Introduction générale, à l’imaginaire de l’espace

 Par Jaafari Ahmed  (Prof)  [msg envoyés : 943le 29-05-13 à 21:59  Lu :1413 fois
     
  
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(Bonsoir! Voici l'introduction de l'ouvrage sur l'imaginaire de l'espace... dont j'ai publié tous les articles)

Imaginaire de l’espace/ espace imaginaire
Introduction générale

La matière du présent ouvrage est fournie par le colloque qui s’est déroulé les 4.5 et 6 décembre 1986 à Casablanca, dans l’enceinte de la faculté des lettres et des sciences humaines I. manifestation organisée dans le cadre des activités scientifiques de l’Équipe Pluridisciplinaire de Recherche sur l’Imaginaire (E.P.R.I), cette rencontre a une histoire qu’il importe de rapporter si l’on veut comprendre les ambitions qui l’ont programmée et les limites de sa réalisation.
L’EPRI s’est donnée pour mission de promouvoir et d’organiser au Maroc la recherche dans le domaine de l’imaginaire par l’accueil, l’orientation et le rapprochement des chercheurs qui se consacrent au parcours de ce domaine. L’équipe a tenu à produire (c’est-à-dire à faire la preuve de sa fiabilité et de sa viabilité) avant que de se lancer dans l’organisation de ce premier colloque, manifestation publique de son existence et du travail de préparation effectué. C’est là une stratégie qui prend le contre-pied d’habitudes bien ancrées. Nous avons choisi la voie qui nous ensemble la plus propice à assurer l’avenir de l’EPRI, à l’heure où s’imposent si fort l’existence et l’urgence de la promotion de la recherche nationale.
La coopération scientifique (dans l’aire méditerranéenne, mais aussi au-delà) est une de nos préoccupations constantes : élément de connaissance mutuelle et occasion de nouer des relations scientifiques profitables à tous, cette option répond à la nécessité d’échanger et de collationner les résultats de recherches que le cloisonnement des disciplines et des institutions isolent. L’idée de ce colloque est née du besoin de confrontation de la réflexion des chercheurs de l’EPRI avec celle de chercheurs venant d’autres horizons. L’imaginaire, champ d’investigation commun, a facilité la mise en présence de points de vue qui, de prime abord, peuvent sembler très éloignés les uns des autres. La circulation de l’information s’avère ici particulièrement féconde car elle force une mise en perspective des notions qui en souligne l’intérêt heuristique.
L’imaginaire est une notion fascinante parce qu’elle ouvre les portes toutes grandes à la pluridisciplinarité et à la transversalité : elle met à mal le cloisonnement traditionnel des champs du savoir. Ce qui lance une dynamique nouvelle de la recherche, notamment dans les disciplines des sciences humaines et sociales. Suffisamment large et surdéterminée, cette catégorie tolère la différence et invite même à multiplier les approches et les démarches. Elle est si attractive que nous avons choisi de clamer cet attrait par le sigle pour lequel nous avons opté : c’est une notion dont nous sommes épris. Nous sommes d’autant plus conscients des risques sous-jacents à cette séduction et à l’utilisation d’un terme polyvalent. C’est pour cela qu’il appartient à chacun de mettre en relief le tranchant de cette catégorie dans le domaine qui est le sien. Ce pluralisme des points de vue permet d’éviter d’enfermer l’imaginaire dans un cadre conceptuel strict, faute de quoi cette notion ne serait plus porteuse.
Retenir l’espace comme thématique d’un premier colloque, et le maintenir comme programme de recherche au-delà de cette manifestation, c’est choisir de répondre pleinement à une urgence : penser ce qui nous environne et nous détermine. Réfléchir sur les représentations de l’espace, mais aussi sur l’espace de la représentation pour que la recherche dynamisme l’action, c’est l’objectif d’une équipe qui essaye de mener de front recherche fondamentale et recherche action.
En proposant comme formulation du thème du colloque : « imaginaire de l’espace / espaces imaginaires », nous étions pleinement conscient de l’ouverture que nous imprimions du même coup au champ à prospecter. Nous ne voulions pas d’un intitulé qui réinstalle la spécialisation. Cette formulation souligne notre souci de traiter de l’entre-deux qui fonde la spécificité de l’approche et sa fécondité.
Nous avons accepté au demeurant les limites entreprise qui n’est dans notre esprit que le point de départ d’un programme de recherche visant à débrouiller l’écheveau des rapports de l’espace et de l’imaginaire : nous avons d’ores et déjà lancé la seconde tranche de ce programme qui fournira le thème de notre prochain colloque : les rapports du dehors et du dedans. Sur un problème aussi multiforme et complexe que celui des relations de l’espace et de l’imaginaire, ce colloque ne pouvait, bien sûr, ni circonscrire le champ où ces notions sont axiales, ni traiter à fond aucune des questions abordées : la tâche est colossale et le sentiment d’exhaustivité ne peut être ici qu’illusion. On ne pouvait que prendre acte des domaines et des questions à l’ordre du jour parc qu’ils ont paru majeurs aux chercheurs ayant participé au colloque.
