé. Seul le noir me rappelle que je suis seule. Sous la nébuleuse dont les étoiles m'interpellent. A force de les avoir trop regardées, j'en ai eu les yeux débordants de larmes. Des larmes de joie cependant. Ces larmes qui te disent: «Ne t'en fais pas! Bientôt tu t’étendras dans l'herbe, tu regarderas le ciel. Ce n'est plus pareil. Tu es heureuse maintenant, ta vie se déroule comme un conte de fée. Bientôt tes ailes repousseront. Tu t'envoleras sans soucis, sans tourments » parce que, oui! Tu es jeune et que tout paraît possible! Que ces bouts du passé, longtemps plongés, dans la partie inconsciente de ton âme ne sont plus que des morceaux du grand puzzle: la vie! La vie qui résiste à tout sauf à la mort.

Et le visage de cette femme, ces cris qui parviennent de tous les coins de la maison, les larmes des filles que j'enseigne et la profonde amertume qui se dégage des garçons; une scène digne d'une tragédie antique ; Là où les personnages pataugent sans parler, crient sans raisonner, là où tout est écrit et rien n'est lu. Quel drame que celui d'assister à la mort d'un parent d'élève! Que d'être appelée à assister à ses funérailles, par devoir ou par amour que sais-je?!

Quand on m'a annoncée la mauvaise nouvelle, à savoir la mort du père d'Oussama, j'ai eu comme un pincement au cœur; Je me suis tout de suite souvenue de sa rédaction il y a quelques temps: «La personne que j'aimerai décrire aujourd'hui est mon père (...) Je veux être comme lui, un professeur d'Anglais ». Et alors au lieu de raisonner à mon tour, comme toutes les femmes, j'ai évacué la tension en pleurant. J'ai presque senti sa souffrance. Celle qui va le pousser à grandir un peu plus tôt, surtout celle qui va rendre son sourire moins vivant, par conséquent, trop vrai. Car voyez-vous, quand on y pense, la mort qui n'est autre que "la véritable finalité de la vie", comme va dire l'autre, est en réalité l'unique leçon que l'on retient pour profiter de ce qui nous reste à sentir, à voir, à découvrir...A vivre!

Et ces visages qui me parlent de la mort comme s'il s'agissait de la leur; Les visages de mes élèves. Pâles. Tristes. Fatigués. On dirait des portraits dont l'âme a été suspendue à cause de cette hantise. La hantise de la mort. Ils ne savent pas que la mort, elle aussi, est « hantée par les humains. Elle recueille leurs souffles avec douceur et délicatesse, les transporte sous son bras ou les berce » comme l’a si bien imaginé Markus Zusak.

Mes élèves voulaient que je les accompagne, incontestablement, à la maison de leur camarade (d'un vivant devant pleurer un mort); J'ai aimablement reporté la visite, le temps de terminer mes cours. J'ai honnêtement réfléchi à ce tour d'absence-présence qui se joue parfois dans le lycée et me suis donc posée ces stupides questions : Pourquoi devrait-on tolérer l'absence quand il s'agit d'un décès et exiger une présence quand il n’est question que d'une naissance? (avec tout le dédain que porte la restriction) Partager la douleur n'est-t-il pas aussi vital qu'exhiber ses joies devant les autres? Mais, le bonheur en moindre quantité est plus marquant que le plus profond des chagrins me diriez-vous! Certes, seulement, parfois, il est de l'obligation des élèves d'oublier leurs malheurs également, de s’oublier ne serait-ce que le temps d’apprendre comment le faire, c’est-à-dire en classe !

A suivre…





 Réponse N°38 33813

RE
  Par   ABOUELFADEL KHALID  (CSle 07-04-14 à 13:37



Quelquefois La joie parait vulgaire en littérature. La tristesse se réserve le privilège de la spiritualité et de la profondeur... Merci d'avoir touché en nous cette magnanimité devenue rarissime de nos jours.