Les hasards et la nécessité des réseaux relationnels, des carnets d’adresse et des disponibilités ont fait que certains aspects sont plus couverts et que d’autres ont été purement et simplement délaissés. D’emblée, nous avons déploré l’absence de communications d’architectes et de spécialistes de l’aménagement du territoire. Taraudés par le sentiment aigu de cette lacune, nous avons cherché à la combler en faisant participer les architectes en nombre à la table ronde terminale, et surtout en intégrant un groupe à l’EPRI où ils ont pris part à l’animation des séances de travail mensuelles et aux journées d’étude 1987.
Si l’aménagement du territoire était absent des débats, la littérature s’est, quant à elle, taillée la part du lion : ce qui est logique eu égard à la composition de l’EPRI et au simple fait que le colloque s’est tenu dans les murs d’une faculté des lettres. Ce qui n’empêche pas qu’on déplore un état de fait que nous avons dû accepter pour pouvoir mettre sur pied cette première manifestation publique de notre existence, mais que nous aurons à cœur de rééquilibrer dès la prochaine rencontre de cette envergure. Il est vrai que des défections de dernière minute ont aussi sculpté le profil de cette première livraison.
Nous ne prétendions nullement proposer un éventuel complet ni même un état de la question soumise à la sagacité des participants. La démarche nous importe au moins autant que le contenu. Nous avons visé à concrétiser la pluridisciplinarité et à donner droit de cité à l’approche transversale du phénomène étudié pour démontrer que ce sont là des démarches propres à dynamiser la recherche. La diversité des champs, des approches et des discours est, selon nous, un antidote à l’unanimisme et aux cloisonnements ambiants, une voie susceptible d’impulser la créativité et à même de vivifier la recherche.
La pluridisciplinarité de l’EPRI imposait de ne enfermer les notions opératoires d’imaginaire et d’espace dans des définitions étroites, et les séances du colloque dans des intitulés univoques, afin de susciter le dialogue des disciplines et des approches représentées : d’où la tournure chiasmatique des formulations. Figure sciemment choisie pour signifier que c’est le questionnement des relations entre espace et imaginaire qui importe et non une réflexion sur ces notions en tant que telles.
Le choix d’une thématique inhabituelle sous nos cieux signe une volonté d’innovation et travaille pour que soit reconnue l’influence déterminante des représentations sur l’être et le devenir de la société, par le biais du poids des visions du monde que promeuvent les différents acteurs sociaux et l’État. Notre intention était aussi de proclamer que la stratégie des priorités a fait long feu et que le développement ne se débite pas en tranches.
Ce colloque survient au bon moment : on assiste en effet à un retour en force du culturel qui réinvestit le terrain il fut un temps monopolisé par le politique et l’économique. Passer par le crible de l’imaginaire des questions ou des disciplines qui peuvent sembler fort lointaines de son champ d’application (économie, droit, architecture, etc.…), c’est montrer tout l’intérêt d’une approche qui accompagne une actualité qui redécouvre la place centrale de l’imaginaire dans toutes les productions de l’homme.
Les contributions présentées ici parcourent en tous sens les rapports complexes de l’espace et de l’imaginaire et en traquent les traces tous azimuts. Certaines pointent les liens privilégiés entre l’espace et le temps, notion qui ne manque pas de (re) surgir quand on s’y attend le moins ; et qui a une forte propension à supplanter l’espace sur le terrain de la description du fonctionnement de la littérature, ainsi que l’a souligné Abdellah Mdarhri-Alaoui dans une intervention centrée sur l’urgence qu’il y a à remettre les pendules à l’heure, en redonnant à l’espace toute sa place dans l’appareillage conceptuel de l’analyse du discours où il a été masqué et même phagocyté par la notion de temps.
Eric Lysoe place sa communication sous le signe d’un fait qui illustre fort bien cet état des choses : l’acte libérateur de la plume du héros de L’emploi du temps consiste à brûler le plan de Bleston, la ville qui l’a accueilli. Écrire revient donc là à sacrifier l’espace et à l’inféoder totalement au logos et au temps du souvenir, au nom de la narration, et même de l’histoire puisque c’est un fait civilisationnel. Si, dans les textes occidentaux contemporains, on assiste à un refoulement du rôle de l’espace dans la production littéraire au profit exclusif du signifié, ce n’est pas le cas du théâtre élisabéthain : l’espace y joue un rôle fondamental puisqu’il génère personnages et action. Si, aujourd’hui, l’intérêt porté à l’espace renaît de ces cendres, c’est peut être parce que l’on assiste à une saturation des concepts de progrès (c’est-à-dire du sens de la marche de l’Histoire) et de raison, comme le relève fort à propos Michel Maffesoli. La vie sociale urbaine s’organise autour de deux pôles (masses/tribus) en rapport dialectique permanent ; d’où l’apparition de réseaux de communication qui s’élaborent à partir d’un sentiment d’appartenance flottant dû à la participation à de nombreux groupes, participation régie par l’éthique de l’instant, tout comme la délimitation territoriale qui fonde et structure ces multiples regroupements.
Martine Abdellah-Pretceille retrouve ce sentiment d’appartenance flottant dans son analyse des processus de composition et de production des « formules identitaires ». En effet, l’espace identitaire, tout comme l’espace urbain post-moderne, est multidimensionnel et mouvant. C’est un arrangement complexe, ouvert et dynamique. L’imaginaire construit l’identité culturelle par métissage et confrontation des images en circulation.
Soulignant le caractère réducteur des catégories communes d’identité et de différence, Charles Bonn avance le concept d’étrangeté pour proclamer le caractère fécond de l’ambigu et du mixte. Il voit là une des conditions de la surgie du texte maghrébin de langue véhiculaire française qui participe à la fois à un intérieur et à un extérieur. Cette participation est inscrire à l’intitulé générique de cette littérature qui signale qu’elle joue de la question des frontières et des appartenances. L’inscription de son double espace référentiel dans le texte va de pair avec le fait qu’on a affaire à une littérature qui dispose d’une porte ouverte avec fracas sur l’autre. Deux figures, l’émigrité et la femme, sont interpelées par Charles Bonn comme indicateurs privilégiés de cette érotique de la différence qu’il fonde sur une double inscription spatiale. L’écart qui spécifie ces personnages est particulièrement significatif du vécu de l’espace et de la dialectique du même et de l’autre. C’est le sentiment de Jean-Michel Gras qui prolonge cette réflexion en mettant l’accent sur le fait que seul l’enfant peut espérer vaincre ce piège à imaginaire qu’est l’espace fatal du récit vécu comme aire de reproduction du système. L’enfance de part sa capacité de mobilisation comme espace-temps de l’innocence, génère le texte et la société, et les nourrit.
Zohra Mezgueldi met en évidence la fonction de l’imaginaire dans la perception et la présentation de l’espace, en partant non de figures spatialisées mais de lieux écrits, à partir des textes de Mohammed Khaïr Eddine. Écrivain qui ancre son œuvre dans un espace ambivalent où elle se ressource : craint et désire à la fois, le Sud (physique et mythique) pourvoyeur d’imaginaire concrétise la permanence d’une culture de la résistance avant que de rappeler un élément traumatique de la scène privée de l’auteur et son historicité. La répudiation de la mère évoque l’abandon de la terre par les hommes qui quittent leurs racines sudiques pour émigrer vers les villes du Nord et leur angoissante mais attirante et inéluctable modernité. L’exil, comme processus risqué de survie, recharge par écriture interposée le Sud du pouvoir d’envoûtement de l’impossible retour à la terre-mère. On retrouve cette distribution dualiste des lieux et des images auxquelles ils renvoient chez Giono. Cependant, ici point d’ambiguïté ni d’ambivalence au niveau de chacun des pôles, on assiste à une opposition tranchée entre espace de la tradition et espace de la modernité dans Manosque-des-Plateaux. L’un, naturel ou chargé d’histoire, est solaire, ouvert et habité, le mythe s’y nourrit d’une symbolique de la profondeur et de la vie à l’état brut : les collines, le plateau de Valensole et le quartier gothique d’Aubette. L’autre, artificiel ou productiviste, est crépusculaire, espace cerné et plat, d’une sophistication banalisante et désenchantée : il s’agit de la grasse plaine et du Manosque moderne. Déchu du paradis originel, du monde de l’enracinement et de la parole fondatrice, l’écrivain en sublime d’autant plus la nostalgie qu’il se sent déplacé dans ce monde de l’information asséchante et du déracinement. Jean François Durand souligne la surdétermination symbolique des espaces décrits par Giono sous le signe de la bipolarité : l’espace décline ici d’Être et le Paraître. La géographie nous parle de l’imaginaire du scripteur et de son échelle des valeurs.