 Réponse N°39 33843

Jour 17
  Par   Hassoun Oumaima  (Profle 15-04-14 à 22:45

Jour 17

Si seulement je pouvais me balader dans le passé. Etre présente, sans véritablement rien changer. Car non, je ne saurai le faire de toute façon. Ce qui a été doit le rester, ou alors tout le reste devrait lui aussi se transformer. Et si je regrette, ne serait-ce qu'une once, ce que j'aurai pu apporter au monde. Il fallait guérir mes plaies, modifier, dans ma personnalité, certains traits. Me respecter un peu plus, me mirer de plus près. Après, me montrer que je vaux mieux que tout cela. Que je me suis fortement trompée mais qu'ainsi j'ai appris.

Le Temps. J'aimerai tant le prendre, le suspendre, l'écraser! Oui, aussi cruel que puisse paraître ce désir, il s'ancre dans ma tête, il s'enracine après chaque chute, chaque défaite. Parce que, pour moi, temps égale peur. Peur, peur de ne pas savoir, de ne pas savoir expliquer, de ne pas savoir expliquer ce que je suis, ce que j'ai. Peur d'être fausse, de ne pas bien travailler. De choir. Pire encore échouer sans m'en rendre compte. Peur de transmettre les mauvaises habitudes, parler des mauvaises mœurs sans pouvoir les soigner. Peur d'être moi-même, pleine de ratures, manquant de netteté. La peur! Celle de voir un temps qui défile en emportant avec lui un amas de fiches, de textes, de papiers.

Peur d'attendre encore, d'attendre à jamais. Attendre les résultats de mes élèves, leurs aptitudes à analyser. Peur d'être incapable à cause des gens, à cause des circonstances, à cause du temps! Encore, comme dans un cercle vicieux. Et je me demande pourquoi mon cœur se serre dans ma poitrine, pourquoi un sentiment d'handicap m'envahit et m'empêche parfois de vivre. Et je sais que cela est temporaire, que cela est probablement dû à la nature d'une femme frappée par la malédiction du temps. Mais au lieu de me lancer dans l'espace, comme tout le monde, je stagne, je recule. J'adhère aux conventions, aux pseudo-engagements, aux idées. Voyez-vous, je me laisse aller par/dans les mots et j'en oublie l'utilité.

En effet, ces mots que je tape m'aident aussi bien à m'exprimer -mal- qu'à critiquer ceux qu'on me répète. Comme à la CDT, eh oui! J'en suis membre à présent et je dois l'avouer: J'ai des objectifs humains; être reconnue comme enseignante, garder mon poste, défendre les "devoirs" de la fonction publique et répondre présente quand il s'agit d'une marche, d'une manifestation ou de quelconque manière de protester. «Ça n'est pas une perte de temps (Diable!), au contraire, c'est une forme de résistance! Une contrainte professionnelle, spatiale par-dessus tout » comme aime à le murmurer mon collègue -Docteur en Education islamique.

Et ce sentiment de rage me remonte à la gorge. Travailler et tenter d'avoir une armure en parallèle; mais contre quoi? Contre qui? J'enseigne, cela devrait suffire non? Hélas! Je garde en revanche un coin de repos qui me rappelle ma capacité de surmonter mes peurs, le temps et sa pesanteur. Un peu comme Sisyphe !

... Parce qu’à chaque fois qu'on entend parler de lui, on pense à la torture, à l'absurdité de l'éternel recommencement, à la méchanceté des dieux grecs. A la méchanceté du Temps. C'est aussi ce qu'on ressent parfois dans la vie; un travail pénible, des responsabilités qui n'en finissent jamais, un examen divin lourd à supporter enfin bref, une vie qui devient hostile à défaut de sens (pour ainsi résumer); Ce qu'on oublie, toutefois dans le mythe d’Homère, est ce que ressentait Sisyphe lui-même face à ce qui lui arrive. Il a été condamné à soulever le rocher éternellement, mais s'est-il plaint de ça? A-t-il baissé les bras à force d'échecs? Jamais! Camus dit à ce propos: «Chacun des grains de cette pierre, chaque éclat minéral de cette montagne pleine de nuit, à lui seul, forme un monde. La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d'homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux.»

Morale: Ma représentation des choses, aussi réelle qu’elle puisse paraître, est gaie au fond.