Jacques Lardoux, en poursuivant la réflexion sur la valeur métaphorico-mythique des éléments de l’espace décrit, nous propose une autre illustration de l’utilisation de l’espace comme réceptacle de l’être du sujet écrivant (selon les processus bien connus de projection et d’identification), utilisation qui en dit long sur sa vision du monde. Dans Du Domaine, Eugène Guillevic traite de l’espace de manière complexe ; il envisage ses composantes (dont les fonctions ne sont pas strictement délimitées) dans le dynamisme de leur interaction. Dans le domaine, lieu sacré et secret, préservé des vaines agitations du monde, la simplicité se fait abolition du mouvement. Dans ce lieu de concorde, le vent est un élément de discorde certes, mails il est nécessaire au tableau en ce sens qu’il a pour charge d’apporter la contradiction. La mobilité qui le caractérise est le révélateur qui donne sens aux valeurs du domaine. L’écriture même est générée par cette complémentarité. L’étang est un précipité des valeurs du domaine, l’immobilité et la profondeur de ses eaux arrêtent le temps. Au silence de pierre de sa surface s’oppose la vitalité souterraine et contenue qui en fait un lieu habité. Cette description d’un état de nirvâna nous convie à comprendre que l’eau est ici une figure du temps et que l’existence véritable ce n’est pas l’être mais l’étant (l’homonymie est significative). D’où la donnée caractérisant fondamentalement le domaine : il est sans coordonnées, utopique (au sens étymologique du terme), c’est-à-dire présent mais insituable géographiquement. C’est le jardin secret du poète, la spatialisation d’un moment de sa quête de la sérénité.
Le domaine est, pour chacun, à découvrir. On y accède par le chemin de l’initiation. Qu’il est aisé de suivre le fil rouge de ce sens du sacré résolument profane au sacré religieux, puisqu’on demeure dans le cadre d’une spiritualisation de l’espace. Abdelmajid Zeggaf part de l’idée que, dans l’univers mystique, le voyage est un élément fondamental de toute initiation. Le récit hagiographique qu’il étudie (un texte tiré du Tachawwuf ilaa rijal atasawwuf de Abu Ya’wqub Yahya At-Tadili) confirme cette règle, c’est le parcours de l’espace qui y transfigure le voyageur. La fatigue physique endurée met à l’épreuve la motivation du croyant et sa foi, elle recoupe l’effort intellectuel nécessaire à l’acquisition et à l’assimilation du savoir. Cet objet de la quête, il faut aller le chercher là où il se trouve pour que la transformation recherchée s’accomplisse. Deux voies complémentaires s’offrent à l’actant : l’errance et le voyage. L’errance suppose d’aller vers l’inconnu (c’est une quête de soi) pour à la fois trouver et révéler un autre soi-même avant que d’être initié par un Maître. Le voyage consiste à franchir la distance qui sépare de l’autre. Le point de chute étant connu à l’avance, il s’agit d’aller à la rencontre d’un modèle, homme vertueux ou savant dont la fréquentation est susceptible de transfigurer l’actant. Cette renaissance, dont l’itinéraire initiatique est le catalyseur, est symbolisée par le changement de nom : le maître donne un surnom à l’impétrant. Surnom significatif s’il en est puisqu’il souligne que l’être qui le porte est un produit de l’espace : Abu Jabal, « le père de la montagne », l’homme qui a maîtrisé l’obstacle en traversant les montagnes (la montagne est un élément essentiel de l’imaginaire religieux musulman), bref marché par monts et par vaux pour parvenir au but qu’il s’est assigné. Ce surnom est le signe audible de son élection, de sa baraka. C’est cette perspective qui a inspiré la contribution de Saïd Bennani qui estime que, dans le discours coranique, l’espace et l’espace du texte son faits signes de par leur transfiguration par la révélation. L’espace médiatise la théophanie car il a pour fonction de proclamer, en tant que symbole, l’existence du Dieu unique qui l’a créé ; il se mue en un lieu immatériel, un espace de la spiritualité réactivé par la lecture et la récitation des paroles divines. Le seigneur des mondes est l’instance ordonnatrice du cosmos qui témoigne, en retour, de son omnipotence : est la boucle est bouclée.
L’écrivain deux ex machina donne quant à lui naissance à un monde de papier. Il y utilise l’espace comme motif pour produire des images singulières, et pour donner forme à la vision qu’il propose du monde qu’il décrit. La littérature exotique nous offre une illustration extrêmement suggestive de ce cas de figure : espace stéréotypé, décor dont l’écrivain ne retient que les lieux qui participent de ses fantasmes, lieux dits « typiques » parce qu’ils concrétisent la différence et l’interdit (harem, mosquée, hammam, etc.…) Ahmed Laafifi, ayant choisi que nous parler de la représentation de l’espace oriental dans Aziyadé de Pierre Loti, s’interroge sur les enjeux de la « manipulation » qui s’y fait jour au-delà de l’identification nostalgique de l’auteur à ces turcs anachroniques qui le fascinent. Loti a une mémoire des lieux qui sélectionne les éléments qui parlent à son imaginaire et qui transforme à sa guise l’atmosphère et l’interprétation de l’aire distinguée, en fonction de ses désirs-rêves ambigus et de la conscience aiguë qu’il a d’être né dans une époque et un pays désenchantés. Déception qui l’amène à se complaire dans une reconstitution éminemment subjective de l’Orient qu’il met en scène comme objective comme récit de voyage. Ersatz plus vrai que nature, au sens où l’auteur est convaincu d’être mieux placé que les autochtones eux-mêmes pour en parler, d’être le seul a avoir percé le secret du fonctionnement de cet espace envoûtant : au sens aussi où il se le compose sur mesure pour répondre à ses désirs les plus intimes. Cette dimension commande les modalités de la peinture d’un espace oriental étrangement familier.
L’écrivain recourt à la disponibilité de l’objet espace (qui n’est peut mais du traitement qu’on lui fait subir) pour y imprimer ses obsessions, se dire en catimini et, ce faisant, manifester un aspect de l’imaginaire du groupe auquel il participe et qui le revendique en achetant ses livres. Si les lieux changent, la stratégie de la récupération demeure. Aure temps, autres horizons : le Sud et le désert ont remisé Constantinople et les turqueries au grenier de l’imaginaire français. Dans Marrakech Médine, malgré son refus de l’exotique (affiché dès le titre même du roman par le biais de la suppression du « e » « Marrakech », graphie française classique du nom de la capitale du Sud), Claude Ollier passe sous les fourche Caudines de l’imaginaire : il nous livre un texte palimpseste qui renvoie certes aux oubliettes l’exotisme du début du siècle, mais il démontre dans le même mouvement et à son insu que l’objectivité est un leurre, et qu’on ne fait que remplacer un cliché par une photographie. Là où l’on croit avoir capturé le réel en un instantané fidèle, on ne capte en fait qu’une épreuve, une facette dont le traitement est édifiant. Il en dit plus sur la vision du monde de l’auteur que sur le monde vu, même si elle se présente comme un tout qui rend compte d’une observation de la réalité.
Mais, la littérature est-elle à mesurer à l’aune du réel ? en optant pour le respect du réel, Ahmed Laafifi et Mohamed Boughali raccompagnent le voleur à la porte. Dans sa contribution, ce dernier reproche à Claude Ollier d’être un violeur d’espace qui passe Marrakech par le tamis de son imaginaire glaçant et par la grille réifiante du « nouveau roman ». Dans cette logique, la focalisation sur le silence et l’enfermement, ainsi que le partir pris d’anéantissement de la couleur locale ne peuvent être que « manigances » et « préjugés », effets d’une méconnaissance du terrain offensive. Voilà qui nous parle évidemment, en creux, de l’importance de l’imaginaire du lecteur qui, lui aussi, a tout loisir de s’imposer au texte lu.
Ont peut également se demander si le choix d’imposer le silence à la différence, au lieu de la chanter, n’a pas pour fonction principale de permettre à Claude Ollier de tenir à distance l’orientalisme et d’affirmer l’esthétique du « nouveau roman » : on assiste, en effet, à une opération de désensibilisation de l’espace s’appliquant à mettre une sourdine aux sens et au sensuel. L’espace alors prétexte à écriture (tout comme le persan de Montesquieu n’était qu’un prétexte pour faire passer ses idées) et non centre d’intérêt envisagé pour lui-même. Cet accommodement manifeste ce qui nous semble être la règle du jeu à la base de toute littérature : écrire-décrire un espace, c’est le recouvrir (parfois à l’en rendre méconnaissable) pour le faire sein, l’intégrer à son imaginaire. L’artiste est, de facto, injuste. Il tire toujours la couverture à lui. Raison de plus lorsqu’il est étranger à l’espace qu’il décrit : cette distance là est une arme à double tranchant que ne manquent pas d’exploiter pour leur compte ceux que ce regard dérange tant il trouble la perception des choses à laquelle ils sont attachés.