A suivre…




 Réponse N°40 33846

opinion
  Par   elasfouri azeddine  (Profle 17-04-14 à 12:37



Je tiens à remercier tous les participants dans ce débat charmant, on partage tous ces sensations diverses :heureuses ,malheureuses , fierté ,dégout .être un prof ,c’est être un philosophe ,un pédagogue , un psychiatre , un tout .il n ya pas de recette mais c’est sur qu’il y a une opinion :pour résoudre les situations problématiques posées dedans les classes ,il est préférable de nuancer les méthodes ,de changer les disciplines et d’ouvrir des débats entre les collègues .ces journaux intimes restent la moyenne la plus efficace pour ouvrir des horizons larges de connaissances ,d’épanouissements et de compétences .





 Réponse N°41 33891

Jour 18
  Par   Hassoun Oumaima  (Profle 27-04-14 à 21:32



Jour 18

Il est vrai que grâce aux livres j’ai pu apprendre à voir le monde tel qu’il est, en noir, quelquefois avec des points blancs, et qu’au lieu de me mortifier et pleurer sur mon sort à chaque défaite, de passer outre et penser qu’il y en a qui ont vécu et continuent probablement de vivre des situations pires que les miennes, bien pires! Pourtant ce bout de chagrin dont je ne me séparerai jamais est ce qui me donne paradoxalement une force surhumaine pour foncer et tenter de suivre le mouvement des aiguilles de la montre. Des aiguilles si cruelles! Si réelles!...

J'ai eu, comme tout le monde, ma part de vacances (je n’arrive pas à employer le mot Congé en fait); sept pauvres jours où il a fallu penser aux textes à proposer dans les séances à venir, aux devoirs et à leur contenu supposé couronner l'ensemble des travaux faits en classe, aux quelques remarques des dix élèves sur cent qui exigent un peu plus d'attention de ma part parce qu'ils sont intelligents et qu'il est hors de question de les négliger; sept jours riches en terme de méditation, de préparation et de remise en question! Oui, je l'avoue, je me remets constamment en question, j'essaye tout le temps de me dire que s'ils ne comprennent pas, j'y suis pour quelque-chose! S'ils ne savent pas à quoi sert de rédiger la biographie d'un auteur, de reconnaître la valeur d'un énoncé coupé de la situation d'énonciation, de lire un texte sous-prétexte qu'il figure au tableau du programme, eh bien! Ou je n'ai pas pu expliquer l'utilité de tous ces éléments ou je n'ai, simplement, pas su comment l'effectuer.

Voyez-vous, je n'ai même pas le droit d'en vouloir à l'agrégation, étant donné que c'est une formation de savoir-vivre et non pas de savoir-transmettre, je ne saurai vers quoi me retourner quand la colère me range, toutefois, essayer de chercher sur Internet ou alors dans des livres de pédagogie pour combler mes lacunes, pour poser les bonnes questions afin de mieux guider les élèves est tout ce que je peux faire pour l'instant. J'ignore si mes démarches sont bonnes, si enseigner 155 personnes et ne voir parmi elles que peu qui parviennent à suivre, à comprendre et à évoluer en obtenant de bonnes notes relèverait d'un médiocre, moyen ou bon travail. Je n'en sais rien, Dieu seul sait peut-être! Bref.

Avant-hier, j'ai demandé à chacun de mes élèves de prendre un bout de papier et d'y mettre le titre du cours qu'il aimerait que je refasse et là je retrouve dans la plupart de ces bouts le mot "Différence" entre: métaphore et comparaison; phrase composée et phrase complexe; présent de la narration et imparfait...etc. Des cours de langue! Avec lesquels il est nécessaire de composer pour mieux passer le régional, j'imagine! Seulement passer le régional, réussir un examen! Il est vrai que, quel que soit l'examen où on l'emprisonne ou les exercices auxquels on le contraint, l'élève demeurera libre de s'envoler, de voguer vers d'autres espaces, qui m'échappent en tant qu'enseignante. Mais j'aimerai qu'il comprenne que réussir justement un examen dans son cursus scolaire n'est pas une épreuve en soit, ça n'est qu'une étape dans la véritable épreuve: La Vie.

Après réflexion, j'ai constaté que ce que je dis, je dois l'appliquer en premier lieu; Appeler encore à moi des visions enchanteresses, me bercer d'illusions suscitant le savoir-v-ivre n'est pas la solution; Mais tenter de répondre aux questions: "Comment progresser dans mon travail, à présent, faire la Différence entre ce qu'il y a et ce qu'il faut" serait probablement la bonne solution... Je tarde à comprendre, je sais!