Pour répondre à ses besoins propres, l’imaginaire français a voyagé. Il a exploité (aux sens de faire valoir net de tirer parti, mais aussi de profiter abusivement lorsque les images produites sont au service de l’idéologique) maints paysages. Espaces caractérisés dans un premier temps par l’éloignement, puis, l’effacement des distances aidant, principalement par la différence. Pour Jean-Robert Henry, on voit dès la fin du XIXème siècle l’horizon géographique de l’imaginaire français se rapprocher et se matérialiser dans une référence surdéterminée au désert ; celui-ci prenant différentes valeurs selon le contexte historique et les attentes des individus qui en font l’expérience. La littérature française à thématique saharienne (mais aussi la peinture, les bandes dessinées, la photographie, le fil et le reportage) est fonctionnaire, et participe de tous les genres. Elle a fourni à l’imaginaire d’une nation une série de héros typiques qui jalonnent son histoire récente (religieux, militaire, aventuriers de tout acabit, aviateurs, sportifs, etc…). L’importance quantitative (et parfois qualitative) de cette production pointe la fonction référentielle déterminante du Maghreb dans l’imaginaire français, d’où la variation de la gestion des rapports de proximité et de différence où se joue à chaque fois le destin du lien symbolique à une région du monde.
Déclinant la relation au monde, le désert renvoie, de par l’infinité et la matière qui le caractérisent, à l’idée de l’immuable ou de Dieu, ou à la fin de la civilisation technologique dont il proclame la fragilité et l’inanité. Emblème du paysage gratuit et aride, le désert signe, pour le sédentaire, un retour à l’esprit de nature qui suscite les sens et ramène à l’essentiel les habitués du superflu. La convocation de cet espace symbole d’aventure et de conquête, miroir et mirage, fonctionne comme tentative de régénération du désir saturé par la consommation. Son insistance scripturale et iconique actuelle va de pair avec la crise de l’idée de progrès, et dans ce cadre, le désert peut être perçu comme zone abandonnée de Dieu ; il se conjugue, alors avec désertification et avenir cataclysmique de l’humanité (image de la désolation, il représente l’effet des désastres écologiques et nucléaires dont la probabilité hante l’opinion publique occidentale).
La reconnaissance par les scientifiques de la part de l’imaginaire dans leur science est à comprendre comme ricochet de cette désorientation de l’histoire (« no future ») : la rencontre, au fin fond de leur laboratoire, de la métaphysique et de l’éthique par les physiciens, les astronomes et autres biologistes ; l’abandon de la planification ; etc.… cette fiction est aussi à l’œuvre dans la théorie économique dont une des fonctions est d’offrir une représentation du monde drapée dans un projet descriptif et prédictif. Allant dans le sens de ces considérations, Azzouz Tnifass présente l’économie comme un espace que l’imaginaire travaille mais qui s’en défend par un appareillage conceptuel et mathématique qui en impose et qui vise à emporter l’adhésion des acteurs sociaux. Cependant, depuis que les bourses du monde entier s’effondrent sans crier gare et que des petits pays comme le Japon dament le pion aux grandes puissances économiques, les chercheurs déconcertés sont convaincus de la nécessité de tenir compte de la dimension imaginaire et culturelle des phénomènes étudiés.
En s’appliquant à fournir une approche diachronique du versant groupal du traitement d’un espace, l’intervention de Jean-Robert Henry manifeste la pluralité et la relativité (variation dues à l’appartenance du producteur et au contexte de production) des représentations de l’espace. Rhita Iraqi propose quant à elle une vision synchronique qui dégage les stratégies symboliques à l’œuvre dans le texte. Elle se réfère à l’idée que l’appartenance identitaire de l’écrivain organise le découpage et la distribution de l’espace. Se consacrant au repérage des espaces où évoluent les personnages féminins de romans marocains de langue véhiculaire française, elle soutient que la distribution des lieux qui leur sont attribués est tendancieuse, et qu’elle dépend du sexe de l’écrivain. La vision masculine veut que l’espace fermé, l’intérieur soit destiné aux femmes et l’espace ouvert réservé aux hommes. L’extérieur n’est un acquis du personnage féminin que sous la plume d’une femme, Halima Ben Haddou. Dans les romans examinés, l’organisation de l’espace est un élément statique. Fondé sur la ségrégation sexuelle, cet ordre établi conforte le statut du personnage féminin dans son contexte culturel.
Abdelwahab Meddeb prend le contre-pied de cette démarche dans Phantasia dont le personnage centrale va jusqu’à tenter de vivre «la fiction de l’autre sexe ». Anne Roche s’attache à cerner l’originalité du traitement de l’espace dans cette œuvre en montrant que l’espace n’y fonctionne ni comme cadre, ni comme, décor : élément moteur de la narration, l’espace est le lieu où se déroule une entreprise utopique. Espace de l’errance, lecture de l’architecture ancienne, utopie politique et «topoï rhétoriques » se combinent pour déstabiliser le cadre classique du genre romanesque et mettre en crise frontières et idées reçues. Meddeb se démarque sans relâche des oppositions et des monolithismes, cherchant à inscrire dans le texte une structure que son hétérogénéité ouvre à la quête d’ailleurs possibles. Si Phantasia se déconstruit en partant du principe du collage, Noé de Jean Giono joue de l’emboîtement comme mode de surdétermination ludique de la lecture et de l’écriture. L’éclairage apporté ici par Jacques Chabot sur l’œuvre de Giono diffère de celui auquel nous fait participer Jean-François Durand, du fait que l’espace dont l’espace dont il est question dans Noé c’est avant tout celui du texte, alors que Manosque-des-Plateaux nous parle d’une géographie chargée d’imaginaire. L’espace d’une lecture de l’espace du livre, l’auteur « mène en bateau » le lecteur. Il le met en boîte en emboîtant souvenirs, projets et histoires. Pour reprendre, en substance, un mot heureux de Jean Ricardou, nous dirons que Noé s’avère aventure d’une écriture plutôt qu’écriture d’une aventure. Un livre-errance sur les eaux qui donne matière et profondeur au monde de l’écrivain, et qui comprend en filigrane des éclats d’un autoportrait, une mémoire polyphonique qui se transforme au fur et à mesure de la lecture-écriture du livre en espace parcouru.
Dans Noé, l’eau joue un rôle de miroir pour l’auteur. Son pouvoir de réfraction génère le texte, l’écrivain y poursuit inlassablement sa représentation. Dans Gaspard, Melchior et Balthazar, c’est Balthazar qui cherche à rattraper le passé en passant de l’autre côté du miroir (selon ses propres termes : « de l’autre côté de l’horizon »), en quête du Modèle du portrait rencontré au marché. Les visages réels sont de pâles images, comparés au portrait, ou plutôt à l’idée que Balthazar se fait du portrait : en ne faisant que rappeler cette idée, ils la rehaussent et la magnifient. Phénomène qui, dans la durée, éloigne inéluctablement le réel du non-réel tout en amplifiant sa dévaluation. Il ressort de la lecture sémiotique de Jean-Pierre Vernazobres que l’imagination (qui n’est pas le non-réel mais l’image, réelle, qu’on s’en fait) est le seul espace qui compte pour Balthazar, l’aune à laquelle il mesure sa vision du réel.
Prolongeant à sa manière cette réflexion sur une œuvre de Michel Tournier, Rachida Saigh-Bousta analyse Topographie idéale pour une agression caractérisée de Rachid Boudjedra, texte qui avance l’idée que la représentation qu’on se fait de l’espace est conditionnée par l’imaginaire culturel auquel on a part. C’est ainsi que le voyageur maghrébin se perd dans l’espace radicalement autre qu’est pour lui le métro parisien, dont il ne peut décoder la structure et qui de ce fait se révèle être pour lui un labyrinthe fatal. Ce roman décline les modalités de la gestion de l’espace : de l’illisibilité des repères spatiaux due à l’instruction (l’énergie ne lit ni ne parle le français), à l’éducation et à la vision fantasmatique de la configuration de l’espace (notamment l’espace comme métaphore corporelle). Le métropolitain symbolise l’espace « occidental ». C’est un emblème de la culture de l’Autre, en l’occurrence ici la culture française. Spatialisée, cette altérité fonctionne comme un piège pour la personne du voyageur dont la différence est un défi lancé à un espace culturel et à un espace social. Il est exclus (exclusion qui va à l’extrême : le meurtre profanation de l’intériorité) parce qu’intrus.
Le personnage-narrateur de La Civilisation, ma Mère !... de Driss Chraïbi est certes chez lui, mais ce « chez soi » il le partage (contraint et forcé : pour cause de colonisation) avec l’Autre. Prenant la parole à la suite de Rachida Saigh-Bousta, Mustapha Bencheikh reste sur le même registre. Il nous entretient de la charge culturelle de l’espace, d’une distribution antagoniste d’espace clos et culturellement connotés qui reproduit l’ordre établi dans division des cultures et des espaces. Seules l’irruption de l’un dans l’autre (la transgression ultime du cercle vicieux et infernal identité-différence : le métissage) ouvre un espace de liberté, des perspectives de prise de distance d’avec la dimension idéologique du vécu de l’espace. En s’adressant à sa mère en français, le personnage-narrateur bat en brèche cette séparation stricte de lieux contradictoires (l’école française, espace de l’occupant mais aussi de la modernité, et la maison familiale, espace de l’appartenance culturelle par filiation et espace de la tradition) qui recoupe l’organisation coloniale de l’espace, fondée sur la ségrégation. Ce chevauchement de deux espaces antagonistes est problématique et même sacrilège. Le personnage transgresse l’interdit fondateur de la différence (qui garde de la confusion mortifère) en suturant la coupure entre les deux espaces culturels par leur mise en contact : il parle en français à sa mère marocaine arabophone, et qui plus est gardienne des valeurs traditionnelles et symbole de la résistance à l’occupant. C’est un mutant, un objet transitionnel qui sera d’ailleurs utilisé comme tel par la mère : un pont pour aller vers une nouvelle vie. Comme fissure, le personnage narrateur entame la clôture de l’univers traditionnel.