A suivre...





 Réponse N°42 33909

Jour 19
  Par   Hassoun Oumaima  (Profle 04-05-14 à 14:22



Jour 19

J'ai parfois cette grande envie de tout laisser tomber; de ne plus expliquer, de ne pas faire mon travail, de ne pas vivre! Je crois que je ne suis pas la seule à rencontrer ces moments existentiels où un désert de vide s'installe confortablement, où tout s'éteint parce que le goût est perdu ou alors...le bonheur n'est plus! Parce qu'on a l'impression qu'après tant d'efforts, tant de sueurs, tant d'obstination, rien ne paye; il n'y aura pas de résultats, si, mais des résultats fâcheux. Des résultats à partir desquels je serai également évaluée, au même titre que mes élèves qui, eux, demandent à ce qu'on révise ensemble, encore plus, toujours plus. C'est dur!

A prendre conscience de cette consommation sans modération, j'éprouve juste le besoin de, comment dirai-je, accepter la fatale idée: qu'un 100% n'existe pas. 100% de réussite, de compréhension, de bonne explication, de cours tout à fait maitrisés, saisis et utiles. Non, c'est impossible! Ça n'est réellement pas démocratique! Allons! Mais bizarrement, il suffit que j'y réfléchisse pour ça devienne plus clair; que ce vide s'estompe pour ne laisser place qu'à un éclat de de rire. Un sourire aux lèvres et je me relance comme une machine acceptant son sort: la même passion, la même violence, la même fougue. Vivre ces lignes de ma vie avec extase en sentant que, de toute façon, ça n'est que l'intervalle qui compte. Sans trop y mettre d'accent, sans trop alourdir l'histoire. Vivre! Bon sang!

Vivre chaque moment passé avec mes élèves dans sa totalité; Réaliser que certains cours se déroulent plutôt bien, d'autres pas forcément et retrouver ce plaisir d'enseigner ce que l'on sait, parfois, ce que l'on ne sait pas! S'exalter avec moi-même dans la montée en puissance progressive d'une activité de lecture, de langue ou encore quand une production-écrite dépasse correctement les contraintes du temps, de la peur, du non-sens. Savoir profiter tout simplement de ce qui s'offre à nous, même quand c'est sans espoir. Vous voyez! Rien qu'en passant de la "survie" au mode "vie", les choses changent; l'esprit n'est plus en détresse, le doute est mieux orienté, moins douloureux.

Et il suffit d'observer ces petites créatures venant de différents univers pour le savoir. Il y en a ceux qui habitent tout prêt de l'établissement dans le nouveau quartier d'Al Omran; d'autres qui sont obligés de se lever tôt pour prendre le bus et être à l'heure et enfin une catégorie qui se trouve dans un douar (Chaouf est son nom) à proximité. Une hétérogénéité de mondes qui se dissipe parfois et donne goût (voilà je le retrouve enfin!) au déroulement des séances. Ce dialogue échangé entre eux lors de l'activité orale en est une preuve palpable:

-Elève 1: Un écrivain engagé est un homme qui essaye de passer de la position du spectateur à celle d'un acteur dans la vie sociale

-Elève 2: On est tous des écrivains engagés alors

-Elève 1: Certes, si écrivain reviendrait à un homme qui "écrit sa propre vie"!

-Elève 2: J'ai une mauvaise écriture dans ce cas!

-Elève 1: Non mais je parle sur un plan philosophique (sois sérieux! On est noté sur ce travail)

-Elève 2: Oui, alors l'écrivain engagé est avant tout un citoyen qui tente de mettre le "faire" et le "dire" sur le même pied d'égalité...

Éventuellement, le dialogue ne s'est pas déroulé de cette façon, et quand il s'agit d'activité orale, l'hétérogénéité se dissipe au profit d'un bruit commun, de l'emploi de la langue arabe pour pouvoir s'exprimer (oui, exprimer que l'on est incapable de penser en français) à l'exception de ceux qui m'ont entendue dire, le premier jour de mon arrivée: "Il vous faut lire pour mieux comprendre ce que je dis"! C’est ainsi que le vide me regagne, quand un univers étonnamment noir, de l’ordre du macabre resurgit. Quand je me demande simplement pourquoi je m'acharne à lutter vainement. Ces chimères qui s'extasient à me pétrifier dans mon expiration. Leurs étangs regorgent de rapaces, des vautours qui s'abandonneraient sur ma carcasse si j’avais devant moi l'équivalent de l'Humain. De l’intellectuel engagé justement …

A suivre...





 Réponse N°43 33948

Dernier jour (de cette année)
  Par   Hassoun Oumaima  (Profle 17-05-14 à 21:35



Jour 20

«Où se cachent toutes ces illusions sur les possibilités de réalisations extraordinaires ? Ces envies d'aventures palpitantes dignes du cinéma ? Ces passions ardentes et extrêmes lors desquelles l'on ne peut entendre raison ? La vie, au sein de cette société, ne me convient pas. Je m'y adapte. J'avance, pleine de regrets, de frustrations, de souffrances. Je songe à la mort, à la fuite. Qu'est-ce qui nous attend après ce long périple de tourments sur Terre ? Si chaque jour nous y perdons quelque chose –un espoir, un rêve, une envie- que se passera-t-il lorsque nous aurons tout perdu ? Perdu le courant qui anime notre corps, note esprit, nous permet de communiquer, d'aimer, de posséder ?» ce sont les questions que l'une de mes élèves s'est probablement posée avant de partir, de tout laisser tomber, de s'évader...

Oui, il y a trois jours, Lamiae (une de mes adorables élèves) s'est enfuie de sa maison paternelle. La police est alors venue au lycée pour voir si elle assistait au cours, on a ensuite lancé un avis de recherche; On a interrogé tout le monde, sa meilleure amie en premier, mais sans résultat! Lamiae a décidé et plus rien après. Un doute, une peur et puis le vide! Le même qui arrive lorsqu'on se sent dépassé par les courbes de la vie. Lorsqu'on croit tout contrôler pendant que le tout nous tire vers le bas, les abysses! Et puis, un matin, le soleil semblait ne pas vouloir se lever. Tout était sombre, même les visages de mes élèves les plus souriants, les plus gais. Des chuchotements, de la panique. «Lamiae a disparu; le régional est aux portes, elle a tout lâché! » a lancé sa copine. En enseignante raisonnable et peu sentimentale, j'ai répondu: «On la retrouvera ne vous inquiétez pas! Maintenant, prenez Le Dernier jour d'un condamné!»

Au fond de moi, les idées noires n'ont pas disparu: «Se serait-elle enfuie avec un homme? Elle qui, avec son sourire innocent, son foulard toujours en fleurs et sa volonté de travailler, donnait l'impression d'une fille qui n'abandonne pas facilement! Avait-elle vidé la jauge d'endurance installée en chacun de nous? »

Je ressens cette douleur, pleine de soupirs, de regrets, de projets qui tombent par terre et je sais que tout n'est que question des temps; les temps où nous vivons! Les temps où on entend des histoires de fuite, de suicide, de viol, de crime sans châtiments. Ces temps où on nourrit en nous une espèce de rage, de...argh!

Mais pourtant...

Ces pensées me redonnent le goût du fantastique, m'exacerbent pour mieux me distraire ensuite, et elles permettent une élévation, une sorte de méditations mi-cartésienne mi-lamartinienne (rire). Pour une fois, j'aimerai juste vous dire que mes ambitions de changer le monde, de tout guérir et tout soigner commencent à s'apaiser. Les doutes subsistent, les valeurs aussi, seulement, l'ardeur devient de plus en plus modérée. Je sais que mes élèves s'envoleront, que mon travail se serait passé comme s'il n'avait pas été, que j'aurai fait de mon mieux et que cela me suffit.

J'ai pris du temps pour réaliser qu'il n'est pas nécessaire d'avoir une reconnaissance des autres; Un amour si mais pas plus. Un sentiment de soulagement quand on croit en Lui; quand on Lui dit: «Je promets de continuer, d'abolir mes peines et de ne jamais m'enfuir parce que là où j’irai Tu y seras!»

Fin de ma première année.





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