Mutatis mutandis, l’écrivain maghrébin de banque véhiculaire française joue le même rôle que ce personnage, c’est un médiateur qui institue un espace traditionnel : la littérature maghrébine véhiculée en français. Lui aussi transgresse l’ordre des choses en imposant de facto la langue française dans un espace échu par droit du sol et du sang à la langue maternelle. Cette langue maternelle étant reléguée à l’oralité, et la langue nationale en devenir ayant encore un statut trop théorique et volontariste, cela ne facilite pas le choix d’une langue d’écriture de la fiction. Une question de langue que l’auteur de ces lignes a parcouru, ce qu’il a amené à mettre en question l’état d’une langue d’État : la représentation qu’en ont les utilisateurs, ses domaines d’emploi, ses mécanismes de défense intégrés qui visent à bloquer l’énonciation de l’imaginaire personnel afin de mieux assurer la reproduction à l’identique du système symbolique collectif. C’est pour cela qu’aucun anathème n’est parvenu à bâillonner l’expression en français, et encore moins à en tarir la source : de nouvelles générations d’écrivains maghrébins ne cessent d’utiliser cette langue dont l’extranéité permet une distanciation libératoire. Se demander pourquoi cet usage perdure, c’est remiser au musée l’explication par la colonisation, car après plus de trente ans d’indépendance, elle ne teint plus. Écrire dans une langue étrangère, maintenant, ne peut plus relever que du choix individuel. C’est opter pour une stratégie d’expression et de construction d’un espace et d’un polynôme identitaires inédits. Ce qui impose de renvoyer dos-à-dos les pressions normatives et autres interdits inhérents à la langue et au domaine maternels, mais aussi de miner la dimension aliénante et acculturante de la langue étrangère par un travail d’appropriation par l’écriture.
Au moment de clore cette présentation rapide de l’imagination de l’espace sous toutes les formes qui ont retenu l’attention des collaborateurs du présent ouvrage, nous ne pouvons manquer de dire quelques mots de la table ronde terminale qui a réuni créateurs et chercheurs autour de la question du rapport des créateurs à l’espace. Pour lancer le débat, Moulim El Aroussi a proposé quelques jalons lexicaux pour comprendre la différence des vécus orientaux et occidentaux de l’espace : à partir d’une réflexion sur quelques termes arabes, français et grecs se référant à l’espace. Dans la conception qui découle de ces déambulations, l’espace est fondé par le mur et le trait, traces de l’action qui définit et s’approprie le monde en entourant et en rassemblant les éléments élus. Peintre et architecte se retrouvent en ce qu’ils font advenir un espace par le trait et/ou par le mur, d’un geste primordial qui sacralise l’espace ainsi et donné à vivre et à voir. Ce que Abdelkébir Rabi dit de sa peinture rejoint les propos de Moulim El Aroussi. En ce qui le concerne, la production du tableau commence avec la certitude de l’ancrage spatial d’un élan retenu jusqu’à sa maîtrise. L’acte matérialise le summum de l’envie de peindre. Ce geste laisse éclater une tension profonde qui détermine l’espace pictural et signe l’adéquation fugitive du corps du peintre et du tableau.
Comme le laissent supposer ces interventions introductives, la table ronde avait pour but non de faire la synthèse des travaux du colloque – défi pour un temps encore téméraire, vu la multiplicité des spécialités et la pression de la tradition de leur cloisonnement – mais, tout simplement, de clamer l’attention que nous portons à la création, et de préserver un moment de dialogue entre analystes et praticiens. Les artistes présents , qui ont perçu l’importance de l’enjeu, nous ont crédités d’une première au Maroc : permettre à des créateurs, de toutes disciplines de réfléchir ensemble sur leur pratique respective. En outre, nous avons assisté à un tournant dans les rencontres de ce type : l’échange et la confrontation des démarches a remisé au placard des polémiques stériles habituelles, et autres jugements à l’emporte-pièce qui interdisaient toute discussion constructive. Est-ce un effet bénéfique de la pluridisciplinarité ? Nous aimons à la croire. Ce qui place sous les meilleurs auspices cette première publication de l’EPRI. Étape marquée pour nous d’une pierre blanche.
Kacem BASFAO
Responsable de l’EPRI
Université Hassan II, Casablanca, Ain Chok


  



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